La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby-boom de 1920 en Norvège? Le cas d'un pays neutre - article ; n°2 ; vol.59, pg 269-301

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Population - Année 2004 - Volume 59 - Numéro 2 - Pages 269-301
Mamelund Svenn-Erik.- La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby- boom de 1920 en Norvège? Le cas d'un pays neutre Deux ans après la fin de la première guerre mondiale, les taux de natalité ont enregistré une vive progression en Europe, y compris en Norvège, pays resté neutre lors du conflit. Cet article tente de valider l'hypothèse selon laquelle la responsabilité du baby-boom en Norvège revient plutôt à la grippe espagnole qu'à la fin de la guerre. Alors que les recherches antérieures ont reposé sur des analyses univariées et essentiellement descriptives, cette étude s'appuie sur des analyses multivariées. L'effet propre de la morbidité due à la grippe espagnole sur la fécondité, en contrôlant l'effet de la mortalité, a été estimé pour la période 1918-1920 à partir de données mensuelles régionales. En raison de la neutralité de la Norvège, la guerre n'a pas interféré avec l'effet de la grippe espagnole sur la fécondité et la nuptialité. De surcroît, les données disponibles sont parmi les plus fiables d'Europe, étant donné que l'enregistrement des données démographiques, y compris d'état civil, n'a pas été perturbé par le conflit.
Mamelund Svenn-Erik.- Can the Spanish Influenza Pandemic of 1918 Explain the Baby Boom of 1920 in Neutral Norway? Two years after the First World War ended there was a surge in European birth rates, including in Norway that had been a neutral country. This paper tests the hypothesis that it was in fact the Spanish influenza that caused the Norwegian baby boom rather than the close of the war. The paper uses multivariate regression analysis, while previous studies have been univariate and largely descriptive. By using regional monthly data, the independent effect of the Spanish influenza morbidity on fertility over the years 1918-1920, net of the effect of mortality, is estimated. The fact that Norway was neutral was important in counter-balancing the influence of the war on fertility and nuptiality. Furthermore, the Norwegian data utilized in the analysis are of superior quality in a European context in that registration of population data, including vital statistics, continued normally in Norway undisturbed by the war.
Mamelund Svenn-Erik.- <,La gripe espaňola de 1918 es responsable del baby-boom de 1920 en Noruega? El caso de un pais neutro Dos aňos después del fin de la primera guerra mundial, las tasas de natalidad han aumentado considerablemente en Europa, incluso en Noruega, pais neutro durante la guerra. Este articulo intenta verificar la hipótesis según la cual el baby-boom en Noruega fue provo- cado mas bien por la gripe espaňola que рог el fin del conflicto. Contrariamente a los análisis précédentes que se han basado en análisis univariados y esencialmente descriptivos, este es- tudio se apoya en análisis multivariados. El efecto propio de la gripe espaflola sobre la fecun- didad, controlando el efecto de la mortalidad, ha sido estimado para el periodo 1918-1920 a partir de datos régionales. Dada la neutralidad de Noruega, la guerra no ha interferido con el efecto de la gripe sobre la nupcialidad y la mortalidad. Los datos utilizados figuran entre los más fiables de Europa, ya que su registre no ha sido perturbado por el conflicto.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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S.-E. Mamelund
La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby-
boom de 1920 en Norvège? Le cas d'un pays neutre
In: Population, 59e année, n°2, 2004 pp. 269-301.
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Mamelund S.-E. La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby-boom de 1920 en Norvège? Le cas d'un pays
neutre. In: Population, 59e année, n°2, 2004 pp. 269-301.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_2004_num_59_2_7477Résumé
Mamelund Svenn-Erik.- La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du baby- boom de 1920 en
Norvège? Le cas d'un pays neutre Deux ans après la fin de la première guerre mondiale, les taux de
natalité ont enregistré une vive progression en Europe, y compris en Norvège, pays resté neutre lors du
conflit. Cet article tente de valider l'hypothèse selon laquelle la responsabilité du baby-boom en
Norvège revient plutôt à la grippe espagnole qu'à la fin de la guerre. Alors que les recherches
antérieures ont reposé sur des analyses univariées et essentiellement descriptives, cette étude s'appuie
sur des analyses multivariées. L'effet propre de la morbidité due à la grippe espagnole sur la fécondité,
en contrôlant l'effet de la mortalité, a été estimé pour la période 1918-1920 à partir de données
mensuelles régionales. En raison de la neutralité de la Norvège, la guerre n'a pas interféré avec l'effet
de la grippe espagnole sur la fécondité et la nuptialité. De surcroît, les données disponibles sont parmi
les plus fiables d'Europe, étant donné que l'enregistrement des données démographiques, y compris
d'état civil, n'a pas été perturbé par le conflit.
Abstract
Mamelund Svenn-Erik.- Can the Spanish Influenza Pandemic of 1918 Explain the Baby Boom of 1920
in Neutral Norway? Two years after the First World War ended there was a surge in European birth
rates, including in Norway that had been a neutral country. This paper tests the hypothesis that it was in
fact the Spanish influenza that caused the Norwegian baby boom rather than the close of the war. The
paper uses multivariate regression analysis, while previous studies have been univariate and largely
descriptive. By using regional monthly data, the independent effect of the Spanish influenza morbidity
on fertility over the years 1918-1920, net of the effect of mortality, is estimated. The fact that Norway
was neutral was important in counter-balancing the influence of the war on fertility and nuptiality.
Furthermore, the Norwegian data utilized in the analysis are of superior quality in a European context in
that registration of population data, including vital statistics, continued normally in Norway undisturbed
by the war.
Resumen
Mamelund Svenn-Erik.- <,La gripe espaňola de 1918 es responsable del baby-boom de 1920 en
Noruega? El caso de un pais neutro Dos aňos después del fin de la primera guerra mundial, las tasas
de natalidad han aumentado considerablemente en Europa, incluso en Noruega, pais neutro durante la
guerra. Este articulo intenta verificar la hipótesis según la cual el baby-boom en Noruega fue provo-
cado mas bien por la gripe espaňola que рог el fin del conflicto. Contrariamente a los análisis
précédentes que se han basado en análisis univariados y esencialmente descriptivos, este es- tudio se
apoya en análisis multivariados. El efecto propio de la gripe espaflola sobre la fecun- didad, controlando
el efecto de la mortalidad, ha sido estimado para el periodo 1918-1920 a partir de datos régionales.
Dada la neutralidad de Noruega, la guerra no ha interferido con el efecto de la gripe sobre la
nupcialidad y la mortalidad. Los datos utilizados figuran entre los más fiables de Europa, ya que su
registre no ha sido perturbado por el conflicto.La grippe espagnole de 1918
est-elle responsable du baby-boom
de 1920 en Norvège?
Le cas d'un pays neutre
Svenn-Erik MAMELUND*
Moins étudié que le baby-boom qui a fait suite à la seconde
guerre mondiale, celui de 1920 a longtemps été considéré comme
un simple rattrapage des mariages et des naissances empêchés
par la guerre, dans le contexte d'un retour progressif à la vie nor
male. Or ce baby-boom a été également fortement ressenti dans
des pays non belligérants. D'autres pistes ď explication doivent
être explorées. Dans cet article qui porte sur l'important surcroît
de naissances enregistré en 1920 en Norvège, pays neutre pendant
la guerre, Svenn-Erik Mamelund examine l'hypothèse, parfois
avancée mais jamais vérifiée, d'une influence de l'épidémie de
grippe espagnole de 1918 sur la baisse de la fécondité en 1919 et
le fort rebond de 1920. On sait que cette épidémie, particuli
èrement virulente, a touché près d'un quart de la population mond
iale, et provoqué cinq à dix fois plus de décès que la guerre. La
grippe étant en Norvège une maladie enregistrée, l'auteur peut
examiner, mois par mois, région par région, l'influence sur la fé
condité de la morbidité et de la mortalité dues à la grippe. Il en
conclut que la pandémie de grippe est bel et bien la principale re
sponsable du baby-boom norvégien de 1920 et suggère qu'elle a
probablement eu une influence du même type dans d'autres pays.
Au cours de la première guerre mondiale (1914-1918), la fécondité a
fortement baissé dans les pays européens dont l'engagement militaire a été
particulièrement important ou qui ont été le théâtre des affrontements
(Chesnais, 1992). Durant cette guerre, la fécondité a chuté en Italie, en
France et en Allemagne (figure 1). Un même fléchissement s'est produit
dans d'autres nations belligérantes (non représentées) telles que
l'Autriche-Hongrie, l'Angleterre, le pays de Galles, l'Ecosse, l'Irlande et
* Département d'économie, université d'Oslo, Norvège.
Traduit par Florence Waïtzenegger-Lalou.
Population-F, 59(2), 2004, 269-302 1
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1
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270 S.-E. Mamelund
la Bulgarie. Dans les pays en guerre, cette baisse de la fécondité au cours
du conflit s'explique vraisemblablement par la séparation des soldats et de
leurs épouses, et, pour ceux qui étaient encore célibataires, par l'annula
tion de leurs mariages empêchés par la guerre. On peut penser de surcroît
que les hommes qui n'ont pas été mobilisés ont également reporté leurs
projets de mariage et de naissances, par crainte du conflit et de ses consé
quences. La guerre a donc créé des conditions très favorables à un rattr
apage ultérieur des mariages et des naissances, en même temps qu'il en est
résulté une « obligation morale de remplacer les morts ». C'est ainsi que
dans la plupart des pays en guerre, les taux de natalité ont recommencé à
augmenter en 1919 (en 1917 pour la France), atteignant ou dépassant les
niveaux d'avant-guerre en 1920.
Les pays restés neutres tels que la Norvège, la Suède, les Pays-Bas,
le Danemark, la Suisse et l'Espagne n'ont pas connu les mêmes fluctua
tions de la fécondité (Chesnais, 1992). Les taux de natalité ont diminué en
Norvège, en Suède et aux Pays-Bas de façon régulière et continue pendant
le conflit et jusqu'en 1919. L'évolution a été similaire au Danemark, en
Suisse et en Espagne. Cette baisse s'inscrivait toutefois dans un contexte
de transition, qu'ont connu toutes les sociétés européennes, avec le pas
sage d'un régime de forte fécondité à un régime de basse fécondité. Par
conséquent, la guerre ne semble pas avoir déclenché de baisse importante
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35 —
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1905 1910 1915 1920 1925 1930
Année
Figure 1 .- Évolution du taux brut de mortalité (TBM) et du taux brut de natalité
(TBN) de trois pays belligérants : Italie, Allemagne et France, 1905-1930
(pour mille)
Source : Chesnais, 1 992. La grippe espagnole et le baby-boom de 1920 en Norvège 271
de la natalité dans les pays restés neutres. Néanmoins, dans ces derniers
pays, à l'instar des pays belligérants, un baby-boom s'est produit en 1920
(figure 2).
Le baby-boom qui a suivi la première guerre mondiale en Europe a
été, de façon surprenante, beaucoup moins étudié que celui qui a eu lieu
après la seconde guerre mondiale. Le baby-boom de 1920 pourrait s'expli
quer tout simplement, en particulier pour les pays qui ont connu la guerre,
par le retour progressif à une vie normale dans cette période d'après-
guerre (Henry, 1966; Winter, 1977). Pourtant, la natalité semble être bien
plus basse en 1919 qu'avant la guerre. D'autres facteurs ont-ils pu, à cette
époque, contribuer à retarder les projets de constitution d'une famille? De
surcroît, l'écart entre les taux de natalité de 1919 et de 1920 est tel que
l'explication dépasse peut-être le rôle plus immédiat de la première guerre
mondiale.
Cette étude examine le rôle de la pandémie de grippe espagnole, qui
a été peu reconnu jusqu'à présent. Cette épidémie s'est propagée à
l'échelle mondiale durant l'année 1918 en trois vagues. La première pous
sée de grippe a eu lieu entre les mois de mars et de mai, sous une forme
faiblement contagieuse et peu meurtrière. À la mi-juin, la grippe est
réapparue et s'est répandue rapidement, atteignant le stade de la pandé
mie. Durant la vague estivale, entre les mois de juillet et de septembre, la
40 P. 1 000 habitants
35 —
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10
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1925 1930
Année
Figure 2.- Évolution du taux brut de mortalité (TBM) et du taux brut de natalité
(TBN) de trois pays neutres : Norvège, Suède et Pays-bas, 1905-1930,
(pour mille)
Source : Chesnais, 1992. 272 S.-E. Mamelund
grippe fit de nombreux malades mais entraîna encore relativement peu de
décès. La troisième vague a eu lieu au cours de l'automne, entre octobre et
décembre. Depuis la poussée relativement atténuée de l'été, le virus i
nfluenza avait muté et il était devenu particulièrement létal. Toutefois, les
personnes infectées lors des vagues précédentes étaient partiellement pro
tégées grâce à l'immunité qu'elles avaient acquise.
La grippe espagnole a touché au moins 500 millions de personnes,
soit plus d'un quart de la population mondiale de l'époque (Laidlaw,
1935). Selon les estimations les plus récentes, le nombre total de décès
dus à la grippe serait compris entre 50 et 100 millions (Johnson et
Mueller, 2002). Ainsi, la grippe espagnole a causé cinq à dix fois plus de
morts que la première guerre mondiale. La mortalité s'est accrue dans tous
les groupes d'âges, mais ce sont les personnes d'âge fécond (20-40 ans),
lesquelles ne craignent pas normalement la grippe, qui ont été les plus tou
chées. La pneumonie, survenant comme une complication de la grippe, a
été la principale cause de décès lors de la pandémie. Les figures 1 et 2
mettent en évidence l'impact important de la grippe espagnole sur les taux
bruts de mortalité en 1918 pour six pays européens. Le tableau 1 montre
que le niveau de mortalité par grippe était assez homogène entre les dif
férents pays européens, qu'ils aient participé ou non au conflit, avec des
taux variant de 3,3 à 7,3 décès pour 1 000. Les taux de mortalité assez éle
vés que connaissent l'Espagne, alors neutre, et l'Italie, la Hongrie et le
Portugal, en tant que pays belligérants, sont des exceptions.
Tableau 1.- Estimation de la mortalité due à l'épidémie de grippe espagnole
de 1918 dans quelques pays européens
Taux de mortalité Pays Nombre de décès (p. 1 000)
Pays neutres
Norvège 14 676 5,7
Suède 34 374 5,9
Danemark 12 374 4,1
Suisse 23 277 6,1
Pays-Bas 48 042 7,1
Espagne 257 082 12,3
Pays belligérants
France 240 000 7,3
Italie 390 000 10,7
Allemagne 225 330 3,8
~ 100 000 Hongrie 12,7
Autriche 20 458 3,3
~ 200 000 Angleterre et Pays de Galles 5,8
Ecosse 27 650-33 771 5,7-6,9
Irlande 18 367 4,3
Portugal 59 000 9,8
Finlande 18 000 5,8
Source : Johnson et Mueller, 2002, tableau 4, p. 113. La grippe espagnole et le baby-boom de 1 920 en Norvège 273
Hôijer (1959) a été l'un des premiers auteurs à signaler que le baby-
boom survenu en Europe en 1920 aurait pu être provoqué par la grippe
espagnole de 1918. Il a montré très clairement dans le cas de la Suède
(neutre lors du conflit) que les taux mensuels de conception (soit les taux
de natalité avancés de 9 mois) avaient chuté lorsque la mortalité était à son
maximum pendant l'automne 1918. Cette situation mena à de faibles taux
de natalité durant l'été de 1919 et par conséquent à des taux élevés en
1920. Bien qu'Hoijer n'ait pas effectué une analyse détaillée des taux
mensuels de conception et de mortalité et qu'il n'ait pas discuté de façon
approfondie les relations entre ces indicateurs, son travail a cependant mis
en évidence l'intérêt d'une analyse sur la base de données mensuelles.
D'autres études ont examiné le rôle de la grippe espagnole dans le
baby-boom de 1920 en recourant également à des analyses univariées et
descriptives (Pool, 1973; Rice, 1983; Underwood, 1983; Mills, 1986;
Johnson, 2002). Bien que ces recherches aient conclu que l'accroissement
de la morbidité et de la mortalité par grippe ait pu avoir une influence né
gative sur la fécondité, aucune étude n'a pu vérifier si la morbidité avait eu
un effet propre sur la fécondité, indépendamment de celui de la mortalité
entre 1918 et 1920. Ces études n'ont pas davantage pu déterminer si la
morbidité avait eu un effet spécifique sur la fécondité lors de chacune des
trois vagues de l'épidémie de grippe de 1918. Contrairement aux re
cherches menées jusqu'à présent, cet article vise à séparer les effets de la
morbidité et de la mortalité sur la fécondité, dans le temps et dans l'es
pace, à partir de données transversales. Cette distinction entre le rôle de la et celui de la mortalité est importante car le délai avant la
reprise des relations sexuelles - et donc la survenue d'une éventuelle
conception - est sans doute plus court pour les malades que pour les veufs.
L'objet de cette étude est de valider l'hypothèse selon laquelle le
baby-boom de 1920 en Norvège découle de la grippe de 1918. Pour ce
faire, des modèles multivariés sont appliqués à des données mensuelles
relatives à la morbidité, à la mortalité et à la fécondité au niveau de
37 zones rurales et urbaines réparties dans 20 comtés norvégiens. Le choix
de la Norvège se justifie par trois raisons. Premièrement, on suppose que
la neutralité de ce pays permet de contrôler l'effet de la guerre sur la
fécondité et la nuptialité. En raison du nombre négligeable de victimes
militaires (Mamelund, 2003b), il n'y a pas eu de « génération perdue » en
Norvège et donc pas de « demande » nataliste pour remplacer les morts et
renouveler les générations. Au regard du cas d'un pays belligérant comme
la Grande-Bretagne, Johnson (2002, p. 230) conclut qu'« il est impossible
de quantifier [le déclin des naissances et son augmentation ultérieure], en
distinguant la part qui relève de la grippe de celle qui revient aux effets de
la guerre ». Cet auteur impute cela « au fait que ces deux phénomènes ont
affecté très lourdement une même catégorie de personnes, soit les jeunes
adultes. De surcroît, les bouleversements démographiques engendrés par
la guerre ont rendu les données de base peu fiables » 274 S.-E. Mamelund
(p. 231). Le deuxième atout de la Norvège réside dans la poursuite nor
male de l'enregistrement des données de population, y compris d'état
civil, lequel n'a pratiquement pas été perturbé par la guerre. En troisième
lieu, il faut signaler qu'en 1918 en Norvège, les cas de grippe étaient
déclarés, contrairement à la plupart des autres pays. Ainsi, la Norvège est
un des rares pays pour lesquels on peut estimer, grâce à une analyse mul-
tivariée, l'effet propre de la morbidité due à la grippe sur la fécondité
entre 1918 et 1920, indépendamment de l'effet de la guerre et de la mortal
ité par grippe.
Dans la première partie de cet article, nous présentons d'un point de
vue général les bouleversements démographiques qui surviennent lors
d'une crise de fécondité et de mortalité et nous discutons les mécanismes
sous-jacents à la relation entre grippe espagnole et fécondité, en particul
ier dans le cas de la Norvège. Puis, après avoir présenté les données et les
indicateurs utilisés dans cette étude, nous retraçons l'évolution de la
fécondité et de la nuptialité en Norvège entre 1914 et 1918. Les effets sup
posés de l'épidémie de grippe espagnole sur la fécondité et la mortalité
sont examinés de façon approfondie. En dernier lieu, nous présentons les
résultats d'une analyse multivariée basée sur des modèles de régression
par la méthode des moindres carrés.
I. Fécondité et mortalité :
chronologie de deux crises combinées
/. Le schéma général
Tout d'abord, nous allons présenter le cadre général qui décrit les
changements démographiques survenant pendant et après des crises asso
ciées de mortalité et de fécondité. Il s'appuie sur les travaux de Juhasz
(1971), Preston (1978), Menken et al. (1981), Watkins et Menken (1985),
Palloni (1988), Wrigley et Schofield (1989), Livi Bacci (2000) et tout
particulièrement Lee (1989, 1990). La littérature s'accorde pour distinguer
quatre phases dans une crise épidémique de mortalité.
1) Un accroissement brutal de la morbidité et de la mortalité s'a
ccompagne d'une chute de la fréquence des relations sexuelles et
des conceptions en dessous du niveau normal.
2) Lorsque la morbidité et la mortalité atteignent des valeurs maxi
males, la fréquence des relations sexuelles et des conceptions
baisse encore pour atteindre le plus bas niveau relatif. La progres
sion des ruptures de mariage par décès conduit à une baisse su
pplémentaire de la fréquence des relations sexuelles et des
conceptions. La grippe espagnole et le baby-boom de 1 920 en Norvège 275
3) Un retour de la morbidité et de la mortalité au même niveau ou en
dessous du niveau antérieur à la crise (en raison d'une baisse du
nombre d'individus non immunisés et par sélection des individus
les plus résistants) est suivi d'une augmentation des conceptions
par rapport au niveau normal en raison d'une compensation des dé
ficits de la phase 1 et 2 et du « remplacement » des enfants décédés.
4) II y a une reprise de la fécondité un ou deux ans après la crise à
des niveaux supérieurs au niveau pré-crise (en raison d'effets de
compensation et de remplacement).
2. La grippe espagnole
et la fécondité en Norvège entre 1918 et 1920
Des projets de naissances ont pu être reportés en raison de perspect
ives pessimistes (Lee, 1989; Menken et al., 1981). Au moment où la mort
alité par grippe flambait durant l'automne 1918, on peut imaginer que le
désir d'enfant ait baissé en raison de la peur induite par la pandémie (les
personnes pouvaient mourir dans un délai de trois jours) et du ralenti
ssement des activités sociales (fermeture des écoles, des églises et des
théâtres, interdiction des réunions publiques afin d'empêcher la propagat
ion de la maladie).
La peur de la mort qui était largement répandue s'est encore accentuée
avec la prise de conscience de l'impuissance des médecins. Il n'existait ni
vaccin, ni médicaments antiviraux efficaces. Certains témoignages rendent
compte de cette atmosphère de peur quotidienne. Une femme se souvient
que « Y Aftenposten [l'un des principaux journaux de la capitale] était plein
d'avis de décès. Tous les jours, je les lisais et c'était affreux ». Une autre
femme se rappelle que « tout le monde avait peur de tout le monde car la
contagion était partout » (Mamelund, 1998). La terreur causée par la mala
die a eu un impact psychologique important sur les gens et a fortement pesé
sur leurs choix. Ainsi, on peut penser que même des personnes non frappées
par l'épidémie ont pu décider d'attendre avant d'avoir un bébé.
L'hypothèse selon laquelle un couple diminue la fréquence des rap
ports sexuels si l'un des époux tombe malade (phase 2) a une double justi
fication. Premièrement, l'état physique du malade (forte fièvre, mal de
tête, etc.) conduit à une absence d'activité sexuelle pendant 2 à 4 semaines
(Mamelund, 1998). Deuxièmement, les couples non infectés ont pu choisir
de s'abstenir afin de réduire le risque de s'infecter mutuellement (Mills,
1986), suivant les recommandations des campagnes massives d'informat
ion menées par les autorités sanitaires norvégiennes auprès de la populatau travers d'annonces dans les journaux et d'affiches dans les lieux
publics. Il était recommandé de se couvrir la bouche si on toussait, de
s'aliter dès le début de la maladie et de s'isoler des autres membres de la
famille jusqu'à la disparition des symptômes. Au total, il semble raison- 276 S.-E. Mamelund
nable de supposer que les couples dans lesquels les deux époux ont sur
vécu ont pu décider d'avoir un enfant en 1919 (phase 3), ce qui aurait
conduit au baby-boom de 1920 (phase 4).
Selon la législation norvégienne sur le mariage en vigueur à
l'époque, une veuve n'était pas autorisée à se remarier avant d'avoir res
pecté un deuil d'au moins une année. Bien que cette loi ne s'appliquât pas
aux hommes, la coutume voulait néanmoins que les veufs respectent eux
aussi le deuil d'une année. Si l'on suppose que ceux qui sont devenus
veufs ne se sont pas remariés en 1918 ou en 1919, que la sexualité hors
mariage était rare et que les veuves n'étaient pas enceintes avant la mort
de leurs maris, alors ni les veufs, ni les veuves n'ont pu concevoir un
enfant en 1918 ou en 1919 afin de compenser les conceptions reportées de
1918. Si ce raisonnement est exact, alors la reprise de la fécondité n'a pas
pu s'effectuer pleinement avant la première moitié de 1920.
Dans le cas où la grippe se compliquait d'une pneumonie, les
femmes enceintes, en particulier dans le troisième trimestre de grossesse,
étaient extrêmement vulnérables au risque de fausse-couche, à celui d'ac
coucher d'un enfant mort-né et elles couraient un risque accru de décès
(Harris, 1919; Bourne, 1922). Deux études de l'époque signalent que
20 % à 50 % des femmes enceintes ayant contracté une pneumonie sont
mortes (Bland, 1919; Harris, 1919). Ceci a certainement fait baisser le
taux de natalité en 1918. Par contre, la mortalité infantile et juvénile a pu
agir comme un facteur favorisant la fécondité (voir Preston, 1978). Les
parents ont pu souhaiter remplacer la perte d'un nourrisson ou d'un jeune
enfant suite à la grippe espagnole, pour atteindre leurs objectifs de taille
de la famille; cette situation a pu accroître le nombre de conceptions en
1919 et contribuer au baby-boom de 1920.
La probabilité de concevoir a pu fléchir en 1918 (phases 1 et 2) en
raison du stress causé par la grippe espagnole. Cette hypothèse est corro
borée par la littérature. Par exemple, Biraben (1973) a établi que les épidé
mies de grippe provoquaient une stérilité temporaire des hommes, mais
non des femmes. Si la grippe espagnole a bien eu cet effet, alors le rattr
apage en 1919 (phase 3) des conceptions reportées en 1918 (phase 2) a pu
en être freiné. Pour les femmes, l'impact des facteurs biologiques va dans
les deux sens. D'un côté, les femmes qui ne sont pas arrivées à concevoir
lors de la phase 2 n'étaient pas enceintes lors de la phase 3. Par consé
quent, elles étaient exposées au risque de grossesse même lorsque la crise
était à son paroxysme (Juhasz, 1971). De surcroît, les femmes qui n'ont
pas eu d'enfant n'allaitaient donc pas. Ainsi, elles étaient plus susceptibles
de concevoir, ce qui devrait « renforcer » le processus de rattrapage. D'un
autre côté, l'effet net de taux élevés de morbidité masculine (lesquels sont
supposés causer une forte stérilité masculine temporaire) et, pour les
femmes, de taux élevés d'avortements spontanés et de mortinatalité lors
des phases 1 et 2 est supposé négatif; ceci doit freiner l'effet de rattrapage
lors de la phase 3.

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