La mise en valeur du Nord, manifestation de l'impérialisme dans l'espace chilien - article ; n°61 ; vol.16, pg 183-217

De
Publié par

Tiers-Monde - Année 1975 - Volume 16 - Numéro 61 - Pages 183-217
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
Lecture(s) : 22
Nombre de pages : 36
Voir plus Voir moins

Hélène Lamicq
La mise en valeur du Nord, manifestation de l'impérialisme dans
l'espace chilien
In: Tiers-Monde. 1975, tome 16 n°61. pp. 183-217.
Citer ce document / Cite this document :
Lamicq Hélène. La mise en valeur du Nord, manifestation de l'impérialisme dans l'espace chilien. In: Tiers-Monde. 1975, tome
16 n°61. pp. 183-217.
doi : 10.3406/tiers.1975.2538
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1975_num_16_61_2538LA MISE EN VALEUR DU NORD
MANIFESTATION DE L'IMPÉRIALISME
DANS L'ESPACE CHILIEN
par Hélène Lamicq*
INTRODUCTION
Le Nord Chili offre un exemple très net du rôle d'une domination écono
mique étrangère sur l'organisation de la vie économique et sociale d'une région.
Désert très peu peuplé avant l'exploitation minière, le « Norte Grande » connut,
par suite des richesses de son sous-sol, la mainmise précoce des capitaux
anglais à l'époque des nitrates et celle, plus tardive, des Etats-Unis, au moment
de l'essor des mines de cuivre. Au milieu du xxe siècle, cette emprise étrangère
domine totalement l'économie régionale, qui dépend ainsi directement du
tertiaire de commandement des grandes métropoles impérialistes. La recherche
d'une autre forme d'intégration de cette zone à l'espace national, au moment
de l'Unité populaire, renforça au contraire ses liens avec le secteur tertiaire de
Santiago.
Le caractère dominé de l'économie régionale se traduit aussi au niveau de
l'organisation interne de l'espace du Norte Grande. Les agglomérations minièr
es dérivent des anciens camps miniers du xixe siècle; l'encadrement de la vie
économique et sociale, lorsqu'il n'est pas directement fourni par les grandes
compagnies minières étrangères, est assuré par les entreprises tertiaires des
ports, points forts de l'espace dans un système qui repose sur la production et
l'exportation des matières premières et l'importation de produits fabriqués et
de denrées alimentaires; le réseau de transports traduit également cette orien
tation générale de l'économie.
L'ensemble de ces problèmes fait l'objet d'une thèse actuellement en cours
de rédaction. Il n'était pas question d'en présenter tous les aspects dans ce bref
* Chargée de cours à l'Université Paris VII et à l'I.E.D.E.S.
183 HÉLÈNE LAMICQ
article. Il ne s'agit, ici, que de résumer les phases de la mise en valeur du Norte
Grande, c'est-à-dire de la mainmise de l'impérialisme sur l'économie régionale.
Cette évolution reste, en effet, l'élément de base, la clé de l'explication du rôle
actuel des activités tertiaires dans l'organisation de l'espace de ces deux
provinces.
Le Chili avant l'indépendance (i)
Sujette depuis le xve siècle, l'économie chilienne a toujours été organisée
en fonction des besoins extérieurs. En situation coloniale, ses échanges directs
avec la métropole restèrent limités, le Chili ne recelant que peu de richesses
minières convoitées par les Espagnols : l'or et l'argent. Mais il dut répondre
aux besoins en blé et en tissus des concentrations de population constituées
autour des mines boliviennes et, par la suite, devint le principal fournisseur
de céréales de la vice-royauté de Lima.
Cette organisation économique, essentiellement agricole, contrastait singu
lièrement avec l'intense activité minière des autres territoires coloniaux tels
que le Pérou, la Bolivie ou le Mexique. Ce type d'exploitation coloniale, original,
associé à une situation d'isolement relatif du pays par rapport à la métropole,
entraîna la formation d'un groupe social puissant réunissant propriétaires
terriens et commerçants qui dominait sur le territoire chilien, mais qui restait
toutefois soumis aux négociants étrangers. La situation géographique de la
colonie, la plus éloignée de la métropole espagnole, séparée de la vice-royauté
de Lima dont elle dépendait par un vaste désert, favorisa une certaine liberté
d'action de ce groupe, toujours très lié aux intérêts colonialistes, et lui permit
d'acquérir, dès avant l'indépendance, une relative autonomie sur le territoire
chilien; celui-ci fut alors dirigé par ce que certains appellent une «bourgeoisie
nationale », qui n'était qu'un groupe de dirigeants locaux, soumis à des règles
de jeu fixées en Europe.
Toutefois, ce processus de mise en valeur du territoire ne concernait que
le centre du Chili, la Vallée centrale, où les conditions naturelles permettaient
l'agriculture, et trouvait sa limite septentrionale dans le Norte Chico. Le déve
loppement des activités agricoles et marchandes y restait donc étroitement
localisé, et c'est dans ce cadre que se développait l'essentiel de la vie écono
mique et sociale du pays.
Peu d'activités se situaient alors dans les provinces qui constituent mainte
nant le Norte Grande, d'ailleurs faiblement peuplées et non chiliennes. Une
agriculture non commercialisée faisait vivre les groupes des oasis du piémont
andin et de l'altiplano, tandis que des voies de passage, héritées de la tradition
(i) Les localisations peuvent être repérées sur la carte située p. 212.
184 LE NORD CHILI
indienne, reliaient celui-ci au littoral Pacifique. La mise en valeur du Nord
restait donc extrêmement limitée, le milieu naturel désertique étant tout à fait
défavorable au type d'organisation économique qui avait été assignée au Chili
depuis le débu t de la période coloniale.
I. — Les conditions de la mise en valeur du Nord
AU XIXe SIÈCLE JUSQU'A LA GUERRE DU PACIFIQUE
Région « vide » mais non totalement dépourvue d'hommes, cet actuel
Nord Chili renferme des richesses minières dont l'intérêt va croître au cours
du xixe siècle, du fait de la conjugaison de deux types de facteurs. D'une part,
les pays européens intensifient et diversifient leur recherche de matières pre
mières dans le monde; ils tentent de s'assurer le contrôle des gisements pour
approvisionner leurs industries qui exigent des quantités de plus en plus import
antes et une variété de plus en plus grande de produits primaires. D'autre
part, deux groupes de forces sont susceptibles de s'intéresser à l'exploitation
de certaines de ces richesses naturelles, très recherchées sur le marché inter
national. Des investisseurs « locaux », péruviens et chiliens, sont très tôt attirés
par cette nouvelle source de revenus et s'engagent dans l'exploitation minière
du désert et dans la commercialisation de ces matières premières, ajoutant
ces activités au négoce qu'ils pratiquaient traditionnellement. Les capitaux
étrangers à la région s'intéressent aussi vite à cette zone désertique jusqu'alors
délaissée, ou plus exactement considérée jusqu'au xvine siècle inclus comme
d'importance secondaire, malgré l'installation d'un nombre croissant d'exploi
tations minières. Des capitaux anglais, puis nord-américains s'investissent
de plus en plus dans les actuelles provinces de Tarapacá d'abord, d'Ànto-
gafasta ensuite, qui devinrent chiliennes au terme de la guerre du Pacifique.
i) Les bases de la relative accumulation de la bourgeoisie chilienne
L'économie du Chili indépendant se trouvait, du fait des conditions
politiques et économiques en vigueur à la veille de l'indépendance, organisée
d'une façon relativement moins déséquilibrée que celle des autres colonies
latino-américaines : l'exploitation systématique en avait été, dans une certaine
mesure, moins mutilante, et avait permis une faible, mais réelle, accumulation
de capital. L'aristocratie foncière et les négociants, solidement implantés,
purent alors consolider leurs positions au cours du xixe siècle, élargissant de
façon notable les bases de leur puissance économique. Pour cela, ils jouèrent
à la fois sur les ressources qu'offraient le Chili et les régions limitrophes et
sur les avantages que présentait la situation du pays sur les routes maritimes.
185 HÉLÈNE LAMICQ
Toutefois, ces bases restaient encore très liées à la conjoncture internationale
dans la mesure où la plupart des activités de production étaient orientées vers
l'exportation tandis que l'essentiel des bénéfices commerciaux provenait
des transactions internationales.
a) L'expansion de l'agriculture d'exportation. — Dans le centre du pays,
l'agriculture connut un grand essor, lié à l'apparition de nouveaux marchés
étrangers considérables. De 1840 à i860, la Californie, puis l'Australie absor
bèrent l'essentiel des exportations de céréales, immédiatement relayées par les
demandes anglaise, péruvienne et française. L'essor de l'élevage accompagna
dans une certaine mesure celui de la production de céréales. Toutefois, ces
augmentations considérables de la agricole furent moins dues à
une mécanisation — qui resta le fait d'une infime minorité de propriétaires
entreprenants de la Vallée centrale et de la région de Concepción — qu'à la mise
en valeur de nouvelles terres qui furent, pour la plupart, incorporées aux sur
faces cultivées grâce à une extension considérable de l'irrigation. Ainsi, la
transformation du secteur agricole se résuma à une extension des surfaces
labourées et n'entraîna que très partiellement une intensification des méthodes
d'exploitation, celles-ci restant traditionnelles dans la plupart des propriétés,
qui maintenaient également les rapports sociaux de production anciens. La
forte augmentation que connut le prix du blé vers les années 1850 et la valo
risation progressive de la terre provoquèrent une augmentation considérable
des revenus des propriétaires terriens, qui ne fut pas vraiment atteinte par la
baisse du prix du blé qui survint sur les marchés internationaux après les
années i860, dans la mesure où le marché interne formé par Santiago et Valpar
aiso et, surtout, par la population croissante des provinces minières du Nord,
vint s'ajouter aux demandes extérieures.
b) U essor du commerce extérieur. — Les exportations agricoles ne consti
tuèrent cependant qu'une faible partie des transactions internationales qu'assu
rèrent les négociants chiliens. Les exportations minières, d'une part, les import
ations de produits manufacturés issus des pays européens, d'autre part,
formaient l'essentiel des opérations commerciales en provenance ou à desti
nation du Chili. En effet, une intense activité commerciale s'organisa progres
sivement autour de Valparaiso, principal port du Chili, alimentée par l'augment
ation des productions nationales de denrées agricoles et de minerais, mais aussi
par le rôle croissant joué par ce port sur les routes maritimes des bateaux euro
péens. La situation géographique de Valparaiso, port du Pacifique le plus
proche du détroit de Magellan, où les bateaux européens venus de l'Atlantique
sur la route de l'Orient, ou s'apprêtant au contraire à quitter le Pacifique pour
gagner la partie orientale du continent, devaient nécessairement se réappro
visionner, fut mise à profit par les gouvernements chiliens pour transformer
186 LE NORD CHILI
ce mouillage en premier port américain du Pacifique Sud. Aidés par la bour
geoisie commerciale, ces gouvernements rencontrèrent pendant quelque temps
la résistance des propriétaires terriens, soucieux de conserver leur préémi
nence, jusqu'à ce que ceux-ci comprennent que leur propre intérêt de product
eurs de denrées exportées passait aussi par le développement du grand port.
Dès lors, seules des contradictions mineures opposèrent parfois les négociants
aux propriétaires terriens, dont les groupes eurent d'ailleurs tendance à mêler
leurs intérêts. Plus significative fut l'opposition des artisans de Santiago,
protestant contre la concurrence fatale que leur faisaient dorénavant les pro
duits européens allégés de la plupart des taxes. En effet, outre l'installation de
nombreux entrepôts et magasins, l'expansion de Valparaiso impliquait d'offrir
des facilités aux marchandises européennes : les droits de transit et de dépôt
furent donc diminués — voire supprimés — et le pays fut ouvert à tout produit
importé, quelle que soit son origine. De telles conditions permirent une crois
sance rapide de l'activité du port, et de nombreux négociants s'installèrent et
prospérèrent dans la ville qui prit une importance économique déterminante
et devint la plaque tournante commerciale et financière du pays. Il faut souli
gner toutefois que cet essor restait plus lié à une situation géographique favo
rable qu'à un véritable contrôle des moyens d'échange : en effet, si les négoc
iants chiliens bénéficièrent incontestablement de Г « ouverture» de Valparaiso,
nombreux furent les commerçants étrangers qui vinrent s'y installer pour en
tirer profit sur place. D'autre part, malgré le nombre considérable de bateaux
enregistrés sous pavillon chilien, la marine marchande appartenait en grande
partie à des étrangers, surtout aux Anglais, qui utilisèrent des prête-noms
jusqu'à ce que le cabotage, dernier monopole des vaisseaux nationaux, fût
ouvert aux pavillons étrangers.
L'essor de Valparaiso, favorisé par la période économique relativement
faste que connut le Chili au milieu du xixe siècle, détourna de très nombreux
navires de leur port d'escale traditionnel : El Callao. Le Pérou perdait ainsi
le contrôle des mouvements maritimes dans le Pacifique Sud, ce qui cons
titua l'enjeu principal des nombreux conflits qui opposèrent alors les
deux pays.
c) Le rôle des mines. — C'est avec l'expansion de l'activité minière que les
régions septentrionales du pays prirent de l'intérêt pour les Chiliens. Le nombre
d'établissements miniers crût considérablement dans le Norte Chico au cours
de la première moitié du xixe siècle, exploitant surtout l'argent et le cuivre.
Leur essor fut permis par l'introduction des nouvelles techniques d'amalga
mation pour l'argent et, pour le cuivre, des procédés modernes de fonte, dont
la mise en service fit accéder le Chili au premier rang mondial des exportateurs
de ce métal. L'activité minière ne se limita cependant pas au Nord, et l'expan-
187 HÉLÈNE LAMICQ
sion des fonderies de cuivre entraîna la mise en exploitation des gisements de
charbon proches de Concepción, qui ne devait pas cesser depuis lors.
Cette expansion de l'industrie extractive contribua à la relative croissance
économique que connut alors le Chili, surtout à partir du milieu du siècle,
et s'en nourrit en même temps. En effet, les capitaux chiliens investis dans les
mines du Nord provenaient essentiellement de l'accumulation réalisée par les
négociants de Valparaiso, dont certains se spécialisèrent dans le financement de
l'ouverture et de l'exploitation des mines du Nord. Que ce soit sous forme de
prêt ou d'avance sur la production à venir, ceux-ci en tiraient des profits
énormes, auxquels s'ajoutaient les fruits de la revente des métaux sur les
marchés internationaux, généralement assurée par les mêmes entreprises.
L'organisation fructueuse, mais encore assez fruste, de ces financements, fut
à l'origine du système bancaire chilien, dont la codification s'effectua à la fin
des années 1850, autour des principales familles qui avaient participé au fina
ncement des activités minières et commerciales, telle la famille Edwards, et
qui constituèrent, par là même, le noyau de la bourgeoisie financière. Consol
idée par la diversification des activités économiques nationales, la bourgeoisie
chilienne bénéficia en outre d'une assez longue période de prospérité à partir
du milieu du siècle.
Dès lors, l'investissement chilien ne se limita pas aux seules possibilités
des provinces nationales du désert, et s'étendit peu à peu vers le Nord aux
territoires bolivien et péruvien pour exploiter d'autres richesses minières. Cette
lente pénétration des actuelles provinces d'Antofagasta et Taparacá par les
capitaux chiliens suivait le mouvement de migration des travailleurs attirés
vers le Nord par les chantiers correspondant à la construction des chemins de
fer péruviens, et qui, au terme des travaux, se redistribuaient dans les mines de
salpêtre. L'influence croissante des ressortissants et des financements chiliens
dans cette zone accentua les contradictions déjà vives qui opposaient les bourg
eoisies péruvienne et chilienne : le contrôle économique puis politique de
ces deux provinces devint dès lors l'enjeu de leur affrontement.
L'introduction des intérêts chiliens dans les actuelles provinces du Norte
Grande ne fut possible qu'en raison de l'accumulation qui fut réalisée par la
bourgeoisie chilienne tout au long du xixe siècle, et qui s'accentua dans sa
deuxième moitié. Malgré une « spécialisation» toujours marquée au sein de cette
classe sociale, certaines familles avaient différencié leurs sources de revenus :
l'industrie minière fut surtout financée par les commerçants de Valparaiso,
mais certains propriétaires terriens n'hésitèrent pas à investir dans cette activité
nouvelle. De même, les capitaux accumulés par les nouveaux maîtres des mines
florissantes s'investirent dans la terre et les moulins, ou furent placés dans
les maisons de commerce. Enfin, les bénéfices commerciaux alimentaient
aussi la modernisation du secteur agricole. Toutefois ces interrelations restaient
188 LE NORD CHILI
limitées et ne peuvent suffire à expliquer la solidarité de ce groupe dominant.
Il est à remarquer à ce propos que les trois bases de sa puissance — agriculture,
commerce et mines — étaient étroitement dépendantes des marchés interna
tionaux, contrôlés par les pays européens. Liés aux activités exportatrices, les
trois principaux noyaux de la bourgeoisie étaient unis par une profonde
communauté d'intérêts, qui ne laissait place qu'à des oppositions mineures
auxquelles on ne saurait imputer de prétendues modifications de la politique
économique des gouvernements de l'époque, qui restèrent fondamentalement
attachés au libre-échange et favorisèrent ainsi largement la lente mainmise des
intérêts étrangers sur le pays.
2) U influence croissante des capitaux anglais
En effet, l'analyse de la croissance capitaliste dépendante que connut le
Chili au xixe siècle ne doit pas faire illusion : d'une part, l'accumulation de
capital qui restait dans le pays ne représentait qu'une faible part des profits
issus des activités économiques localisées au Chili. D'autre part, tout au long
de cette période, l'influence des capitaux européens, particulièrement des
capitaux anglais, ne cessa de s'accentuer : ceux-ci s'assurèrent en effet peu à
peu le contrôle des activités de production qui appartenaient jusqu'alors à des
capitalistes nationaux. Toutefois, l'intérêt des puissances européennes pour les
activités économiques chiliennes changea au cours du xixe siècle, modifiant
par là même le type de dépendance économique du pays. Au cours des deux
premiers tiers du xixe siècle, la bourgeoisie européenne était surtout soucieuse
d'acheter à bas prix les matières premières nécessaires à son industrie et de
vendre cher des produits manufacturés. L'essentiel de ses investissements
s'effectuait en Europe même, dans les nouvelles activités industrielles alors
en pleine croissance. Ce n'est que dans le dernier tiers du siècle que le capital
étranger vint s'investir systématiquement dans les activités productives
contrôlées peu à peu par les excédents de capital financier exportés par les
puissances européennes.
a) Le contrôle indirect de /'économie chilienne. — L'influence britannique
s'installa d'abord indirectement dans les activités économiques chiliennes,
assurant les transactions, les transports et les financements nécessaires aux
échanges. Dès l'indépendance, le nombre de représentants commerciaux
anglais augmenta rapidement et, en 1849, on ne comptait pas moins de 50 entre
prises de commerce britanniques installées au Chili. Assurant une part import
ante des exportations et importations, elles orientèrent tout naturellement les
échanges vers la Grande-Bretagne, avec laquelle le Chili vint à effectuer près
de la moitié de son commerce international en 1875. Un deuxième élément
189 HÉLÈNE LAMICQ
renforça le contrôle anglais sur le commerce extérieur : la plupart des navires
qui mouillaient le long des côtes chiliennes battaient pavillon britannique et
recueillaient donc l'essentiel du fret maritime en provenance ou à destination
du Chili. Cette mainmise sur les maisons d'import-export et sur la marine mar
chande leur permit en outre d'assurer un contrôle efficace sur le commerce
intérieur : les détaillants devaient presque exclusivement s'approvisionner auprès
des grossistes anglais; les intérêts de ces derniers étaient très nombreux dans
les entreprises prétendument chiliennes qui assuraient alors le cabotage.
Dans le pays comme à l'extérieur, négociants et armateurs britanniques dir
igeaient donc l'essentiel du commerce et des transports de marchandises chi
liennes et étrangères.
L'installation des voies ferrées dans les régions exportatrices de produits
agricoles ou miniers entraîna aussi une intervention massive du capital étranger
sous la forme de prêts et d'investissements directs britanniques. Ce transport
étant évidemment nécessaire à l'exportation, ceux-ci s'assuraient ainsi le
contrôle indirect de l'écoulement des productions, particulièrement du cuivre,
qui entraîna l'installation des voies ferrées dans le désert, et du salpêtre qui jus
tifia les énormes investissements réalisés dans l'actuelle province de Tarapacá.
Enfin, et surtout, la finance britannique intervint à deux niveaux dans la
vie économique chilienne. D'une part, de nombreuses maisons de commerce
anglaises tirèrent profit du financement des mines du Nord sous la forme de
prêts ou d'avances. Cette pratique, commune à la plupart des grandes maisons
de commerce de Valparaiso, enrichit les négociants anglais parallèlement à la
bourgeoisie commerciale chilienne ; dès que le système bancaire chilien s'orga
nisa, ces financements parallèles concurrencèrent durement les sources natio
nales de capital jusqu'à les supplanter définitivement dans le dernier quart
du siècle. D'autre part, à un niveau plus élevé, l'intervention principale de la
Grande-Bretagne consista à prêter aux entreprises ou à l'Etat l'argent nécessaire
à l'acquisition des biens manufacturés qu'elle souhaitait vendre, ou à l'instal
lation d'infrastructures coûteuses. Ainsi finançait-elle ses propres acheteurs,
ce qui alimenta constamment la dette extérieure du pays : de 1822 à 1879, le
Chili dut contracter dix emprunts internationaux, qui furent tous négociés
avec les Anglais.
b) Le contrôle direct des activités productives. — Le passage du contrôle indirect
de l'économie chilienne à la possession des activités productives, correspon
dant à la confirmation de l'impérialisme anglais, s'effectua au cours des trente
dernières années du siècle, tandis que l'activité minière, augmentée après la
guerre du Pacifique des énormes productions des provinces d'Antofagasta et
Tarapacá, consacrait sa prépondérance dans l'économie chilienne. Correspon
dant pour la Grande-Bretagne à la systématisation de l'exportation du capital
190 LE NORD CHILI
financier, ce processus se confond partiellement au Chili avec la mise en valeur
du Nord.
L'évolution économique et politique du Chili au cours du xixe siècle ne
fut donc pas rythmée par le soi-disant affrontement de groupes rivaux de la
bourgeoisie au sein de laquelle auraient existé des « modernistes » correspon
dant au secteur minier et des « traditionnalistes » groupant les propriétaires
terriens, mais s'organisa autour de l'influence croissante des intérêts britan
niques. C'est avec la mainmise anglaise sur les mines de salpêtre au moment de
l'incorporation des provinces d'Antofagasta et Tarapacá au territoire chilien
que se précisa un mouvement « nationaliste », provoqué par ces interventions
de plus en plus lourdes du capital étranger dans la vie économique du pays.
Cette prise de conscience « anti-impérialiste » eut un écho considérable au
sein du peuple et les thèses nationalistes qui en découlèrent furent également
soutenues par le groupe, assez faible, qui assurait les activités manufacturières
nationales, durement concurrencées par les produits européens à peine taxés.
Farouchement combattu par la bourgeoisie, toujours libre-échangiste, ce
mouvement fut cependant assez fort pour permettre l'arrivée au pouvoir de
Balmaceda, mais sa politique opposée aux intérêts étrangers placés dans les
nitrates fut rapidement vouée à l'échec.
Ainsi, c'est l'affrontement d'intérêts provoqué au Chili par la montée de
l'impérialisme anglais appuyé sur la bourgeoisie locale et par les forces sociales
qui s'y opposaient, qui résume l'évolution du pays au cours du xixe siècle.
Celle-ci avait d'abord permis une relative accumulation du capital par la bourg
eoisie, liée à l'essor constant des exportations et des échanges. Au prix d'un
endettement considérable, d'importants équipements d'infrastructure avaient
également été réalisés pour permettre d'abaisser les coûts de production des
denrées exportables et d'accélérer leur transport. A l'inverse, s'était constitué
un faible appareil de production industrielle que favorisa — mais de façon
éphémère — la politique nationaliste de Balmaceda. Enfin, l'incorporation au
territoire chilien des forces productives considérables et de l'immense potentiel
économique que représentaient les provinces de l'actuel Norte Grande a
constitué une étape essentielle dans l'évolution de l'économie chilienne en
renforçant d'un seul coup son caractère mono-exportateur et sa dépendance
vis-à-vis de la Grande-Bretagne.
П. — La mise en valeur du Nord
C'est au rythme de l'activité minière, et particulièrement de l'exploitation
du salpêtre, que s'effectuèrent l'occupation et les principales transformations
que connurent les provinces d'Antofagasta et Tarapacá, depuis le xixe siècle.
191

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.