La gestion administrative de l'émigration algérienne vers les pays musulmans au lendemain de la conquête de l'Algérie (1830-1914) - article ; n°2 ; vol.52, pg 399-428

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Population - Année 1997 - Volume 52 - Numéro 2 - Pages 399-428
Kateb (Kamel). - La gestion administrative de l'émigration algérienne vers les pays musulmans au lendemain de la conquête de l'Algérie (1830-1914) L'émigration des Algériens vers la France au cours de ce siècle a fait l'objet d'un grand nombre de travaux ; par contre, le mouvement d'émigration qui fait suite à la conquête de l'Algérie a très peu attiré l'attention des chercheurs et historiens. Pourtant, comme le montrent les archives de cette période, ce phénomène a préoccupé l'administration française, en charge des destinées de la nouvelle colonie. Elle était prête à favoriser ce mouvement migratoire qui s'intégrait dans ses projets de substituer à la population autochtone une population européenne. Cependant, cette émigration gênait parfois considérablement les objectifs géopolitiques français au Moyen-Orient, où se rendirent de nombreux émigrés. Il en résulta une démarche contradictoire : d'une part, l'administration favorisa l'émigration de petits groupes, d'autre part, elle s'opposa aux mouvements dès qu'ils dépassaient un certain seuil. Quelle a pu être l'ampleur de ces mouvements migratoires ? Quelles étaient les caractéristiques démographiques et les motivations des migrants ? Les facteurs politiques et religieux étaient-ils, comme il apparaît selon les rapports et correspondances de l'époque, le seul ressort de cette émigration ?
Kateb (Kamel). -Administrative management of Algerian emigration to Muslim countries following the conquest of Algeria : 1830-1914 Many studies have been devoted to the Algerian emigration to France in the present century, but researchers and historians have paid little attention to the emigration which followed the conquest of Algeria. Yet as the archives of the period make clear, this was a question of considerable concern to the French authorities responsible for the new colony. They were prepared to encourage a migratory movement which was consistent with plans to replace the native population by a European population. At the same time, however, this e- migration conflicted with French geopolitical objectives in the Middle East where many migrants settled. As a result the attitude of the authorities was contradictory, favouring emigration by small groups yet opposing such movements when they exceeded a certain size. How many people were involved in these migratory movements ? What were their demographic characteristics and their reasons for migrating ? Were political and religious factors the sole driving forces in this emigration, as contemporary reports and letters suggest ?
Kateb (Kamel). -La gestion administrativa de la emigración argelina hacia paises musulmanes después de la conquista de Argelia (1830-1914) La emigración de argelinos a Francia durante el présente siglo ha sido objeto de numerosos análisis ; en cambio, el movimiento emigratorio que siguió a la conquista de Argelia ha despertado poco interés entre investigadores e historiadores. Sin embargo, los archivos muestran que el fenómeno preocupó a la administración francesa, encargada del destino de la nueva colonia. La administración francesa estaba de acuerdo en favorecer este movimiento migratorio, que se inte- graba en su proyecto de substituir la población autóctona рог una población europea. No obstante, esta migración obstaculizaba cosiderablemente los objetivos geopolíticos franceses en Oriente Medio. Esto resultó en un proceso a veces contradictorio : Por un lado la administración favorecía la emigración de pequeňos grupos, y por otro lado se oponia a los movimientos cuando excedian un cierto nivel. i Cuál fue la importancia de estos movimientos migratorios ? i Que caracteristicas demográficas y que motivaciones tenían los migrantes ? i Eran los factures politicos y religiosos el único motivo de estas migraciones, tal como se desprende de los informes y correspondencia de la época ?
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Kamel Kateb
La gestion administrative de l'émigration algérienne vers les
pays musulmans au lendemain de la conquête de l'Algérie
(1830-1914)
In: Population, 52e année, n°2, 1997 pp. 399-428.
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Kateb Kamel. La gestion administrative de l'émigration algérienne vers les pays musulmans au lendemain de la conquête de
l'Algérie (1830-1914). In: Population, 52e année, n°2, 1997 pp. 399-428.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1997_num_52_2_6448Résumé
Kateb (Kamel). - La gestion administrative de l'émigration algérienne vers les pays musulmans au
lendemain de la conquête de l'Algérie (1830-1914) L'émigration des Algériens vers la France au cours
de ce siècle a fait l'objet d'un grand nombre de travaux ; par contre, le mouvement d'émigration qui fait
suite à la conquête de l'Algérie a très peu attiré l'attention des chercheurs et historiens. Pourtant,
comme le montrent les archives de cette période, ce phénomène a préoccupé l'administration française,
en charge des destinées de la nouvelle colonie. Elle était prête à favoriser ce mouvement migratoire qui
s'intégrait dans ses projets de substituer à la population autochtone une population européenne.
Cependant, cette émigration gênait parfois considérablement les objectifs géopolitiques français au
Moyen-Orient, où se rendirent de nombreux émigrés. Il en résulta une démarche contradictoire : d'une
part, l'administration favorisa l'émigration de petits groupes, d'autre part, elle s'opposa aux mouvements
dès qu'ils dépassaient un certain seuil. Quelle a pu être l'ampleur de ces mouvements migratoires ?
Quelles étaient les caractéristiques démographiques et les motivations des migrants ? Les facteurs
politiques et religieux étaient-ils, comme il apparaît selon les rapports et correspondances de l'époque,
le seul ressort de cette émigration ?
Abstract
Kateb (Kamel). -Administrative management of Algerian emigration to Muslim countries following the
conquest of Algeria : 1830-1914 Many studies have been devoted to the Algerian emigration to France
in the present century, but researchers and historians have paid little attention to the which
followed the conquest of Algeria. Yet as the archives of the period make clear, this was a question of
considerable concern to the French authorities responsible for the new colony. They were prepared to
encourage a migratory movement which was consistent with plans to replace the native population by a
European population. At the same time, however, this e- migration conflicted with French geopolitical
objectives in the Middle East where many migrants settled. As a result the attitude of the authorities was
contradictory, favouring emigration by small groups yet opposing such movements when they exceeded
a certain size. How many people were involved in these migratory ? What were their
demographic characteristics and their reasons for migrating ? Were political and religious factors the
sole driving forces in this emigration, as contemporary reports and letters suggest ?
Resumen
Kateb (Kamel). -La gestion administrativa de la emigración argelina hacia paises musulmanes después
de la conquista de Argelia (1830-1914) La de argelinos a Francia durante el présente siglo
ha sido objeto de numerosos análisis ; en cambio, el movimiento emigratorio que siguió a la conquista
de Argelia ha despertado poco interés entre investigadores e historiadores. Sin embargo, los archivos
muestran que el fenómeno preocupó a la administración francesa, encargada del destino de la nueva
colonia. La administración francesa estaba de acuerdo en favorecer este movimiento migratorio, que se
inte- graba en su proyecto de substituir la población autóctona рог una población europea. No obstante,
esta migración obstaculizaba cosiderablemente los objetivos geopolíticos franceses en Oriente Medio.
Esto resultó en un proceso a veces contradictorio : Por un lado la administración favorecía la
emigración de pequeňos grupos, y por otro lado se oponia a los movimientos cuando excedian un
cierto nivel. i Cuál fue la importancia de estos movimientos migratorios ? i Que caracteristicas
demográficas y que motivaciones tenían los migrantes ? i Eran los factures politicos y religiosos el
único motivo de estas migraciones, tal como se desprende de los informes y correspondencia de la
época ?LA GESTION ADMINISTRATIVE
DE L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE
VERS LES PAYS MUSULMANS
AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE
DE L'ALGÉRIE (1830-1914)
d'habitants de et italiens...). indigène la France métropole colons 1896 L'Algérie outre-mer pour se européens Le en sont eut l'occupation territoire 1830), fut, une trouvés au (français, de véritable cours les tous n'étant en 500 des du concurrence les 000 politique bien terres XIXe pas territoires colons sûr, siècle, vide cultivables. mais d'installation avec (environ arrivés l'un aussi conquis la des Certains entre population espagnols, 2 rares millions massive par 1830 adoù la
ministrateurs prônaient ouvertement une politique d'expulsion
des Algériens, voire d'extermination. Par ailleurs, pour des rai
sons qui sont mentionnées dans le présent article, un mouve
ment d'émigration plus ou mois spontané s'était développé,
principalement en direction du Maroc, de la Tunisie et du
Proche Orient. Kamel Kateb* expose ici les hésitations des
responsables politiques et administrateurs français face à
ce mouvement qui, d'un côté, facilitait la politique de coloni
sation, mais de l'autre pouvait être considéré comme un acte
de « résistance » à la puissance coloniale, et contaminer les
régions de destination des émigrés, qui se trouvaient majori
tairement aussi sous influence française.
Les mouvements migratoires algériens n'ont été abordés que sous
l'angle de la colonisation pendant le XIXe siècle, et de la migration des
indigènes vers la métropole au cours du XXe siècle. Pourtant, nombre d'écrits
officiels - dès le milieu du XIXe siècle - font état de la nécessité d'interdire
le retour des tribus ayant quitté le territoire algérien ; des traces de colonies
algériennes ont été retrouvées en Turquie et en Nouvelle-Calédonie ; des his
toriens comme Isnard, Ageron ou Noushi ne manquèrent pas de signaler ces
migrations mais sans en faire une étude systématique : le centre de leurs pré
occupations resta l'étude des bouleversements socio-économiques considéra
bles occasionnés par la pénétration française en Algérie. Les auteurs qui ont
* Institut national d'études démographiques.
Population, 2, 1997, 399-428 400 L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE(1830-1914)
étudié la démographie de l'Algérie ont ignoré le phénomène à l'exception
de P. Boyer(1) qui a essayé de montrer, pour la Mitidja, que les mouvements
d'émigration des Hadjout (à l'ouest) et des Khechna (à l'est) étaient d'ampleur
limitée, rejetant les opinions de Daumas et de E.-F. Gauthier qui ont soutenu
que ces populations ont abandonné le territoire lors de la rupture du traité
de la Tafna (la plaine d'Alger serait passée de 80 000 habitants(2) à 31 000
en 1866) : «Ni les Hadjoutes, ni les Béni-Khélil, ni les Mtadji en général ne
furent éliminés contrairement à l'opinion de Gautier. »(3) II s'inscrivait par là
dans la démarche d'un certain nombre d'auteurs qui défendaient l'idée que la
colonisation avait récupéré des terres inoccupées et inutilisées par les indi
gènes. Cela ne l'a pas empêché de faire référence au même Daumas lorsque,
dans son rapport, il soulignait le retour des Béni-Khélil (recensés à 10 172 âmes
en 1843-1845) qui avaient massivement émigré en 1839.
Ces mouvements migratoires s'inscrivent dans un contexte général
marqué par une guerre opposant, pendant plus de quarante ans, une armée
moderne et bien équipée à une population organisée en tribus et dont la
majorité de la fraction masculine portait les armes. D'un côté, on menait
une guerre de mouvement et de harcèlement, combinée à des épisodes i
nsurrectionnels, de l'autre on conduisait des expéditions militaires, des raids
et des razzias en combinaison avec des punitives contre les
populations. Le contexte était aussi marqué par une volonté de substituer
à la population autochtone (arabophone, berbérophone et musulmane), une européenne. Cette volonté de substitution des populations se
traduisait, chez certains colons et responsables civils et militaires, par des
projets d'extermination ou tout au moins de refoulement des
indigènes hors de la nouvelle colonie. Elle s'appuyait aussi sur un ant
agonisme entre les populations en présence, qui avait pour fondement la
question de la terre.
À notre connaissance, seul J.-J. Rager(4), dans sa thèse de doctorat
soutenue à la faculté des Lettres d'Alger, a essayé de rendre compte de
ce mouvement migratoire en s'appuyant essentiellement sur les chiffres
fournis par les immatriculations consulaires, sans ignorer cependant qu'une
partie des émigrés échappaient au contrôle. Il a donné une description des
différentes communautés algériennes qui ont survécu jusqu'au milieu du
XXe siècle, conservant parfois le parler berbère. Mais les chiffres qu'il a
fournis ne permettent pas de se faire une idée précise de ce mouvement
d'émigration, qu'il aurait eu tendance à minimiser.
Est-il possible d'évaluer l'importance numérique de ces migrations ?
Il ne semble pas qu'il ait existé de comptabilité, ni en Algérie, ni en France,
ni dans les pays d'accueil, qui aurait permis une telle évaluation. La corres-
(|) Boyer P., (1954), «L'évolution démographique des populations musulmanes du dé
partement d'Alger (1830/66-1948)», dans : Revue Africaine, n° 440-441.
<2> Daumas, (1858), Mœurs et coutumes d'Algérie, Paris, cité par P. Boyer.
(3) Boyer P., (1954), op. cit.
<4) Rager J.-J., (1950), Les musulmans Algériens en France et dans les pays islamiques,
Alger. L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE ( 1 830- 1914) 40 1
pondance échangée entre les préfets et le GGA, ou entre ce dernier et les
commandants militaires des divisions des différentes provinces, permet
néanmoins de s'en faire une idée. En effet, ces correspondances traitent
des demandes d'autorisation d'émigration faites par les indigènes, ainsi que
des de rapatriement, et donnent des listes nominatives des per
sonnes concernées et de leur famille. Une autre source possible est la
correspondance des consulats français dans les différents pays d'accueil, à
l'occasion des immatriculations de sujets français et des demandes de na
turalisation soumises aux autorités françaises. Enfin, des rapports étaient
demandés quand les mouvements prenaient l'apparence de véritables exo
des. L'ensemble des correspondances et instructions concernant le sujet qui
nous intéresse est conservé dans les Archives centrales de l'Algérie, série
H et HH du Gouvernement général. Il s'agit plus précisément des cartons
9H99, 9H100 et 25H22 pour l'émigration vers la Tunisie, des
30H26, 30H40, 30H42, 30H54 et 9H101 pour l'émigration vers le Maroc.
Les correspondances relatives au Moyen-Orient se trouvent dans les cartons
9H102 à 106, et les rapports et les instructions dans les cartons 9H98 et
10H90. Enfin, les projets de conventions de naturalisation se trouvent dans
le carton F80 1816. Tous ces documents sont disponibles au Centre des
Archives d'outre-mer à Aix-en-Provence, et nous donnons quelques exemp
les de leur contenu en annexe.
Ces textes n'avaient pas comme finalité de cerner l'importance nu
mérique des flux, mais avant tout de contrôler ces derniers et de déclencher
éventuellement le signal d'alarme lorsqu'ils dépassaient le seuil de tolérance
«politico-administratif». Cependant les éléments recueillis permettent d'af
firmer que les flux étaient loin d'être négligeables. Ils ont d'abord concerné
les citadins lors de la conquête des différentes villes, puis des tribus en
tières, ensuite des fractions de tribu, pour concerner à la fin du XIXe siècle
des groupes de familles. Rarement individuelle, cette émigration avait le
plus souvent un caractère collectif : elle concernait d'ailleurs les biens
comme les hommes. Le flot fut ininterrompu, avec des pointes tous les 5
à 10 ans, et aucune région d'Algérie, du nord au sud et d'est en ouest, n'y
a échappé. Le but du présent travail est d'analyser l'ampleur et les carac
téristiques de ces mouvements migratoires, ainsi que les effets qu'ils ont
induits sur les autorités en place. Quelle a été l'ampleur de ces migrations?
Quelles ont été leurs destinations? Ont-elles été définitives, ou ont-elles
été suivies d'un retour légal ou clandestin? Quelle a été l'attitude des au
torités françaises face à ce mouvement? Quels types de relations ont été
induits entre les autorités françaises et les indigènes algériens, et surtout
quels intérêts ont-ils révélés? Nous tenterons finalement une évaluation
quantitative pour le début du XXe siècle. 402 L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE (1830-1914)
I. - Caractéristiques générales
et causes de cette émigration
Le processus de colonisation de l'Algérie et l'implantation d'un peu
plement européen requéraient des disponibilités en terres agricoles. Ces
terres ont d'abord été obtenues par la confiscation des propriétés de l'État
turc de la Régence, des biens religieux dits Habous, puis par le séquestre
des biens des tribus insurgées et finalement par le cantonnement des tribus
et la mise en œuvre des lois foncières de 1863 et de 1873. En conséquence,
le départ volontaire ou forcé de populations présentes avant la colonisation
ne pouvait, a priori, que favoriser les projets coloniaux. En réalité, comme
on le verra, le problème était plus compliqué.
Le projet de substitution de populations a commencé par l'expulsion
d'Alger, en 1830, des dix mille Turcs, qui ont été embarqués manu militari
vers la ville turque de Smyrně. À ces expulsés, il faudrait ajouter le départ
volontaire d'indigènes dont la comptabilité ne pourra probablement jamais être
faite : ces départs étaient directement liés à la guerre de conquête, de 1830
jusqu'à la défaite d'Abdelkader en 1847. On a ensuite prononcé le bannissement
des chefs de guerre, de leurs familles et de divers groupes d'individus considérés
comme dangereux pour l'ordre public du fait de leur implication dans les mou
vements de résistance à la colonisation ; ils ont été internés à St-Ambroise (pour
l'Émir et ses proches), en Corse, dans l'île de Ste-Marguerite et dans les Antilles
françaises. Beaucoup de ces déportés ne reviendront jamais en Algérie, en vertu
de l'article 6 de la loi du 30 mai 1854 qui astreignait les condamnés aux travaux
forcés à rester toute leur vie dans la colonie où ils avaient été déportés. Certains,
toutefois, seront autorisés à retourner en Algérie, mais loin de leur contrée d'or
igine et finiront par prendre à nouveau le chemin de l'exil : un télégramme de
la 9e division militaire de Marseille (du 18/11/1859) autorise ainsi 60 indigènes
(22 hommes, 17 femmes et 21 enfants) à embarquer à Marseille en 4e classe
pour rejoindre Tunis, avec des ressources strictement limitées ; il s'agit de la
famille de Si Seddik détenue à l'île de Ste-Marguerite. Ils détiennent des pas
seports pour aller à Tunis, mais les autorités voulaient les diriger vers Alexandrie
ou Beyrouth'5'. Chaque mouvement insurrectionnel a connu son lot d'exilés et
de déportés, avec des départs collectifs de tribus vers le Maroc ou vers la Tu
nisie; après l'insurrection de 1871, 5 tribus ont émigré : il s'agit des Souamas,
des Ouled Mahdi, des Ahl Rouffi, des Regaz, et des Ouled Sidi Abid(6).
Ces expulsions se sont accompagnées de départs volontaires, indivi
duels ou collectifs, vers le Maroc et la Tunisie, et aussi vers le Moyen-
Orient où un nouveau pays, la Syrie, va attirer majoritairement les migrants.
Le mouvement a démarré dans la deuxième moitié du XIXe siècle, et il
s'est poursuivi jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Ces départs
(5) CAOM, Aix-en-Provence, Gouvernement général de l'Algérie, carton 9H98.
(6' Noushi A., «Le niveau de vie des populations constantinoises », pp. 447-448. L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE (1830-1914) 403
ont attiré l'attention des services administratifs français, qui semblent avoir
suivi attentivement le phénomène et être intervenus auprès des autorités
tunisiennes et de l'Empire ottoman pour discuter les conditions de la na
turalisation des migrants algériens. De plus, des mesures administratives
ont été prises pour empêcher le retour des indigènes ayant passé plus de
trois ans hors d'Algérie. Cette migration était une conséquence directe des
opérations militaires (insurrections et répressions), mais aussi des mesures
qui les accompagnaient (séquestres et contributions de guerre). Beaucoup
d'Algériens émigreront aussi pour des raisons politico-religieuses, refusant
de vivre sous un gouvernement non-musulman(7), bien que la France ait
pu obtenir des autorités religieuses du Caire et de la Mecque des fetwas
permettant aux musulmans d'Algérie de vivre sous une autorité autre
que musulmane. Si ces départs n'étaient évidemment pas toujours enre
gistrés, certains retours ont donné lieu à des correspondances nombreuses
entre les divers services concernés de l'administration française ; le Gou
vernement général d'Algérie espérait qu'ils joueraient un rôle dissuasif
sur de nouvelles candidatures à l'émigration.
Les migrations pour raisons économiques suivront d'abord les flux pré
cédents, vers le Moyen-Orient principalement, avec les mêmes caractéristiques
démographiques. Elles se dirigeront aussi, pendant et après la Première Guerre
mondiale, vers la France. Mais pour ce dernier pays, elles prendront des ca
ractéristiques nouvelles : il ne s'agira plus de départs définitifs avec l'ensemble
de la famille, mais seulement du départ provisoire d'un chef de ménage ou
d'un membre de la famille élargie qui émigrera pour contribuer à la survie
de la famille restée en Algérie.
À des «périodes calmes», où les demandes d'émigration, peu nomb
reuses, recevaient l'agrément des autorités administratives, succédaient
des «périodes fiévreuses», notamment quand se sont développés les
mouvements d'émigration à destination de la Syrie, à partir de diffé
rentes régions du territoire algérien en 1855, 1860, 1875, 1888, et 1898,
jusqu'au dernier exode assez important de 1909-1910 dans la région de
Sétif et de Bordj Bou Arréridj. Quand ils prenaient trop d'ampleur aux
yeux des autorités administratives, ces mouvements étaient considérés
comme des actes d'hostilité à la présence française et ils entraînaient
alors une réaction de blocage. Des enquêtes étaient déclenchées, et des
rapports établis soit à l'échelon central (comme le Rapport Luciani en
1899 ou le Rapport Varnier en 1911), soit à l'échelon local (gendarmerie
ou préfecture), comme en témoigne le rapport de la gendarmerie de Médéa
du 16 juillet 1899 :
« Depuis quelques mois une dizaine de familles indigènes formant ensemb
le près de cinquante personnes domiciliées à Médéa ont vendu leur pro
priété et sont parties sans esprit de retour pour la Syrie... Cette émigration
menace de prendre des proportions inquiétantes... Les indigènes se pla
ignent de la façon dont ils sont administrés par les Français : ils trouvent
qu'ils leur font payer des impôts trop élevés tout en étant soumis à une
(7) CAOM, Aix-en-Provence, Gouvernement général de l'Algérie, carton 9H102. 404 L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE (1830-1914)
foule de tracasseries, ont saisi leurs armes de sorte qu'ils ne peuvent se
défendre des voleurs et on les condamne à des fortes amendes et quel
quefois à la prison pour deux ou trois cents grammes de poudre trouvés
à leur domicile... »(8)
Ces rapports, s'ils ne fournissent pas de données quantitatives pré
cises, donnent des indications qualitatives intéressantes sur les causes
de l'émigration et l'état d'esprit qui régnait dans ces périodes d'effe
rvescence.
Le Général Chanzy, Gouverneur Général de l'Algérie (GGA), décrit
ce phénomène migratoire dans une lettre adressée aux préfets de l'Algérie
le 23 mars 1874, ainsi que l'embarras de l'administration française à son
égard :
« II se produit en ce moment parmi certaines tribus de l'intérieur des pro
vinces de Constantine et d'Alger une tendance à l'émigration en Tunisie
qui, dans plusieurs localités, a pris des proportions imperceptibles, va nous
créer des embarras sérieux... En 1855 et en 1860 des mouvements analo
gues ont eu lieu dans les mêmes régions.... Ils redoutent de manquer de
terres pour leurs labours, pour leurs pâturages, pour leurs bestiaux et ces
appréhensions sont suscitées par certaines personnalités de l'ordre Tolba
et des marabouts et des grands chefs indigènes... [qui] propagent des idées
fausses pour éveiller le fanatisme religieux. En 1855 les demandes de dé
part se produisirent d'abord isolément et furent accordées, mais elles ne
tardent pas à affecter un caractère collectif inquiétant. En 1860, les pre
mières demandes d'expatriation [furent] également accordées ; on y trouva
d'abord un certain avantage parce qu'on exigeait des familles une renon
ciation aux terres arch, mais bientôt la contagion s'étendit avec une telle
rapidité que l'on comprit qu'en y cédant on allait déprécier totalement l'a
dministration française. »
Le général Chanzy, après avoir développé un certain nombre d'arguments,
ordonna de refuser toute demande'9'.
À ces causes générales vont s'en ajouter d'autres ayant un caractère
plus conjoncturel, liées aux initiatives de l'administration pour mettre aux
normes françaises la gestion de l'Algérie. La mise en place de l'état civil"0'
ou les opérations liées à la conscription entraînèrent des mouvements lo
calisés d'émigration. En 1910-1911 un exode important de Tlemcéniens,
508 familles0 !) opposées à la conscription, est justifié par le Conseil général
d'Oran comme étant le fait de familles Kouloughli, à partir de l'analyse
des noms de la liste des Tlemcéniens partis pour la Syrie.
(8> CAOM, Aix-en-Provence, Gouvernement général de l'Algérie, carton 9H102.
i9> de 9H100.
(10)général de F80 442.
(11) Archives du GGA, Conseil général d'Oran, Rapport sur l'exode de Tlémcen, ar
chives du GGA, série H15/3. L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE ( 1 830- 1914) 405
II. - Les mouvements migratoires :
destinations et origines géographiques
L'émigration vers le Maroc L'émigration vers le Maroc a commencé
dès la conquête de l'Algérie, pour des
raisons liées directement à la guerre, et s'est poursuivie avec l'insurrection
d'Abdelkader qui fit de la frontière marocaine une base de repli. Il est
incontestable que deux grandes tribus s'installèrent au Maroc, les Hachems
et les Béni Amer, dont un grand nombre furent rapatriés dans les années
qui suivirent la reddition d'Abdelkader : la deira d'Abdelkader rapatriée
en 1848 comprenait 590 tentes, soit plus de 3 000 personnes. À ces tribus
s'ajoutent un grand nombre de familles originaires de Tlemcen, Mascara,
Mostaganem et Alger qui s'installèrent principalement à Oujda, Taza, Té-
touan et Tanger; quelques-unes s'installèrent aussi à Rabat et Salé(l2). Il
est évident que ces migrants ne demandèrent ni passeport, ni autorisation :
c'était des «émigrés clandestins». La tribu des Ouled Sidi Cheikh, qui fut
à l'origine des insurrections de 1864 et 1869, a eu, jusqu'à sa défaite totale,
un pied en Algérie et l'autre au Maroc. On trouve d'ailleurs très peu de
traces de demandes d'émigration vers le Maroc, alors que les corre
spondances concernant des demandes de rapatriement du Maroc sont i
nnombrables ; en 1850, par exemple, 1 500 personnes demandèrent leur
rapatriement0 3). En d'autres termes, les émigrés avaient besoin d'une autori
sation pour revenir en Algérie; mais ils s'en passaient pour quitter l'Algérie.
Signalons aussi que les Tlemcéniens qui émigrèrent vers la Syrie en 1910-1911
quittèrent clandestinement l'Algérie pour embarquer à Tanger.
L'ampleur des mouvements migratoires vers le Maroc suscita l'inquié
tude du Gouvernement Général de l'Algérie, comme le montre l'extrait sui
vant du registre des délibérations du conseil supérieur d'administration,
dans sa séance du 17 avril 1846. M. Poucher a été chargé par le GGA de
soumettre à l'examen un projet d'arrêté d'urgence destiné à mettre fin, par
la crainte d'une répression efficace, aux mouvements d'émigration des tr
ibus arabes :
«... Messieurs, plusieurs tribus de la frontière de l'ouest et même du centre
de la province d'Oran, quelques-unes de la lisière du Tell sur la ligne du
sud, cédant aux suggestions de l'émir ou de ses agents ont émigré la plu
part dans le Maroc, les autres dans le désert.... Les tribus qui restent sur
notre territoire en prennent l'opinion que notre domination n'est que pré
caire et transitoire et que Гех-émir est toujours sur le point de revenir à
la tête de ces nombreux emigrants. D'une part ces emigrants font croire
à nos voisins du Maroc que l'Algérie tout entière gémit sous un joug de
(12) Michaux Belloire (éd.), Les musulmans d'Algérie au Maroc, archives marocaines
1907, vXI, p. 14.
(13) CAOM, Aix-en-Provence, Lettre du 19 mai 1850 du consulat général de France
à Tanger au ministère des Affaires étrangères, carton 9H98. 406 L'ÉMIGRATION ALGÉRIENNE (1830-1914)
fer, et par suite ceux-ci sont beaucoup plus disposés à prêter leur concours
aux projets de notre astucieux adversaire. »
Le projet reflète le contenu des débats où l'on pesa le pour et le
contre de cette émigration. Celle-ci est d'abord jugée favorable à la colo
nisation européenne. Mais elle soulève aussi des inquiétudes pour le court
terme, car on y voit une perte et un danger. On mentionne...
« un problème de sécurité sur les territoires abandonnés par les tribus qui
sont responsables de la sécurité des individus et des convois qui se dé
placent. Sinon il faudrait une mobilisation des forces militaires importante
pour assurer la sécurité des convois. Par conséquent, ces forces seraient
retirées des opérations de guerre. D'autre part ces tribus fournissent des
moyens de transport considérables sans lesquels les efforts de guerre se
raient réduits. Ceux propres à l'armée ne représentent que le dixième des
besoins. »
Le troisième argument touche à la mobilisation des forces contre la
présence française : «Ces tribus si elles échappent au contrôle vont aller
grossir les rangs de l'ennemi. » Enfin, un dernier argument est d'ordre éco
nomique : «Ces tribus fournissent un important impôt en nature et contri
buent à l'approvisionnement des villes qu'il aurait fallu importer». La
conclusion a un caractère prospectif, soulignant le caractère tactique du
blocage de l'émigration :
«Quand la population européenne se sera multipliée de manière à équili
brer la force arabe et à rendre à l'armée les services qu'elle reçoit des
populations indigènes, il y aura sans doute, beaucoup moins d'intérêt à
retenir celle-ci parmi nous, bien qu'encore leur présence conservera son
degré d'utilité. [...] Le sol est assez vaste et assez fertile pour recevoir et
nourrir largement 7 ou 8 millions d'Européens et 4 millions d'Arabes qui,
divisés au milieu de nos centres, s'accoutumeront peu à peu à notre do
mination et finiront sous l'empire d'une administration juste, ferme et pa
ternelle par s'assimiler à nous. [...] Cet arrêté produira l'un de ces deux
effets : ou la mesure sera efficace et nous aurons atteint le but ; ou les
tribus continueront l'émigration, et nous obtiendrons encore un grand avan
tage, celui de pouvoir disposer de vastes territoires pour la colonisation
européenne qui ne peut plus rester dans le cercle étroit où elle est actue
llement restreinte. [...] La tribu immédiatement concernée est celle des Béni
Amer qui occupent une fort riche contrée... qui est éminemment favorable
à l'établissement des Européens. »
Le décret proposé à l'issue du débat est adopté à l'unanimité par le
Conseil. L'article premier n'accorde aucun délai aux tribus hostiles; le s
econd est préventif : il prononce, avec un délai, la dépossession territoriale
de toute tribu ou fraction de tribu qui émigrera.
« Art. 1 . Toutes les propriétés communes ou particulières appartenant à
des tribus ou à des fractions de tribu actuellement émigrées soit dans le
Maroc, soit dans le désert seront déclarées propriétés de l'État...
Art. 2. À l'avenir toute tribu ou fraction de tribu qui émigrera sera éga
lement dépossédée de ses propriétés communes ou particulières si dans le
délai d'un mois à compter du jour de l'émigration elle n'a pas obtenu Vaman
du commandant supérieur de la division... »(14)
CAOM, Aix-en-Provence, Gouvernement général de l'Algérie, carton 9H98.

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