La fondation de la psychophysique de Fechner : des présupposés métaphysiques aux écrits scientifiques de Weber - article ; n°2 ; vol.102, pg 255-298

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L'année psychologique - Année 2002 - Volume 102 - Numéro 2 - Pages 255-298
Résumé
L'objectif du présent article est de marquer le bicentenaire de la naissance de Fechner en présentant une analyse minutieuse de son ouvrage fondamental de psychophysique de 1860 intitulé Elemente der Psychophysik, qui est encore cité comme une œuvre de référence en psychologie. Nous avons souligné l'importance : 1/ des fondements philosophiques et métaphysiques de sa psychophysique ; 2/ de sa psychologie bâtie tout entière sur les travaux d'un de ses contemporains Ernst Heinrich Weber dont les écrits de 1834 et de 1846 ont été minutieusement analysés ; 3/ de la distinction entre la psychophysique interne (science des rapports entre l'âme et le corps) et la psychophysique externe (science des rapports entre le monde mental et le monde physique externe).
Mots-clés : Fechner, Weber, psychophysique, métaphysique.
Summary : The foundation of Fechner's psychophysics : From metaphysical presuppositions to Weber's scientific works.
The present paper has two aims : (1) to celebrate the bicentenial of Fechner's birth, and (2) to present an analysis of his fundamental book on psychophysics entitled Elemente der Psychophysik. (1860). Three elements are highlighted : (1) the importance of philosophy and metaphysics in the elaboration of his psychophysics ; (2) the importance of Weber's works (1834, 1846) which are analysed here and (3) the importance of the distinction between inner psychophysics (the relation between neurolectric responses and sensation strength) and outer psychophysics (the relation between intensity and the response reflecting sensation strength).
Key words : Fechner, Weber, psychophysics, metaphysics.
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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S. Nicolas
La fondation de la psychophysique de Fechner : des
présupposés métaphysiques aux écrits scientifiques de Weber
In: L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°2. pp. 255-298.
Résumé
L'objectif du présent article est de marquer le bicentenaire de la naissance de Fechner en présentant une analyse minutieuse de
son ouvrage fondamental de psychophysique de 1860 intitulé Elemente der Psychophysik, qui est encore cité comme une œuvre
de référence en psychologie. Nous avons souligné l'importance : 1/ des fondements philosophiques et métaphysiques de sa
psychophysique ; 2/ de sa psychologie bâtie tout entière sur les travaux d'un de ses contemporains Ernst Heinrich Weber dont
les écrits de 1834 et de 1846 ont été minutieusement analysés ; 3/ de la distinction entre la psychophysique interne (science des
rapports entre l'âme et le corps) et la psychophysique externe (science des rapports entre le monde mental et le monde physique
externe).
Mots-clés : Fechner, Weber, psychophysique, métaphysique.
Abstract
Summary : The foundation of Fechner's psychophysics : From metaphysical presuppositions to Weber's scientific works.
The present paper has two aims : (1) to celebrate the bicentenial of Fechner's birth, and (2) to present an analysis of his
fundamental book on psychophysics entitled Elemente der Psychophysik. (1860). Three elements are highlighted : (1) the
importance of philosophy and metaphysics in the elaboration of his psychophysics ; (2) the importance of Weber's works (1834,
1846) which are analysed here and (3) the importance of the distinction between inner psychophysics (the relation between
neurolectric responses and sensation strength) and outer psychophysics (the relation between intensity and the response
reflecting sensation strength).
Key words : Fechner, Weber, psychophysics, metaphysics.
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Nicolas S. La fondation de la psychophysique de Fechner : des présupposés métaphysiques aux écrits scientifiques de Weber.
In: L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°2. pp. 255-298.
doi : 10.3406/psy.2002.29592
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2002_num_102_2_29592L'Année psychologique, 2002, 102, 255-298
NOTE HISTORIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale1
Université René- Descartes et EPHE
CNRS UMR 8581
LA FONDATION DE LA PSYCHOPHYSIQUE
DE FECHNER :
DES PRÉSUPPOSÉS MÉTAPHYSIQUES
AUX ÉCRITS SCIENTIFIQUES DE WEBER
par Serge NICOLAS2
SUMMARY : The foundation of Fechner's psychophysics : From
metaphysical presuppositions to Weber's scientific works.
The present paper has two aims : (1) to celebrate the bicentenial of
Fechner's birth, and (2) to present an analysis of his fundamental book on
psychophysics entitled Elemente der Psychophysik. (1860). Three elements are
highlighted : (1) the importance of philosophy and metaphysics in the
elaboration of his psychophysics ; (2) the importance of Weber's works (1834,
1846) which are analysed here and (3) the importance of the distinction
between inner (the relation between neurolectric responses and
sensation strength) and outer psychophysics (the relation between intensity and
the response reflecting sensation strength) .
Key words : Fechner, Weber, psychophysics, metaphysics.
INTRODUCTION
Le nom de Gustav Theodor Fechner (1801-1887) (pour une
biographie : Kuntze, 1892 ; Lasswitz, 1896 ; Wundt, 1901 ; en
langue française, cf. Nicolas, 2001 6, 2001 c) est connu de tous les
1. Institut de Psychologie, Centre universitaire de Boulogne, 71, avenue
Edouard-Vaillant, 92774 Boulogne Cedex.
2. E-mail : nicolas@psycho.univ-paris5.fr. Serge Nicolas 256
psychologues de profession puisqu'il a été considéré par les psy
chologues expérimentalistes et les premiers historiens de la
chologie comme une figure importante en psychologie (Boring,
1957 ; Brett, 1921 ; Hall, 1912 ; Murphy, 1949 ; Perry, 1926).
Bien que ceci puisse être critiqué, ils considèrent que l'acte de
fondation de la psychologie expérimentale est constitué par son
fameux ouvrage en deux volumes intitulé Elemente der Psycho-
physik où Fechner (1860) crut établir la formule exacte de la rela
tion entre la sensation (psychique) et l'excitation (physique) en
se fondant essentiellement sur les travaux antérieurs de son col
lègue et compatriote Ernst-Heinrich Weber. Cette loi psycho
physique (externe), dite loi de Fechner, postule que la sensation
(S) varie comme le logarithme de l'excitation (I) (S = K log I ; où
K est une constante). Si cette fameuse loi a été discutée et fort
ement critiquée sur ses bases mathématiques, philosophiques et
expérimentales au cours du XIXe siècle et jusqu'à ces dernières
années (Murray, 1990, 1993 ; Nicolas, 2001 a ; Nicolas, Murray et
Farahmand, 1997), il reste que l'œuvre de Fechner est toujours
d'actualité (cf. Krueger, 1989 ; Laming, 1997 ; Murray, 1993).
Malgré tout, ses travaux originaux dans ce domaine restent peu
connus en langue française (cf. cependant Dupéron, 2000 ; Fou
cault, 1901) et les ouvrages historiques généraux actuels où l'on
en parle contiennent très souvent des informations fragmentair
es, peu nombreuses et parfois même erronées. Cette méconnais
sance est due à plusieurs raisons. Premièrement, ses articles et ses
livres, tous écrits en allemand, datent de plus d'un siècle et ne
sont pas facilement accessibles aux lecteurs potentiels. Deuxiè
mement, ceux qui ont présenté son œuvre psychophysique n'ont
pas assez souligné que la fondation de cette nouvelle science
dérive de questions métaphysiques importantes à l'époque. Cet
aspect de l'œuvre de Fechner est souvent occulté de manière dél
ibérée au profit d'une présentation plus « scientifique » de ses tr
avaux (Brozek et Gundlach, 1988 ; Gundlach, 1987).
L'objectif du présent article est de marquer le bicentenaire
de la naissance de Fechner en traitant minutieusement des ci
rconstances qui ont conduit à l'élaboration de son ouvrage fonda
mental de psychophysique (Fechner, 1860), qui est encore cité
comme une œuvre de référence en psychologie. Nous souligne
rons les fondements philosophiques et scientifiques de ses tr
avaux afin de mieux comprendre la base et la signification de sa
psychophysique (cf. note). La fondation de la psychophysique 257
1. LES FONDEMENTS METAPHYSIQUES
DE L'ŒUVRE PSYCHOPHYSIQUE DE FECHNER :
DE LA INTERNE
À LA EXTERNE
Le mot de psychophysique a été pris dans plusieurs sens au
cours de l'histoire de la psychologie. Dans son sens primitif, il
désigne la science nouvelle que Fechner a fondée. C'était dans
son esprit, et conformément à l'étymologie, une science exacte des
rapports de l'âme et du corps (Fechner, 1860, I, p. 7). En divisant
le monde corporel en deux parties, le monde corporel interne ou
physiologique et le monde corporel externe ou physique, Fech
ner (1860, I, p. 10) distinguera deux parties dans la psychophys
ique : la psychophysique interne et la psychophysique externe.
La interne a pour objet l'étude des rapports de
l'âme avec le corps auquel elle est directement attachée, c'est-à-
dire les rapports des phénomènes psychologiques avec les phéno
mènes physiologiques. La psychophysique externe a pour objet
l'étude des rapports de l'âme avec le monde physique, c'est-à-
dire les rapports des phénomènes avec les phéno
mènes physiques. À ces deux types de psychophysique vont se
rattacher des questions de nature métaphysique. Même si elle a
été rejetée par ses contemporains et si elle est tombée dans
l'oubli de nos jours (Scheerer, 1991), la interne
était pour Fechner une question de toute première importance et
sans elle, a-t-il écrit (Fechner, 1882, p. 262), la psychophysique
n'est qu'un « appendice insignifiant à la physiologie ». Si l'on
veut célébrer l'œuvre psychophysique de Fechner (1860), il est
impossible d'oublier sa interne qui est à
l'origine de toute sa psychologie. Seule la psychophysique
externe est basée sur l'observation et l'expérimentation (Fechn
er, 1860, I, p. 11), la psychophysique interne n'est
qu'inférentielle. Si la véritable est, pour Fechn
er, la psychophysique interne, cette question est directement
liée à ses conceptions philosophiques et métaphysiques
(cf. Dupéron, 2000 ; Marshall, 1982 ; Séailles, 1925 ; Woodward,
1972). Serge Nicolas 258
LA MÉTAPHYSIQUE DE FECHNER
ET LA PSYCHOPHYSIQUE « INTERNE »
II est en effet incontestable que toute la psychologie de Fech-
ner ne peut être séparée de ses conceptions métaphysiques qui
constituent un prélude à son œuvre psychophysique. Cette méta
physique prend elle-même sa source dans l'œuvre des philosophes
de la nature en particulier dans celle de Friedrich Wilhelm von
Schelling (1775-1854) et de son disciple Lorenz Oken (1779-1851).
En mettant l'accent sur le rôle de l'inconscient et sur la nécessité
d'une approche historique de l'étude des phénomènes, la philo
sophie de Schelling inspira diverses orientations en psychologie
au cours du XIXe siècle (cf. Ellenberger, 1970/1974 ; Leary, 1980).
On peut même trouver dans cette philosophie l'origine du déve
loppement des investigations psychophysiques. En effet, selon la
philosophie de l'identité de Schelling (1803), à la fois le sujet et
l'objet (ou l'esprit et la nature) sont deux aspects d'une même
réalité absolue. L'esprit interne et la nature externe sont identi
ques même si leurs apparences semblent montrer le contraire.
Ainsi appliqué à la psychologie, ce postulat d'inspiration spino-
ziste fut traduit en une proposition selon laquelle la nature de
l'esprit se reflète dans la structure du cerveau et le type de per
sonnalité se dans la du corps. Bien que Fechner
ait toujours nié l'influence directe de la théorie de l'identité de
Schelling sur sa propre pensée, il souligna que l'inspiration origi
nale de son travail lui était venue de son disciple Oken. Dès 1820,
Fechner avait été influencé par la lecture du Traité de philosophie
de la nature de Oken (1811) qui proposait, sur la base des princi
pes issus de l'idéalisme de Fichte et de Schelling, une synthèse
métaphysique des connaissances scientifiques. L'idée qui séduisit
Fechner à la lecture de cet ouvrage fut la tentative de l'auteur de
construire une vision unifiée du monde en rassemblant les
connaissances positives de l'époque sur le monde vivant.
Fechner considérait le monde comme une hiérarchie d'unités
de conscience réparties en groupes de plus en plus vastes et com-
préhensifs. Au sommet de l'échelle est l'unité consciente de
l'esprit divin qui relie entre elles toutes les consciences inférieu
res ; au-dessous viennent les corps célestes et la terre même qui
ont une conscience propre dans laquelle s'unissent les conscien
ces de toutes les créatures qui vivent à leur surface. L'âme La fondation de la psychophysique 259
humaine est elle-même composée d'atomes inétendus et imperc
eptibles ; elle n'est pas d'ailleurs substantiellement distincte du
corps : âme et corps sont deux aspects irréductibles d'une même
réalité, comme le sont le côté concave et le côté convexe d'une
même circonférence. On peut concevoir, dès lors, une théorie
exacte des rapports entre l'âme et le corps, et, d'une manière
générale, entre le monde physique et le monde psychique. S'il est
impossible d'analyser en détail, dans le cadre d'un article,
l'œuvre philosophique de Fechner, nous pouvons tout de même
donner un aperçu de ses orientations métaphysiques à travers la
présentation rapide de ses deux œuvres les plus significatives.
Son véritable premier livre de métaphysique intitulé Nanna oder
über das Seelenleben der Pflanzen (Nanna ou l'âme des plantes)
(Fechner, 1848) fut un effort pour étendre la vie de l'âme au-delà
des limites qu'on lui assigne ordinairement, en descendant vers
les êtres inférieurs. Dans la légende Scandinave, Nanna est la
femme de Baldur, le dieu du printemps. Quand Baldur tombe
sous les coups de l'aveugle Hödhur, elle meurt avec son époux.
Le symbole est transparent : l'aveugle Hödhur est l'être sans
clarté, le sombre hiver, Nanna est la vie facile qui ne peut sur
vivre qu'à la lumière. Fechner a donné pour titre à son ouvrage
le nom de la déesse dans le but de montrer l'analogie de type
psychologique entre Nanna et le monde végétal qui s'épanouit
au printemps et s'éteint en hiver. L'objectif de Fechner « était
de montrer que dans une nature tout entière animée par l'âme
divine, les plantes participent individuellement à cette animat
ion (Beseelung), de leur attribuer une âme propre et d'expliquer
psychiquement leur commerce avec la lumière » (Fechner, 1848,
trad. p. VIII). Pour restituer la vie intérieure des plantes, pour
imaginer quelles obscures sensations les traversent et les émeuv
ent, il part des analogies (méthode classique des philosophes de
la nature) que leur structure autorise. L'animal a un système
nerveux qui recueille les excitations, les transmet, les centralise ;
sa vie est, pour ainsi dire, centripète. À l'inverse les plantes
épandent et projettent leurs organes (tige, rameaux, branches et
feuilles) vers le dehors, elles se développent dans un sens centri
fuge. Cette différence n'est pas une raison pour leur refuser toute
conscience. Bien sûr, il leur manque le système nerveux, cet
organe de concentration et d'unité de l'être, mais leur conscience
peut être d'un type différent et répondre à l'originalité de leur
structure organique. Si chez l'homme la vie viscérale reste sou- 260 Serge Nicolas
vent en dehors de sa conscience, on peut supposer que la cons
cience des plantes doit être intimement liée à la vie. La fonction
de la plante est de capter l'air et la lumière avec ses feuilles, de
faire proliférer ses cellules, etc. Ainsi, sensations et sentiments
peuvent être attribués aux plantes. Elles doivent souffrir quand
l'eau, la lumière et l'air leur manquent ou quand elles viennent à
perdre un de leurs attributs. Elles doivent éprouver du plaisir
lors de la fécondation ou de la floraison. Elles doivent enfin pos
séder ce sentiment esthétique que délivre la beauté de leur
parure comme chez le lys ou la rose. Ce premier ouvrage de
métaphysique va être suivi d'un second, d'une plus grande
importance (Fechner, 1851), Zend Avesta, oder über die Dinge des
Himmels und des Jenseits (Zend Avesta ou les choses du ciel et de
l'au-delà) mais directement relié au premier.
La première page du Zend Avesta (Fechner, 1851) s'ouvre par
l'affirmation suivante : « J'ai antérieurement soutenu contre
l'opinion commune que les plantes ont une âme ; je soutiens
aujourd'hui qu'il en est de même des astres, avec cette différence
que la vie spirituelle des astres est supérieure, celle des plantes
inférieure à la nôtre » (Fechner, 1851, I, trad. p. i). Mais pour
quoi Fechner a-t-il choisi pour titre de son livre Zend Avesta. Il
s'explique ainsi : « Zend Avesta veut dire : parole de vie, je vou
drais que ce livre fût une parole à la vie, une parole qui fit la
nature vivante. Son véritable objet est de faire passer la doctrine
des créatures célestes, auxquelles l'homme est subordonné, du
domaine de la fable et de la représentation indéterminée dans
celui de la réalité concrète » (Fechner, 1851, t. I, trad. p. Vil).
L'idée que la nature tout entière est animée d'une vie divine, que
les astres sont des esprits supérieurs, des dieux, n'a rien de nou
veau ; elle résume la doctrine des peuples primitifs. Le but que se
propose Fechner n'est rien moins que de rendre une valeur à
cette conception, en s'appuyant sur une méthode qui se veut
objective. Le livre comprend deux parties : Les choses du ciel
(die Dinge des Himmels) — les choses de l'au-delà (die Dinge des
Jenseits). La première expose la doctrine des êtres célestes, des
dieux, dont la hiérarchie élève jusqu'à l'Etre Suprême ; la
seconde expose la doctrine de la vie future, qui se rattache étro
itement à la première. Dans cet ouvrage, Fechner tente de concil
ier les méthodes objectives de la science et les spéculations phi
losophiques en élaborant une métaphysique qui se réfère à
l'expérience. « Ma méthode repose sur l'observation des phéno- La fondation de la psychophysique 261
mènes, et cela en un double sens, d'abord elle laisse les spécula
tions a priori, pour s'appuyer sur l'observation des choses de la
nature telles qu'en fait elles se présentent ; en second lieu, elle
prend pour point de départ les phénomènes matériels et leurs
relations, pour montrer, il est vrai, dans ces relations et dans
leur ordre, l'expression d'une nature spirituelle » (Fechner,
1851, I, trad. p. VI). C'est à partir des faits de la vie individuelle
que l'on comprendra le fonctionnement de l'âme qui elle-même
nous amènera vers Dieu. En effet, Fechner ne prétend pas des
cendre de Dieu vers le monde, mais au contraire creuser les
degrés qui peuvent nous élever vers lui. Il se propose d'établir
que le monde est un être vivant ayant un esprit en s'appuyant
sur la méthode inductive et l'analogie. « Généraliser par
l'induction et l'analogie, embrasser rationnellement les vérités
générales ainsi obtenues, telles sont à mon avis, les seules méthod
es théoriques qui, aussi bien dans le domaine de la réalité spiri
tuelle que dans celui de la réalité matérielle, peuvent conduire à
des principes qui se tiennent logiquement et qui peuvent dans
l'expérience trouver des applications fécondes » (Fechner, 1851,
I, trad. p. XV). Dans ses spéculations sur la vie des astres, Fech
ner reste fidèle à l'esprit scientifique. Il n'est pas question ici
d'analyser en détail cet ouvrage qui d'ailleurs ne se laisse pas
facilement résumer par quelques formules abstraites. Il est plus
important pour notre propos de le voir comme un résumé de sa
philosophie et un prélude à l'œuvre psychophysique. Fechner ne
part pas d'idées a priori, d'une hypothèse préconçue sur l'âme
universelle, il emploie les procédés d'induction et d'analogie.
Pour établir la vie des astres, il commence par étudier, selon sa
méthode analogique, le seul astre que nous connaissons vrai
ment : la Terre. La Terre est un vivant ; tout vivant se compose
d'un corps et d'une âme, dont les phénomènes se déroulent selon
un rigoureux parallélisme psychophysique. Voilà exprimée son
hypothèse fondamentale du parallélisme. Le corps de la terre
comprend tous les éléments qui la composent et qui y vivent. La
Terre n'est pas faite d'éléments juxtaposés, indépendants les uns
des autres ; toute la matière qui la compose, comme celle de
notre corps, forme un tout dont les parties sont constamment en
interaction. La terre suit une évolution qui n'est pas sans ana
logie avec celle que suit notre propre corps. En effet, les phéno
mènes circulaires et périodiques de notre propre organisme ne
sont que des rythmes secondaires compris dans le grand rythme 262 Serge Nicolas
des processus de la vie planétaire. S'il existe des analogies entre
la terre et nos corps, on trouve aussi des différences qui dérivent
du fait que la terre est le corps dont nous ne sommes que les
organes. Ainsi, la terre est plus puissante plus durable, de plus
haute valeur que l'homme, elle est plus riche dans ses phénomèn
es (cycles plus vastes, etc.) et dans ses rapports. Dans Nanna,
Fechner a étendu la vie de l'âme au-delà des limites qu'on lui
assigne ordinairement, en descendant vers les êtres inférieurs ;
dans le Zend Avesta, il reprend le même thème, mais dans une
direction contraire, en montant vers les êtres supérieurs, vers les
êtres célestes, et d'abord vers la terre, dont la grande âme enve
loppe les âmes de toutes ses créatures. L'âme de la terre, comme
son corps, diffère qualitativement de l'âme humaine. Elle est
composée de l'ensemble des âmes (humaines et non humaines)
qui l'habitent, et ainsi nous sommes enveloppés dans une même
âme, l'âme de la terre, comprise elle-même dans l'âme divine.
L'âme de la terre contient donc nos propres âmes et les connaît
du dedans. Entre l'homme et la terre s'établit une incessante et
nécessaire collaboration. L'homme n'est pas seulement un
organe de réception sensorielle ; il ne fournit pas à la
terre les matériaux, il les élabore de façon à ce que la terre les
mette à profit. Comme notre corps s'oppose à d'autres corps
semblables, le corps de la terre s'oppose aux autres corps célestes
qui tout à la fois lui ressemblent et s'en distinguent. Fechner
montre que le corps de la terre présente avec le nôtre des analo
gies qui permettent de conclure qu'il est un organisme indivi
duel, et des différences qui, par la supériorité même de cet orga
nisme, attestent la supériorité de l'âme qui l'anime. C'est dans
un écrit ultérieur (Fechner, 1879), auquel se référera William
James (1909), que Fechner offrira au public sa version panpsy-
chique définitive du monde (cf. Woodward, 1972).
Lorsque Fechner présente le contenu de son ouvrage Zend
Avesta, il écrit ceci : « À l'arrière-plan de tout cet écrit, se trouve
une vue sur les rapports de l'âme et du corps qui, poussée dans
ses conséquences, peut prendre une valeur philosophique univers
elle et paraît propre à concilier les conceptions contradictoires
que la philosophie se fait du monde » (Fechner, 1851, I, trad,
p. XIl). Sa conception philosophique est celle du parallélisme
psychophysique (Dupéron, 2000) qui fut le point de départ de
toute son œuvre psychologique. Dans ses éléments de psycho
physique, Fechner (1860) fait œuvre de science pure, mais dans La fondation de la psychophysique 263
les préliminaires il expose encore le principe de métaphysique
qui l'a conduit à ses recherches et dont elles apportent, pour lui,
la preuve, à savoir que l'opposition entre le corps et l'esprit ne
vient que d'une différence de point de vue. Les formules du
monisme que Fechner a présentées sont empruntées telles quell
es à Leibniz. « Figurez-vous, disait Leibniz, deux horloges ou
deux montres qui s'accordent parfaitement. Or, cela peut se
faire de trois façons. La première consiste dans l'influence
mutuelle d'une horloge sur l'autre ; la seconde le soin d'un
homme qui y prend garde ; la troisième dans leur propre exacti
tude. La première façon, qui est celle de l'influence, a été expéri
mentée par feu M. Huyghens à son grand étonnement (le phéno
mène découvert par était celui de la résonance) ... La
seconde manière de faire toujours accorder deux horloges bien
que mauvaises, pourra être d'y faire toujours prendre garde par
un habile ouvrier, qui les mette d'accord à tous moments : et
c'est ce que j'appelle la voie de l'assistance. Enfin, la troisième
manière sera de faire d'abord ces deux pendules avec tant d'art
et de justesse, qu'on se puisse assurer de leur accord dans la
suite ; et c'est la voie du consentement préétabli. Mettez mainte
nant l'âme et le corps à la place de ces deux horloges. Leur
accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois
façons... » (Leibniz, 1994, Lettre de 1696 au Journal des
Savants). Reste, selon Fechner (1860, 1, trad. p. 4), que « Leibniz
a oublié un autre moyen, le plus simple de tous. Il se pourrait
aussi que les deux horloges donnent la même heure, et néan
moins ne divergent jamais, parce qu'elles ne sont pas deux hor
loges différentes. Dans ces conditions on fait l'économie du
support commun, de l'ajustement mutuel permanent, de l'arti-
ficialité du montage initial. Ce qui apparaît à l'observateur exté
rieur comme une horloge organique, avec un fonctionnement et
un mouvement fait de rouages et de leviers organiques (ou plu
tôt comme sa partie la plus importante et la plus essentielle)
apparaît à l'horloge elle-même d'une manière bien différente,
comme son propre esprit, animé de sentiments, de désirs et de
pensées. Il n'y a aucun affront à considérer ici une horloge
comme un homme ». Spinoza (1632-1677), dans son Éthique,
avait déjà recouru à un stratagème analogue pour se tirer du
dualisme cartésien. La pensée et l'étendue, disait-il, quoique
irréductibles en apparence, reviennent au même dans le fond,
n'étant que deux attributs de la Substance unique, laquelle

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