La mémoire des personnes I. Les fondements mémoriels de la construction du jugement - article ; n°4 ; vol.89, pg 585-613

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L'année psychologique - Année 1989 - Volume 89 - Numéro 4 - Pages 585-613
Résumé
Les recherches sur la mémoire des personnes ont considérablement renouvelé l'étude de la cognition interpersonnelle. Nous passons ici en revue des travaux qui portent sur la mémorisation des actes et des ingérences auxquelles ces actes donnent lieu. Les recherches s'organisent autour de deux questions principales : d'une part, comment le sujet traite-t-il les élé- ments d'information qui ne lui paraissent pas cohérents entre eux, la recherche de cohérence est-elle susceptible de produire des distorsions, et à quel niveau ces distorsions ont-elles lieu ? D'autre part, quels sont les rapports entre mémoire et jugement ? Le débat théorique principal appose théories du schéma et théories associatives.
Mots clés : cognition sociale, mémoire, jugement.
Summary : Person memory. I. Factors involved in judgements.
Studies on person memory have promoted a very significant theoretical renewal within the field of social cognition. We propose a two-parts review of this literature. The first part is concerned with memory for behavior and for judgments based on this behavioral information. Most of the time (though not always) stimuli are verbal descriptions of the behaviour to be remembered, so person memory, as it is studied for the moment, falls within the field of verbal memory. Research concentrates on two main questions. First, how does the subject manage to remember several pieces of information, some of them being consistent with one another, some being inconsistent with ihe host of them, and still others being unrelated with any of them ? Can the strain for consistency induce distortions, and at what level do distortions appear ? Are there selective encoding phenomena, or reconstruction of memories following a preexisting schema, or selective retrieval, or whatever else ? Second, what are the links between memory and judgment ? Many questions remain unresolved at present, so the stress is put on discussion of conflicting results and confrontation between schema theories and associative theories.
Key words : social cognition, memory, judgment.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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A.-M. De La Haye
La mémoire des personnes I. Les fondements mémoriels de la
construction du jugement
In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°4. pp. 585-613.
Résumé
Les recherches sur la mémoire des personnes ont considérablement renouvelé l'étude de la cognition interpersonnelle. Nous
passons ici en revue des travaux qui portent sur la mémorisation des actes et des ingérences auxquelles ces actes donnent lieu.
Les recherches s'organisent autour de deux questions principales : d'une part, comment le sujet traite-t-il les élé- ments
d'information qui ne lui paraissent pas cohérents entre eux, la recherche de cohérence est-elle susceptible de produire des
distorsions, et à quel niveau ces distorsions ont-elles lieu ? D'autre part, quels sont les rapports entre mémoire et jugement ? Le
débat théorique principal appose théories du schéma et théories associatives.
Mots clés : cognition sociale, mémoire, jugement.
Abstract
Summary : Person memory. I. Factors involved in judgements.
Studies on person memory have promoted a very significant theoretical renewal within the field of social cognition. We propose a
two-parts review of this literature. The first part is concerned with memory for behavior and for judgments based on this
behavioral information. Most of the time (though not always) stimuli are verbal descriptions of the behaviour to be remembered,
so person memory, as it is studied for the moment, falls within the field of verbal memory. Research concentrates on two main
questions. First, how does the subject manage to remember several pieces of information, some of them being consistent with
one another, some being inconsistent with ihe host of them, and still others being unrelated with any of them ? Can the strain for
consistency induce distortions, and at what level do distortions appear ? Are there selective encoding phenomena, or
reconstruction of memories following a preexisting schema, or selective retrieval, or whatever else ? Second, what are the links
between memory and judgment ? Many questions remain unresolved at present, so the stress is put on discussion of conflicting
results and confrontation between schema theories and associative theories.
Key words : social cognition, memory, judgment.
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De La Haye A.-M. La mémoire des personnes I. Les fondements mémoriels de la construction du jugement. In: L'année
psychologique. 1989 vol. 89, n°4. pp. 585-613.
doi : 10.3406/psy.1989.29370
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1989_num_89_4_29370L'Année Psychologique, 1989, 89, 585-613
Laboratoire de Psychologie sociale,
CNRS
Université Paris V1
LA MÉMOIRE DES PERSONNES
I. LES FONDEMENTS MÉMORIELS
DE LA CONSTRUCTION DU JUGEMENT
par Anne-Marie de La Haye
SUMMARY : Person memory. I. Factors involved in judgements.
Studies on person memory have promoted a very significant theor
etical renewal within the field of social cognition. We propose a two-parts
review of this literature. The first part is concerned with memory for
behavior and for judgments based on this behavioral information. Most of
the time (though not always) stimuli are verbal descriptions of the behaviour
to be remembered, so person memory, as it is studied for the moment,
falls within the field of verbal memory. Research concentrates on two main
questions. First, how does the subject manage to remember several pieces
of information, some of them being consistent with one another, some being
inconsistent with the host of them, and still others being unrelated with any
of them ? Can the strain for consistency induce distortions, and at what
level do distortions appear ? Are there selective encoding phenomena, or
reconstruction of memories following a preexisting schema, or selective
retrieval, or whatever else ? Second, what are the links between memory
and judgment ? Many questions remain unresolved at present, so the stress
is put on discussion of conflicting results and confrontation between schema
theories and associative theories.
Key words : social cognition, memory, judgment.
Depuis un peu plus de dix ans, un paradigme original s'est déve
loppé dans le champ de la psychologie sociale. Ce domaine de recherche,
couramment désigné par l'expression person memory, mémoire des per
sonnes, nous semble d'un intérêt considérable à plus d'un titre. Son
principal mérite est d'opérer un changement de perspective très radical
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 586 Anne-Marie de La Haye
sur les problèmes de la connaissance d'autrui. Au cours des vingt années
précédentes, la quasi-totalité des travaux portant sur la cognition inter
personnelle se sont attachés à expliquer la formation des jugements, soit
dans la perspective du traitement de l'information, soit dans celle des
théories de l'attribution. Dans les deux cas, c'est au contenu du juge
ment émis par le sujet que l'on s'intéresse. Les spécialistes de la mémoire
des personnes prennent pour objet un moment logiquement antérieur
de l'activité cognitive. La question n'est plus : comment le sujet passe-t-il
de telle information à tel jugement ? mais : de quelle information le
sujet garde-t-il une trace en mémoire ?
Ce déplacement de problématique a de multiples conséquences.
D'une part, dans la conception générale du psychisme sous-jacente à
la démarche, la question de la vérité redevient pertinente. Dans les
travaux sur le jugement interpersonnel, en effet, cette question avait
depuis longtemps disparu, très exactement, depuis Cronbach (1955),
comme chacun sait. Le sujet pouvait juger autrui positivement ou néga
tivement, construire des représentations d'autrui plus ou moins comp
lexes, conformes ou non à des stéréotypes, il pouvait changer ou ne
pas changer d'opinion, etc., mais savoir si, en tout ceci, il était ou non
dans le vrai ne semblait pas concerner le psychologue au premier chef,
Le paradigme de la mémoire ne peut se passer de la notion d'erreur, sous
forme d'oubli, d'intrusion, de fausse reconnaissance ; pouvoir définir
l'erreur n'implique certes pas qu'on puisse avec la même certitude
définir la vérité, mais c'est quand même d'elle qu'il s'agit. Il ne nous
semble pas mauvais qu'elle sorte à nouveau du puits où nous l'avions
jetée, dût notre pudeur, sinon la sienne, en souffrir.
Le développement de ce nouveau paradigme se trouve avoir égal
ement des conséquences sur les relations entre la psychologie sociale et
la psychologie cognitive. Les auteurs qui travaillent dans ce domaine
sont pour la plupart issus de la psychologie sociale expérimentale, mais
en construisant leurs modèles théoriques, ils se sont fréquemment ins
pirés de modèles de psychologie cognitive (Anderson et Bower, 1973 ;
Raaijmakers et Shiffrin, 1980, 1981 ; Tulving et Thompson, 1973) en
les complétant ou en les modifiant pour tenir compte des caractéris
tiques spécifiques de l'information sociale à mémoriser. Le domaine
de la mémoire des personnes est en fait un lieu de rencontre entre des
problèmes issus de la psychologie sociale, des théories de psychologie
cognitive, et des méthodes qui empruntent aux deux disciplines. Du
point de vue de la sociale, il nous paraît évident que cette
rencontre a eu des effets extrêmement positifs sur le renouvellement de
la problématique et l'avancement des connaissances.
Les travaux sur la mémoire des personnes se sont développés dans
des directions variées ; sur chacun des thèmes abordés, il est, en général,
trop tôt pour proposer une synthèse. Nous nous contenterons donc d'in
diquer les principales directions de recherche, de rendre compte des mémoire des personnes 587 La
résultats marquants pour chacune d'elles, et de proposer des éléments de
discussion. La matière étant abondante, cette revue comporte deux
parties. La première, qu'on trouvera ci-dessous, concerne les travaux
qui sont restés les plus proches du paradigme du jugement. Ceux-ci
traitent de la mémorisation des comportements, de l'effet des attentes
(éventuellement, structurées en schémas) sur cette mémorisation, et
plus généralement des interrelations entre mémoire et jugement. Un
autre texte traitera de la construction des identités individuelles et de
l'articulation entre représentations d'individus et représentations de
groupes.
LES NIVEAUX DE CODAGE :
DES COMPORTEMENTS AUX TRAITS
Soit un sujet en train d'observer le comportement d'une autre per
sonne. Quelque chose de ce comportement observé va être mémorisé,
mais quoi ? Le sujet garde-t-il une représentation imagée de la scène
dont il a été témoin, utilise-t-il un codage verbal, et de quel degré de
généralité peut être ce code ? Le premier problème (mémoire imagée/verb
ale) n'a pour le moment pas fait l'objet de recherches systématiques.
En effet, dans la très grande majorité des cas, les travaux sur la mémoire
des personnes utilisent comme matériel expérimental des descriptions
de comportements, parfois des récits ou des listes de traits, en tout cas
un matériel verbal ; les raisons de cette préférence sont probablement
beaucoup plus pratiques que théoriques, car elles ne sont jamais expli
citées. Le second problème, par contre, a donné lieu à plusieurs travaux
empiriques et textes théoriques. Les auteurs s'interrogent généralement
sur les relations réciproques entre deux niveaux de codage : d'une part,
la mémorisation des comportements segmentaires (ou plutôt, de leur
description) et, d'autre part, la mémorisation des inferences, auxquelles
ces comportements donnent lieu, soit le plus souvent des jugements de
personnalité. La question du niveau d'abstraction auquel se situent les
inferences spontanées n'a pas non plus été sérieusement examinée.
Hampson (1982) défend la thèse selon laquelle le niveau usuel de caté
gorisation des comportements est le trait, et non pas le type de personn
alité, comme le soutiennent Cantor et Mischel (1977). Les usages les
plus répandus en matière d'expérimentation (de La Haye, 1990) manif
estent assez clairement un consensus implicite sur ce point parmi les
chercheurs. Nous analyserons donc les travaux concernant les rapports
entre codage en traits et mémorisation des comportements, sans pouvoir
rien affirmer, faute de travaux existants, sur la place du codage en
traits par rapport à d'autres formes possibles d'inférences. 588 Anne-Marie de La Haye
INDÉPENDANCE OU CONTAMINATION ?
L'existence d'un double codage est plus particulièrement théorisée
par Carlston (1980) et par Srull et Wyer (1980) ; Carlston met l'accent
sur les risques de contamination entre les deux registres, les inferences
ultérieures à l'observation des comportements risquant d'induire un
rappel sélectif des éléments comportementaux qui confirment l'infé-
rence, voire même d'après lui une distorsion en mémoire du matériel
mémorisé. Srull et Wyer insistent davantage sur l'indépendance des
deux registres, en particulier sur l'indépendance du registre des traits
par rapport au registre des comportements. Autrement dit, du moment
qu'une inference a été formulée et stockée, elle peut demeurer en mémoire
sans être nécessairement modifiée par l'acquisition d'informations nou
velles, éventuellement contradictoires, dans le registre des comporte
ments.
AUTOMATICÏTÉ ?
Winter, Uleman et Cunnif (1985) cherchent à démontrer que le
codage en traits est automatique, au sens que ce mot a pris dans le
champ de la psychologie cognitive, s'agissant de la distinction entre
fonctionnement automatique et fonctionnement contrôlé. Bien que
les résultats de leur expérience aille dans le sens de leur hypothèse, ces sont à notre avis susceptibles d'autres interprétations. En
l'absence d'autres publications sur cette question, on peut tout au plus
dire que le problème est ouvert.
ACCESSIBILITÉ DES TRAITS
Que le codage en trait soit ou non automatique, il semble clair en
tout cas que la correspondance entre tel comportement observé et telle
inference de trait n'est jamais sans ambiguïté ni incertitude. La pro
babilité qu'un certain comportement soit perçu comme manifestant
un trait donné dépend de l'accessibilité de ce concept pour le sujet à
un moment donné. Srull et Wyer (1979, 1980 ; Wyer et Srull, 1981)
montrent que l'accessibilité d'un concept trait dépend de la récence de
son activation. Les expériences qu'ils rapportent se déroulent en deux
temps, présentés aux sujets comme deux expériences indépendantes
(Srull et Wyer, 1980). Dans le premier temps, les sujets doivent former
des phrases à partir de mots présentés dans le désordre. Certaines de
ces suggèrent la notion d'hostilité. Dans le deuxième temps, le
sujet lit un texte ambigu, décrivant une personne dont les comporte
ments peuvent être interprétés soit comme neutres, soit comme hostiles.
On lui demande de se former une impression de cette personne. On mémoire des personnes 589 La
constate que l'impression d'hostilité exprimée par le sujet à la lecture
du texte ambigu est d'autant plus forte que la tâche 1 comporte davant
age de phrases suggérant l'hostilité. Les auteurs considèrent que la
notion d'hostilité a été « préactivée » (primed) par la tâche 1, et se trouve
par conséquent avoir un seuil d'activation plus faible dans la tâche 2.
Cet effet de préactivation diminue quand le délai entre les deux tâches
augmente, mais il s'accentue quand on augmente le délai entre la pré
sentation du texte et le recueil de la réponse. Une seconde expérience
réplique celle-ci, en utilisant la notion de « gentillesse » à la place de
celle d'« hostilité ». Enfin, dans une troisième expérience, la tâche de
construction de phrases intervient après la présentation du texte, sans
aucun effet cette fois sur l'impression exprimée par le sujet. Cette der
nière expérience prouve que l'accessibilité de la notion importe au
moment du codage de l'information, et non pas au moment du rappel,
ni dans une phase intermédiaire de réorganisation du matériel mémorisé.
La notion d'accessibilité est également centrale dans les travaux de
Higgins et King (1981), mais ces auteurs lui donnent un sens notable
ment différent, plus proche de la notion de préjugé.
INFERENCE INTERCALÉE ET RAPPEL
L'existence d'un double niveau de codage des informations sociales
pose un problème au moment de la récupération de ces informations.
Supposons que le sujet doive porter un jugement sur quelqu'un : à
quel type d'information enregistrée va-t-il faire appel ? Va-t-il rappeler
les comportements qu'il a observés, ou les inferences qu'il en a tirées ?
Dans l'ensemble, les travaux portant sur cette question convergent
vers la conclusion que le rappel des inferences (des jugements de traits)
constitue une procédure économique à laquelle le sujet fait appel en
priorité, tant que la situation n'exige pas la remémoration détaillée de
l'information de base (les comportements observés). Toutefois, les résul
tats d'expériences présentent quelques nuances d'une publication à
l'autre. D'après Lingle (1983), il n'y aurait pas de priorité systématique
entre le rappel des comportements et le rappel des inferences traits, les
deux systèmes de traces étant activés simultanément. Allen et Ebbesen
(1981) soutiennent un point de vue contraire ; d'après eux, quand le
sujet doit émettre un jugement sur quelqu'un, il se réfère d'abord à son
« impression générale » de la personne. Si cette impression globale ne lui
permet pas de formuler son jugement avec une certitude suffisante, il
fait alors appel aux traces d'informations élémentaires. Dans leur expé
rience, les sujets prennent d'abord connaissance d'un enregistrement
vidéo, puis on leur présente des extraits de cet enregistrement, extraits
de longueur variable (30 à 180 s). Leur tâche est de décider si, dans
l'extrait qu'ils viennent de voir, la personne cible présente ou non un Anne-Marie de La Haye 590
comportement ou un trait déterminé. On mesure la latence de la réponse,
comme indice du processus de récupération en mémoire nécessité par le
jugement. Le point crucial des résultats tient à la différence des réactions
du sujet selon que la question porte sur un « trait concret » ou sur un
« trait abstrait ». En réponse aux « traits abstraits », le temps de réponse
est d'autant plus long que le stimulus est lui-même plus long ; notons
en outre que le temps de réponse est le même, que la proposition à
tester soit vraie ou fausse, ce qui plaide pour un processus de balayage
exhaustif. En réponse aux « traits concrets », le temps de réponse est
indépendant de la longueur du stimulus ; les auteurs interprètent ce
résultat comme un indice de ce que le sujet prend sa décision en se
référant seulement à l'impression globale qu'il a gardée de l'extrait qu'il
vient de visionner. Le point à notre avis délicat de cette interprétation
est qu'on ne voit pas bien en quoi une décision par référence à l'impres
sion globale serait plus facile pour un « trait concret » que pour un
« trait abstrait » ; nous nous serions plutôt attendue, personnellement, au
phénomène inverse. Il reste que le modèle d'Allen et Ebbesen séduit par
sa forte plausibilité intuitive et que cette expérience est actuellement
l'une des rares qui mettent en rapport le processus de jugement et la
quantité d'information mémorisée à traiter (voir aussi Lingle, Dukerich
et Ostrom, 1983).
Entre la position de Lingle, qui plaide pour une activation parallèle
des deux registres de mémoire, et celle d'Allen et Ebbesen, qui en
tiennent pour une activation hiérarchisée donc séquentielle, il y avait
place pour une troisième thèse, de type « Ça dépend » : c'est le point de
vue défendu par Garlston et Skowronski (1986). Ceux-ci partent de
l'idée que la connexion entre une représentation de personne et une
représentation de trait peut être soit directe (personne-trait) soit indi
recte (personne-comportement- trait) ; le chemin effectivement suivi au
moment d'un jugement particulier dépend de la récence d'activation
de chacune des connexions élémentaires considérées. L'expérience qu'ils
présentent joue sur l'ordre de succession de plusieurs tâches, impliquant
soit l'évocation du trait, soit l'évocation du comportement, et sur les
intervalles temporels entre tâches. Les résultats sont conformes à l'hypo
thèse d'une pluralité de chemins possibles.
DISTORSION AU RAPPEL
Nous avons fait allusion plus haut à l'hypothèse formulée par
Carlston (1980), selon laquelle il peut y avoir contamination entre le
registre des traits et celui des comportements. Pour être plus précis, cet
auteur développe la thèse suivante :
1 / Si un sujet est amené à formuler un jugement (Jl) sur une autre
personne, puis, dans un deuxième temps, un autre jugement (J2), le La mémoire des personnes 591
contenu de J2 sera davantage déterminé par Jl que par les informations
comportementales sur lesquelles Jl était à l'origine fondé.
2 / Le rappel des informations initiales subit des distorsions dans le
sens de la cohérence entre ces informations et les jugements que le sujet
aura été amené à porter entre la présentation du matériel et son rappel.
Nous avons déjà signalé plus haut les expériences qui traitent du
premier point ; le second a été démontré par de nombreux travaux
(Carlston, 1980 ; Higgins et McCann, 1984 ; Higgins et Rholes, 1978 ;
Lingle, Geva, Ostrom, Leippe et Baumgardner, 1979 ; Lingle et Ostrom,
1979). Ostrom, Lingle, Pryor et Geva (1980) proposent une synthèse
de leurs travaux sur cette question. Higgins et ses collaborateurs
(Higgins et Rholes, 1978 ; Higgins et McCann, 1984) montrent que ce
biais de cohérence au rappel peut survenir même si l'activité cognitive
intercalée entre présentation et rappel n'est pas à proprement parler
un jugement mais seulement un premier rappel, lui-même biaisé. Dans
leurs expériences, le sujet lit d'abord un texte décrivant une personne,
puis est prié de rédiger un résumé de cette information à l'intention
d'une personne inconnue de lui, mais qui est censée connaître la per
sonne cible. Ce destinataire est présenté soit comme quelqu'un qui
« aime bien » (likes) ou « n'aime pas » (dislikes) la personne à décrire.
Dans l'ensemble, les résumés produits par les sujets manifestent un
certain ajustement à l'attitude supposée du destinataire. Cette réaction
de complaisance n'apparaît, chez les sujets non autoritaires, que si le
destinataire est de même statut qu'eux ; les sujets pour leur
part, se montrent complaisants quel que soit le statut du destinataire,
et plus particulièrement avec un destinataire de supérieur (Hig
gins et McCann, 1984). On aurait pu espérer que cet ajustement à l'opi
nion d'autrui n'affecte que le comportement verbal du sujet, et non sa
conviction intime. Ce n'est malheureusement pas le cas. Les jugements
formulés ultérieurement par le sujet sont contaminés par les formulat
ions biaisées dont il a fait usage dans la phase de « résumé » et le rappel
des informations subit les mêmes distorsions.
L'ensemble des travaux ci-dessus ont en commun une conception
stratifiée de la mémoire des personnes. Celle-ci serait organisée en
niveaux — mémoire des comportements, mémoire des traits — , chaque
niveau étant partiellement dépendant du contenu de l'autre, mais seul
ement partiellement, des décalages étant possibles d'un niveau à l'autre.
D'autres systèmes théoriques proposent une image beaucoup plus
intégrée de l'organisation des informations en mémoire. D'après ces
théories, une information élémentaire n'est mémorisable que si elle
prend place dans une représentation structurée. Cette orientation théo
rique a connu un développement important dans le domaine de la
mémoire des personnes. 592 Anne-Marie de La Haye
SCHÉMAS, SCRIPTS, STÉRÉOTYPES
Plusieurs auteurs ont tenté de transposer au domaine de la mémoire
des personnes les notions de schémas, prototypes et scripts qui se sont
montrées opératoires dans les domaines de la perception et de la caté
gorisation des stimulus visuels d'une part, la compréhension et la mémor
isation des textes de l'autre. C'est ainsi que Cantor et Mishel (1977)
proposent de considérer les traits de personnalité comme des prototypes
s'appliquant aux personnes ; de même, Snyder et Uranowitz (1978),
Cohen (1981) conçoivent les stéréotypes sociaux comme des attentes
relevant d'un schéma. A l'origine, ces analogies s'accompagnaient des
hypothèses suivantes :
1 / Les éléments d'information qui peuvent s'intégrer dans une telle
structure préformée sont plus facilement mémorisés que ceux qui
n'évoquent aucune structure de ce genre.
2 / Lorsqu'un schéma (un stéréotype, un script) est activé par le
donné perceptif, l'organisme peut éventuellement aller « au-delà de
l'information donnée » (Bruner, 1957), c'est-à-dire que des éléments qui
n'ont pas été réellement présentés sont « perçus », ou mémorisés, ou
rappelés comme s'ils avaient été stockés en mémoire.
3 / Quand un schéma est activé par le donné perceptif, les éléments
non conformes au sont filtrés et éliminés.
RÉSULTATS COMPATIBLES AVEC UNE THÉORIE DU SCHÉMA
Certains aspects de ces hypothèses ont reçu des éléments de confi
rmation. Rothbart, Evans et Fulero (1979) présentent à leurs sujets des
listes de comportements dont une partie correspond au concept « amical »
et une autre partie (en nombre égal) au « intell
igent » ; les pour lesquels le sujet dispose d'une étiquette
trait sont mieux mémorisés que ceux qui ne sont pas étiquetés. Cantor
et Mischel (1977) montrent que, dans une épreuve de reconnaissance,
les sujets sont moins certains de ne pas avoir vu des items conformes au
prototype de personnalité évoqué, mais non présentés, qu'ils ne le sont
de ne pas avoir vu des items non conformes au prototype. Traitant
du même problème, Cohen (1981) utilise un matériel (enregistrement
vidéo d'interaction) plus proche de la complexité des situations natur
elles. L'enregistrement montre une conversation banale entre mari et
femme. La consigne présente a priori la femme comme étant soit biblio
thécaire, soit serveuse dans un bar, le contenu de l'enregistrement étant
néanmoins identique. Certains éléments de l'information présentée
(habillement, menu du repas, de décor de la pièce) sont
conformes au stéréotype de la bibliothécaire, d'autres conformes au La mémoire des personnes 593
stéréotype de la serveuse (l'un et l'autre testés dans une préexpérience).
La mémorisation du matériel est mesurée par une épreuve de reconnais
sance à choix forcés : les items à reconnaître sont présentés par paires,
chaque paire comportant un item conforme au stéréotype de la biblio
thécaire, et un item conforme à celui de la serveuse (l'une des deux
réponses étant nécessairement juste). Les résultats montrent que les
éléments conformes à l'attente du sujet sont mieux mémorisés que les qui ne s'y conforment pas.
Avant de discuter les résultats de cette expérience, citons également
celle de Snyder et Uranowitz (1978), fort célèbre, et qui a été reprise
et contestée par plusieurs auteurs. Snyder et Uranowitz cherchent à
prouver que l'introduction d'un élément d'information supplémentaire,
évoquant un stéréotype, produit une réorganisation du matériel préc
édemment mémorisé, dans le sens de la cohérence, avec ce stéréotype. Le
dispositif est le suivant. Les sujets lisent un récit, relatif à une étudiante,
et à différents aspects de sa vie pendant ses études. Ce récit est ambigu
dans ce qu'il suggère de l'orientation sexuelle de cette personne ; cer
tains éléments peuvent être interprétés comme signes d'homosexualité
latente, d'autres au contraire peuvent être compris comme exprimant
une orientation hétérosexuelle. Les sujets reçoivent en outre une infor
mation complémentaire, présentant la même personne, quelques années
plus tard, soit comme mariée, soit comme vivant en couple avec une
autre femme. Il est clair que ce complément d'information a une fonction
d'étiquetage (homosexuelle ou hétérosexuelle) dont on cherche à voir
quel est l'effet rétroactif sur la mémorisation du récit précédent. Cette
mémorisation est testée par une épreuve de reconnaissance, et semble
indiquer, conformément aux hypothèses des auteurs, que les sujets se
souviennent mieux des éléments cohérents avec l'étiquetage tardif que
des éléments contradictoires avec celui-ci.
DISCUSSION
Cette expérience a été abondamment citée, mais aussi vivement
critiquée. Certaines critiques portent sur la technique expérimentale,
en particulier sur la construction du questionnaire de reconnaissance ;
nous ne pouvons pas entrer ici dans ce type de discussion ; on se repor
tera pour cela à Clark et Woll (1981) et à Bellezza et Bower (1981) ;
signalons toutefois que l'expérience a été refaite à l'identique par Clark
et Woll, qui n'ont pas retrouvé les résultats de l'expérience princeps.
D'autres critiques portent sur l'interprétation théorique des résultats.
Bellezza et Bower objectent que, si le stéréotype n'a pas été injecté au
moment de l'encodage, il ne devrait pas avoir d'effet sur la mémoire
(Tulving et Thompson, 1973). Injecté au moment du rappel seulement,
comme le font Snyder et Uranowitz, le stéréotype peut intervenir non

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