La mémoire des personnes : II. Construction cognitive des individus et des groupes - article ; n°1 ; vol.90, pg 93-108

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L'année psychologique - Année 1990 - Volume 90 - Numéro 1 - Pages 93-108
Résumé
Ce texte constitue la deuxième partie d'une revue sur la mémoire des personnes (cf. première partie, l'Année Psychologique, 1989 (4)). On y aborde la question de la construction cognitive des entités individuelles (sur laquelle on distingue l'approche de J. Anderson et celle de J. Pryor, et celle de l'articulation cognitive entre représentations d'individus et représentations de groupes. L'approche cognitive de la catégorisation sociale permet d'éviter les raisonnements circulaires au sujet du rapport entre catégorisation et erreur. On s'efforce de mettre en évidence les proximités entre des problèmes abordés par les auteurs selon des méthodes hétérogènes.
Mots clés : cognition sociale, mémoire, catégorisation, groupe.
Summary : Person memory. II : Cognitive construction of individuals and groups.
This text is the second part of a review on person memory (cf. lst part, L'Année Psychologique, 1989 (i)). Two sets of questions are tackled. The first one is how individuals are represented in memory. J. Anderson considers it as the construction of a semantic network around an individual node. For J. Pryor, persons are kinds of categories which allow social information to be organized ; but other kinds of categories are simultaneously available, so categorizing into persons is not automatic. The second question is the link between the representation of individuals and of groups. Group representation may be based on individual representations, or more directly on behaviors, depending on the conditions of this cognitive activity. We discuss the problem of the connection between categorization and error, and state that the cognitive analysis of social categorization prevents circular thinking about it. Studies reported in this review make use of rather heterogenous methods, yet we try to underscore the theoretical proximities between problems.
Key words : Social cognition, memory, categorization, group.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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A.-M. De La Haye
La mémoire des personnes : II. Construction cognitive des
individus et des groupes
In: L'année psychologique. 1990 vol. 90, n°1. pp. 93-108.
Résumé
Ce texte constitue la deuxième partie d'une revue sur la mémoire des personnes (cf. première partie, l'Année Psychologique,
1989 (4)). On y aborde la question de la construction cognitive des entités individuelles (sur laquelle on distingue l'approche de J.
Anderson et celle de J. Pryor, et celle de l'articulation entre représentations d'individus et représentations de groupes.
L'approche cognitive de la catégorisation sociale permet d'éviter les raisonnements circulaires au sujet du rapport entre
catégorisation et erreur. On s'efforce de mettre en évidence les proximités entre des problèmes abordés par les auteurs selon
des méthodes hétérogènes.
Mots clés : cognition sociale, mémoire, catégorisation, groupe.
Abstract
Summary : Person memory. II : Cognitive construction of individuals and groups.
This text is the second part of a review on person memory (cf. lst part, L'Année Psychologique, 1989 (i)). Two sets of questions
are tackled. The first one is how individuals are represented in memory. J. Anderson considers it as the construction of a
semantic network around an individual node. For J. Pryor, persons are kinds of categories which allow social information to be
organized ; but other kinds of categories are simultaneously available, so categorizing into persons is not automatic. The second
question is the link between the representation of individuals and of groups. Group representation may be based on individual
representations, or more directly on behaviors, depending on the conditions of this cognitive activity. We discuss the problem of
the connection between categorization and error, and state that the cognitive analysis of social categorization prevents circular
thinking about it. Studies reported in this review make use of rather heterogenous methods, yet we try to underscore the
theoretical proximities between problems.
Key words : Social cognition, memory, categorization, group.
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De La Haye A.-M. La mémoire des personnes : II. Construction cognitive des individus et des groupes. In: L'année
psychologique. 1990 vol. 90, n°1. pp. 93-108.
doi : 10.3406/psy.1990.29384
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1990_num_90_1_29384L'Année Psychologique, 1990, 90, 93-108
Laboratoire de Psychologie sociale
Université René- Descartes, Paris V1
CNRS
LA MÉMOIRE DES PERSONNES :
II. CONSTRUCTION COGNITIVE
DES INDIVIDUS ET DES GROUPES
par Anne-Marie de La Haye
SUMMARY : Person memory. II : Cognitive construction of indivi
duals and groups.
This text is the second part of a review on person memory (cf. 1st
part, L'Année Psychologique, 1989 (i)). Two sets of questions are tackled.
The first one is how individuals are represented in memory. J. Anderson
considers it as the construction of a semantic network around an individual
node. For J. Pryor, persons are kinds of categories which allow social infor
mation to be organized ; but other kinds of categories are simultaneously
available, so categorizing into persons is not automatic. The second question
is the link between the representation of individuals and of groups. Group
representation may be based on individual representations, or more directly
on behaviors, depending on the conditions of this cognitive activity. We
discuss the problem of the connection between categorization and error, and
state that the cognitive analysis of social prevents circular
thinking about it. Studies reported in this review make use of rather
helerogenous methods, yet we try to underscore the theoretical proximities
between problems.
Key words : Social cognition, memory, categorization, group.
Dans une précédente publication dans cette revue (de La Haye,
1989), nous avons attiré l'attention sur un domaine de recherche qui
s'est récemment développé en psychologie sociale, le domaine de la
mémoire des personnes. Ce premier texte proposait une revue des tr
avaux portant sur la mémorisation des actes et des inferences auxquels
ces actes donnent lieu (traits de personnalité). Nous allons maintenant
aborder un autre aspect des recherches sur la mémoire des personnes,
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 94 Anne-Marie de La Haye
consistant à étudier comment se construisent les objets mentaux parti
culiers que sont les personnes et les groupes sociaux. Du fait même de
leur nouveauté, aucune des questions soulevées dans ce secteur n'est
à l'heure actuelle réglée. Qu'on ne s'attende donc point à des perspec
tives tirées au cordeau. Notre seule ambition est de rendre sensible
l'intérêt de questions nouvelles, et peut-être aussi d'inciter les psycho
logues français à investir un domaine où les chercheurs européens sont
actuellement fort peu nombreux.
LA CONSTRUCTION DES IDENTITÉS INDIVIDUELLES
Par cette expression, nous entendons l'ensemble des processus grâce
auxquels les informations relatives à une même personne en viennent,
à être reliées les unes aux autres en mémoire, de façon à constituer
pour le sujet une représentation individualisée. Le paradigme de la
« formation d'impression » (Asch, 1946) repose sur le postulat implicite
que toute information relative à autrui s'organise spontanément et
automatiquement en unités-personnes. Pryor et Ostrom (1981) ont
vigoureusement mis en doute ce qu'ils considèrent comme une fausse
évidence. Leurs travaux et ceux de John Anderson analysent les condi
tions dans lesquelles les unités-personnes peuvent se constituer.
L'APPROCHE BE J. ANDERSON : CLASSES ET INDIVIDUS
Pour John Anderson (Anderson et Hastie, 1974 ; Anderson, 1977),
la mémoire des informations sur les personnes n'est qu'un cas parti
culier de mémoire sémantique, on peut donc lui appliquer les modèles
plus généraux développés par ailleurs (Anderson et Bower, 1973 ;
Anderson, 1976). Une distinction est particulièrement pertinente dans
ce cas, c'est celle entre représentation des individus et représentation
des classes. Dans le cas de la des classes, on peut consi
dérer que le nœud central du réseau est relié soit à des attributs qui
caractérisent la classe, soit à des exemplaires de cette classe. Dans le
cas d'une représentation d'individu, le nœud central n'est relié à aucune
représentation de sous-ensemble. Un individu est en quelque sorte une
classe qui ne comporte qu'un seul exemplaire. Le terme « individu », tel
qu'Anderson l'utilise dans ce contexte, désigne n'importe quelle entité
représentée comme unique : un lieu particulier, un objet précis, ou bien
entendu une personne humaine.
CONSTRUCTION D'UN RÉSEAU-INDIVIDU
Comment un sujet parvient-il à connecter à un même point nodal
toutes les informations acquises sur un individu ? Au moment où l'info
rmation est présentée, le sujet n'est pas toujours averti immédiatement mémoire des personnes 95 La
du lien entre celle-ci et un individu déjà représenté en mémoire. S'il
prend ensuite conscience que deux sous-ensembles d'information,
d'abord acquis sous des rubriques différentes, s'appliquent en fait au
même individu, comment peut-il reconstituer une représentation indi
vidualisée unique ? Se contente-t-il d'établir une connexion entre les
deux têtes de rubriques ? Procède- t-il à un transfert d'adresse, chaque
item inscrit initialement sous l'une des deux rubriques étant recopié
sous l'autre, tandis que la première tombe progressivement en désué
tude ? Ces hypothèses ont été mises à l'épreuve dans plusieurs expér
iences. (Anderson et Hastie, 1974 ; Anderson, 1977.)
RÉSULTATS EXPÉRIMENTAUX
La procédure est la suivante. Les sujets mémorisent des phrases
simples dont le sujet peut être soit un nom propre, soit une catégorie
professionnelle (exemple : James Bartlett a adopté un enfant ; l'avocat
a provoqué un accident ; le médecin se laisse pousser la barbe). A ces
propositions élémentaires s'ajoute une phrase clé, qui établit une
connexion entre un nom de personne et une catégorie (exemple : l'avocat
s'appelle James Bartlett). Cette phrase clé est présentée soit avant soit
après les propositions élémentaires.
Dans la deuxième phase de l'expérience, la tâche des sujets consiste
à juger « vraies » ou « fausses » des phrases relevant de trois catégories :
1 / phrases identiques au matériel initial ;
2 / pouvant être déduites du matériel initial en utilisant la
phrase clé (exemple : l'avocat a adopté un enfant) ;
3 / phrases non déductibles du matériel initial (exemple : James Bartlett
se laisse pousser la barbe).
Une phrase déductible doit être considérée comme vraie, une phrase
non déductible doit être considérée comme fausse.
Dans la première expérience (Anderson et Hastie, 1974) il apparaît
que si la phrase clé est présentée avant le reste du matériel, les décisions
qui demandent une inference sont aussi rapides que celles qui n'en pas. Toutefois, ce résultat n'a pas été reproduit dans les
expériences ultérieures (Anderson, 1977). Les décisions qui demandent
une inference sont en général plus longues que celles qui n'en
pas, même quand la phrase clé est présentée avant le reste du matériel.
Le fait que le sujet soit informé au départ de l'identité « James Bartlett
= l'avocat » ne suffit pas pour que les informations ultérieures s'orga
nisent autour d'un point nodal unique. Quand la phrase clé est présentée
à la fin, l'effet d'inférence n'apparaît que pour les phrases dont le sujet
est une catégorie. Les phrases dont le sujet est un nom propre donnent
lieu à des réponses plus lentes que celles dont le sujet est une catégorie,
mais également lentes, qu'il y ait ou non inference. 96 Anne-Marie de La Haye
Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des résultats, passa
blement complexes. Selon l'interprétation de l'auteur, ils confirmeraient
l'hypothèse d'un transfert d'adresse. Dans un premier temps, deux
réseaux associatifs distincts sont constitués, chacun centré sur un point
nodal différent, ces deux nœuds étant seul connectés entre eux : c'est
évidemment ce passage obligé par la connexion entre les deux points
nodaux qui explique la lenteur des réponses qui demandent une infe
rence. Au fil des remémorations successives, la structure évolue vers
un réseau à un seul centre, l'un des points nodaux étant progressiv
ement abandonné au profit de l'autre, tandis que tous les items du pre
mier réseau sont recopiés dans l'autre. Les résultats suggèrent fortement
que les informations transférées sont celles qui, au départ, étaient
connectées au nom.
Il ne semble pas que le paradigme utilisé par Anderson ait été repris
plus récemment. C'est évidemment regrettable, car les publications que
nous venons de citer laissent bien des questions en suspens. Nous pensons
par exemple que les résultats concernant l'asymétrie entre le réseau
centré sur le nom et le réseau centré sur la catégorie pourraient être
utilement rapprochés d'un autre phénomène, relatif à la reconnaissance
des visages : l'accès au nom s'accompagne toujours du rappel des autres
caractéristiques de la personne reconnue, alors que la réciproque n'est
pas vraie : on peut se rappeler la profession d'une personne sans retrouver
son nom (McWeeny, Young, Hay et Ellis, 1987). Malheureusement, les
deux domaines de recherche — mémoire des personnes, d'une part,
reconnaissance des visages, de l'autre — se sont jusqu'à présent déve
loppés dans une totale ignorance mutuelle. Du côté de la psychologie
sociale, quelques auteurs ont fait de timides tentatives pour étudier
l'impact du stimulus- visage (Lynn, Shavitt et Ostrom, 1985) ou de
l'imagerie mentale (Swann et Miller, 1982) sur la mémorisation d'une
information verbale. Mais ce ne sont là que deux expériences isolées.
La prise en compte des travaux sur la reconnaissance des visages, par
les spécialistes de la mémoire des personnes, et vice versa, ne semble pas
faire partie des objectifs à court terme, ni chez les uns ni chez les autres.
On ne peut que le regretter.
l'approche de j. pryor :
la personne, une catégorie parmi d'autres
Un peu plus récemment, John Pryor et ses collaborateurs ont eux
aussi étudié l'organisation de l'information sur la base des personnes.
Ils conçoivent celle-ci comme une activité de catégorisation et mettent
en évidence les caractéristiques du matériel qui favorisent ou gênent
cette catégorisation. Les deux tâches les plus fréquemment utilisées
sont des tâches de classement (on mesure alors la rapidité de la perfor
mance) et des tâches de rappel libre d'une série d'informations indivi- La mémoire des personnes 97
dualisées (on analyse alors le regroupement séquentiel des réponses
— clustering — sur les problèmes relatifs à ce type de mesure, voir
Wyer et Srull, 19866). Les auteurs montrent tout d'abord que si les
personnes cibles ne sont pas d'avance familières au sujet, celui-ci ne
catégorise pas spontanément sur la base des personnes, ou très peu
(Pryor et Ostrom, 1981 ; Pryor, Simpson, Mitchell, Ostrom et Lydon,
1982 ; voir aussi Sedikidès et Ostrom, 1988), Pryor, Ostrom, Dukerich,
Mitchell et Herstein (1983) étudient l'effet de deux paramètres : la
force des associations attribut-personne et le degré de discriminabilité
des personnes entre elles. Une tâche de classement d'items sur la base
des est réalisée plus rapidement si les associations attributs-
personnes sont fortes et si les personnes sont bien discriminables. Pryor,
Kott et Bovée (1984) montrent enfin que la catégorisation sur la base
des personnes apparaît d'autant mieux (d'après les regroupements
séquentiels au rappel libre) qu'il y a redondance entre celle-ci et une
autre catégorisation potentielle, sur la base des traits de personnalité.
CONSÉQUENCES DE LA CATÉGORISATION-PERSONNE
La plus ou moins grande facilité avec laquelle le sujet peut regrouper
les informations en rapport avec une même personne avoir des
conséquences importantes quand les personnes en question sont des
informateurs pour le sujet, par exemple des témoins dans une affaire
judiciaire. Devine et Ostrom (1985) montrent qu'une série d'informations
discordantes émises par un témoin unique est plus fréquemment consi
dérée comme non valide par le sujet si celui-ci se trouve dans des condi
tions qui facilitent la catégorisation de ces informations sur la base des
personnes.
D'autres travaux, sans avoir pour objectif principal d'étudier la
construction en mémoire des identités individuelles, mettent cependant
en évidence des phénomènes qui témoignent de cette activité. C'est
le cas des expériences où l'on compare les effets de différents objectifs
de traitement, le plus souvent les objectifs « formation d'impression » /
« mémorisation » (voir aussi la première partie de ce texte). Srull (1983)
présente aux sujets une liste de phrases courtes décrivant des comport
ements, chacun attribué à une personne nommément désignée, et fait
varier simultanément le nombre de personnes différentes nommées
dans la liste, et le nombre de comportements attribués à chacune d'elles,
la longueur de la liste étant fixe (128 items). Les autres variables indé
pendantes sont l'ordre de présentation (bloqué par personne / dans le
désordre) et l'objectif de traitement (mémorisation / formation d'im
pression). Les sujets en situation de formation d'impression, comparés
aux sujets qui cherchent seulement à mémoriser le matériel, se rappel
lent à la fois un plus grand nombre de personnes (si le matériel est pré
senté dans le désordre) et un plus grand nombre de comportements
AP 4 98 Anne-Marie de La Haye
par personnes (quel que soit le mode de présentation). Il est très pro
bable que ces différences de performance traduisent des différences
d'organisation du matériel en mémoire, sans doute une interconnexion
plus étroite des items relatifs à la même personne dans la situation de
« formation d'impression ». Srull et Brand (1983) affinent l'analyse de ce
processus, en montrant que la nature de l'objectif de traitement est
susceptible de modifier les « effets de longueur de liste » (list-length-
effects). Ces auteurs s'appuient sur les résultats de Gillund et Shiffrin
(1984) et sur le modèle sa m (Search of Associative Memory) de Raaij-
makers et Shiffrin (1980, 1981). Ils font toutefois remarquer que ce
modèle explique les effets de longueur de liste principalement par des
processus d'exploration et de récupération, sans accorder beaucoup
d'importance aux objectifs de traitement et aux processus d'encodage.
Srull et Brand font l'hypothèse que, si les objectifs de traitement impo
sent un encodage du matériel en deux catégories nettement distinctes,
c'est-à-dire l'établissement de nombreux liens associatifs intra-catégorie
et peu de liens in ter-catégories, l'effet de longueur de liste vaudra à
l'intérieur d'une catégorie et non pas entre catégories. Le matériel
est constitué de phrases décrivant des comportements attribués à deux
personnes cibles différentes. Selon les conditions expérimentales, le
sujet doit mémoriser le matériel, ou se former une impression des deux
personnes. Les résultats sont conformes aux hypothèses : si l'objectif
est de mémoriser, le taux de rappel dépend de la longueur des deux
istes ; si l'objectif est de se former une impression, le taux de rappel
dépend seulement de la longueur de la liste à laquelle appartient l'item.
INDIVIDUS ET GROUPES :
LEUR ARTICULATION COGNITIVE
Parallèlement aux travaux que nous venons d'analyser, qui envi
sagent la mémoire des personnes comme travaillant sur des objets-
personnes cognitivement indépendants les uns des autres, un autre
courant s'est développé, qui s'efforce de traiter le problème au niveau
supérieur de complexité, celui de l'articulation entre représentation des
personnes et représentation des groupes. La question n'est pas neuve,
si l'on considère l'ancienneté de la notion de stéréotype, et le nombre
considérable de travaux qui ont mis en évidence les effets des préjugés
et des attitudes inter-groupes sur la perception d'autrui (Allport, 1954 ;
Shérif et Shérif, 1953 ; Tajfel, 1981, pour ne citer que des classiques
majeurs). L'originalité des recherches récentes est d'aborder cette
question sous l'angle de la mémorisation des informations reçues par
le sujet, autrement dit, de se situer sur un terrain où la notion d'erreur
a un sens, et où les distorsions sont mesurables. La mémoire des personnes 99
LES CORRELATIONS ILLUSOIRES
David Hamilton s'est fait le vigoureux défenseur d'une approche
cognitive des stéréotypes (1979, 1981). L'utilisation qu'il a faite de la
notion de « corrélation illusoire », empruntée à Chapman et Çhapman
(1969), est sans doute l'exemple le plus ancien de ce type de démarche :
Hamilton et Gifford (1976) s'efforcent de montrer qu'une part au moins
de la formation des stéréotypes peut s'expliquer par un mécanisme
purement cognitif qui serait la surestimation de la fréquence de co
occurrence d'événements rares, résultant de la combinaison de deux
séries en réalité indépendantes. Dans les expériences
d'Hamilton et Gifford, les sujets mémorisent une liste de phrases,
chaque phrase décrivant un comportement attribué à une personne
différente. Les personnes appartiennent à deux groupes, de tailles
inégales. Les comportements sont soit positivement soit négativement
valorisés, avec une répartition inégale des deux catégories sur l'e
nsemble du matériel, cette répartition étant rigoureusement identique
à l'intérieur de chaque groupe. Dans l'épreuve de rappel, on présente
aux sujets les phrases stimulus, en lui demandant de se rappeler à quel
groupe appartient la personne correspondante. Les sujets surestiment
la fréquence des comportements de la catégorie rare à l'intérieur du
groupe le moins nombreux. Cette « surestimation de la fréquence de
cooccurrence des événements rares » constitue ce qu'on dénomme « cor
rélation illusoire ». Il faut souligner que ce phénomène se produit tout
aussi bien quand les comportements rares sont positivement valorisés
que quand ils le sont négativement ; autrement dit, on ne peut pas en
rendre compte en termes de « dévalorisation du groupe minoritaire ».
Cet effet serait dû à la saillance plus grande des événements « double
ment rares ». Hamilton, Dugan et Trolier (1985) montrent effectivement
que, dans une épreuve de rappel libre, ce sont les comportements
appartenant à la fois à la catégorie rare et au groupe le moins nombreux
qui sont le mieux rappelés. Acorn, Hamilton et Sherman (1988) analysent
le rapport entre le phénomène de distorsion mémorielle, en quoi consiste
la corrélation illusoire, et les jugements que le sujet porte sur les groupes
concernés. Ils montrent que la différence entre les jugements portés sur
les deux groupes est effectivement plus importante chez les sujets qui
présentent les indices les plus forts de corrélation illusoire.
Les phénomènes de corrélation illusoire ont fait récemment l'objet
d'un regain d'intérêt ; certaines publications tendent à élargir la notion,
d'autres au contraire définissent des conditions plus restreintes d'ap
parition du phénomène. Sanbonmatsu et ses collaborateurs (Sanbon-
matsu, Sherman et Hamilton, 1987 ; Sanbonmatsu, Shavitt, Sherman
et Roskos-Ewoldsen, 1987) tentent de montrer qu'il n'y a pas seulement
surestimation des cooccurrences entre événements rares mais plus
généralement surestimation des cooccurrences entre événements sail- 100 Anne-Marie de La Haye
lants ; mais ils montrent aussi que, si les objets à mémoriser sont des
individus, ce sont les comportements majoritaires qui sont attribués
préférentiellement à l'individu le plus saillant. D'après ces auteurs, cette
différence s'expliquerait par le fait que l'activité de « formation d'im
pression » se déroule au fur et à mesure de la présentation du matériel
(on Une) quand les cibles du jugement sont des individus, mais seul
ement « après coup » si les cibles sont des groupes. Or, Pryor (1986) a
effectivement montré que l'effet de corrélation illusoire est plutôt tribu
taire d'un fonctionnement « après coup ». Spears, Van der Pligt et
Eiser (1985, 1986) travaillent non plus avec des descriptions de compor
tement, mais avec des énoncés d'attitude ; ils mettent ainsi en évidence
l'effet médiateur de l'attitude personnelle du sujet. Seuls les sujets qui
partagent l'attitude présentée comme minoritaire surestiment la fr
équence de celle-ci dans le groupe le moins nombreux. Schaller et Maass
(1989) prennent eux aussi en compte l'implication personnelle du sujet.
Ils montrent que l'effet de corrélation illusoire n'apparaît que si le
sujet n'appartient à aucun des groupes en cause ; dans le cas contraire,
on observe seulement un effet de favoritisme envers son propre groupe.
Enfin, certains auteurs tendent à mettre en doute l'interprétation
du phénomène ou même sa réalité. Fiedler, Hemmeter et Hofman (1984)
estiment qu'une explication des stéréotypes en termes de saillance
des événements rares est peu plausible. Feldman, Camburn et Gatti
(1986), dans une série de quatre expériences, échouent à reproduire le
phénomène, ce qui permet de penser qu'il est plus fragile que ne le
laissent croire les autres publications sur le sujet.
LES PROCESSUS COGNITIFS
DE LA CATÉGORISATION Etf GROUPE
Le travail de Rothbart, Fulero, Jensen, Howard et Birrell (1978)
a permis d'avancer beaucoup plus précisément dans la compréhension
des mécanismes cognitifs sous-jacents aux stéréotypes. D'après ces
auteurs, les représentations de groupe peuvent être élaborées selon deux
processus inégalement exigeants. La procédure la plus coûteuse consiste,
pour le sujet, à construire dans un premier temps les représentations de
chaque individu membre du groupe considéré, puis, dans un deuxième
temps, à établir des connexions entre ces représentations individuelles
pour construire la représentation du groupe. Donc, selon cette procédure,
le sujet organise l'information reçue selon une structure hiérarchique à
deux niveaux. Une autre procédure possible, moins coûteuse, consiste
à faire l'économie du niveau individuel de classement de l'information.
Tout item pertinent à un membre du groupe G sera classé sous la
rubrique « groupe G » sans distinction entre les personnes constituant
ce groupe. Dans ce second cas, il peut se faire que certains individus
pèsent plus lourd que d'autres dans la représentation du groupe parce La mémoire des personnes 101
que le sujet est plus souvent en situation d'observer leur comportement.
Supposons donc qu'un même individu soit observé de façon répétitive
dans l'accomplissement d'un même comportement ; si ce comportement
est codé comme « émis par l'individu I », sa répétition modifie la repré
sentation de I, mais n'intervient dans la représentation du groupe que
via cette image de I, lequel peut fort bien être le seul membre de G à se
comporter de cette façon. Par contre, si les comportements ne sont pas
codés en fonction de l'individu qui les émet, la représentation de G
sera affectée par la répétition de ce comportement, exactement comme
si plusieurs personnes se comportaient ainsi. L'observation répétitive
d'individus non représentatifs du groupe auquel ils appartiennent
produit des distorsions beaucoup plus importantes dans le second cas
que dans le premier.
RÉSULTATS EXPÉRIMENTAUX
Rothbart et al. (1978) font l'hypothèse que le recours à la procédure
simplifiée est plus fréquente quand les sujets sont en situation de sur
charge cognitive. Les expériences qu'ils présentent confirment clairement
cette hypothèse. Si la charge cognitive n'est pas trop forte, les sujets
font la différence entre la répétition d'un même comportement par une
même personne d'une part, ou par des personnes différentes de l'autre.
L'impression générale qu'ils ont du groupe n'est pas la même dans les
deux cas. Mais si la charge cognitive augmente, cette distinction dis
paraît : tout se passe alors comme si les sujets calculaient leur impres
sion du groupe à partir des comportements, sans tenir compte de qui
les a émis.
Un tel procédé de stockage devrait logiquement avoir pour consé
quence que le sujet se souvient bien du groupe auquel appartient l'auteur
d'un comportement, mais identifie mal l'individu qui l'a émis. Plusieurs
études attestent de la réalité de telles confusions (Taylor, Fiske, Etcoff
etRuderman, 1978 ; Taylor et Falcone, 1982 ; Jackson et Hymes, 1985 ;
Frable et Bern, 1985). Les travaux de Taylor et ses collaborateurs, ainsi
que ceux de Frable et Bern, font usage du même paradigme expéri
mental. Les sujets entendent l'enregistrement d'une discussion de
groupe, et pour leur permettre d'identifier les locuteurs, on leur projette
simultanément une photo de celui-ci. Les groupes de personnes cibles
sont constitués soit de personnes de races différentes (Noirs et Blancs)
toutes de même sexe, soit de personnes des deux sexes, toutes de même
race. Après la diffusion de l'enregistrement, on présente aux sujets
des phrases extraites de la discussion et ils doivent les attribuer à l'une
ou à l'autre des personnes cibles. On constate que les erreurs par confu
sion intra-catégorie sont plus fréquentes que les erreurs par confusion
inter-catégories. Les sujets des différentes expériences se trouvent dans
l'ensemble en situation de forte charge cognitive. Les erreurs sont

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