La moissonneuse antique : son emploi en Gaule romaine - article ; n°6 ; vol.15, pg 1099-1114

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1960 - Volume 15 - Numéro 6 - Pages 1099-1114
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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J. Kolendo
La moissonneuse antique : son emploi en Gaule romaine
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année, N. 6, 1960. pp. 1099-1114.
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Kolendo J. La moissonneuse antique : son emploi en Gaule romaine. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e
année, N. 6, 1960. pp. 1099-1114.
doi : 10.3406/ahess.1960.420687
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1960_num_15_6_420687TRA VA UX EN СО URS
TECHNIQUES RURALES
La moissonneuse antique
en Gaule romaine
La civilisation matérielle de l'Empire Romain ne présentait pas une
véritable homogénéité : malgré de fortes tendances à l'unification (dues
peut-être moins à l'ingérence des Romains qu'à la facilité des contacts
entre les différentes parties de l'Empire), certains éléments de civilisa
tion matérielle locale se maintenaient dans les provinces et s'y dévelop
paient même parfois, alors qu'en même temps, dans la plupart des do
maines, la vie assimilait très rapidement les nouveaux usages apportés
par Rome. Ces éléments régionaux devaient leur pérennité à de nombreux
facteurs ; ils étaient, en effet, adaptés aux conditions locales tant géo
graphiques que sociales et économiques, et leurs traditions remontaient à
la période qui avait précédé la conquête de ces provinces par Rome.
Ce contraste est particulièrement apparent dans l'examen de la mois
sonneuse gauloise qui, grâce à de récentes découvertes archéologiques,
a retenu l'attention des chercheurs l. Jusqu'à présent, nous la connais
sions grâce à la notice suivante de Pline l'Ancien 2. « Dans les latifundia
des Gaules, d'énormes caissons garnis de dents sont poussés sur deux
roues à travers les moissons par un bœuf attelé en sens contraire ; les
épis arrachés tombent dans le caisson ». Palladius 3 nous en a cependant
donné une description beaucoup plus détaillée. « La partie des Gaules
qui est assez en plaine recourt pour moissonner à la méthode expéditive
que voici et qui, tout en épargnant la main-d'œuvre, dépouille l'étendue
de toute une moisson à l'aide d'un seul bœuf. Ainsi, on construit un véhi
cule qui est porté par deux petites roues. La surface carrée de celui-ci
est munie de planches dont l'inclinaison vers l'extérieur donne plus de
1. Tous les problèmes se rattachant à la moissonneuse gauloise sont examinés dans
l'excellent livre de M. Renard, Technique et agriculture en pays trévire et rémois,
t Collection Latoraus », vol. XXXVIII, Bruxelles, 1959, qui indique la littérature se
rapportant à ce sujet.
2. Pline, Nat Hist, XVIII, 30/72, paragraphe 296.
3. Palladius, Opus agriculturae, VII, 2, 2-4 ; traduction de M. Renard, op. cit.,
p. 8.
1099 ANNALES
largeur à la partie supérieure. Sur le devant de ce chariot, la hauteur des
planches est moindre. A cet endroit, des dents nombreuses et écartées
sont disposées en ligne à la hauteur des épis et elles sont recourbées vers
leur partie supérieure. A l'arrière de ce même véhicule, sont adaptées
deux flèches très courtes, semblables aux brancards des litières. On y
attelle à un joug et avec des courroies un bœuf dont la tête est tournée
du côté du véhicule : il faut assurément un animal paisible pour qu'il ne
dépasse pas l'allure de celui qui le pousse. Quand le bœuf se met à pous
ser le véhicule à travers les moissons, tous les épis, saisis par les dents,
s'entassent dans le chariot, la paille étant arrachée et restant en arrière,
tandis que le bouvier, derrière l'attelage, élève ou abaisse parfois la
machine. Et ainsi, moyennant un petit nombre d'allées et venues, en
l'espace de quelques heures, toute la moisson est achevée. Cette méthode
est utile pour les endroits en plaine ou unis et ceux où l'on ne tient pas
la paille nécessaire ».
Le fonctionnement de cette moissonneuse reposait sur un principe
complètement différent de celui des machines modernes puisqu'il consis
tait à arracher les épis au lieu de couper le blé. Cette moissonneuse se
composait de deux parties essentielles : d'un caisson en bois monté sur
roues et d'une rangée de dents de métal fixées à sa partie avant. Ces
dents, rappelant un grand peigne, arrachaient les épis qui s'entassaient
ensuite dans le caisson.
La description que Palladius nous en a laissée, a été confirmée en
principe par les sources iconographiques. En 1958, on a découvert dans
le sud de la Belgique, à Montauban-Buzenol, la représentation d'une
moissonneuse sur un bas-relief qui faisait partie d'un grand monument
funéraire 1. Cette découverte a permis de retrouver le même motif dans un
identique schéma iconographique sur l'un des tableaux illustrant les
activités propres à chaque mois de l'année qui décorent la Porte de
Mars à Reims 2. Enfin, un troisième document figuré, dont malheureu
sement n'est conservé qu'un fragment, a été identifié sur le bas-relief
d'un monument funéraire à Arlon 3. La constatation, généralement
admise 4, selon laquelle ce dernier bas-relief complète celui de Buzenol,
n'est pas exacte. Ces deux bas-reliefs permettent uniquement de recons
tituer l'aspect de la moissonneuse (à Buzenol nous voyons la partie avant
de la moissonneuse et, à Arlon, sa partie arrière), mais non de reconstituer
un modèle commun à tous deux. Ces bas-reliefs représentent, en effet,
1. J. Mertens, « Sculptures romaines de Buzenol », Le Pays Gaumois, 1958, p. 31.
2. Nous ne disposons que du dessin de Bence publié dans A. de Laboede, Les
monuments de la France, Paris, 1816, pi. CXIII, bien que l'original n'ait pas été endom
magé depuis l'exécution de ce dessin. Cf. H. Stern, Le calendrier de 354. Etude sur
son texte et sur ses illustrations, Paris 1953, p. 208.
3. E. Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Gaule
romaine, n° 4036.
4. J. Mertens, op. cit., p. 32, a essayé de reconstituer cette représentation.
1100 LA MOISSONNEUSE ANTIQUE
deux scènes complètement différentes, ne répondant pas à la même
phase du travail de la moissonneuse. A Arlon, elle est en mouvement, ce
que l'artiste s'est efforcé d'indiquer en exagérant même l'effort de l'homme
qui marche et en même temps appuie sur les brancards. Le bas-relief de
Buzenol, par contre, représente le moment d'arrêt de la moissonneuse,
pendant lequel l'homme dégage les épis coincés entre les dents qui gar
nissent l'avant du coffre ou, peut-être, décharge les épis. Or, il ne pourr
ait le faire si la moissonneuse était en mouvement et il n'est guère vrai
semblable que ces deux scènes différentes aient servi de modèle à une
seule représentation, les artistes s'étant visiblement efforcés de présenter
la moissonneuse d'une manière aussi réaliste que possible.
Ces bas-reliefs jettent une lumière nouvelle sur les représentations
de scènes de travail, très nombreuses dans les arts plastiques gaulois,
surtout dans les régions rhénanes, et constituent un argument important
en faveur de leur grande originalité 4 Les artistes assimilaient certains
schémas iconographiques en renouant avec les arts plastiques hellénis
tiques qui parvenaient sur les bords du Rhin soit par l'Italie et la Gaule
méridionale, soit même par le bassin du Danube, mais ils ne se bornaient
pas à copier ces modèles et les enrichissaient dans certains cas de nou
veaux motifs iconographiques. La représentation de la moissonneuse
que toutes les sources rattachent à la Gaule, peut justement témoigner
de l'invention créatrice des sculpteurs gaulois qui, dans ce cas, ont puisé
leur motif dans la réalité concrète.
La moissonneuse n'est pas le seul motif original de l'art de la Gaule
romaine. Sur d'autres bas-reliefs nous pouvons distinguer des scènes qui,
très probablement, n'ont pas été copiées de cahiers de modèles parce
qu'elles ont trait à des thèmes spécifiquement gaulois. Ainsi, par exemple,
dans les scènes de labourage, les bœufs ont un joug de cornes 2 qui, selon
Columelle 3, n'était en usage que dans certaines provinces. On peut par
ler avec encore plus de vraisemblance de modèles gaulois quand il s'agit
de la représentation de véhicules légers tirés par un seul cheval, attelé
entre des brancards arqués très caractéristiques *.
Il est vrai que, dans ces deux cas, certains schémas iconographiques
d'autres régions ont pu servir de modèle aux artistes qui travaillaient
en Gaule ; cependant, ils ont dû y introduire aussi des éléments typiques
de ce pays. Dans le cas de la moissonneuse, sa première représentation
était certainement l'œuvre d'artistes locaux.
La popularité du motif de la qui est représentée selon
1. J. J. Hatt, La tombe gallo-romaine, Paris, 1951, p. 189 suiv.
2. Esp. 4092 (Arlon), 4243 (Monderkange).
3. Columelle, R. r, II, 2, 22 ; cf. A. G. Hatjdricourt, M. Jean-Brunhes Dela-
makee, L'homme et la charrue à Iravers le monde, Paris, 1955, p. 166 sq.
4. Esp. 2770 (Sens), 4031, 40-41, 4044 (Arlon), 4321 (Metz), 7725 (Trêves), 6700
(Cabrières d'Aiguës) et 768ô, plaquette de bronze trouvée sur Mont Auxois.
1101 ANNALES
deux schémas iconographiques différents, prouve qu'elle était très
répandue sur les territoires de la Gaule. Sinon elle n'aurait pu devenir
le symbole des travaux agricoles sur les monuments funéraires et elle
n'aurait pas figuré sur les calendriers agricoles, car dans ces deux domaines
existait un répertoire défini de représentations iconographiques fondé
sur les traditions.
La moissonneuse n'était pas en usage dans toute la Gaule. La défini
tion de Palladius — pars Galliarum planior — , de même que sa remarque
sur son utilité dans les seuls endroits de plaine, laisse présumer que la
moissonneuse était utilisée avant tout dans la Gaule septentrionale. Une
telle conclusion semble aussi être confirmée par les endroits où furent
découverts les bas-reliefs représentant la moissonneuse : bien peu convain
cants cependant paraissent les points de vue des chercheurs qui pré
tendent que son emploi resta localisé aux pays Trévire et Rémois, voire
(avant l'identification de la scène sur la Porte de Mars) au pays Trévire
seul. En effet, Palladius, et surtout Pline qui avait séjourné sur ce terri
toire, parlent nettement des Gaules.
Selon Pline, la moissonneuse était en usage dans les latifundia gaul
ois. Malheureusement, nos connaissances insuffisantes sur la structure
agraire de ce pays ne nous permettent pas de préciser quel genre de
grands domaines il qualifiait de latifundia et, surtout, quelle était la
superficie de ces domaines. Je ne pense pas non plus que ce soit hasard
si la représentation de la moissonneuse à Buzenol fait partie des motifs
décorant un monument funéraire, dit « pilier funéraire », qui, très proba
blement, se trouvait autrefois sur le terrain d'un grand domaine 1. Cepen
dant, il n'est guère probable qu'on l'ait utilisée là où le blé pouvait être
récolté moyennant un petit nombre d'allées et venues — per paucos itus
et reditus. Cette définition se rapporte plutôt à un seul champ : à moins
qu'elle ne soit dictée tout simplement par une certaine exagération rhé
torique.
Palladius souligne en effet tout particulièrement deux qualités essent
ielles de la moissonneuse, qu'il définit ensemble de conpendium, c'est-
à-dire d'économie. Ces deux qualités, ce sont : la rapidité d'exécution du
travail dans les champs et une économie considérable de la main-d'œuvre.
A côté de ces qualités, l'emploi de la moissonneuse présentait des
inconvénients tels qu'elle ne pouvait être en usage que dans un certain
genre de propriétés foncières. Palladius a déjà attiré l'attention sur ce
fait en soulignant qu'elle ne pouvait être utilisée que là où l'on ne tenait
1. Dans les environs de Buzenol il n'y avait aucun vicus, mais seulement des
domaines, J. Mertens, op. cit., p. 46 sq.
1102 LA MOISSONNEUSE ANTIQUE
pas la paille pour nécessaire. La paille était en effet piétinée et, après
avoir été brûlée, elle pouvait tout au plus servir à la fumure 4 Toutefois,
on ne peut oublier que, par suite des conditions géographiques de la
Gaule, la paille y était très recherchée. Elle servait surtout à la couver
ture des maisons, ce que Strabo et César indiquent en décrivant la Gaule a.
En outre, la demande de paille en tant que fourrage et litière pour les
bestiaux devait être assez importante en Gaule, dont le climat ne per
mettait pas aux troupeaux de passer toute l'année sur les pâturages. La
moissonneuse ne pouvait donc être utilisée que dans les domaines où
l'élevage ne jouait pas un grand rôle, ou bien, ce qui est plus probable,
où de grandes prairies compensaient le manque de paille.
L'utilisation de la moissonneuse entraînait non seulement la perte
de toute la paille, mais aussi celle d'une grande partie du blé. Malgré la
possibilité de régler la hauteur du caisson, les dents du peigne ne pou
vaient saisir et arracher tous les épis à cause de l'inégalité des tiges. Il
ne faut pas oublier non plus que les épis se coinçaient souvent entre les
dents du peigne et qu'ils s'égrenaient. Ainsi, la quantité de blé récoltée
à l'aide de la moissonneuse était proportionnellement moins importante
que celle obtenue en utilisant les outils traditionnels. Il se peut, cepen
dant, que paille et grain répandus dans les champs aient trouvé leur
utilité en nourrissant des troupeaux de porcs et d'oies, dont l'élevage
jouait un grand rôle sur les territoires de la Gaule du nord-ouest 3,
Le même phénomène de gaspillage d'une partie des récoltes pour
économiser la main-d'œuvre — de nouveau dans les latifundia — est
également décrit dans le texte malheureusement très endommagé de
Pline sur la fenaison 4. Ce mentionne deux genres d'outils (falces)
utilisés pour couper l'herbe qui diffèrent par leurs dimersions. L'outil
utilisé en Italie était plus court que l'outil gaulois, et c'est ce qui le ren
dait probablement utilisable dans les terrains couverts de broussailles.
Une autre différence se rapportait à la manière de les utiliser. Selon Pline,
en Italie, on coupait l'herbe d'une seule main, ce qui permet de conclure
indirectement qu'en Gaule on tenait cet outil des deux mains.
Le matériel archéologique confirme les observations concernant la
1. Menologia rustica, CIL, VI, 2305-6, août ; Virgile, Georg., I, 84 sq. Pline,
Nat. Hist., XVIII, 30/72, paragraphe 300.
2. Strabon, Georg., IV, 4/197 ; César, B. G., V, 43.
3. Selon Varron, Re rustica, I, 53, après les récoltes on menait paître le bétail
sur les champs. Palladius, III, 26, confirme ce fait s'il s'agit de porcs. En décrivant
la Belgique, Strabon, Georg., IV, 4/197, parle de troupeaux de porcs qui vivaient dans
les champs à l'état demi-sauvage. Leur viande, qui constituait la principale nourriture
de la population locale, était aussi exportée en grandes quantités à Rome et dans de
nombreuses régions de l'Italie. Les jambons des Ménapiens étaient particulièrenient
appréciés. Martial, Epigr., XIII, 54 ; Edictum. Diocletiani de pretiis, 5, 8 ; Pline,
Nat. Hist., X, 22/27, paragraphe 53, mentionne des troupeaux d'oies qui, du pays
de Morins, étaient menés à Rome.
4. Pline, Nat. Hist, XVIII, 28/67, paragraphes 261, 262.
1103 ANNALES
longueur des outils utilisés en Gaule. Pendant la période de La Tène, des
faucilles aux lames très longues et minces existaient déjà sur les terri
toires habités par les Celtes 1. Sur le tableau de la Porte de Mars qui
représente la fenaison, on voit des faucilles, et des faux, mais en se basant
sur ce dessin qui suscite des doutes sérieux, il n'est guère possible de tirer
des conclusions concernant leurs dimensions et leurs formes.
De la bonne qualité des « faux » gauloises témoigne indirectement le
fait que, parmi les meilleures pierres à aiguiser, Pline mentionne les
« pasernices » utilisées au-delà des Alpes 2.
La « faux » en usage dans les latifundia gaulois pour couper l'herbe
permettait, par suite de sa longueur et de l'emploi des deux mains, de
procéder beaucoup plus rapidement à la fenaison que l'outillage en usage
en Italie. Le terme compendium qui se rapporte à la « faux » gauloise et
dont Palladius se sert également en parlant des qualités de la moisson
neuse, est donc parfaitement compréhensible. Cette économie de la main-
d'œuvre entraînait cependant un grand gaspillage. Pline attire particu
lièrement l'attention sur ce fait en soulignant que la « faux » gauloise
coupait l'herbe à mi-hauteur, et en laissait une grande partie dans les
prés.
Une telle similitude de qualités et de défauts, entre ces deux outils
utilisés dans les latifundia gaulois pour la fenaison et les récoltes ne
semble pas être due au hasard. Elle prouve le caractère éminemment
extensif des travaux dans ces grands domaines, où tous les frais étaient
limités au maximum, même au prix d'une récolte moins abondante.
Cependant, cela n'explique pas pourquoi la moissonneuse n'était en
usage qu'en Gaule, alors que l'exploitation agricole basée sur les mêmes
principes existait également, par exemple, en Italie.
Les recherches de Sergeenko sur la littérature agronomique au cours
du Ier siècle de notre ère ont permis de distinguer deux principaux cou
rants, que l'auteur rattache fort justement aux deux types d'exploita
tion agricole : intensive et extensive 3. Ce dernier courant, combattu
énergiquement par Columelle, avait ses partisans en Pline l'Ancien et,
surtout, en Cornelius Celsus. Il est évident que bien des conseils de
Columelle, qui recommandait d'intensifier l'exploitation agricole, ne se
reflétaient pas dans la réalité. Par contre on ne peut en dire autant des
1. J. Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine,
vol. IV, p. 887.
2. Pline, Nat. Hist., XXXVI, 22/47, paragraphe 165.
'à. M. E. Sergeenko, « Deux types d'économie rurale en Italie au Ier siècle de
notre ère ». Bulletin de Г Académie des Sciences de VU.R.B.S., Classe des Sciences so
ciales, 1935, p. 573 sq. (en russe).
1104 LA MOISSONNEUSE ANTIQUE
points de vue de Cornelius Celsus qui recommandait une diminution
maxima des dépenses, même si des récoltes quantitativement moins
importantes devaient en être le résultat. Ce principe était probablement
mis en pratique durant cette période par la majorité des propriétaires
des grands domaines. Les différences qui séparent ces deux points de vue
peuvent être nettement observées sur l'exemple des outils utilisés pour
le labourage. Selon Celsus, il fallait employer à cette fin un araire léger
et des boeufs de petite taille. Columelle par contre, s'oppose énergique-
ment à cette recommandation, et souligne que des récoltes abondantes
obtenues grâce à un labourage soigné compensent les frais accrus de
l'entretien d'animaux plus grands et meilleurs 1. L'existence de deux
types d'exploitation agricole en Italie est également apparente quand on
compare les normes techniques des principaux travaux agricoles. Chez
Pline, elles sont beaucoup plus importantes que chez Columelle 2 : ce
dernier traite d'une culture de la terre exigeant moins de soins.
L'emploi dans les latifundia gaulois de la moissonneuse et de « faux »
qui permettaient d'économiser la main-d'œuvre aux dépens des récoltes,
n'avait donc rien d'exceptionnel. Aussi, pour expliquer en quoi ces outils
étaient typiques seulement de la Gaule, faut-il en chercher les raisons
dans des conditions propres à ce pays. En outre, il est important
d'attirer l'attention sur le fait que la moissonneuse et la « faux » gaul
oises gaspillaient, de manière évidente l'une et l'autre, une partie des
récoltes ; il devait donc y avoir des raisons spéciales et importantes qui
rendaient leur utilisation rentable.
La nécessité de procéder aussi rapidement que possible à la fenaison
et aux récoltes était due aux conditions climatiques de la Gaule septent
rionale. Du fait des pluies assez fréquentes pendant l'été, il valait la
peine de sacrifier une partie, même importante, des récoltes, plutôt que
de tout perdre. Ce facteur ne jouait aucun rôle en Italie. Il faut souligner,
en effet, que Columelle écrivant d'après les expériences italiennes et
énumérant les différents dangers menaçant le blé sur pied, n'a jamais
mentionné la pluie 3.
Les conditions climatiques ne peuvent pourtant expliquer l'emploi de
la moissonneuse et de la « faux » dans les latifundia gaulois. La nécessité
de procéder rapidement aux récoltes ne pouvait entraîner l'utilisation
de ces outils que si l'insuffisance de la main-d'œuvre s'y faisait sentir, ou
si cette main-d'œuvre était très onéreuse. C'est précisément un tel phé
nomène qui a dû se manifester en Gaule vers la moitié du Ier siècle de
1. Columelle, Rc rustica, II, 2, 24 ; selon Pline, Nat. Hist., XVIII, (i/S. para
graphe 42. L'agriculteur modèle, C. Furius Chresimus, possédait des socs lourds.
2.Re rustica, II, 4, 11 et XI, 2, 46 ; Pline, Nat. Hist, XVIII, IP/49,
paragraphe 178.
3. Columelle, Re rustica, II, 20, 1, dit que le blé est endommagé par les oiseaux,
et les animaux, que les épis s'égrènent et que les vents causent d'importants dégâts
II donne cependant des conseils concernant le foin mouillé.
1105
Annales (16° année, novembre-décembre 1960, n° 6) Б ANNALES
notre ère, bien qu'il ne nous soit possible d'en rendre compte qu'indi
rectement. Nous ne savons pas, en effet, comment se présentait le pro
blème de la main-d'œuvre dans l'agriculture gauloise et, avant tout,
quel rôle y jouait le travail des esclaves. Le manque de main-d'œuvre
pouvait ne se rapporter qu'aux périodes des travaux agricoles intenses,
c'est-à-dire les récoltes qui, dans les conditions gauloises, devaient être
faites très rapidement. Dans de tels cas, on avait généralement recours
aux ouvriers mercenaires, comme l'indiquent d'ailleurs les sources pro
venant de différentes périodes et de différentes régions du monde an
tique 1. Pendant les des travaux agricoles accrus, on employait
aussi les colons 2. En Gaule septentrionale, il en est déjà question à part
ir du IIIe siècle de notre ère 3. Cependant, en tenant compte du carac
tère de ces sources (reliefs représentant la remise de dons en nature et
peut-être en argent), il est difficile de savoir si les colons gaulois étaient
obligés, de même qu'en Afrique, d'exécuter certains travaux.
M. Marcel Renard 4 a récemment mis en doute la thèse, généralement
admise (bien que personne n'ait essayé jusqu'à présent de la fonder sur
des données précises) selon laquelle l'utilisation de la moissonneuse gaul
oise était liée à la rareté de la main-d'œuvre 6. Selon lui, à cette thèse,
s'oppose la grande densité de population dans le nord-est de la Gaule
(ce qui est prouvé aussi bien par l'importance que par la richesse des
villes et aussi par le grand nombre de domaines que comptaient ces ter
ritoires). Pour appuyer ce point de vue, on peut encore citer certaines
données qui mentionnent la densité de population des différents peuples
habitant la Gaule \
La densité de population n'exclut pas cependant l'insuffisance de
la main-d'œuvre, surtout s'il s'agit de l'exécution de certains travaux
1. Caton, De agricultural CXXXVI, parle de différents genres de contrats signés
avec les « politores » pour la récolte et le battage du blé. Cf. Varbon, Re rustica, I, 17, 2.
En Afrique, nous connaissons l'inscription d'un moissonneur de Mactaris (CIL, VIII,
11824), qui, plus tard, était à la tête des équipes des moissonneurs « turmas messo-
rum ». Rupinxjs, Hist. Monachorum 18 (Migne, Patr. Lat., t. 21, col. 440), dit que la
plupart des moines égyptiens s'embauchaient pour le temps des récoltes, et gagnaient,
par saison, environ 80 modii de blé.
2. Les inscriptions africaines C.I.L., VIII 25902 (H-r Mettich), 10570 (Souk-el-
Khmis) et 14428 (Gasr Mezuâr) parlent de 6 à 12 jours de travail par an.
3. Cf. les colons apportant leurs redevances en nature, sur le bas-relief du mausol
ée d'Igel érigé vers le milieu du ine siècle. H. Deagendorff, E. Krííger, Das Grab-
mal von Jgel, Trier, 1924 ; Esp. 4102 (Arlon), probablement 4974 et vol. X, p. 175.
Les scènes où on compte de l'argent sont énumérées dans le livre de J.-J. Hatt, p. 194.
On peut cependant les interpréter non seulement comme acquittement des fermages
par les colons, mais aussi comme perception d'impôts, opérations de banque et, par
fois même, comme distribution d'argent.
4. M. Renard, op. cit., p. 57.
5. H. Blumnek, Die Romischen Privataltertù'mer, Munchen, 1911, p. 569 ; Ch. Pa-
rain dans The Cambridge Economie History of Europe, Cambridge, 1942, p. 121.
6. A. Grenier, La Gaule romaine, dans An Economie survey of Ancient Rome,
Baltimore, 1937, vol. Ill, p. 447 sq.
1106 LA MOISSONNEUSE ANTIQUE
saisonniers. En Gaule pouvait se répéter sur une échelle moins grande
le processus qui avait causé en Italie le dépeuplement de la campagne
et la concentration de la population à Rome. Le rythme du développe
ment des villes de la Gaule après la conquête romaine était particulièr
ement accéléré, surtout dans les territoires rhénans où les villes devaient
non seulement satisfaire les besoins de leur propre arrière-pays mais aussi
ceux des légions qui y étaient stationnées. Le grand nombre de villas
auquel se réfère M. Renard, peut être un argument de plus pour comparer
la situation démographique de la Gaule du nord-est avec celle de l'Italie.
Une migration de la population rurale vers les villes semble se dessi
ner en Gaule au 11e siècle de notre ère. Le matériel onomastique, au point
de vue statistique, permet de constater que pendant cette période le
pourcentage de noms celtiques s'accroît dans les villes en comparaison
du siècle précédent, alors qu'il diminue à la campagne г. Ce phénomène
peut s'expliquer partiellement par le fait que la population locale adopt
ait les coutumes sépulcrales romaines, ce qui se manifestait par l'édif
ication de monuments funéraires avec des inscriptions latines où figu
raient encore des noms celtiques. L'accroissement du nombre des noms
celtiques dans les villes était aussi causé, comme le souligne M. Hatt,
tout au moins en partie, par la migration de la population rurale, encore
faiblement romanisée. L'insuffisance de la main-d'œuvre et, par suite,
son caractère onéreux, provoquaient de sérieuses perturbations. Très
significative sous ce rapport est la formule de Pline 2 : un propriétaire
foncier, après avoir fait le calcul des frais de la main-d'œuvre, trouvait
parfois plus avantageux de renoncer aux récoltes dans certaines régions.
A la lumière de cette remarque, la rentabilité de la moissonneuse, ou la
manière de procéder à la fenaison dans les grands domaines gaulois sont
parfaitement compréhensibles.
La littérature agronomique romaine indique à plusieurs reprises que
l'exécution de certains travaux dépendait du coût de la main-d'œuvre.
Ce facteur, et aussi l'importance des récoltes, c'est-à-dire indirectement
la superficie des domaines, décidaient d'ailleurs — selon Pline 3 — de la
manière dont on procédait au battage du blé. Selon Varron 4, il ne valait
pas la peine de glaner les épis après la récolte, quand la main-d'œuvre
était onéreuse. On peut aussi tirer des conclusions intéressantes de la
manière dont les récoltes étaient faites en Ombrie où on coupait le blé
très près du sol et où, sur le champ encore, on séparait les épis et la
paille 5. Cette manière de procéder exigeait encore plus de travail que
1. J.-J. Hatt, op. cit., p. 29 sq. Pour donner un exemple, les noms celtiques cons
tituaient à Arlon 34 % au Ier siècle et 52 % au IIe et au IIIe siècle.
2. Pline, Nat. Hist., XVIII, 6/7, paragraphe 38.
3.30/72, 300.
4. Varron, Re rustica, I, 53.
5.Re I, 50.
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