La méthode des jumeaux - article ; n°1 ; vol.41, pg 227-242

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L'année psychologique - Année 1940 - Volume 41 - Numéro 1 - Pages 227-242
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1940
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R. Zazzo
La méthode des jumeaux
In: L'année psychologique. 1940 vol. 41-42. pp. 227-242.
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Zazzo R. La méthode des jumeaux. In: L'année psychologique. 1940 vol. 41-42. pp. 227-242.
doi : 10.3406/psy.1940.5884
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1940_num_41_1_5884NOTES ET REVUES
Note sur la méthode des jumeaux
pour servir de projet aux recherches organisées conjointement
parle Laboratoire de Psycho-biologie de VEnfant
(Directeur : H. WALLON)
et le service du D* TURPIN (Hôpital Herold). — Mars 1942
I
LA MÉTHODE DES JUMEAUX
Par R. Zazzo
« Deux jumeaux sont un même être tiré en 2 exemplaires. »
C'est la conclusion à laquelle on doit arriver, sembje-t-il, si l'on admet
d'une part que les jumeaux vrais proviennent non seulement du
même ovule mais du même spermatozoïde, et d'autre part que ces
germes transmettent sous forme de gènes tout le patrimoine
héréditaire. .
Les jumeaux sont des êtres identiques et eux seulement. Le»
vulgarisateurs de la génétique ont dissipé, par les chiffres astrono
miques de leurs calculs, toute illusion sur l'existence des sosies.
Ils nous ont appris en effet que tout le secret de l'hérédité tient dans
la réduction chromosomique. C'est à partir des cellules somatiques qui
comportent, dans l'espèce humaine, 48 chromosomes porteurs de
gènes, que se forment par une réduction de moitié les cellules repro
ductrices. Chacune de ces cellules ne compte donc que 24 chromo
somes; la conjonction de 2 reproductrices, mâle et femelle,
reconstitue le total de 48, C'est la cellule initiale d'un nouvel être.
Un^tre qui sera précisément tel être et non tel autre par un concours
de circonstances si complexes que leur déterminisme correspond
•pratiquement pour l'imagination et l'intelligence de l'homme à un
hasard. En effet, la bipartition des 48 chromosomes de chaque pro
créateur rend possible un nombre de combinaisons égal à la 24e puis
sance de 2, soit exactement 16.777.216 et l'union des procréateurs
élève ce nombre à plusieurs centaines de milliards : variations sur
un même thème : les 48 chromosomes du couple. Mais le thème
varie d'un couple à l'autre. ..
Les. jumeaux issus d'un même œuf ne différeront l'un de l'autre 228 NOTES ET REVUES
que dans la seule mesure de leurs acquisitions individuelles puisque
leur fonds héréditaire est identique.
■ La gémellation constitue donc, sans artifice, un moyen unique de
distinguer ce qui est héréditaire de ce qui est acquis, ce qui est
essentiel de ce qui ne l'est pas ou, pour employer l'expression anglaise,
la nature de la nurture. -
. Depuis un demi-siècle, généticiens, médecins et psychologues ont
multiplié leurs recherches, et leurs conclusions concordent à proclamer
l'identité des jumeaux univitellins. Les' anecdotes égayent d'ailleurs
l'aridité desjstatistiques. On raconte, avec Galton, que deux jumeaux
ont acheté en même temps — et à l'insu l'un de l'autre —, le même
service à champagne l'un en Ecosse et l'autre en Angleterre. On
raconte avec Blondel que deux jumelles ont rédigé, en deux centres
universitaires, la même copie d'examen.
Mais alors on ne comprend pas que les biologistes et les psycho
logues en soient encore à chercher un test d'identité. Qu'est-ce donc
que cette identité qui a besoin de preuve1 ?
Habitués comme nous le sommes à l'extrême diversité des
manières d'être, la ressemblance « frappante » de certains jumeaux
nous amuse et nous gêne. Mais si, dans une attitude d'esprit différente,
pénétrés des théories élaborées par les généticiens, nous admettons
que les jumeaux sont les deux exemplaires d'un même être, alors
nous sommes presque toujours déçus : l'identité prévue devient
insaisissable.
Avant de reprendre systématiquement les mensurations bio
psychologiques des jumeaux et de mettre au point une méthode de
"travail, j'ai revu d'un peu plus près ces chiffres qu'on donne, en-
général, comme arguments d'identité. ,
Thorndike, dans son premier travail statistique sur les jumeaux2,
établit que la corrélation entre jumeaux varie suivant les tests
employés de 0,69 à 0,90 alors qu'elle varié aux environs de 0,35 pour
les frères et sœurs ordinaires, les « siblings » comme les appelle
Pearson8. En utilisant la Stanford-Revision de Binet-Simon, Tallman
trouve en moyenne 13 points de différence dans le Quotient Intel
lectuel des siblings- et 7 seulement pour les jumeaux*. Les
1. Lors d'un Congrès tenu en 1937 certains auteurs américains ont
proposé la méthode dermatoglyphique comme le meilleur moyen de dia
gnostic. Les empreintes digitales et palmaires de la main homolatéralè de
2 jumeaux identiques sont plus ressemblantes que les empreintes droite et
gauche d'un même individu. — Dans une note à l'Académie de Médecine
Balthazard avait soutenu déjà l'excellence de cette méthode. — Rife établit
ainsi 59 diagnostics exacts pour 61 couples qui lui sont soumis. — Cette,
méthode d'une incontestable valeur pratique n'est donc pas infaillible
(« Contributions of the 1937 "National Twins' Convention to research... »,
J. Hered., 1928, 29). '
2. Thorndike. « Measurements of Twins », 1905 (Arch, of philo., psycho,
and scientific methods, np 1).
'3. Pearson. « Nature and Nurture », 1910 (Eugenics Laboratory
Lecture Series, vol. V.I, 1910).
4. Tallman (in « Nature and », 27">- Yearbook of the*National
Society for the Study of education, p. 82-88). ZAZZO. — LA MÉTHODE DES JUMEAUX 229- R.
jumeaux se ressembleraient donc deux fois plus que les "frères ordi
naires. Mais se ressembler deux fois plus n'est pas être semblables,
indiscernables.
» Les conditions cliniques quand elles sont précises prouvent sou
vent tout le contraire de ce qu'on veut montrer. On nous présente,
par exemple, deux « jumeaux D. P. analogues à quelques détails
près » et l'on s'aperçoit que l'un est agité et l'autre inerte1.
Apparemment il n'y a donc pas identité du point de vue psy
chologique. •',■,••■■■
Certes, tout lé monde admettra fort bien qu'on doit parler de
ressemblance psychologique, non pas d'identité ; que l'identité dont
on parle est seulement génétique ; et que là brièveté des formules
n*est faite que pouf frapper les esprits, pour éveiller la curiosité.
Les psychologues jugeront dangereuses ces formules qui parais
sent attribuer aux éléments porteurs d'hérédité la totalité des puis
sances, des caractères réels et qui relèguent implicitement dans le
domaine des apparences tout ce qui n'est pas explicable par les gènes biologie' — ces 2i8oç de la moderne.
anecdotes' sur le Et sous leur aspect inöffensif de galéjades, les
service à champagne et sur la copie d'examen sont aussi regrettables
dans l'usage qu'on en fait que les formules polémiques des généticiens.
C'est à ces anecdotes comme à ces formules que la curiosité
s'attache, c'est autour d'elles que se forgent trop souvent les opi
nions. Elles donnent à des faits, mal contrôlés, une signification et
une portée qu'ils n'ont certainement pas.
Tout en conservant comme hypothèse de travail la théorie chro-
mosomiale dß l'hérédité, nous rechercherons les causes possibles
de dissemblances, apparentes ou réelles, des jumeaux identiques.
Tout d'abord on peut incriminer dans toutes les statistiques
publiées des erreurs de diagnostic du monozygotisme2. A la nais-'
sance des jumeaux l'examen difficile des membranes souvent dilacé-
rées n'est pas fait systématiquement. L'identité ne pouvant être
prouvée on la postule, plus tard, d'après la »ressemblance. C'est ce
qui«<j)asse, par exemple, pour les 63 paires des jumeaux « semblables
d'apparence, probablement identiques » examinés par Tallman. Si
la probabilité est très haute pour les sujets physiquement indiscer
nables il n'en va pas de même les autres. La différence moyenne
de 7,07 au Q. I. de 158 paires de jumeaux non-sélectionnés tombe
à 5,08 pour les 63 paires de jumeaux « probablement identiques ». La
différence serait encore diminuée sans doute si l'on avait un moyen
d'exclure les fausses identités. Cette différence peut encore s'amenui-
1. Rousset et Dauméxgcn. « Deux Jumeaux D. P. », Annales Médico-
Psych., déc. 1937.
2. Un diagnostic biologique de l'identité est-il actuellement valable en
toute rigueur ? Dans un même numéro des Arch. Rass. und Ges. Biol.
(1937, 31), Siemens affirme la validité, et Gottschick l'incertitude d'un tel
diagnostic. '230 NOTES ET REVUES
ser si l'on tient compte de l'infidélité du test, des fluctuations indivi
duelles, en termes statistiques de l'erreur probable. On sait qu'un
même individu soumis au même test donne rarement le même résul
tat. Cette différence. tient à la fois à la nature du test et à la variabilité
de l'individu. D'où la nécessité pour le psycho-technicien d'employer
des tests fidèles et de connaître exactement la marge des fluctuations.
Dans l'exemple que nous avons pris la différence moyenne de 5,08'
est affectée d'une erreur probable de 0,469.
Mais tous ces calculs, toutes ces rectifications laissent subsister
une irréductible différence. Cette différence d'ailleurs est une abstrac
tion : elle prouve seulement, sur un grand nombre de sujets, que lia
ressemblance est en moyenne deux fois plus forte1 pour les jumeaux
que pour les siblings. Mais autour de cette différence moyenne on a
une distribution de différences plus petites ou plus grandes, comme
autour de la. différence moyenne des siblings ; de telle sorte que la
courbe de distribution de ceux-ci doit chevaucher, dans une certaine
mesure, la courbe de ceux-là. En d'autres termes, deux enfants non
jumeaux (et même non apparentés), toutes choses égales d'ailleurs,
pourront très bien avoir des Q. I. voisins, identiques même, alors
que deux jumeaux se distingueront plus ou moins nettement entre
eux.
Si j'insiste sur un fait qui est évident pour le psychologue c'est que
j'ai trouvé chez certains auteurs une tendance à considérer l'identité
de niveau mental chez les jumeaux comme une pi^ve d'identité
génétique, de monozygotisme.
L'égalité de performance à un test, pris isolément, ne prouve
rien et cela va sans dire notamment pour les tests de développement
comme le Binet-Simon où tous les enfants du mêm^age doivent,
s'ils sont normaux, obtenir à peu près le même résultat. L'élaboration
Statistique sur un grand nombre de sujets permettra jàâ^t-être d'éta- .
blir les lois de transmission héréditaire de certaines qualités intellec
tuelles ou de certains caractères psychiques, elle ne permettra pas
directement d'établir un diagnostic d'identité, d'étudier un coriple
concret. .
Si l'égalité de performances n'est pas preuve d'identité> leur inégal
ité n'est pas preuve de dizygotisme. Il est incontestable en effet que
des jumeaux, pour lesquels le diagnostic d'identité est certain,- peu- "
vent offrir et offrent même la plupart du temps des réactions et des
performances différentes aux tests d'aptitudes, aux tests de déve
loppement intellectuel, aux tests de développement moteur ; diff
érences qui débordent la marge attribuable à l'imperfection des tests
et aux fluctuations individuelles.
Tous les auteurs consignent ces différences que j'ai retrouvées
sur les jumeaux, déclarés identiques par le Dr Turpin, mais ils
1. Expression fréquente sous la plume de nos auteurs mais tout à fait
inexacte et tendancieuse. Parler ici de ressemblance 2 fois plus forte,
c'est traiter une ressemblance comme l'inverse d'une différence, comme si
l'on disait d'fne température de 38° qu'elle ressemble 2 fois plus à 37»
qu'à 36°. La différence des Q. I. de jumeaux est deux fois moins grande que
la différence de Q. I. de frères ordinaires : tout simplement. ZAZZO. — LA MÉTHODE DES JUMEAUX 231 R.
traitent ces différences comme quantités négligeables alors qu'elles
sont peut-être l'introduction aux plus fructueuses recherches sur
l'influence du milieu et la formation de la personnalité.
Dans l'hypothèse chromosomiale, ces différences de comporte
ments ne peuvent s'expliquer que par une différence du milieu. Mais
il faut bien s'entendre sur le sens du mot milieu, car c'est ici que
pullulent les malentendus sur le problème des jumeaux, et sur le
problème plus général de l'importance relative de l'héréditaire et
de l'acquis.
Évidemment, la coexistence dans la même profession, dans la%
même ville, dans le même siècle donnent à deux individus différents N
par ailleurs un certain air de famille. A plus forte raison, bien entendu,
quand ces deux individus voient avec les mêmes yeux, pensent avec
le même cerveau.
Cependant le milieu n'est pas seulement, comme on l'entend
communément, l'ensemble des conditions géographiques, physiques
et sociales dans lequel évolue l'individu, il est aussi une expérience
originale de tous les instants. Il n'y aurait identité parfaite que de
deux êtres qui pourraient dans un même temps occuper la même
place : ce serait alors la confusion de deux figures géométriques en
une seule ; à moins de nier l'espace et d'entrevoir une sorte de concor
dance télépathique1 ; ou bien d'admettre une harmonie préétablie
et indéréglable à la manière des monades de Leibniz, ce précurseur
de la génétique.
Mais tout cela est pure acrobatie métaphysicienne ; et métaphys
ique encore, mais plus dangereuse parce que plus vulgaire, cette
/illusion sur l'unicité, l'homogénéité d'un milieu objectivement défini ;
«étte confusion entre l'espace vécu et la notion d'espace. Ce qu'on
appelle objectif n'est ici qu'une abstraction facilement maniable. Parler
du milieu scolaire, par exemple, c'est abstraire dans l'expérience vécue
de plusieurs enfants, le même emploi du temps, le même maître, le
même enseignement, les mêmes camarades.
Mais la réalité totale, le concret, est infiniment plus riche. Le
milieu est multitude innombrable de sollicitations, d'influences qui
s'organisent autour de chaque être vivant.
Les fluctuations biologiques font émerger de ce milieu mouvant
l'irréductible aspect des expériences vécues. Deux individus, fussent-
ils jumeaux, et ces jumeaux fussent-ils deux êtres de potentialités
parfaitement identiques, ne peuvent avoir l'enchaînement identique
des mêmes sensations, des mêmes émois, des mêmes pensées. La
structure fine de cette nourriture sensorielle, sentimentale, spirituelle
donne à chacun, dans un milieu prétendu homogène, l'originalité2.
1. Kubis. « An experimental investigation of telepathic phenomena
in twins »,J. Parapsychol., 1937, p. 161-171.
2. Les travaux publiés par Blatz et ses collaborateurs sur les quintu-
plettes canadiennes, conduisent P. Guillaume aux constatations suivantes :
« ...les 5 enfants forment un groupe naturel homogène qui tend à se
différencier ; de minimes différences initiales engendrent des habitudes qui
les stabilisent et finissent par donner à chacune des sœurs une attitude et
un' rôle plus définis. » (La Psychologie de l'Enfant, 1940. p. 11.) 232 NOTES ET RflVÙES
Sans doute les conditions générales de lieu, de temps expliquent-
elles grosso modo les caractères acquis des individus, mais cet approxi
matif déterminisme à l'échelle de la statistique sociale se parfait
d'un conditionnement infiniment plus complexe qui échappe presque
entièrement, qui probablement échappera toujours dans une certaine
mesure, 'à nos moyens d'investigation.
L'obstacle auquel nous nous heurtons ici est la multiplicité, la
complexité infinies de ces causes qu'on appelle influences du milieu.
La science conserve ses droits mais elle ne peut en user. Comme un
sable trop fin qui coule entre nos doigts le savoir nous échappe»
La gémellation institue une identité des conditions héréditaires*
une expérience a la faveur de laquelle on peut -entreprendre d'étudier
la structure fine des chromosomes. Rien dé tel à espérer pour la fine de la Nurture.
Cette structure reste insaisissable parce qu'elle ne se répète
jamais. Elle sauvegarde l'originalité de tout être, fût-il jumelé à
d'autres et intégré aux mêmes groupes sociaux. Elle rend vaine toute
recherche d'identité psychologique, l'identité génétique fût-elle cepen
dant bel et bien établie.
Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que soit vaine l'étude systématique
de la Nurture, de ses influences. Mais cette étude ne sera vraiment
positive que lorsqu'elle connaîtra sa limite, l'aspect expérientiel du
milieu ; car par cette fissure de notre savoir peuvent se perdre toutes
sortes d'efforts et se pervertir toutes sortes d'hypothèses.
Postulons donc l'identité au point de départ, c'est-à-dire dans
l'œuf.
A un certain moment de l'évolution, qui n'est pas le même dans
toutes les gémellations, l'oeuf se scinde en deux parties de charges
héréditaires rigoureusement identiques. C'est le commencement de
deux mondes. Dans le chorion, l'enveloppe commune, les jumeaux
vont se partager la place et la nourriture qui sont toutes deux assezf
strictement limitées. Il arrive que l'un des jumeaux soit seul à bénéf
icier de la nourriture maternelle et réduise son frère à sa plus simple
expression, à n'être plus, le jour de l'expulsion qu'une galette aplatie,
qu'une silhouette racornie; c'est le fœtus papy racé.
Sans conduire à cette extrême conséquence les anastomoses
vasculaires peuvent créer une grande inégalité de poids. Dans le cas
des jumeaux bivitellins chacun d'eux à son placenta, sa circulation,
son indépendance relative. Pour les jumeaux univitellins la commun
auté du placenta et l'existence d'anastomoses vasculaires peut
entraîner à une circulation à sens unique où l'un des fœtus, le trans-
fuseur, donne son sang littéralement à son frère, le transfusé. A la
naissance, le transfusé, œdématisé, enflé, peut atteindre un poids
double du transfuseur1,
1. Lebreton. Thèse de Paris, 1903, « De l'inégalité de développement
des deux -jumeaux ». ..;•.'..' .
ZAZZO. LA MÉTHODE DES JUMEAUX 233 R.
C'est donc chez les jumeaux identiques qu'on trouve les plus
grandes différences pondérales. Ce fait, bien connu des accoucheurs,
doit être retenu par le psychologue1.
Cette énorme différence du simple au double n'a sans doute pas
sur la différenciation psycho-motrice des jumeaux l'effet massif
qu'on pourrait en attendre.
Au cours de ses belles recherches sur le facteur maturation dans
la croissance, Gesell a montré qu'en dépit de cette différence pondérale
du simple au double, le développement psycho-moteur des deux
jumeaux était à peu prés le même, et que le transfuseur rattrapait
petit à petit son retard initial8.
Le dessein de Gesell est de mettre l'accent sur le facteur maturat
ion, négligé par les psychologues de l'École de Watson, et d'insister
en conséquence sur l'allure semblable des courbes de croissance. Il
n'en reste pas moins vrai que la similitude n'est pas ici identité, que
cette ressemblance massive s'accompagne de dissemblances qui suf
fisent à la différenciation ; dissemblances dont on voit directement la
cause puisqu'elles se traduisent par un retard du plus'-petit, c?est-à-
dire du transfuseur, malgré la tendance au nivellement.
Ce retard du transfuseur, certains auteurs l'ont retrouvé chez
des jumeaux d'âge scolaire dans la comparaison des Quotients
Intellectuels. Comme exemple parmi d'autres, on notera que des
5 petites Dionne, la moins lourde à la naissance, Annette, est celle
dont le développement mental est le moins rapide3.
Ce sont des faits que nous avons constatés ou, plus souvent,
relevés dans la littérature et nous ne leur cherchons pour l'instant
aucune explication. On notera , encore" cependant que la différence
de poids entraîne une différence dans le sevrage. Le plus petit sera
allaité plus longtemps. Si, du point de vue physique^ cette
du sevrage tend à être compensatrice, il n^est pas certain' du tout
qu'il en soit de même du point de vue psychologique. On sait l'impor
tance que certains psychologues attribuent aux conditions et notam
ment à l'âge du sevrage dans la formation du caractère.
Si le traumatisme du sevrage est d'importance, celui de la nais
sance ne l'est pas moins.
Or, à ce moment crucial, la naissance, nos deux jumeaux sont
loin d'avoir une « expérience » identique. Toutes choses égales d'ail
leurs la différence de poids se traduit à ce moment par une différence
des difficultés.
Il y a dans la Genèse quelques versets humoristiques où l'on voit
Jacob retenir Esaü par le talon pour l'empêcher de sortir le premier
du sein de Rébecca. Pourrait-on parler, à propos de jumeaux, d'un
1. Si nous insistons d'abord sur les conditions de nutrition intra-utérine
c'est que parmi les influences diversifiantes du milieu, elles sont chronolo
giquement les premières ; primauté qui leur confère probablement une
certaine prédominance dans la différenciation constitutionnelle.
2. Gesell A. Infancy and human growth, 1929, p. 292 ss.
3. Blatz W. E. and others. Collected Studies on the Dionne quintup
lets (n« 11-16). 234 NOTES ET REVUES
complexe de Jacob.1 ? Sans aller jusqu'aux hardiesses non contrôlées
de la psychanalyse, on doit admettre que si les conditions sont iden
tiques à la conception, le zéro absolu dont parle Gesell, elles ne le sont
plus à la naissance, le zéro relatif, le commencement de l'existence
psycho -sociale.
Cependant, sous les apparences déjà dissemblables des nouveau-
nés, persiste l'identité des caractéristiques profondes. Certaines de
ces caractéristiques, normales ou anormales, seront patentes : couleur
des yeux, couleur des cheveux, structure du squelette2. D'autres
resteront latentes, attendant une occasion de se manifester.
Et c'est là peut-être que nous touchons aux causes les plus
nombreuses de la discordance des jumeaux identiques. Un caractère
héréditaire peut • s'exprimer chez 1 un et ne pas s'exprimer chez
l'autre, selon le hasard des causes occasionnelles, ou bien s'exprimer
chez l'un et chez l'autre mais sous des formes différentes : la même
diathèse arthritique s'exprimera dans un cas par la goutte et dans
l'autre par l'eczéma ; la même épilepsie se traduira par des absences
et des -colères, ou par des crises ; la même schizophrénie rendra celui-
ci inerte et indifférent, celui-là exalté, bavard.
La fatigue, l'alcoolisme, la syphilis, causes exogènes, .provoqueront
chez l'un des jumeaux des crises que l'autre, indemne, ne connaîtra
pas3. En d'autres cas une différence des conditions prophylactiques
suffit à expliquer que la même affection héréditaire, comme le dia
bète, se manifeste chez l'un et jamais chez l'autre.
Pour des entités morbides nettement définies, pour des diatheses
incontestées, l'influence du milieu, qu'on pouvait croire -négligeable,
est déjà fort importante : elle' masque ou elle révèle ; elle donne une
iorme plutôt qu'une autre à ce qui n'était qu'une virtualité. '•'
Cette influence inhibitrice, révélatrice, formatrice du milieu
s'exerce probablement en d'autres domaines — mais nous n'en
connaissons pas le mécanisme ; nous ignorons presque toujours les
. causes occasionnelles et les facteurs fragilisants, qui agissent comme
un catalyseur -x nous ignorons les équivalences. Comment pourrions-
nous savoir que l^eczéma est équivalent de la goutte si, restant au
stade de la description, des apparences, nous n'en connaissions pas
la cause commune qu'elles manifestent ? .
En psychologie, le stade de la description est rarement dépassé
et son dépassement se fait par la recherche de corrélations qui ten-
1. Les jumeaux identiques auraient, plus d'affection l'un pour l'autre
que n'en ont généralement les jumeaux bi-vitellins ou les siblings ; leur
« quotient d'attachement » serait plus élevé (cf. Lehtevaara A. Psycholo
gische Zwillingsuntersuchungen, 1938, p. 460).
2. Turpin et Tisserand. Mobiles héréditaires du développement phy
sique, 1938. ,
3. F. Wigers, par exemple, rapporte le cas de « jumeaux univitellins
discordants en ce qui concerne là schizophrénie » [Acta Psychiatrica et
Neurölogica, IX,, 1934). Celui des jumeaux qui présente des troubles men-
v taux ä eu une néphrite et une infection syphilitique. L'auteur émet cette
hypothèse que la néphrite ou plus probablement la syphilis a rendue
manifeste une tare restée latente chez l'autre jumeau. Z\ZZO. — Tnt MÉTHODE DES' JUMEAUX 235 R.
■dent moins à l'établissement de lois fonctionnelles que de lois
statistiques.
C'est-à-dire qu'on, pourra rarement donner à un fait psycholo
gique une cause à la fois nécessaire et suffisante, selon l'idéal des
sciences de la nature. Dans ces conditions on devra toujours se
demander si deux faits en apparence distincts ne sont pas les aspects
d'une même cause ; et, a contrario, si deux faits d'apparence identique
ne sont pas l'expression de deux causes différentes ; polymorphisme
et polyvalence dont on pourrait multiplier lés exemples empruntés
à la psychologie normale o,u pathologique. La plupart de nos réactions
gestuelles notamment, qui prennent une si grande importance»dans
la méthode des tests, sont ambivalentes. Un même geste peut appar
aître à des niveaux différents de notre activité s'il n'y a pas de geste
absolu ; un geste ne prend de signification que dans une situation
globale où interviennent tout* à la fois les conditions du milieu et les
facteurs internes de maturation1. *
Le polymorphisme qui distingue deux jumeaux riches des mêmes
virtualités, suffit à expliquer aussi certaines transformations du sera'
même individu. Le même épileptique d'une précipitation malad
roite à l'usine et d'une lenteur scrupuleuse à l'hôpital. Suivant la
technique de l'opérateur, un même sujet ^Tonnera à l'épreuve des
temps de réaction des réponses lentes, mais précises, ou bien des
réponses rapides mêlées d'anticipations. Ce sont là métamorphoses
qui laissent assez facilement apparaître la disposition foncière „parce
que la réversibilité, le passage toujours possible d'une forme à l'autre,
révèle l'influence décisive des circonstances.
En d'autres cas, par contre, l'influence différencia trice du milieu
est durable, la cause de discordances subsiste et ses effets peuvent .
se cumuler tout au cours de la vie. Ce sont toutes ces acquisi
tions que la psychologie étudie sous le terme d'habitudes et que
la biologie englobe dans les notions plus larges d'immunité et
d'anaphylaxie. .
Certains agents chimiques ou mentaux perdent leur efficacité à-
l'usage ; l'amour devient moins bouleversant ; le poison m'oins nocif ;
c'est l'immunité. D'autres agents, tout au" contraire, ont la curieuse
propriété d'augmenter la sensibilité de l'esprit ou du corps à leur
action : c'est Tanaphylaxie.
« De par ses ingestions alimentaires^de par les multiples infections
microbiennes minuscules qui l'ont atteint et qui ont le plus souvent
passé inaperçues, écrit Charles Richet, chaque individu va être dif
férent et profondément différent de l'individu voisin] II sera lui-même
et non pas autre. Il aura son idiosyncrasie ou, pour parler mieux, son
individualité humorale, qui va le différencier aussi bien que son psychique... »,
II s'agit bien ici d'un effet de la, nurture au sens le plus précis
du mot, la nourriture physique qui dans sa structure fine n'est jamais
rigoureusement la même d'un. individu à l'autre, et qui forme chacun
1. H. Wallon. L'Évolution psychologique de Venfan{, 1941, p. 21 et

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