La mortalité des enfants du Sahel en ville et au village - article ; n°2 ; vol.51, pg 329-351

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Population - Année 1996 - Volume 51 - Numéro 2 - Pages 329-351
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).-La mortalité des enfants du Sahel en ville et au village En l'espace d'un peu plus de quarante ans, la santé dans les villes du Tiers-Monde a tour à tour emprunté les visages du meilleur et du pire. Dans les années 1950-1960, la ville était le lieu privilégié de la santé. Depuis ce temps, la très rapide croissance démographique des villes du Tiers-Monde n'a pas été accompagnée, en général, d'une expansion suffisante des structures sanitaires et médicales et des équipements collectifs, et la ville est devenue, surtout dans les quartiers spontanés, synonyme d'insalubrité et de vie précaire. Cet article propose d'abord un cadre conceptuel pour l'analyse de la santé des enfants selon leur lieu de résidence. Ensuite, les données des Enquêtes sur la Mortalité Infantile au Sahel, menées dans les villes de Bamako et de Bobo-Dioulasso et dans une région rurale du Sénégal, sont utilisées pour vérifier si la ville reste, en Afrique sahélienne, un espace privilégié pour la santé. On observe une surmortalité marquée des petits ruraux, surtout au cours de la deuxième année. Ce handicap persiste même au regard des quartiers urbains défavorisés. Cependant, dans l'ensemble, les caractéristiques individuelles et de ménage montrent des effets semblables sur la mortalité des enfants en milieu urbain et rural.
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).- Child mortality in Towns and Villages in the Sahel region Over the last 40 years, health conditions have both improved and deteriorated in Third-World cities. In the 1950s and 1960s, urban areas were privileged places to live in as regards to health. Since then, the very rapid population growth in many cities has often not been matched by an adequate expansion of sanitation and health services. Cities, and especially the poorer unzoned neighborhoods, have become synonymous with precarious and unhealthy living conditions. In this paper, we begin by defining a conceptual framework to study the health of children by place of residence We then use data from Child Mortality Surveys in the Sahel (EMIS), conducted in the towns of Bamako and Bobo-Dioulasso and in a rural area in Senegal, to ascertain whether cities remain advantaged in terms of health. Mortality is found to be higher among young rural children, especially during the second year of life, even when compared to that in underprivileged urban neighborhoods. However, on the whole, the estimated effects of individual and household characteristics on children's survival are very similar in cities and in rural areas.
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).-La mortalidad infantil de Sahel en medio urbano y rural En poco más de cuarenta aňos, las ciudades del Tercer Mundo han pasado de tener los mejores a los peores nivelés de salud. Durante los aňos cincuenta y sesenta, la ciudad era un espacio privilegiado para la salud. Desde entonces, su rápido crecimiento no ha ido acompaňado, en general, de una expansion suficiente de las estructuras sanitarias y médicas y de los bienes colectivos ; ciudad se ha convertido en un sinónimo de insalubridad y preca- riedad, especialmente en las zonas que han crecido sin planificación. Este artículo propone en primer lugar un marco conceptual para el análisis de la salud infantil según lugar de resi- dencia. A continuación prétende verificar si la ciudad sigue siendo, en el area africana del Sahel, un espacio privilegiado para la salud; para ello utiliza datos procedentes de las En- cuestas sobre Mortalidad Infantil en el Sahel, llevadas a cabo en las ciudades de Bamako y Bobo-Dioulasso y en una region rural de Senegal. Estos datos muestran una fuerte sobre- mortalidad infantil en las zonas rurales, especialmente a los dos aňos. Estas diferencias per- sisten incluso en comparación con los barrios urbanos más pobres. En conjunto, sin embargo, el efecto de las caracteristicas individuales y del hogar sobre la mortalidad infantil son similares en medio urbano y rural.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Richard Lalou
Thomas Legrand
La mortalité des enfants du Sahel en ville et au village
In: Population, 51e année, n°2, 1996 pp. 329-351.
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Lalou Richard, Legrand Thomas. La mortalité des enfants du Sahel en ville et au village. In: Population, 51e année, n°2, 1996
pp. 329-351.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1996_num_51_2_6154Résumé
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).-La mortalité des enfants du Sahel en ville et au village En
l'espace d'un peu plus de quarante ans, la santé dans les villes du Tiers-Monde a tour à tour emprunté
les visages du meilleur et du pire. Dans les années 1950-1960, la ville était le lieu privilégié de la santé.
Depuis ce temps, la très rapide croissance démographique des villes du Tiers-Monde n'a pas été
accompagnée, en général, d'une expansion suffisante des structures sanitaires et médicales et des
équipements collectifs, et la ville est devenue, surtout dans les quartiers spontanés, synonyme
d'insalubrité et de vie précaire. Cet article propose d'abord un cadre conceptuel pour l'analyse de la
santé des enfants selon leur lieu de résidence. Ensuite, les données des Enquêtes sur la Mortalité
Infantile au Sahel, menées dans les villes de Bamako et de Bobo-Dioulasso et dans une région rurale
du Sénégal, sont utilisées pour vérifier si la ville reste, en Afrique sahélienne, un espace privilégié pour
la santé. On observe une surmortalité marquée des petits ruraux, surtout au cours de la deuxième
année. Ce handicap persiste même au regard des quartiers urbains défavorisés. Cependant, dans
l'ensemble, les caractéristiques individuelles et de ménage montrent des effets semblables sur la
mortalité des enfants en milieu urbain et rural.
Abstract
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).- Child mortality in Towns and Villages in the Sahel region Over
the last 40 years, health conditions have both improved and deteriorated in Third-World cities. In the
1950s and 1960s, urban areas were privileged places to live in as regards to health. Since then, the
very rapid population growth in many cities has often not been matched by an adequate expansion of
sanitation and health services. Cities, and especially the poorer unzoned neighborhoods, have become
synonymous with precarious and unhealthy living conditions. In this paper, we begin by defining a
conceptual framework to study the health of children by place of residence We then use data from Child
Mortality Surveys in the Sahel (EMIS), conducted in the towns of Bamako and Bobo-Dioulasso and in a
rural area in Senegal, to ascertain whether cities remain advantaged in terms of health. Mortality is
found to be higher among young rural children, especially during the second year of life, even when
compared to that in underprivileged urban neighborhoods. However, on the whole, the estimated effects
of individual and household characteristics on children's survival are very similar in cities and in rural
areas.
Resumen
Lalou (Richard), LeGrand (Thomas K.).-La mortalidad infantil de Sahel en medio urbano y rural En poco
más de cuarenta aňos, las ciudades del Tercer Mundo han pasado de tener los mejores a los peores
nivelés de salud. Durante los aňos cincuenta y sesenta, la ciudad era un espacio privilegiado para la
salud. Desde entonces, su rápido crecimiento no ha ido acompaňado, en general, de una expansion
suficiente de las estructuras sanitarias y médicas y de los bienes colectivos ; ciudad se ha convertido
en un sinónimo de insalubridad y preca- riedad, especialmente en las zonas que han crecido sin
planificación. Este artículo propone en primer lugar un marco conceptual para el análisis de la salud
infantil según lugar de resi- dencia. A continuación prétende verificar si la ciudad sigue siendo, en el
area africana del Sahel, un espacio privilegiado para la salud; para ello utiliza datos procedentes de las
En- cuestas sobre Mortalidad Infantil en el Sahel, llevadas a cabo en las ciudades de Bamako y Bobo-
Dioulasso y en una region rural de Senegal. Estos datos muestran una fuerte sobre- mortalidad infantil
en las zonas rurales, especialmente a los dos aňos. Estas diferencias per- sisten incluso en
comparación con los barrios urbanos más pobres. En conjunto, sin embargo, el efecto de las
caracteristicas individuales y del hogar sobre la mortalidad infantil son similares en medio urbano y
rural.MORTALITE LA
DES ENFANTS DU SAHEL
EN VILLE ET AU VILLAGE*
faisait les large infrastructures zones part Un apparaître article rurales de et cette récent des par une évolution programmes rapport sur réduction la mortalité récente aux sanitaires. du villes**. handicap au des développement enfants Richard Il dont attribuait au Lalou*** souffrent Sénégal une des
et Thomas LeGrand**** reviennent ici, en amont, sur les cau
ses de la surmortalité rurale et complètent l'analyse précédente
en s' interrogeant sur le rôle respectif joué par l'inégal accès
aux soins et les différences socio-économiques entre les ména
ges urbains et ceux des campagnes.
Parmi les déterminants de la mortalité des enfants du Tiers-Monde, le
secteur d'habitat, exprimé par l'opposition rural/urbain, est une des variables
causales les plus fréquemment utilisées et parmi les plus controversées. La
ville a souvent été perçue comme un résumé de la richesse, du pouvoir et
de la culture «occidentale», dotée de services et d'équipements modernes,
alors que le village était synonyme de pauvreté, de sous-développement tech
nologique, de sous-équipement en services et d'attachement aux mentalités
traditionnelles. Plus radicalement encore, cette opposition s'est parfois tra
duite en terme de maîtrise ou de soumission à l'environnement «naturel».
Au regard de la mortalité, cette interprétation a été confortée par de nomb
reuses recherches qui ont montré que les enfants issus du monde rural en
courent un risque de décéder plus élevé que celui des petits citadins (Nations
Unies, 1954; Gamble, 1961 ; Baylet et al, 1970; Behm, 1980; Cantrelle et Ly,
1980; Gaisie, 1980; Oya Sawyer, 1981 ; Hobcraft et al, 1984; Rustein, 1984;
* Cette recherche s'inscrit dans le cadre du programme « Population et développement
au Sahel » placé sous la responsabilité du Centre d'Etudes et de Recherche sur la Population
pour le Développement (CERPOD) et du Département de démographie de l'Université de
Montréal, et financé par l'Agence Canadienne de Développement International. Nous remer
cions Cheikh Mbacké, Baba Traoré, Younoussi Zourkaléini, les participants au séminaire de
PIFORD sur La mortalité infantile et juvénile en Afrique : bilan des recherches et politiques
de santé (tenu à Yaounde en juillet 1993) et deux évaluateurs anonymes pour leurs suggestions.
L'ordre d'énumération des auteurs répond au seul critère de l'ordre alphabétique.
** A. Desgrées du Loû, G. Pison, Population, 3, 1995.
*** Ph.D. ORSTOM, Dakar.
**** ph.D. Département de démographie, Université de Montréal.
Population, 2, 1996, 329-352 330 LA MORTALITÉ DES ENFANTS DU SAHEL
Akoto, 1985; Akoto et Hill, 1988; Akoto et Tabutin, 1989; Brockerhoff,
1993; Knôbel et al, 1994).
Plusieurs auteurs ont cherché à comprendre cette sous-mortalité urbaine.
Une des premières explications évoquées se situe à l'échelle de la commun
auté. Contrairement au village, la ville offre généralement, en raison de son
organisation économique et politique, un système de santé important et moderne.
Celui-ci se traduit d'abord par une forte concentration des ressources sanitaires
et médicales (Nations Unies, 1954; Puffer et Serrano, 1973; Hobcraft et al,
1984; Cantrelle et al, 1986). Grâce à ces infrastructures sanitaires, la ville peut
aussi, plus aisément que le milieu rural, mettre en œuvre des mesures de santé
publique telles que le contrôle des épidémies, les programmes de vaccination
et des programmes de protection maternelle et infantile. En outre, les villes
assurent habituellement une salubrité de l'environnement et de l'habitat
meilleure qu'en milieu rural. Enfin, le développement des communications,
routières et ferroviaires notamment, permet à la ville de bénéficier d'un ap
provisionnement en denrées alimentaires assez régulier et abondant. Selon
cette optique, l'avantage de la ville s'exprime surtout par une plus grande
disponibilité des services de santé et par un contrôle plus efficace du milieu
pathogène.
Au cours des dernières décennies, ces avantages se sont estompés par suite
de la fulgurante croissance démographique urbaine, qui souvent n'a pas été a
ccompagnée par une expansion suffisante des structures médicales et des équipe
ments collectifs (Harpham et al, 1988; OMS, 1991). En outre, l'évolution
démographique a entraîné une plus grande promiscuité et a favorisé ainsi la pro
pagation des maladies transmissibles. L'avantage sanitaire de la ville a été par
ticulièrement remis en question dans les quartiers «spontanés» des grandes
métropoles du Tiers-Monde, où l'insalubrité des lieux et les conditions de vie
précaires sont choses courantes (Brockerhoff, 1993; Repetto, 1994).
Cette vue globale de la situation ne tient cependant pas compte d'un
ensemble complexe de caractéristiques de l'individu ou du ménage, toutes
reliées au secteur d'habitat et responsables, en grande partie, de l'état de
santé des enfants (Behm, 1980). La plupart des études récentes sur les
déterminants de la mortalité des enfants montrent que les facteurs socio-
économiques (statut économique du ménage, éducation de la mère, etc.)
influent plus sur le risque de décéder d'un enfant que le lieu de résidence.
Au sein des ménages partageant les mêmes caractéristiques socio-écono
miques, l'effet du secteur d'habitat sur la mortalité des enfants est toujours
moindre et souvent sans signification statistique. Pour certains chercheurs,
l'impact du milieu d'habitat sur la mortalité des enfants serait statistiqu
ement fallacieux (Nations Unies, 1985). Certes, on a pu objecter à cette
analyse que la plupart de ces modèles statistiques ne prennent pas en compt
e la disponibilité des services de santé, dont l'effet pourrait être confondu
avec d'autres variables, comme l'éducation de la mère ou le niveau éco
nomique du ménage (Behm, 1991 ; voir aussi Cantrelle et al, 1986, et
Mbacké et van de Walle, 1987). Mais à quelques critiques près, on ne
reconnaît plus au lieu de résidence qu'un effet résiduel et souvent insi- LA MORTALITÉ DES ENFANTS DU SAHEL 33 1
gnifiant. En somme, la santé en ville tiendrait essentiellement à une plus
grande accessibilité économique et à des comportements plus «modernes».
Bien que moins fréquente dans la littérature, une autre explication
mérite d'être citée ici. Les traditions et les habitudes en matière de santé
résultent d'une dynamique à la fois collective et individuelle. L'attache
ment aux pratiques traditionnelles, comme le recours systématique à la mé
decine moderne, sont des attitudes qui, avant d'être propres à l'individu,
sont générées, entretenues ou condamnées par l'ensemble de la collectivité.
Elles s'interprètent donc en terme de conformité ou de déviance par rapport
à la norme collective. Plusieurs auteurs ont pu montrer que l'instruction
de la mère favorise, notamment dans les pays du Tiers-Monde, un certain
rejet des comportements normatifs traditionnels (Caldwell, 1979, 1986).
Ainsi selon Caldwell (1979), plus une femme est instruite, plus elle est
capable d'assimiler des notions contraires au sens commun et à l'idéologie
dominante. Cependant l'instruction, quand elle est répandue dans la popul
ation, comme c'est souvent le cas en ville, peut aider à changer non seu
lement les comportements sanitaires de la mère qui a été scolarisée, mais
également ceux de l'ensemble de la communauté, en transformant les nor
mes collectives et, aussi, en facilitant l'accès à des connaissances sanitaires
modernes (Cochrane, 1979; Barbieri, 1991).
Nous contribuerons à ce débat en présentant un cadre analytique pour
conceptualiser les relations causales entre le milieu d'habitat et la santé
et la mortalité. Nous placerons ensuite dans ce cadre, les données des En
quêtes sur la Mortalité Infantile au Sahel menées à Bamako (capitale du
Mali) à Bobo-Dioulasso (seconde ville du Burkina Faso), et dans une ré
gion rurale du Sénégal afin de vérifier si la ville reste, en Afrique sahé-
lienne, un espace privilégié pour la survie des enfants.
I. - Cadre d'analyse et hypothèses
La figure 1 présente un cadre conceptuel des liens entre le lieu de r
ésidence et la survie des enfants. Il identifie trois niveaux d'analyse : la localité,
le ménage et les individus. Le milieu d'habitat s'exprime tout d'abord par
les caractéristiques propres à la localité. La ville s'oppose au village à la fois
par des infrastructures sanitaires et médicales plus nombreuses et vraisembla
blement par une meilleure gestion de son environnement écologique, au moins
dans les quartiers viabilisés. À ces atouts s'ajoutent aussi une disponibilité
et une variété alimentaires généralement plus grandes et plus régulières tout
au long de l'année. Ensuite, le lieu d'habitat différencie les ménages par leur
niveau socio-économique et leurs attitudes et connaissances en matière d'hy
giène et d'alimentation. Le premier facteur définit l'accessibilité économique
aux soins de santé et le second exprime davantage la distance culturelle et
sociale à la santé. Sur ce dernier point, la ville agit par le biais d'une plus
forte scolarisation de sa population et par la diffusion de modèles culturels 332 LA MORTALITE DES ENFANTS DU SAHEL
dits «modernes» (Vallin, 1989). Enfin, le milieu d'habitat joue un rôle
indirectement à travers certaines caractéristiques des individus, c'est-à-dire
par le truchement du ménage, son niveau socio-économique et ses attributs
culturels. Pour la survie des enfants, ce sont essentiellement des caracté
ristiques bio-démographiques de la mère qui comptent.
Secteur d'habitat (Urbain/Rural)
— Organisation de l'espace
— Transports
— Développement économique
— Structures sociales et modèles culturels
Salubrité de
Attitudes et d'alimentation de santé en matière l'espace de vie
Disponibilités
alimentaires ':é. i'.:<*::ï".::J'"/'f:r ', /
Niveau Infrastructures
socio-économique sanitaires
1 Age de la mère
f
Ц Rang de naissance
Résistance Exposition Intervalle
de l'enfant au risque intergénésique
i i
- i
familles Comportements en matière de des santé
t
— Utilisatio n des soins
1 Maladie de santé préventifs et curatifs
— Alimenta tion
— Hygiène et salubrité
Survie ou décès domestic ue
ED 0 696
Figure 1- Cadre conceptuel pour l'analyse des relations
entre le milieu d'habitat et la santé des enfants LA MORTALITÉ DES ENFANTS DU SAHEL 333
Ces trois groupes de variables agissent soit directement sur l'expo
sition aux risques de santé et sur la capacité physiologique à y résister,
soit au travers des comportements des familles en matière de santé. Ces
facteurs déterminent la capacité et la volonté des ménages de recourir aux
soins médicaux et donc la probabilité de décéder des enfants.
Dans le cadre d'analyse ainsi posé, deux hypothèses sous-tendent cette
étude :
— les enfants du milieu rural subissent une surmortalité par rapport
aux petits citadins. L'absence ou la faiblesse de programmes de santé (pr
ogrammes élargis de vaccination et de protection maternelle et infantile) et
des infrastructures sanitaires en zone rurale exposent l'enfant davantage
au risque infectieux et accroissent sa vulnérabilité. La ville, en revanche,
assure à l'enfant un espace, dans l'ensemble, plus sain et plus salubre ainsi
qu'une protection médicale plus importante.
— cet écart entre le milieu rural et le milieu urbain se trouve renforcé
par des caractéristiques socio-économiques du ménage. Ainsi, en zone rurale,
l'insuffisance des équipements médico-sanitaires ne permet pas aux ménages
les plus instruits et les plus fortunés de se soustraire efficacement à leur envi
ronnement insalubre. En ville au contraire, l'avantage d'un environnement mé
dicalement protégé est modulé par le niveau économique et social du ménage :
les avantages qu'offrent des équipements sanitaires nombreux et modernes, des
logements salubres et des denrées alimentaires variées et abondantes ne profitent
totalement qu'aux ménages qui y ont accès.
II. - Données et méthodologie
Les données utilisées proviennent de trois Enquêtes sur la mortalité in
fantile dans le Sahel (EMIS) pour les villes de Bamako (Mali) et Bobo-Dioulasso
(Burkina Faso), et pour une zone rurale du Sénégal (les arrondissements de
Fissel et de Thiénaba, dans la région de Thiès). Il s'agit d'enquêtes à passages
répétés effectuées entre 1981 et 1985 par l'Institut du Sahel en collaboration
avec des institutions nationales. Elles utilisent sensiblement les mêmes question
naires et la même démarche opérationnelle et incluent des informations détaillées
sur les facteurs socio-économiques, démographiques, de santé et de nutrition. La
structure de ces enquêtes s'inspire d'une méthodologie développée à l'IFORD
pour les Enquêtes sur la mortalité infantile et juvénile (EMU).
Les données des EMIS ont été collectées peu après la naissance des
enfants nés sur une période d'une année, du 1er avril 1981 au 31 mars
1982 pour Bobo-Dioulasso et la zone enquêtée au Sénégal, et du 1er avril au 31 mars 1983 pour Bamako. Au cours des deux premières années,
ces enfants ont reçu la visite des enquêteurs à sept reprises, d'abord à un
mois et quatre mois, ensuite tous les quatre mois. Pour le Sénégal, un
recensement préalable des femmes enceintes et les informations provenant
des personnes ressources vivant dans les villages de la zone ont permis 334 LA MORTALITÉ DES ENFANTS DU SAHEL
d'identifier tous les enfants enquêtes. L'enquête initiale est généralement
survenue dans les premiers jours suivant la naissance. Pour Bobo-Dioulasso
et la zone sénégalaise, les enquêtes visaient à inclure toutes les naissances
au cours de l'année. A Bamako, les naissances ayant eu lieu dans les hô
pitaux et les maternités ont été enquêtées trois jours sur cinq et une petite
proportion des naissances à domicile, pendant ces mêmes jours, ont aussi
été saisies. Notons qu'environ 90% des naissances à Bamako ont lieu dans
ces institutions. Les trois EMIS fournissent à elles toutes des informations
sur plus de 21 000 enfants.
Au-delà de la taille importante des échantillons, un grand avantage des
EMIS se trouve dans la précision des informations obtenues, surtout celles
concernant les événements tels que l'âge au décès. À ce titre, seules les EMIS
permettent aujourd'hui de catégoriser, pour Bamako, les différents quartiers
urbains, selon leurs équipements socio-sanitaires. En outre, les infrastructures
médicales et sanitaires n'ayant pas connu de changements profonds depuis
1983, ces enquêtes donnent un portrait assez représentatif de la situation qui
prévaut actuellement au Sahel. En dépit de leur ancienneté, les enquêtes EMIS
conservent donc un intérêt au regard de cette étude.
Par contre, une faiblesse majeure de ces données concerne la sélectivité
de l'échantillon par sorties d'observation0 К Le lien entre les sorties d'obser
vation et les risques de décès des enfants les plus fragiles altère systémat
iquement la composition de l'échantillon et induit une sous-estimation des
risques de mortalité'2'. Ces problèmes sont les plus sérieux à Bamako, où les
déperditions sont importantes ; ils sont négligeables dans les zones rurales
(|) Les naissances en dehors des maternités et hôpitaux sont sous-énumérées dans les
deux villes, surtout à Bamako. Dans la mesure où ces défaillances sont plus fréquentes chez les
femmes de classe pauvre, l'échantillon initial n'est pas représentatif de l'ensemble des naissances.
Certaines naissances à la maternité ou à l'hôpital ont aussi échappé à l'enquête et il semble
qu'une part relativement importante de celles-ci étaient des enfants décédés à, ou peu après, la
naissance (van de Walle, 1986). Il y a aussi une déperdition des au cours des sept passages.
Ces pertes sont les plus fréquentes pour le premier passage suivant la naissance, de nombreux
enfants n'ayant pas pu être repérés à partir des adresses inscrites à la maternité ou à l'hôpital.
Encore une fois, les enfants issus de ménages défavorisés et résidant dans les zones non loties
ou densément peuplées de la ville, sont plus souvent touchés. La sélectivité est moins prononcée
au Sénégal, où presque toutes les naissances ont pu être saisies et peu d'enfants sont sortis
d'observation au cours des deux ans de l'enquête. Pour plus d'informations sur ces sujets, voir
Nassour et van de Walle (1987), van de Walle (1986), Mbacké (1986, 1989), Fargues (1985),
Houehougbe (1985) et IFORD (1985).
Une analyse multivariée des facteurs associés à la probabilité de sortir d'observation mont
re que la perte des petits Bamakois, entre la naissance et le premier passage à l'âge d'un mois,
est fortement liée aux variables socio-économiques. Un enfant encourt une probabilité d'échapper
à l'enquête d'autant plus forte que sa mère réside dans un quartier sous-équipé, qu'elle est
illettrée et célibataire. L'analphabétisme de la mère est aussi un critère qui favorise la sortie
d'observation à Bobo-Dioulasso. Si les sorties d'observation pendant la période néonatale sont
ainsi de nature sélective — corrélées avec des facteurs qui influent sur les risques de mortalité
des enfants -, ce ne semble pas être le cas pour les passages suivants. En fait, les déperditions
des âgés de 1 à 24 mois sont dues à la mobilité résidentielle et sont très peu corrélées
à ces variables, entraînant donc vraisemblablement peu de biais de sélectivité.
(2> Étudiant У Enquête sur la Mortalité Infantile et Juvénile de Yaounde, une enquête
semblable aux EMIS et présentant les mêmes lacunes, Kuate Defo (1992) montre que les
différentiels relatifs de mortalité ne semblent pas être faussés par les sorties sélectives d'ob
servation. Cette étude apporte une note dissonante au discours général sur la fiabilité des
données issues des enquêtes de type EMIJ/EMIS. LA MORTALITÉ DES ENFANTS DU SAHEL 335
du Sénégal. Toutefois, les biais potentiels dus à une sélection sont sans
doute moins importants pour une analyse des risques relatifs de mortalité
par classe socio-économique ou niveau d'éducation de la mère (cf. LeGrand
et Mbacké, 1995, pour les risques relatifs de mortalité selon le sexe). Par
ailleurs, nous verrons que l'analyse comparée de niveaux de mortalité nous
permet de présumer assez fortement de la validité des résultats obtenus.
Deux précautions ont été prises pour limiter les biais de sélection
dus aux sorties d'observation. D'abord, le premier mois après la naissance
a été omis de l'étude. La qualité des données pour cette période est par
ticulièrement défaillante, compte tenu de la sous-énumération des décès
néonatals et des sorties d'observation du premier passage (voir la note 1).
Deuxièmement, des régressions logistiques de survie à intervalles discrets
ont été utilisées pour l'étude des déterminants de la mortalité'3'. Cette mé
thode permet une utilisation complète des données disponibles, y compris
celles portant sur les enfants perdus de vue puis retrouvés au cours de
l'enquête. En outre, les régressions contiennent des variables dichotomi
ques pour les groupes d'âges correspondant aux intervalles entre les pas
sages, limitant ainsi l'importance des biais de sélection.
Néanmoins, les résultats de cette étude doivent être considérés non
pas comme une estimation précise de la situation mais une indication des
niveaux de mortalité et des relations causales. Une description sommaire
des données des EMIS est fournie au tableau 1. Le tableau 2 présente les
variables sélectionnées pour l'analyse explicative. Les résultats de ces tra
itements statistiques sont présentés ci-dessous.
Tableau 1 . - Statut des enfants à partir des données des EMIS pour Bamako,
BOBO-DlOULASSO ET UNE ZONE RURALE DU SÉNÉGAL
Bobo- Catégories d'enfants Bamako Sénégal Total Dioulasso
Enfants observés à 1 mois 9 491 7217 4 696 21 404
Survie observée à 24 6 896 5 825 3 974 16 695
Décès observés : 1-23 mois 629 565 584 1778 post-néonatal 408 341 303 1 072
Décès deuxième année 221 224 281 726
Sortie d'obs. : 1-23 mois 1966 824 138 2 931
(3) Dans ce modèle, il existe une observation pour chaque intervalle entre les passages
d'enquêteurs auquel on observe soit la survie d'un enfant soit son décès. Ainsi, un enfant
qui survit ses deux premières années et est observé lors de chacun des sept passages, aurait
six observations dans la base de données. La variable dépendante dans la régression est alors
le statut de survie (décès = 1) de l'enfant à la fin de l'intervalle donné. La corrélation entre
les pour un enfant est prise en compte dans le calcul des seuils de signification.
Notez que ce modèle est l'équivalent multivarié d'une table de mortalité. Pour plus d'infor
mations, voir Allison (1984 :16-18), Muhuri et Preston (1991) et LeGrand et Mbacké (1995). 336 LA MORTALITE DES ENFANTS DU SAHEL
Tableau 2. - Distribution en pourcentage des variables indépendantes utilisées
dans l'analyse multivariée pour les enfants âgés de 1 à 23 mois
Facteur Catégories Bamako Bobo-D. Sénégal
Sexe Filles 49,2 50,9 50,3
• Garçons 50,9 49,1 49,7
• Non Gémellité 97,1 97,2 98,3
Oui 3,0 2,8 1,7
jer Ordre de naissance 19,6 20,8 13,1
• 2-5 60,4 54,2 52,9
6+ 20,1 32,7 26,3
Âge de la mère <20 19,7 21,2 12,9
• 20-34 68,1 68,6 70,7
35+ 12,2 10,2 16,4
• Mariée 85,4 91,2 98,2 Nuptialité
Non mariée 14,6 8,8 1,9
• Sans éducation Éducation de la mère 67,5 75,3 96,1
Primaire 16,0 18,6 3,7
Secondaire+ 16,6 6,1 0,3
Migration de la mère Non-migrante 30,9 30,0 77,5
• Migrante 69,1 70,0 22,6
• Basse Classe socio-économique 62,5 65,4 73,8
du ménage Moyenne 24,5 23,2 26,2
Aisée 13,0 11,4
Ethnicité
• Bambara Bamako 34,5
Malinké 15,5
Sarakolé 10,4
13,9 Poular
Autres ethnies 25,8
• Bobo Bobo-Dioulasso 18,1
Mossi 26,1
Dioula & Dafing 23,8
Poular 4,9
Autres ethnies 27,1
• Serrer Sénégal 66,6
Wolof 29,8
Autres ethnies 3,7
Zone d'habitat
• Quartier équipé 70,1 Bamako
non 29,9
• Fissel Sénégal 59,2
Thiénaba 40,8
8,649 Nombre d'observations 1-23 mois 6,832 4,590
• indique les catégories omises dans les régressions ; les autres catégories y sont incluses sous forme
de variables dichotomiques Seuls les enfants ayant des données valides pour toutes les variables sont
inclus dans ces calculs.

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