La mémoire prospective ou se souvenir des actions futures - article ; n°3 ; vol.97, pg 519-544

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 3 - Pages 519-544
Résumé
Cet article propose une synthèse des principaux travaux de laboratoire sur la mémoire prospective ou mémoire des actions futures. Après l'évocation de l'importance pratique de cette mémoire, les aspects spécifiques de celle-ci sont montrés à travers une analyse de la tâche. Ensuite sont présentés les facteurs qui ont été étudiés avec les paradigmes expérimentaux les plus utilisés. Les aspects développementaux sont également abordés avant de conclure sur les rapports entre mémoire prospective et mémoire rétrospective.
Mots-clés : mémoire prospective, mémoire rétrospective, analyse de la tâche, âge, processus de récupération.
Summary : Prospective memory or remembering future actions.
This paper presents a summary of the main laboratory research on prospective memory or remembering to do things. After reviewing the practical importance of this memory, its specific aspects are shown through a task analysis. Then, we present the factors of prospective memory that have been studied with widely used experimental paradigms. Developmental aspects are examined and conclusions are drawn on the relationship between prospective and retrospective memory.
Key words : prospective memory, retrospective memory, tasks analysis, age, retrieval processes.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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B. de Germain
Brigitte Le Bouëdec
La mémoire prospective ou se souvenir des actions futures
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°3. pp. 519-544.
Résumé
Cet article propose une synthèse des principaux travaux de laboratoire sur la mémoire prospective ou mémoire des actions
futures. Après l'évocation de l'importance pratique de cette mémoire, les aspects spécifiques de celle-ci sont montrés à travers
une analyse de la tâche. Ensuite sont présentés les facteurs qui ont été étudiés avec les paradigmes expérimentaux les plus
utilisés. Les aspects développementaux sont également abordés avant de conclure sur les rapports entre mémoire prospective et
mémoire rétrospective.
Mots-clés : mémoire prospective, mémoire rétrospective, analyse de la tâche, âge, processus de récupération.
Abstract
Summary : Prospective memory or remembering future actions.
This paper presents a summary of the main laboratory research on prospective memory or remembering to do things. After
reviewing the practical importance of this memory, its specific aspects are shown through a task analysis. Then, we present the
factors of prospective memory that have been studied with widely used experimental paradigms. Developmental aspects are
examined and conclusions are drawn on the relationship between prospective and retrospective memory.
Key words : prospective memory, retrospective memory, tasks analysis, age, retrieval processes.
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de Germain B., Le Bouëdec Brigitte. La mémoire prospective ou se souvenir des actions futures. In: L'année psychologique.
1997 vol. 97, n°3. pp. 519-544.
doi : 10.3406/psy.1997.28973
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_3_28973L'Année psychologique, 1997, 97, 519-544
Laboratoire de Psychologie :
« Cognition, involution, développement et ergonomie »
Université d'Angers1
LA MEMOIRE PROSPECTIVE
OU SE SOUVENIR DES ACTIONS FUTURES
par Bruno de GERMAIN et Brigitte LE BOUËDEC
SUMMARY : Prospective memory or remembering future actions.
This paper presents a summary of the main laboratory research on
prospective memory or remembering to do things. After reviewing the practical
importance of this memory, its specific aspects are shown through a task
analysis. Then, we present the factors of prospective memory that have been
studied with widely used experimental paradigms. Developmental aspects are
examined and conclusions are drawn on the relationship between prospective
and retrospective memory.
Key words : prospective memory, retrospective memory, tasks analysis,
age, retrieval processes.
INTRODUCTION
La mémoire usuelle que tout un chacun utilise dans la vie quotidienne
n'est pas seulement rétrospective, c'est-à-dire destinée à rappeler des évé
nements passés. Que ce soit dans un cadre professionnel ou domestique,
nous utilisons également notre mémoire pour nous souvenir d'actions que avons l'intention d'effectuer dans le futur. Se de payer une
facture, de transmettre un message téléphonique à un collègue, de se
rendre à un rendez-vous, de refaire le plein d'essence sont des exemples
parmi bien d'autres. Cette aptitude à se souvenir de faire (ou dire) quelque
chose au moment opportun, appelée mémoire prospective (Meacham et
Singer, 1977) ou mémoire des intentions (Kvavilashvili, 1987, 1992), est
1 . 10, rue A.-Bocquel, 49100 Angers. 520 Bruno de Germain et Brigitte Le Bouëdec
souvent considérée comme un des aspects les plus pratiques de la mémoire
dans la mesure où elle est indispensable à la gestion et la planification de
nos activités quotidiennes (Meacham, 1982 ; Winograd, 1988 ; Cohen,
1989 ; Sinnot, 1989 ; Morris, 1992). Il n'est pas difficile, en effet, d'imaginer
les désagréments occasionnés par des défaillances de la mémoire prospec
tive telles qu'oublier de retirer à temps un plat du four ou de refaire le
plein d'essence. Des oublis de cette sorte peuvent en outre avoir des consé
quences beaucoup plus graves, voire catastrophiques : oublier de prendre
un médicament ou encore omettre d'accomplir une manœuvre dans un
processus industriel. Reason (1993) rappelle qu'oublier au moment défini
qu'il faut exécuter une action planifiée est une des causes les plus répan
dues de l'erreur humaine. Les résultats de plusieurs enquêtes basées sur des
questionnaires vont d'ailleurs dans ce sens et indiquent que si l'on
demande à des sujets les oublis les plus fréquents qui se produisent dans
leur vie quotidienne, ils relatent majoritairement des oublis prospectifs
(Crovitz et Daniel, 1984 ; Terry, 1988 ; McDaniel et Einstein, 1992, p. 88).
D'autres observations, menées également à partir de questionnaires ou
de journaux de bord dans lesquels les sujets consignent au jour le jour les
défaillances de leur mémoire, révèlent que les oublis prospectifs sont moins
probables quand la tâche est fréquente et habituelle (Andrzejewski, Moore,
Corvette et Hermann, 1991) et lorsque l'action dont il faut se souvenir
implique d'autres personnes, comme les rendez-vous et les réunions, plutôt
que des objets (Meacham et Kushner, 1980). Par contre, Ellis (1988) note
que les oublis seraient plus fréquents pour les tâches devant être accomp
lies à un moment précis que pour les tâches ayant un plus grand degré de
liberté temporelle d'exécution (se souvenir d'un rendez-vous chez le médec
in à 16 heures vs se souvenir de téléphoner à un ami dans la soirée). La
quantité d'attention et de concentration allouée à l'activité concurrente en
cours qu'il faut interrompre pour se souvenir d'une action prévue serait
également déterminante (Ellis et Nimmo-Smith, 1993). Ces études donnent
aussi des informations sur les types d'aide-mémoire utilisés. Ceux-ci sont
soit internes soit externes (Harris, 1980). Les aides internes impliquent de
s'appuyer sur sa propre mémoire à travers la répétition mentale, l'élabora
tion de stratégies basées sur des procédés mnémotechniques. Les aides
externes correspondent à une utilisation et une manipulation physique
d'objets telles qu'établir des listes, écrire sur un agenda ou un calendrier,
mettre un objet à une place particulière ou un petit mot bien en vue. Il
semblerait que les aide-mémoire soient plutôt externes en situation de
mémoire prospective comparée aux situations de mémoire rétrospective
pour lesquelles les sujets interrogés disent utiliser plus fréquemment des
aide-mémoire internes (Harris, 1980, 1984 ; Van der Linden, 1989 ; Schils
et Van der Linden, 1991 ; Intons-Peterson et Fournier, 1986 ; Intons-
Peterson, 1993). Les données que procurent ces études par questionnaire
sur les conditions d'utilisation, la nature et l'efficacité des aide-mémoire
externes peuvent s'avérer fort utiles pour certaines recherches appliquées à La mémoire prospective 521
des situations professionnelles où il s'agit de mettre au point et d'évaluer
la pertinence de certains dispositifs d'aide-mémoire électroniques (e.g.,
Payne, 1993 ; Vortac, Edwards, Fuller et Manning, 1993).
L'étude de la mémoire prospective a également été abordée plus dire
ctement dans le cadre d'une approche dite écologique des phénomènes mné-
siques qui s'intéresse à la mémoire prospective telle qu'elle fonctionne en
situation naturelle (pour des présentations détaillées des études écologi
ques voir : Gruneberg, Morris et Sykes, 1988 ; Van der Linden, 1989). Des
recherches ont été effectuées en milieu médical afin d'observer comment
des patients s'y prennent pour se souvenir de leur rendez-vous (e.g., Levy
et Clark ; 1980 ; voir Levy et Loftus, 1984 ; pour une synthèse). D'autres
visent à simuler des tâches proches de celles de la vie quotidienne comme,
par exemple, les prises de médicaments à des heures précises (Wilkins et
Baddeley, 1978 ; Leirer, Tanke et Morrow, 1994). Une procédure, souvent
utilisée dans ce type d'approche, consiste à demander à des sujets de se
souvenir de renvoyer des cartes postales (Meacham et Leiman, 1982 ; Mea-
cham et Singer, 1977) ou de téléphoner (West, 1988 ; Maylor, 1990) à l'e
xpérimentateur à des moments spécifiés par ce dernier. Avec ce type de
paradigme, Meacham et al. (1977, 1982) ont manipulé un certain nombre
de facteurs. Ils ont par exemple observé un effet de l'intervalle de réten
tion, une amélioration des performances lorsqu'un aide-mémoire externe
était fourni. Des incitants financiers ont également un effet positif. Mais on
peut se demander si ceux-ci facilitent le souvenir ou s'ils augmentent le
désir du sujet d'accomplir la tâche une fois qu'il s'en est souvenu (Van der
Linden, 1989).
La caractéristique principale de ces recherches écologiques réside dans le
fait que les sujets accomplissent les tâches de mémoire prospective dans leur
cadre de vie. Les données obtenues sont par conséquent peu interprétables
dans la mesure où le comportement du sujet n'est pas contrôlable. Outre la
difficulté de dissocier ce qui relève de la mémoire et ce qui relève de la pro
pension à exécuter une tâche, il est aussi très difficile de savoir quelles straté
gies ont été utilisées par les sujets (par exemple, utilisation ou non d'aide-
mémoire externe). Ce type d'études montre que les échecs peuvent être dus à
des facteurs non mnésiques comme le manque de motivation pour effectuer
la tâche (voir Meacham, 1982 et 1988) ou le refus (voire aussi l'impossibilité)
de se conformer aux instructions. L'analyse comparative entre tâche de
mémoire prospective et tâche de mémoire rétrospective est par conséquent
nécessaire au niveau méthodologique pour apprécier les origines multiples
des échecs dans la réalisation de la tâche. Cette analyse devrait permettre
également d'évaluer la nature réellement prospective de l'oubli et plus géné
ralement d'aborder la question des rapports entre mémoire prospective et
mémoire rétrospective. Cette distinction est-elle essentiellement pratique car
permettant de repérer des situations d'utilisation de la mémoire peu étudiées
comme l'ont affirmé Baddeley et Wilkins (1984), ou conduit-elle à supposer
l'existence de deux systèmes mnésiques distincts ? 522 Bruno de Germain et Brigitte Le Bouëdec
Dans un premier temps, après la présentation de l'analyse de la tâche,
nous examinons d'une part les études qui se sont intéressées à certains fac
teurs connus pour avoir un effet sur la mémoire rétrospective tels que les
indices et l'intervalle de rétention, la question étant de savoir si la
mémoire prospective est également sensible à ces facteurs et d'autre part,
le rôle du contrôle du temps dans certaines tâches.
Dans un deuxième temps, les aspects développementaux de la
mémoire prospective sont abordés. D'abord chez l'enfant, où il s'agira de
voir si l'on peut distinguer une mise en place différente des activités mné-
siques prospectives par rapport aux activités mnésiques rétrospectives au
cours du développement, notamment en termes d'antériorité d'apparition
des unes par rapport aux autres. Ensuite chez l'adulte âgé, avec l'idée que
l'existence de dissociations, montrant des performances préservées en
situation de mémoire prospective par rapport aux performances de
mémoire rétrospective qui connaissent généralement un déclin avec l'âge,
permettrait de discuter l'affirmation de Baddeley et Wilkins (1984) pour
qui la mémoire prospective et la mémoire rétrospective ne seraient pas fo
ndamentalement différentes.
A. Mémoire prospective, analyse de la tâche et facteurs
A.l. Analyse de la tâche
Sur un plan formel, la mémoire prospective diffère essentiellement de
la mémoire rétrospective par le fait que le souvenir de l'action est initié par
le sujet lui-même sans une demande explicite d'une tierce personne comme
c'est le cas dans les tâches classiques de mémoire où le rappel s'effectue à
la suite d'une requête de l'expérimentateur. Dans les tâches de mémoire
rétrospective, on s'intéresse plus au contenu de la mémoire alors que dans
les tâches de mémoire prospective, il s'agit d'observer s'il y a souvenir
(donc exécution) ou non d'une action préalablement décidée sous la forme
d'une intention.
Cette distinction, dont l'importance n'est peut-être pas seulement for
melle, n'est pas prise en compte par certains auteurs (Loftus, 1971 ; Bad
deley et Wilkins, 1984 ; Hitch et Ferguson, 1991). Par exemple, Hitch et
Ferguson (1991) distinguent trois étapes dans le fonctionnement de la
mémoire prospective : 1 / une étape durant laquelle une intention d'action
est formée ; 2 / une étape où l'intention reste en mémoire pendant une
période plus ou moins longue ; 3 / une dernière étape se traduisant par
l'exécution de l'action prévue. On retrouve ainsi les trois étapes du modèle
classique d'étude de la mémoire, à savoir : encodage, stockage et récupéra
tion de l'information (Tiberghien, 1991). Dans leur expérience, Hitch et
Ferguson (1991) ont comparé le rappel d'intentions avec le rappel d'événe
ments passés en demandant à des étudiants, membres d'une société de
cinéma, de rappeler les titres des films qu'ils avaient l'intention de voir au mémoire prospective 523 La
cours de la prochaine saison et les titres des films vus auparavant. Le rap
pel des films déjà vus montre l'effet classique de récence et celui des films
à voir montre un meilleur rappel des films à voir prochainement que des
films à voir dans un avenir plus éloigné, c'est-à-dire un effet de proximité
similaire à celui de récence. Les auteurs en concluent que des lois empiri
ques analogues gouvernent la récupération d'événements passés et d'inten
tions futures. Au moyen d'un autre type de tâche, Koriat, Ben-Zur et
Nussbaum (1990) ont examiné les modalités d'encodage des actions
futures. Ils ont demandé à des sujets de mémoriser des phrases décrivant
des actions simples (soulever le cendrier, déplacer le crayon, etc.), afin de
rappeler ces dernières ultérieurement. Le rappel était soit verbal soit
« agi » (i.e., les sujets devaient rappeler les actions en les exécutant). Ils
ont trouvé un meilleur rappel des actions dans la condition « agi » et attr
ibuent cet effet à des stratégies d'encodage différentes du fait que les sujets
étaient informés, avant la phase d'étude, du type de rappel qu'ils auraient
à mettre en œuvre. Selon les auteurs, les sujets utiliseraient plutôt un
codage verbal-propositionnel quand ils s'attendent à un rappel verbal et
plutôt un codage imagé quand ils s'attendent à un rappel « agi ». L'enco
dage de tâches futures se ferait sous la forme d'un schéma imagé de l'ac
tion correspondant à un accomplissement symbolique interne de cette
action facilitant la mémorisation. Ce type d'encodage permettrait une tra
duction plus directe de l'intention en action qu'un encodage sous forme
propositionnelle. Cependant, il est difficile de considérer les tâches propos
ées aux sujets dans ces recherches comme étant des tâches de mémoire
prospective (pour un point de vue similaire, voir Maylor, à paraître). Dans
l'expérience de Hitch et Ferguson (1991) on ne sait pas si le sujet va effe
ctivement ou non se souvenir d'aller voir les films prévus. Cette remarque
s'adresse également à une étude de Sinnott (1986) dans laquelle les sujets
doivent rappeler des rendez-vous futurs mais on ne sait pas s'ils vont vér
itablement s'en rappeler au moment prévu. Dans ces études, c'est l'expér
imentateur qui indique explicitement d'effectuer un rappel, celui-ci consis
tant à retrouver des informations passées. Bien que celles-ci aient un
statut d'événements à venir, il n'en demeure pas moins qu'il a fallu les
retrouver rétrospectivement soit dans une liste de films vus et à voir pour
ce qui concerne l'expérience de Hitch et Ferguson (1991), soit dans une
liste de rendez-vous passés et futurs dans l'étude de Sinnott (1986). Quant
à l'étude de Koriat et al. (1990), bien qu'elle donne des indications intéres
santes sur le format représentationnel des intentions d'actions, format qui
ne leur est d'ailleurs pas spécifique comme le rappelle Dalla Barba (1993),
les sujets effectuent également leurs rappels suite à une demande explicite
de l'expérimentateur.
Lorsque l'on considère une tâche de mémoire prospective dans sa glo
balité, le schéma classique (encodage, stockage et récupération) ne permet
pas de décrire toutes les composantes de la tâche. D'une part, la première
étape comprend non seulement la formation d'une intention d'action à 524 Bruno de Germain et Brigitte Le Bouëdec
effectuer mais aussi l'encodage du moment où celle-ci doit être réalisée.
D'autre part, la dernière étape correspondant à la récupération de l'inten
tion est constituée elle-même de plusieurs étapes nécessaires à une réalisaeffective et correcte de la tâche : a) se souvenir que quelque chose doit
être fait (déclenchement du souvenir) ; b) se de ce qui doit être
fait (contenu du souvenir, i.e. quelle action); c) exécuter l'action; d) se
souvenir ensuite que l'action a été accomplie afin de ne pas la répéter inu
tilement. Ce type d'analyse componentielle proposée dans les recherches
les plus récentes (McDaniel et Einstein, 1993 ; Maylor, 1993a ; Brandi-
monte et Passolunghi, 1994 ; Maylor, à paraître) met par conséquent l'a
ccent sur le fait qu'une tâche de mémoire prospective possède aussi des
composantes rétrospectives. Dès lors, l'échec dans la réalisation de la tâche
peut se situer soit au niveau des composantes rétrospectives, soit au
niveau de la composante prospective à proprement parler (l'étape a).
En terme d'oubli, cela se traduit par le fait que l'on peut purement et
simplement oublier l'action prévue (étape a) mais en avoir le contenu en
mémoire (étape b) qui est récupéré dès qu'un indice ayant la propriété de
déclencher le souvenir est fourni, et inversement on peut très bien se sou
venir d'avoir quelque chose à faire mais ne plus savoir quoi. La distinction
entre oublier le contenu du rappel et oublier de rappeler peut être illustrée
en reprenant un exemple donné par Harris (1984). Lorsqu'une personne
reçoit un appel téléphonique qui s'adresse à quelqu'un absent, elle doit se
souvenir de dire qu'elle a reçu cet appel. Elle peut parvenir à cette fin tout
en oubliant par ailleurs le contenu du message. Mais elle peut oublier de le
faire tout en se souvenant du contenu du message téléphonique qui sera
récupéré dès que l'individu concerné lui aura demandé s'il y a eu un appel.
Kvavilashvili (1987), dans une procédure simulant ce type de situation, a
montré que le rappel du contenu du message et le fait qu'on se souvienne
de transmettre ce message ne sont pas liés. Autrement dit, déclenchement
du souvenir et rappel du contenu de ce souvenir seraient deux phénomènes
mnésiques distincts. D'un côté, la disponibilité du contenu de l'intention
n'augmente pas la probabilité que l'intention soit rappelée au bon
moment. De l'autre côté, l'intention une fois déclenchée n'implique pas
que son contenu sera récupéré. Dans ce dernier cas, comme le dit Dalla
Barba (1993), il s'agit d'un échec à récupérer le contenu de l'intention, ce
qui constitue une situation de mémoire rétrospective qui n'est vraisembla
blement pas inhérente aux intentions. En effet, selon ce dernier auteur, on
peut très bien, par exemple après un délai, se souvenir d'avoir lu un récit
tout en étant incapable d'en rappeler le contenu. Il ajoute que la probabil
ité de rappeler l'intention elle-même ou son contenu dépend de la capacité
relative de mettre en place un rappel détaillé. Toutefois cette affirmation
n'est vraie que si le sujet a en mémoire un plan de récupération incluant de
manière détaillée et précise non seulement le contenu de l'action mais éga
lement des indices (temporels, spatiaux, etc.), permettant d'activer l'inten
tion d'effectuer cette action au moment opportun. mémoire prospective 525 La
En ce qui concerne l'exécution de l'action (étape c), on peut se souven
ir d'avoir une action à accomplir et savoir laquelle mais ne pas vouloir
l'exécuter ou l'exécuter incorrectement. Dans le premier cas, il s'agira en
quelque sorte de ce qui sera perçu par autrui comme un « oubli » volont
aire ; la personne n'étant pas motivée et refusant de se conformer à l'i
ntention préalable. Dans le deuxième cas, il s'agira plutôt d'une erreur dans
l'exécution de l'action. Ce genre de défaillance se rencontre surtout
les tâches effectuées de façon routinière. L'action prévue est remplacée par
une autre en raison d'une « capture » d'un automatisme par un autre plus
puissant ; le déroulement séquentiel de l'action prévue étant similaire jus
qu'à un certain point à celui d'une action beaucoup plus habituelle. En
d'autres termes, il y a déviation de l'action par rapport à l'intention ini
tiale ; cette déviation étant occasionnée par des phénomènes de parasitages
entre programmes moteurs fortement automatisés et présentant des simili
tudes. Ce type de phénomènes a été décrit dans des travaux portant sur les
« ratés d'action » et les distractions (voir Norman, 1981 ; Reason, 1984).
Enfin, au niveau de la dernière étape (d), on peut répéter une action
déjà accomplie parce que l'on ne se souvient plus l'avoir réalisée et inver
sement on peut ne pas l'exécuter parce que l'on croit l'avoir déjà effectuée
alors qu'il n'en est rien. Ces deux derniers aspects sont d'ailleurs l'objet de
recherches spécifiques (voir respectivement : Koriat et Ben-Zur, 1988 ;
Johnson et Raye, 1981).
A partir de ce type d'analyse, il ressort plus clairement que l'élément
véritablement prospectif de la tâche se situe au niveau de l'étape a qui cor
respond au déclenchement du souvenir. Il est clair que si le sujet accomplit
une tâche de mémoire prospective dans son cadre de vie en dehors de la
présence d'un expérimentateur, il est difficile de contrôler si la défaillance
se situe bien au niveau de l'étape a.
La conception de la tâche présentée ci-dessus fait résider essentiell
ement la différence entre mémoire prospective et mémoire rétrospective au
niveau de la phase de récupération. Elle isole la composante prospective,
qui correspond au déclenchement auto-initié de cette récupération, de la
composante rétrospective, qui correspond à la récupération comme proces
sus de recherche du contenu de l'intention en mémoire. C'est le déclenche
ment auto-initié du rappel qui doit être repérable pour que l'on puisse parl
er de tâche de mémoire prospective.
A. 2. Effets des indices et de l'intervalle de rétention
Dans les recherches expérimentales qui proposent des procédures où le
déclenchement du souvenir est bien le résultat d'une initiative du sujet, il
s'agit dans certains cas de se souvenir d'accomplir une action à la fin d'une
tâche, et il n'y a alors qu'une seule observation ; dans d'autres, il faut
accomplir plusieurs fois la même action au cours d'une tâche contextuelle.
Dans une étude maintenant ancienne, Loftus (1971) a montré que le
rappel des intentions est facilité par la présence d'indices et affecté par la Bruno de Germain et Brigitte Le Bouëdec 526
longueur de l'intervalle de rétention, de la même manière que l'est le rap
pel d'informations dans les tests classiques (rappel de syllabes sans signif
ication, listes de mots, etc.). Dans cette expérience, il était demandé aux
sujets interviewés individuellement de répondre à un questionnaire d'opi
nion. Avant de débuter l'interview, les sujets sont invités à signaler à la fin
du questionnaire l'État américain dans lequel ils sont nés. Les sujets sont
prévenus qu'on ne veut obtenir cette information qu'à la fin pour éviter
d'éventuels biais dans le sondage. Deux conditions sont déterminées par la
présence ou non d'un indice. Dans la condition avec indice, on présente au
début de l'interview la dernière question du sondage après laquelle il fau
dra donner son lieu de naissance. Dans la condition sans indice, cette der
nière question du sondage n'est pas présentée. Ces deux conditions sont
croisées avec deux autres déterminées par le nombre d'items posés : dans
un cas, il y a 5 questions, dans l'autre 15. Les résultats montrent que la
présence de l'indice (la dernière question présentée avant de commencer
l'interview) facilite le rappel et que les sujets se souviennent plus souvent
de donner leur état de naissance après 5 questions qu'après 15 questions.
Cette expérience tendrait donc à montrer que la mémoire prospective est,
comme la mémoire rétrospective, sensible à la présence d'indices et à la
longueur de l'intervalle de rétention. Toutefois, il est probable que la lon
gueur de cet intervalle soit très variable en fonction du temps de réponse
des sujets et que la quantité d'informations (indépendamment du temps
mis pour les traiter) interposées entre la consigne et le moment où il faut se
souvenir de l'action joue un rôle dans les différences de performances.
Kvavilashvili (1987) estime en effet que ce n'est pas la longueur de cet
intervalle qui est cruciale, mais plutôt la nature et l'importance des tâches
qu'effectue le sujet entre le moment où est donnée la consigne et le
moment où il faut se souvenir de l'action. Dans l'expérience proposée par
Kvavilashvili (1987), la longueur de l'intervalle est maintenue constante
mais l'activité qu'effectuent les sujets pendant cette période est variable.
Les sujets doivent se souvenir de raccrocher, au bout de cinq minutes, le
téléphone de l'expérimentateur ; tâche qui est présentée comme plus ou
moins importante et cela dans trois conditions représentant l'occupation
des sujets pendant ces cinq minutes. Soit le sujet ne fait rien de particulier,
soit il effectue une tâche ennuyeuse, ou encore il est occupé par une acti
vité intéressante. Les résultats montrent que plus l'action à accomplir est
importante plus la probabilité de s'en souvenir est forte et que plus l'acti
vité effectuée pendant l'intervalle de rétention est intéressante, plus la pro
babilité de se souvenir de l'intention au bon moment est faible. L'analyse
de l'interaction entre les deux facteurs (type d'occupation et importance)
révèle que si une intention est importante, s'en souvenir ne dépend pas de
ce qui est effectué pendant l'intervalle de rétention. Mais que si l'intention
n'est pas importante, le type d'occupation pendant l'intervalle influe sur le
souvenir ; une activité intéressante effectuée augment
ant alors la probabilité d'oublier l'action. mémoire prospective 527 La
Les expériences de Loftus (1971) et Kvavilashvili (1987), pour intéres
santes qu'elles soient, sont cependant à considérer avec prudence dans la
mesure où elles ne reposent que sur une observation par sujet. D'autres
recherches basées sur plusieurs observations par sujet ont également exa
miné l'impact de ces facteurs.
Einstein et McDaniel (1990 ; voir aussi Einstein, Holland, McDaniel et
Guynn, 1992 ; et Einstein, 1993) ont mis au point un paradigme
dont le principe général consiste à proposer aux sujets d'effectuer une
tâche supposée les occuper suffisamment sur le plan cognitif. Par exemple,
ceux-ci doivent effectuer une tâche de mémoire à court terme dans laquelle
des mots, présentés par séries sur l'écran d'un ordinateur, doivent être rap
pelés immédiatement. La consigne de cette tâche est donnée en début de
session expérimentale et l'accent est mis sur la possibilité d'améliorer les
performances de mémoire à court terme en utilisant des stratégies de chunk
ing. La consigne de la tâche de mémoire prospective est ensuite donnée.
Cette tâche est intégrée dans la tâche de mémoire à court terme et consiste
pour les sujets à se souvenir d'appuyer sur une touche du clavier de l'ord
inateur à chaque apparition d'un mot particulier pendant qu'ils effectuent
la tâche de mémoire à court terme. Une fois les deux consignes données, les
sujets sont soumis à d'autres tâches de mémoire (rappel et reconnaissance
d'une liste de mots) qui occupent l'intervalle entre le moment où la
consigne est donnée et le moment où il faudra réaliser la tâche. Après les
tâches classiques (rappel et reconnaissance), seule la consigne de la tâche
de mémoire à court terme est à nouveau présentée ; la concernant
la tâche de mémoire prospective (i.e., appuyer sur une touche quand le
mot-cible apparaît dans les ensembles de mots de la tâche de mémoire à
court terme) n'est pas répétée. Avec ce type de procédure, McDaniel et
Einstein (1993) ont montré que la nature de l'indice influençait le taux de
rappels prospectifs. En effet, si le mot-cible pour lequel il faut se souvenir
d'appuyer sur une touche n'est pas familier comparé aux autres mots uti
lisés dans la tâche de mémoire à court terme, le nombre de rappels est plus
important. Cependant, Brandimonte et Passolunghi (1994) ont montré
qu'un mot-cible familier parmi un ensemble de mots peu familiers augment
ait également le nombre de rappels. En fait, ce ne serait pas seulement la
familiarité en soi du mot-indice qui faciliterait la récupération prospective,
mais aussi sa distinctivité locale par rapport aux autres mots utilisés ; un
mot familier parmi des mots peu familiers (et vice versa) devenant par ce
fait plus saillant. Ces auteurs ont par ailleurs trouvé dans une autre expé
rience que si le mot-cible est écrit en majuscules alors que tous les autres le
sont en minuscules, cette distinctivité perceptive du mot-cible augmentait
encore davantage le nombre de rappels que la distinctivité sémantique
(Brandimonte et Passolunghi, 1994, exp. 2). Dans une autre expérience,
Einstein, McDaniel, Richardson, Guynn et Cunfer (1995) ont demandé aux
sujets de se souvenir d'appuyer sur une touche au cours d'une tâche
contextuelle d'empan continu selon deux modalités. Dans un cas, la

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