La maladie et son double. La suette miliaire et son traitement au XIXe siècle - article ; n°1 ; vol.48, pg 203-225

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1993 - Volume 48 - Numéro 1 - Pages 203-225
Disease and its Representation: The Suette Miliaire and its Treatment During the 19th Century
Outbreaks of the disease known as suette miliaire — an ailment probably of infections origin that has now disappeared — were occasions of intense panic during the nineteenth century. Doctors of the period have left behind strange accounts concerning this malady, account that reveal the symbolic treatment of the disease. The author explores the impact of the representation of the illness on the relations between the doctor and the patients.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Chantal Beauchamp
La maladie et son double. La suette miliaire et son traitement au
XIXe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 1, 1993. pp. 203-225.
Abstract
Disease and its Representation: The Suette Miliaire and its Treatment During the 19th Century
Outbreaks of the disease known as suette miliaire — an ailment probably of infections origin that has now disappeared — were
occasions of intense panic during the nineteenth century. Doctors of the period have left behind strange accounts concerning this
malady, account that reveal the symbolic treatment of the disease. The author explores the impact of the representation of the
illness on the relations between the doctor and the patients.
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Beauchamp Chantal. La maladie et son double. La suette miliaire et son traitement au XIXe siècle. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 1, 1993. pp. 203-225.
doi : 10.3406/ahess.1993.279125
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_1_279125REPRESENTATIONS SOCIALES
LA MALADIE ET SON DOUBLE
La suette miliaire et son traitement au xixe siècle
Chantai Beauchamp
Moins armés techniquement que les praticiens d'aujourd'hui, mais plus
proches que leurs successeurs de la réalité sensible et vécue de la maladie,
les médecins du xixe siècle donnent souvent l'impression que le combat
qu'ils mènent exige d'eux un important engagement personnel, notamment
dans ces moments critiques où la présence d'une épidémie demande une dis
ponibilité sans faille, quand le corps social ébranlé attend de ses médecins
qu'ils lui prodiguent autant d'attentions que de soins*.
Sans doute faut-il voir dans cette forte implication la raison pour laquelle
ils ont tant observé, tant écouté, et surtout tant écrit. Du plus humble officier
de santé de village, adressant au sous-préfet un manuscrit souvent ignoré, au
plus prestigieux clinicien de la capitale, lisant son rapport de commande à la
séance de l'Académie1, qui n'a pas été un jour tenté d'écrire ce qu'il avait vu
et vécu ? Car les épidémies sont l'occasion d'une profusion d'analyses et
d'interprétations, voire de polémiques passionnées, répercutées par la
presse, aussi bien savante que profane.
Les justifications explicites de ces récits sont évidentes : décrire la malad
ie régnante, éclairer un point obscur concernant sa nature ou son mode de
propagation, proposer des règles d'hygiène, promouvoir un mode de trait
ement, montrer au public et aux autorités le dévouement des hommes de
l'art. Mais il s'agit aussi, pour le médecin qui compose sa relation, de déga-
* Ce texte est la reprise d'une communication présentée et discutée au séminaire de Jean-
Pierre Peter (Histoire et Anthropologie de la médecine, EHESS) en février 1992.
1. Ces rapports sont le plus souvent l'œuvre des médecins des épidémies, créés par la loi du
12 floréal an XIII (5-05-1805), nommés par les préfets dans chaque arrondissement. Ce ne sont
pas des fonctionnaires, mais des praticiens libéraux, honorablement connus, amenés ponctuelle
ment à se soustraire à leur clientèle privée pour répondre à la mission que leur confie le préfet.
Sur l'esprit dans lequel elles sont accomplies, sur leur impact tant pratique qu'idéologique, voir
C. Beauchamp, Délivrez-nous du mal ! Épidémies, endémies, médecine et hygiène au
XIXe siècle, Maulévrier, Hérault éditions, 1990, 400 p.
203
Annales ESC, janvier-février 1993, n° 1, pp. 203-225. REPRESENTATIONS SOCIALES
ger une logique de l'action au travers d'expériences ponctuelles et éclatées,
de proposer une représentation cohérente de l'événement. Pour qu'il appar
aisse clairement qu'à la maladie, aux symptômes et aux réactions des
malades, les médecins et les responsables sanitaires ont donné des réponses
pertinentes. Car l'épidémie est porteuse de sens :
Ce qui ne se voit qu'imparfaitement et par lettres détachées dans les
maladies sporadiques, se lit en gros caractères et en mots tout formés dans
les épidémiques. [...] Les épidémies sont en quelque façon des
généralisations toutes faites, [...] de [...] grandes révélations morbides2.
Nous avons choisi d'étudier les relations médicales des principales épidé
mies de suette miliaire en France au xixe siècle3. Ces récits4 transcrivent des
suites de symptômes, vécus par les malades à la fois comme des manifesta
tions sensibles et comme des messages qui interprètent ces sensations. Au
2. Jules Guérin, « Études sur la suette miliaire épidémique, et en particulier sur l'épidémie
de 1849 », dans Gazette médicale de Paris, 1851, pp. 578-585.
3. Les spécialistes de la suette la rattachent à ce que les médecins antiques appelaient « car
dia passio » (voir sur ce point les remarques qui suivent l'article « Suette miliaire » du Diction
naire encyclopédique des Sciences sociales de Dechambre, article de Léon Colin). Disparue au
Bas-Empire, elle reparaîtrait brusquement en Angleterre en 1485, sous le nom de « Sudor
Anglicus », « sweating sickness », ou « suette anglaise ». La mortalité causée par ses brusques
poussées épidémiques semble considérable, aussi bien en Angleterre que sur le continent où
elle fait plusieurs incursions au xvie siècle. En France, on la désigne du nom étrange de
« trousse-galant » (cf. J. Brossolet, « Expansion européenne de la suette anglaise », dans
Proc. XIII, International Congress of History of Medicine, 1972, Londres, 1974, 1. 1, pp. 595-600).
Après un autre silence au xvir siècle, l'épidémie de Montbéliard de 1712 est l'annonce d'un
nouvel essor. Elle parcourt alors la Normandie et la Picardie, d'où son nom de « suette
picarde ». Son ère de diffusion s'élargit à l'ensemble du territoire français ; on la rencontre éga
lement dans les États allemands et en Italie.
A partir des années 1830-1840, la suette semble se cantonner à la France. Peu de régions
sont épargnées. Il ne se passe guère d'année sans qu'une épidémie ne soit signalée ici ou là, avec
une expansion géographique variable. Après 1880, elle semble se rétracter, limitant ses atteintes
au sud du Berry, au Poitou et aux Charentes, où elle persiste à l'état endémique jusque dans les
années 1950.
4. Citons rapidement la suette en Picardie étudiée par Rayer dans Hist, de l'ép. de s. m. qui a
régné en 1821 dans les départements de l'Oise et de Seine-et-Oise, Paris, 1822, 480 p. Ce travail
est une référence obligée pour les études ultérieures, notamment celle de A. Foucart, De la
suette miliaire, de sa nature et de son traitement (ép. de la Somme et de l'Aisne de 1849), Paris,
1854, 405 p. Un autre classique est constitué par l'ouvrage de Parrot, Hist, de l'ép. de s. m. qui
a régné en 1841 et 1842 dans le département de la Dordogne, Paris, 1843, 300 p. La suette du Poi
tou a été étudiée par plusieurs médecins locaux, dont Orillard, « Rapport sur l'ép. de s. m.
qui a régné dans l'arrondissement de Poitiers en 1845 », dans Bulletin de la société de médecine
de Poitiers, 1846, 104 p. Toujours sur le Poitou, l'épidémie de 1887 est relatée en détail dans
Poitou médical d'octobre et novembre 1887, et celle de 1926 a été décrite par Rousseau, « la s.
m. dans le Montmorillonnais », dans Bulletin de l'Académie de médecine, t. 113, 1935, pp. 293-
302. L'épidémie du département de l'Hérault en 1851 a fait l'objet d'une série d'articles par
Alquié dans les Annales cliniques de Montpellier, 1853 et 1854. Celle de l'île d'Oléron fut
décrite par Ardouin dans sa « Relation d'une ép. de s. m. qui a régné à l'île d'Oléron au mois
de juillet 1880 », dans Archives de médecine navale, t. XXXVI, juillet et août 1881, pp. 45-59 et
137-147. « L'ép. de s. m. des Charentes (mai-juillet 1906) », est racontée par Haury dans Revue
de médecine, t. XXVII, février et mars 1907, pp. 97-126 et 209-236.
Dans sa thèse soutenue à Paris VIII, Jean Héritier dresse une bibliographie très abondante à
laquelle je renvoie. Jean Héritier, La suette miliaire, une maladie mystérieuse, thèse de
3e cycle, dirigée par Robert Delort.
204 BEAUCHAMP PENSER L'EPIDEMIE С.
médecin revient la tâche de décrypter correctement ce double sens, en fonc
tion de ses propres conceptions du corps et du milieu, pour proposer une
thérapeutique efficace, c'est-à-dire des gestes qui réintègrent la maladie dans
un univers ordonné, et des mots qui mettent le patient en condition de rece
voir sa guérison.
Le jugement porté par les acteurs sur la nature de la maladie, ses causes,
sa gravité, sur la pertinence de la thérapeutique employée, induit chez eux
un comportement particulier, interprété à son tour par les autres acteurs qui
vont en infléchir le sens. De sorte que l'objet de l'étude, ici, la suette miliaire
épidémique, ne peut s'analyser qu'à travers les multiples manipulations
subies, et les traitements, tant physiques que symboliques, qu'une populat
ion donnée s'inflige à l'occasion d'une épidémie. Nous nous proposons donc
de voir comment, sous la plume de ses médecins, une société s'y prend pour
faire d'une maladie ce qu'elle veut qu'elle soit, et comment, parfois, elle y
parvient.
Comment se présente une épidémie de suette
L'alerte est brusquement donnée par un ou deux décès inexpliqués de
malades, jusque-là en bonne santé, qui sont soudain pris de malaises
intenses, dont ils meurent en quelques heures. A l'annonce de ces dispari
tions brutales, ou à la vue d'un enterrement, une femme ou un homme,
adulte, dans la force de l'âge, en pleine possession de ses moyens physiques,
est pris de violents maux de tête (comme s'il ou elle était emprisonné dans
un cercle de fer, disent des malades5), et se met à transpirer très abondamm
ent. Les sueurs ruissellent, le malade imprègne en quelques heures dix ou
quinze chemises, ses draps et son matelas. La mort peut intervenir en un ou
deux jours. Ces suettes foudroyantes sont, en le voit, comme une répétition
des étranges décès qui les ont précédées, mais l'annonce qu'il s'agit de
suettes ne calme pas les alarmes de la population. Au contraire, la peur
s'amplifie, les émigrations commencent, et la maladie se répand alentour.
C'est alors la deuxième phase de la suette épidémique. Les brusques cas
mortels qui ont redoublé la terreur laissent la place à des suettes à évolution
plus lente que nous classerons en deux groupes distincts, étant entendu que
toute la gamme des intermédiaires est possible.
Les symptômes de la suette bénigne se résument le plus souvent à des
sueurs profuses. Le patient ne quitte pas, ou pour un jour ou deux seule
ment, ses occupations ordinaires. Au bout d'une semaine environ apparaît
une éruption d'aspect variable, avec des vésicules remplies de sérosité, à
peine visibles mais sensibles au toucher, qui donnent à la maladie son qualif
icatif de « miliaire », car les boutons ressemblent à de petits grains de mil.
Avec la desquamation s'opère la guérison. A ces symptômes peuvent s'en
ajouter d'autres, également bénins : soif, constipation, sensation de pression
sur l'épigastre et impression de respiration pénible. Peu ou pas de fièvre.
Dans la suette grave, une faiblesse générale et une température élevée
5. Dr Galy, Mémoire sur l'ép. de s. m. qui a régné en 1841 dans le département de la Dor-
dogne..., Bordeaux, 1842, 55 p.
205 REPRÉSENTATIONS SOCIALES
obligent à garder le lit. Maux de tête et douleur épigastrique sont insoute
nables. S'y ajoute une sensation d'étouffement, de barre trachéo-bron-
chique, alors qu'à l'auscultation ne se révèle aucune lésion pulmonaire. Des
démangeaisons insupportables précèdent l'éruption qui se fait par poussées
successives. A chaque disparition de l'exanthème, correspond un paroxysme
des symptômes. Les malades, très agités, ressentent comme une strangulat
ion, voire un égorgement. La mort, qu'ils sentent venir, est l'aboutissement
de syncopes répétées. Dans la majorité des cas, cependant, le malade guérit,
mais sa convalescence est longue et pénible. La suette, disparue dans les
années 1950, évoque une maladie infectieuse, peut-être virale, mais malgré
les recherches, son germe n'a jamais été identifié6.
Faire corps
La grande variabilité des manifestations de la suette rend compte des di
fférences d'appréciation que les médecins ont porté sur cette maladie. Si le
diagnostic semble facile à poser, tout pronostic est hasardeux :
[...] Nous préférions contre la suette faire trop que pas assez ; [...] une
précaution exagérée nous paraissait plus raisonnable qu'une expectation
trop confiante ; [...] il était arrivé bien des fois de voir des cas de la plus
simple bénignité s'élever tout à coup à la plus sérieuse, à la plus désespé
rante gravité [...]7.
Ce caractère imprévisible de la suette a été également observé lors de
l'épidémie de l'Hérault de 1851, où il s'accompagne de telles variations dans
la succession des symptômes, que le médecin est totalement dérouté, ne
reconnaissant nulle logique dans le déroulement de la maladie :
La marche de l'affection épidémique présentait des irrégularités [...]
nombreuses. Les frissons et la chaleur se reproduisaient par intervalles
6. Évaluer la gravité des épidémies n'est pas chose facile, car les situations sont variables. Le
grand nombre de suettes bénignes aboutit souvent à un sous-enregistrement des cas. Dans l'ép
idémie du Périgord en 1841 ou celle de l'Hérault de 1851 (cf. Parrot, Galy et Alquié, op.
cit.), de nombreuses localités ont plus du dixième de leur population malade : Pézenas a
128 malades pour mille habitants, Nizas, qui n'a que 643 habitants, a 150 malades. La Chapelle-
Montabour en Dordogne a 115 malades pour 884 habitants.
Le taux de létalité est fort variable. Dans l'épidémie de 1845, 16 % des malades décèdent,
mais seulement 4 % lors de l'épidémie de 1887 (calculs dans C. Beauchamp, « Une dangereuse
fréquentation, histoire de la s m. en Poitou », à paraître dans Bulletin de la Société des Anti
quaires de l'Ouest), avec une grande variabilité selon les communes. Parfois, c'est 20 à 30 % des
malades qui meurent. Trélissat, commune du Périgord de 1129 habitants a, en 1841, 42 morts en
16 jours ! 26 décès en 10 jours à Coulounieix, mille habitants (cf. Dr Galy, op. cit.). Selon les
évaluations de Léon Colin, dans son article « suette miliaire » (art. cité), la létalité moyenne de
la suette est de 13 % , comme celle de la typhoïde ou de la dysenterie à la même époque. La
létalité de la diphtérie (40%) et du choléra (50% environ) est bien plus grave. Mais ni la
typhoïde, ni la dysenterie, ni la diphtérie n'ont jamais provoqué les paniques collectives signa
lées dans les épidémies de suette.
7. H. Parrot, op. cit. Même idée chez les médecins poitevins en 1845. Cf. Fauconneau-
Dufresne, « Rapport (verbal) sur une ép. de s. m.... », dans Revue médicale, 1846.
206 С. BEAUCHAMP PENSER L'EPIDEMIE
variables8, même tandis que l'éruption avait acquis toute son intensité. Cette
espèce d'exanthème s'affaissait brusquement sans parcourir toutes les
périodes ordinaires. [Alors se montrent les] désordres des symptômes
propres à la suette maligne. [...] Pendant leur cours, la suette et la miliaire9
éprouvaient des perturbations fort variables [...]10.
Ce désordre dans le désordre a des effets perturbateurs, non seulement
pour les malades, mais surtout pour le corps médical. Toute la faculté de
Montpellier s'est mobilisée contre l'épidémie, car il y a urgence à combattre
l'incertitude et l'ignorance des médecins, trompés par des apparences de
bénignité. Certains se refusent à suivre les avis de la Commission sanitaire,
pourtant vouée à « dissiper les divergences »" entre médecins. Car les polé
miques aggravent la situation sanitaire, là où l'unité rétablirait la confiance
populaire :
Tous riaient de pitié les uns des autres, en rejetant l'emploi de ce qu'ils
n'avaient pas imaginé. Par des articles peu réfléchis, confiés à des journaux
politiques, ils augmentaient la souffrance morale, et le public, dans une
pénible anxiété, attendait la solution fatale de ce procès scandaleux qui allait
décider de sa vie. [...] bien loin d'avoir des paroles de consolation à prodi
guer, ils ne trouvaient à répandre que la terreur accrue par l'incertitude. Ils
n'ont pas mérité de la reconnaissance publique, et notre art a perdu de sa
force et de sa dignité, en subissant l'épreuve de leur pensée écrite12.
La cohésion du monde médical est d'autant plus indispensable que les
épidémies de suette, tous sont unanimes, provoquent la panique.
De l'utilité des démonstrations publiques
En Languedoc en 1781-1782, la rumeur publique affolée répandit le bruit
de trente mille morts. Et dès cette époque une telle exagération produisit
l'effet inverse, c'est-à-dire la négation de la gravité de la maladie :
Cette maladie n'est rien en elle-même, écrivait l'intendant du Langued
oc, elle n'a fait de bruit que par la terreur que quelques uns se sont plus à
inspirer [...]. C'est une fièvre miliaire très bénigne, mais que la frayeur
aggrave à tel point que les malades et ceux qui les entourent s'étouffent pour
se faire suer13 et qu'il en résulte de grands inconvénients14.
8. Dans un phénomène à répétition, le médecin s'attend toujours peu ou prou à retrouver
une régularité de rythme. De même qu'une éruption se doit de parcourir des phases successives
bien définies.
9. C'est-à-dire l'éruption miliaire dans la suette.
10. Alquié, art. cité.
11. Ibid.
12. Galy, op. cit.
13. L'intendant fait allusion à la méthode populaire en usage pour soigner la suette, qui
consiste à s'enfouir sous d'épaisses couvertures, pour favoriser les sueurs et l'éruption salvat
rice.
14. Cité par J. Brossolet dans « Expansion européenne de la suette anglaise », art. cité.
207 REPRÉSENTATIONS SOCIALES
L'intendant reproduit ici en raccourci les deux interprétations para
doxales que l'on retrouve dans nombre de récits de suette épidémique : 1° ce
n'est pas la gravité de la maladie qui crée la panique, c'est la terreur qui
aggrave le mal. 2° Ce n'est pas la maladie qui tue, c'est la thérapeutique pra
tiquée par les malades qui les expose à la mort.
Cette manière de penser l'épidémie est très répandue chez les administ
rateurs. Au xixe siècle, la lutte sanitaire incombe à l'autorité préfectorale,
et aux « médecins des épidémies » qu'elle charge d'enquêter sur la maladie
régnante et d'organiser le service médical si besoin est. La compétence d'un
administrateur départemental se mesure, entre autres, à sa capacité à gérer
ce type de situation de crise, c'est-à-dire à rendre pertinente et crédible sa
manière d'inverser les liens de cause à effet. La méthode du sous-préfet de
Nontron, qui eut à combattre la suette de la Dordogne en 1841, est un
modèle du genre. Il lui faut d'abord opérer une sorte de « coup de force »
mental :
Je ne puis combattre la maladie, n'étant pas médecin, mais je combattrais
la peur, vigoureusement. [...] La peur tue plus que le mal15.
Sur le « théâtre de l'épidémie », pour reprendre l'expression de l'époque,
la lutte peut alors s'organiser comme une opération militaire. C'est un
théâtre en effet, où le paraître et la parade exigent du sous-préfet en uni
forme16 qu'il parcoure en tous sens les communes sinistrées, où il importe de
montrer à tous que l'on voit tout. En rassurant les autres, on reprend soi-
même de l'assurance. Ainsi s'amorce l'engrenage de la confiance, pour faire
échec à celui de la peur.
Les quatre médecins de l'épidémie de Mareuil sont unanimement
convaincus que le jour où tous les malades seront vus, la maladie sera finie.
Ils en sont maîtres et ne la craignent plus17.
Cette démonstration de la force médico-administrative se décline sous la
forme de métaphores guerrières. Le sous-préfet, inspiré par l'exemple de la
campagne d'Egypte, va visiter ses « pestiférés de Jaffa » ; ses médecins
s'engagent dans « l'expédition », avec la détermination d'une troupe qui
« fait son entrée en campagne » à la hussarde18. La capacité du sous-préfet à
mener une stratégie efficace se manifeste dans l'organisation du service
médical : chacun à son poste. L'image visible de ce dispositif doit susciter le
retour à l'ordre dans les esprits. Il en résume ainsi les effets :
[...] ma présence aida, je le crois, à calmer les imaginations épouvantées.
La science secourable des médecins y gagna, dans l'esprit du paysan, une
sorte d'infaillibilité officielle, et [...] le jour où la terreur diminua, l'épidémie
faiblit et laissa prévoir qu'elle aurait une fin rapprochée19.
15. Lettre du sous-préfet de Nontron du 2 juillet 1841. Arch. Dép. Dordogne 5 M 25.
16. Comme il le dit dans sa lettre du 4 juillet et dans son rapport du 17 août 1841. Ibid.
17. Lettre du 4 juillet 1841. Ibid.
18. Expressions tirées des lettres des 2 et 4 juillet 1841. Ibid.
19. Rapport du 17 août 1841. Ibid.
208 С. BEAUCHAMP PENSER L'EPIDEMIE
La mise en scène de l'inversion des données (c'est l'effroi qui fait la
maladie), soutenue par une organisation démonstrative et métaphorique de
la lutte contre l'épidémie, facilite l'intervention médicale contre un fléau
déjà maîtrisé symboliquement20. L'efficacité de l'action administrative se
fonde d'ailleurs sur les représentations courantes de la maladie. Si la lutte
contre la peur de la suette atténue sa gravité, c'est que la suette est, d'une
manière ou d'une autre, une maladie de la peur.
La suette, la peur et le choléra
Souvent, la suette accompagne, suit ou précède une autre épidémie, de
rougeole, de scarlatine, ou encore de choléra, comme ce fut le cas au
moment des principales poussées du fléau en France, en 183221, en 184922, et
en 1854-185523.
Cette concomitance de la suette et du choléra a beaucoup intrigué. Nous
ne nous occuperons pas ici de savoir s'il existe un lien bactériologique ou
étiologique entre les deux maladies. L'historien ne peut résoudre cette quest
ion. Si la plupart des médecins français du xixe siècle font de la suette une
entité morbide spécifique, et la distinguent du choléra, quelques-uns cepen
dant considèrent la « suette cholérique »24 comme une forme particulière de
choléra, le « choléra cutané et sudoral »25. Mais au-delà de cette opposition,
nous retiendrons surtout la fréquence des rapports symboliques que les uns
et les autres établissent entre les deux maladies.
Ils nous présentent en effet une séquence à trois épisodes : d'abord sévit
la suette, puis ce qu'ils nomment la « cholerine » (symptômes diarrhéiques),
et enfin, c'est le choléra déclaré. Suette et cholerine, parfois considérées
comme de simples prodromes du choléra, sont souvent qualifiées de « signes
prémonitoires » du fléau asiatique. La nuance entre ces deux notions peut
sembler faible. Pourtant elle change tout. Ainsi, la cholerine prémonitoire
est censée révéler que celui qui en est atteint fait partie de la classe dange
reuse des pauvres qui ne respectent pas les règles de l'hygiène, et seront
20. Les images de l'art militaire fondent en partie l'efficacité des discours et des représentat
ions hygiénistes au xixe siècle, avant même que la bactériologie n'impose ses propres méthodes
de contrôle sanitaire, également inspirées par l'évolution des techniques guerrières. Cf. Bruno
Latour, Les microbes, guerre et paix, Paris, 1984, 280 p.
21. Notamment dans l'Oise. Voir Ménière, « Note sur l'ép. de s. m. qui règne dans le dépar
tement de l'Oise », dans Archives générales de médecine, 1832, t. 29, pp. 98-118. Ou encore à
Issoudun, cf. C. Beauchamp, « Mythe et réalité de la contagion », dans Revue de l'Académie
du Centre, 1991, pp. 75-83.
22. Cf. J. Guérin, « Études sur la suette miliaire épidémique », dans Gazette médicale de
Paris, 1851, pp. 581-585.
23. Par exemple à Montbéliard, Dr Tuefferd Fils, « Mémoire sur l'ép. de choléra et de suette
qui a régné dans l'arrondissement de Montbéliard depuis le mois d'août jusqu'au mois de
novembre 1854 », dans Compte rendu de la situation et des travaux de la société d'émulation de
Montbéliard, octobre 1855, pp. 47-108.
24. L'expression est employée à l'occasion de l'épidémie de suette d'Issoudun en 1832. (21)
25. Par exemple Jules Roux, de Toulon, « Du choléra cutané et sudoral », dans L'Union
médicale, 1857, pp. 533-534, 565-566, 580-582.
209 REPRESENTATIONS SOCIALES
pour cette raison une cible privilégiée du choléra26. Le signe appelé « chole
rine » est donc d'abord un jugement moral porté sur le malade.
Quant à la suette prémonitoire, elle semble n'avoir d'autre fonction que
de désigner ceux sur qui plane la menace du choléra. Or, quand on sait avec
quels renforts de publicité alarmiste sont annoncées les apparitions du cho
léra, on comprend mieux ce qui peut se passer dans une population sur le
qui-vive. La crainte de l'épidémie, que tous ressentent intellectuellement, le
malade de la suette la ressent pour sa part physiquement. Il est la peur vécue
du choléra. De sorte que l'on peut décrire cette forme particulière de suette
comme une peur pathogène, qui a pour effet, non d'induire les comporte
ments hygiéniques souhaités, mais au contraire de précipiter le malade au
cœur de l'épidémie régnante. Voici par exemple ce que le Dr Bourgeois
retient des symptômes dominants de la suette à Étampes en 1849 :
Le plus ordinairement, ces symptômes [notamment la barre épigastrique]
surviennent au milieu de la nuit, après une espèce de cauchemar. Le patient
est obligé alors de se tenir sur son séant, et son anxiété est extrême. Dans
d'autres cas, c'est pendant le jour qu'a lieu l'apparition du mal ; tantôt, ter
reur extrême, refroidissement plus ou moins réel, mais toujours vivement
senti [...]27.
Rappelons que l'algidité est un des symptômes du choléra, ce que n'ignor
ait pas la population lors de la seconde épidémie, en 1849. Il en est de
même des crampes musculaires ; ce phénomène, ressenti par un suetteux,
redouble [sa] terreur. [...] Dans quelques cas, trois ou quatre selles à peu
près naturelles se succèdent rapidement : elles mettent le comble à l'effroi
du malade, qui ne doute plus qu'il ne soit affligé du choléra, et pourtant,
qu'on me pardonne l'expression, ce sont des selles de peur.
Ce comportement contraste avec celui des vrais cholériques,
peu impressionnés de leur état, quoiqu'ils n'ignorent pas le mal dont ils
sont frappés.
Nous avons là le tableau clinique d'une maladie qui pourrait s'appeler
« la peur de l'épidémie », où se mêlent des manifestations de profonde ter
reur, des signes de la suette, et des symptômes qui ressemblent au choléra,
quoique le Dr Bourgeois ne parle pas à cet égard de ressemblance. Il préfère
employer le mot « simulation », signalant qu'outre le choléra, la suette peut
simuler l'hémiplégie, ou encore la fièvre intermittente. Cette propension de
la suette à prendre l'apparence d'autres maladies, d'un grand intérêt pour le
26. Sur l'interprétation de la cholerine prémonitoire, voir C. Beauchamp, Formes et sens de
la lutte sanitaire au xi Xe siècle dans le Centre-Ouest de la France, thèse de l'EHESS, 1988.
27. Dr Bourgeois, « D'une ép. particulière de suette, survenue concurremment avec celle
du choléra en 1849 à Étampes (Seine-et-Oise) et dans ses environs », dans Archives générales de
médecine, novembre 1849, pp. 303-320.
210 С. BEAUCHAMP PENSER L'ÉPIDÉMIE
choix de la thérapeutique, doit être mise en relation avec ce que le médecin
d'Étampes rapporte du comportement du suetteux :
II existe un fait assez singulier chez tous les malades : c'est l'extrême
appréhension d'apprendre des nouvelles fâcheuses touchant l'épidémie cho
lérique, et leur vive curiosité relativement à la marche et au développement
de cette dernière, de sorte qu'on peut dire que, grâce à l'indiscrétion des per
sonnes avec lesquelles ils sont en rapport, les individus travaillés par la suette
sont les gens les plus instruits de la localité touchant le choléra et ses ravages.
Le Dr Bourgeois se représente donc le suetteux comme celui qui a envie
de se faire peur. Sa maladie (suette bénigne ou choléra atténué) serait, pour
le malade, l'occasion d'exprimer et d'éprouver sa peur du choléra, en jouant
le rôle du cholérique. Entre la maladie vécue et son sens imaginé, se glisse
comme une tentative de conjuration du mal.
Le Dr Tuefferd, qui a étudié la suette et le choléra en 1854 dans la région
de Montbéliard, et vu de nombreux cas de suette bénigne chez les paysans
de la montagne, a noté également un trait de comportement surprenant,
quand on connaît les réticences habituelles des campagnards à consulter un
médecin, même quand ils sont très malades :
Nous en avons vus qui avaient fait plusieurs lieues à pied, pour venir nous
consulter28.
D'où l'on peut déduire que : ces marcheurs si déterminés ne se sentent
pas vraiment, ou pas encore, malades, puisqu'ils entreprennent un long tra
jet à pied - au risque d'aggraver un état bénin - pour venir consulter ; le
besoin de voir le médecin et de se faire voir de lui, de lui parler et
d'entendre son diagnostic, est donc plus fort que la crainte de tomber
malade en route, ou d'aggraver son cas ; cette initiative insolite doit donc se
comprendre en elle-même, comme si les risques n'étaient rien à côté de
l'impérieuse nécessité d'aller à la consultation. De sorte que toute la maladie
tient dans cette démarche, dans ce rôle de patient que l'on endosse, pour
quelques heures ici, pour quelques jours ailleurs.
Le vrai danger d'une maladie imaginaire
Voici donc des malades qui ne le sont que le temps de jouer à se faire
peur. Certains praticiens n'ont que mépris pour ces fantaisies de l'imagi
naire, comme le Dr Rennes, médecin des épidémies de Bergerac :
Beaucoup ne sont au lit que par peur ou par imitation et ne provoquent
les sueurs qu'à force de couverture29.
Il a eu cependant à déplorer quelques décès, qui
doivent être attribués 1° au défaut de soins réclamés ou donnés à temps ; 2° à
28. Dr Tuefferd, « Mémoire sur l'ép. de choléra et de suette... », op. cit.
29. Rapport du médecin des épidémies de Bergerac au sous-préfet, 10 août 1842. Arch. Dép.
Dordogne, 5 M 25.
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