La mutation sémiotique - article ; n°6 ; vol.25, pg 1497-1522

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 6 - Pages 1497-1522
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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Julia Kristeva
La mutation sémiotique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 6, 1970. pp. 1497-1522.
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Kristeva Julia. La mutation sémiotique. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 6, 1970. pp. 1497-1522.
doi : 10.3406/ahess.1970.422296
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_6_422296INTER-SCIENCES
La mutation sémiotique
mais ne sémiotique des « secrètement sciences 0.0. sont caractéristiques c'est La pas à humaines dans constitution peine mais moins notre de massivement propres majeures ». nos époque Quelles jours du à discours toute qui, qu'il les est sont sciences pour un théorie se ces sémiotique reconnaît, symptôme caractéristiques être dans dites celles le demande humaines. s'étend où champ de l'on la ? sur à sémiotique de peut être Cette plus ce reconnu lire qu'on émergence de quelques-unes vingt aujourd'hui, appelle et pénètre siècles, de les la
0.1. Indiquons au préalable, pour le préciser plus loin, le lieu où s'institue le
discours sémiotique.
Nous allons le situer par rapport à deux coordonnées dont l'écart souligne
l'importance, l'actualité et la vulnérabilité de ce discours.
— La sémiotique est un discours qui tend à se construire comme une science
des significations (oTjizeicùTix1/) du grec orqfzewv, signe).
— La est la méthodologie des sciences dites humaines puisqu'elle
considère les pratiques socio-historiques comme des systèmes signifiants.
0.2. H est clair que le lieu sémiotique est le champ où se rencontrent une tradition
millénaire (celle qui irrigue la logique, la grammaire et jusqu'à la théorie de la con
naissance sensualiste ou positiviste où se forment et s'articulent des signes), et un
acquis philosophique et/ou idéologique plus récent qui, depuis Kant et Hegel, et, en
oscillant entre l'Idée et le Logos, construit le « monde » à travers, dans et par la « cons
cience » et plus subtilement « le langage ». Accepter le lieu sémiotique revient donc
à accepter la rencontre de ces courants, dont l'importance consiste à permettre un
discours organisé, systématisé, modelé (à l'instar d'une linguistique, d'une logique
ou d'une mathématique), dans le domaine dit humain. C'est ainsi que se consti
tuent les sciences humaines dont l'extension donne son actualité au geste sémiot
ique.
Mais, ayant localisé la sémiotique comme « infrastructure » des sciences
humaines, nous en entrevoyons aussi la vulnérabilité. Car, dans le glissement que la
1497
Annales (25* année, novembre-décembre 1970, n* 6) INTER-SCIENCES
sémiotique opère entre pratique s ocio -historique et système signifiant, surgit le
problème de la « scientificité » des sciences humaines, de leur dette vis-à-vis de
l'idéologie.
0.3. On comprend ainsi comment la sémiotique, tout en apportant aux analyses
socio-historiques un appui scientifique (un formalisme, une syntaxe), le leur offre
au prix d'une élaboration théorique, d'une idéologie que résume la question :
« qu'est-ce qui permet l'application de ce formalisme à cet objet ? » Question qui
réduit la scientificité de la sémiotique puisqu'elle la met au compte d'une idéologie
qui Yautorise en restant à Y extérieur de la science.
Évidemment, cette « faiblesse » ne peut être dévalorisante qu'aux yeux d'une
conception cette fois vraiment idéologique de la science, qui exige de toute science
de se construire dans une pureté idéale, voire mathématique, ignorant son sujet,
« n'ayant pas » d'idéologie dans ses fondements et posant, par conséquent, toute
théorie se construisant en dialectique avec la matérialité spécifique d'un objet, dans
le champ caduc des « idéologies ».
1.0. Or, avec la sémiotique, la possibilité se présente justement d'interroger
cette unité idéale de la science et de poser la pluralité des connaissances qui éla
borent leur démarche propre et leurs propres règles lorsqu'elles sont confrontées
avec un objet précis. En effet, c'est la tâche de la sémiotique de produire un fo
rmalisme et de l'appliquer à un dehors (système signifiant : langage, art, mythe,
rite, etc.), c'est-à-dire de produire un modèle. Mais cette « application », loin de
rester extérieure à la démarche scientifique, loin d'être un geste mineur et impur
destiné à « vérifier » ce qui a été « produit » par la syntaxe (formelle), devient le
deuxième temps fort de la démarche scientifique (la justification du formalisme :
sa sémantique). Le lieu sémiotique est ainsi le lieu où le formalisme s'élabore (ou
s'emprunte à une des sciences de la symbolicité : mathématique, logique, linguis
tique) et, en mime temps, construit son articulation (théorique, philosophique) à
la pratique signifiante étudiée. C'est dire qu'au lieu sémiotique un nouveau statut
du discours scientifique s'esquisse, le processus de connaissance occupant deux
temps conjoints : 1. Formalisation ; 2. Articulation théorique du formalisme à
Г « objet » étudié, le terme 2 n'étant pas une simple « vérification » du 1,
mais le temps fort de la production de la connaissance, le temps surdéterminant la
production de cette connaissance1.
1.1. La sémiotique se dégage ainsi comme le lieu où pourrait s'élaborer une
théorie matérialiste dialectique agissant dans le domaine du fonctionnement signi
fiant, autrement dit comme le Heu d'une gnoséologie matérialiste. Si elle est une
science, il s'agit bien d'une science dans la pluralité des sciences qu'elle permet
d'entrevoir. Si elle est une philosophie, il s'agit bien d'une philosophie matérialiste,
et cette contradiction dans les termes désigne bien la présence éprouvante du dehors
matériel qui empêche la philosophie de s'isoler dans le labyrinthe de l'Idée... C'est
dire que le lieu sémiotique se présente comme ce lieu de refonte où une nouvelle
« scientificité » s'élabore qui n'a pas encore de nom, qui ne se réfugie pas dans une
pureté extra-historique, mais assume une idéologie et une position historique pour
se produire.
1 Cf. sur un autre plan la réflexion analogue d'Alain Badiou, Le concept de modèle, Maspéro,
1969, p. 60.
1498 LA MUTATION SÉMIOTIQUE J. KRISTEVA
1.2. Dans l'état actuel de la recherche, les systèmes syntaxiques et sémantiques
qui forment en un objet sémiotique la ou les pratique (s) socio-historique(s) aux-
quelle(s) ils s'attaquent sont nombreux, incohérents et rappellent plusieurs « entrées »
dans un même domaine. Le projet de Leibniz — le premier à proposer une vision
sémiotique globale du monde — prévoyait, on le sait, la constitution d'un système
unique et cohérent, où chaque sous-système occuperait une place précise suivant
un ordre strict. Proposant de tels répertoires systématiques, Leibniz les destinait
à fournir « la matière prochaine de l'arrangement d'un système accompli... On
sera le plus embarrassé sur l'ordre des systèmes, où il y a ordinairement autant de
sentiments que de têtes, mais il y en aura un provisionnel, qui suffira quand il ne
sera pas dans la dernière perfection, et le système lui-même aura beaucoup de
renvois d'un endroit à l'autre, la plupart des choses pouvant être regardées de plu
sieurs faces »1. Plus loin, Leibniz souligne que le progrès scientifique de son temps
ne permet pas encore d'établir cet ordre unique des systèmes, et qu'on est à l'étape
« de la belle harmonie des vérités qu'on envisage tout d'un coup, dans un système
réglé ». Il recommande « la méthode de diriger la raison pour profiter tant des faits...
que de la lumière naturelle », mais il ne doute pas de la possibilité d'établir un jour
cet ordre unique.
1.3. De nos jours même, une pareille ambition « monadologique » ne quitte
pas le raisonnement sémiotique. Carnap et son projet d'unifier la science, Hjelmslev
et sa conception de la métasémiologie comme poste de contrôle de tout discours,
la représentent peut-être le mieux.
2.0. Il est frappant que, dans ces conceptions positivistes, ce que nous avons
appelé le temps « idéologique » de la démarche sémiotique (ce temps qui permet
à Leibniz de constater qu'il y a « autant de sentiments que de têtes » et que « la
plupart des choses peuvent être regardées de plusieurs faces ») reste un dehors
ignoré, ou, au moins, ininterrogé. Or, si le propre de la sémiotique est justement
d'en faire le temps fort de la production de connaissance qu'elle vise, on peut cons
tater que le système des systèmes ne se construira jamais, et que la sémiotique ne
saura jamais être le lieu où la monade s'accomplit. Au contraire, c'est là justement
où toute monade s'ouvre, et la systématicité devient celle d'un réseau de plusieurs
théories que soutient une conception matérialiste de la signification, ainsi que nous
l'avons esquissé plus haut (Voir I, I.O., 1.1.).
2.1. Dans ce qui suit, nous allons tenter de suivre quelques-uns des grands
moments de l'opération sémiotique qui, depuis Zenon jusqu'à nos jours, l'ont
conduit au lieu que nous venons d'indiquer. Nous verrons ainsi que la sémiotique
a une histoire dont l'avantage est de poser son autorité et de revendiquer son droit
à l'existence aujourd'hui ; mais qui, en outre, nous permet de suivre les mutations
d'un discours, frôlant constamment le discours de la philosophie et le discours de
la science, posant la question de leur refonte dans un nouveau continent de la con
naissance : celui du matérialisme dialectique dont la place est occupée sur la scène
présente par les « sciences humaines ».
2.2. Si la sémiotique est ce qui étaye aujourd'hui les sciences humaines puis
qu'elle est une étude des significations, elle est d'abord une science des significations
dans le langage, ou mieux, une étude des modes de signifier des langages. Nous
1. Phil, VII, 178. Nous soulignons.
1499 INTER-SCIENCES
verrons qu'elle s'est constituée en relation étroite avec la logique, et ne s'est jamais
séparée de la grammaire et, plus tard, de la linguistique. Ne pouvant pas rompre
avec les sciences des langues naturelles, la sémiotique est une trans-linguistique : elle
élargit le raisonnement linguistique ou logique en construisant, à travers le lan
gage, un système signifiant (la littérature, le mythe, les relations sociales, les dis
cours des sciences), un objet que la grammaire et la logique ignorent.
2.3. Lorsque des pratiques extra-linguistiques se proposent à l'attention sémiot
ique, telles la peinture, la gestualité, la danse, le cinéma, la question se pose de
savoir s'il est légitime de les considérer comme des langages. Si l'on garde à ce
terme son acception de désigner des langues naturelles (avec leur « double articula
tion » signifiant/signifié), il est probable que la réponse sera négative. Mais on a pu
élargir le terme de langage et par son pluriel — langages — indiquer les « systèmes
signifiants ». Ce serait faire preuve d'une plus grande rigueur terminologique que
de considérer les objets de la sémiotique comme des « systèmes signifiants » dont
certains seulement se construisent à l'intérieur du langage (naturel). Mais dans ces
deux cas, c'est-à-dire qu'ils soient analogues à la langue naturelle (double articula
tion) ou qu'ils se autrement, les systèmes signifiants dans leur plural
ité assignent au langage naturel sa place restreinte dont la science, pour avoir per
mis la sémiotique, ne se retire pas moins aujourd'hui à la position d'une science
nullement dominante, mais annexe.
3.0. Nous ne voudrons donc pas définir la sémiotique comme un « discours
sur », voire « la science du » Sens en général ou en soi. En lui donnant pour objet
les systèmes signifiants, nous la voyons apparaître comme la méthodologie d'une
approche matérialiste et historique du fonctionnement signifiant. C'est ainsi qu'elle
essaie de se construire aujourd'hui, partie fondatrice et fondamentale des sciences
humaines lesquelles, à rebours, apparaissent comme autant de réalisations du geste
sémiotique dont l'unité est constituée, à nos yeux, par :
— l'introduction de la catégorie philosophique de modèle dans le domaine
des sciences humaines, sans quoi elles ne sont pas des productions de connais
sance ;
— le fait que, n'étant ni une idéalité sans objet ni une expérience empirique,
la sémiotique est le seul lieu où la question peut et doit se poser du rapport entre
la conceptualisation et son objet, le langage et son dehors.
I. — La sémiotique des Stoïciens
0.0. La question du signe semble apparaître pour la première fois dans notre
aire culturelle avec les Stoïciens (me siècle avant notre ère), et l'on peut dire que
nulle part ailleurs elle n'est formulée avec autant de netteté et de conséquences.
Les Indiens élaborent une théorie complexe de la signification sans pour autant
isoler l'unité « signe » ; quant aux Chinois, un seul texte dans les ouvrages d'un
« sophiste » traite de quelque chose qui s'écrit « doigt » et qu'on a cru pouvoir tra
duire par « signe » (ou « signifiant », ou « signifié »).
0.1. Après Alexandre, Platon et Aristote, contre le scepticisme de Pyrrhon et
l'atomisme d'Epicure, Zenon de Citium (né en 332) proposa une doctrine qui, dans
un désir de maîtrise, devait ressaisir l'Idée des philosophes et l'atomisme des matér
ialistes, pour fonder, avec et par le signe, la science du discours comme seule manif
estation réelle du Logos. Inauguré par Zenon, ce « demi-barbare, (ce) Phénicien
1500 LA MUTATION SÉMIOTIQUE J. KRISTEVA
dont le parler bref et sentencieux, d'ailleurs à peine correct, devait faire un singulier
contraste avec les discours élégants et fleuris des maîtres athéniens » \ le stoïcisme
fut continué par ses élèves Persee, Spairos, Ariston, Cléanthe, pour trouver son
élaboration achevée chez Chrysippe, dont les continuateurs Zenon de Tarse, Dio-
gène de Babylone, Antipater, Panaïotios, la transmettent jusqu'à Poseidonios, et
plus tard, à Cicéron, Philon le Juif, Plutarque, pour atteindre l'Empire romain
avec Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle, etc.
0.2. Doctrine complexe, considérée comme physique, d'abord, et morale princi
palement, le stoïcisme fut la première sémiologie et c'est, nous le verrons, en ceci
que réside sa nouveauté et sa particularité fondamentales qui surdéterminent les
autres occupations (physique, morale) du Portique.
Amorcé par un étranger dans une époque de commercialisation de l'économie
grecque, le Stoïcisme fait du Logos un objet : une réalité en soi mise à distance du
sujet qui la pratique pour l'échanger, et qu'il peut ainsi connaître au même titre qu'il
connaît le monde physique terrestre ou astral ; un objet du monde humain, obéis
sant — pour la première fois dans le monde sublunaire — aux mêmes régularités
que l'univers des dieux.
0.3. C'est le signe qui sera le levier de cette mise à distance et de cette systémat
isation du Logos.
La position du signe — cr/peiov — dans la doctrine stoïcienne est doublement
articulée : d'une part, à l'intérieur du discours même, dans le cadre d'un syllogisme
et/ou d'un formalisme logique ; d'autre part, dans la direction du discours vers
son dehors, vers cette infinité matérielle qu'il désigne. Ainsi, dès ces débuts grecs,
le problème sémiotique est un problème logique aussi bien que gnoséologique : il
déclenche l'étude de l'organisation formelle du discours, tout en laissant ouverte
l'inquiétude par rapport au lien — à définir théoriquemennt — qui attache ce discours
à son dehors.
1.0. Comme on le voit dans le texte de Sextus Empiricus, le syllogisme des
Stoïciens concerne la proposition conditionnelle ou disjonction (ctuvt)(jl(jl£vov) et
dévoile le mécanisme d'une preuve : « Si une femme a du lait, elle a conçu ; or une
femme a du lait, donc elle a conçu. » II s'agit d'une induction que les Stoïciens sont
les premiers à articuler comme une série de signes sans signification propre, c'est-
à-dire comme un système déductif opérant avec des termes (éléments initiaux) d'après
des règles strictes 2.
1.1. Or, pour que cette logique puisse fonctionner, elle a besoin de démontrer
la validité de ses termes. Voilà où la sémiotique intervient : les termes sont vrais
parce qu'ils sont des signes ; le signe est la relation nécessaire entre le mot et la
chose qu'il désigne ; il est une induction, non plus horizontalement (à l'intérieur
du discours), mais verticalement (du discours à son dehors) ; il est par conséquent
structuré comme une preuve, la preuve initiale et première du syllogisme, l'induc
tion préalable à l'induction proprement logique. La sémiologie stoïcienne se pré
sente ainsi comme le fondement sur lequel s'édifie le système logique. Les scep
tiques, dont Sextus Empiricus représente l'opinion, ont bien saisi ce fait pour con
centrer sur la théorie du signe leurs attaques contre les Stoïciens.
1. E. Bréhier, « Introduction au stoïcisme », Les Stoïciens, Gallimard, 1962.
2. Cf. Herman Meyer, « Le prolongement de la logique stoïcienne dans la logique contempor
aine », Rerue philosophique, 1956, p. 387.
1501 INTER-SCIENCES
1.2. Or nous voudrions suggérer ici que c'est probablement une démarche
inverse à celle qu'on leur suppose qui fut celle des Stoïciens. Que la théorie sémio-
tique, au lieu d'être le fondement préalable à la logique inductive, n'en est que la
projection. Qu'ayant formalisé avec une netteté sans précédent la structure interne
du syllogisme inductif, les Soïciens l'ont projetée vers le dehors qu'ils ont ainsi
récupéré à l'intérieur du raisonnement syllogistique. Le signe a été justement le
« subterfuge » qui a pu jouer le rôle d'agent récupérateur, je veux dire systématis
ant, du dehors.
1.3. Le rapport du son désignant (cnjfAoavov) à son objet s'effectue par Yinter-
médiaire (xuyxávov) d'une catégorie nouvelle que les Stoïciens vont introduire :
V exprimable, le lekton. C'est justement cette catégorie — non corporelle, située du
côté du langage — qui rend possible le signe ; c'est elle qui articule les deux ordres
du réel (son-objet) par un intermédiaire inhérent au Logos : le sens.
Certains traduisent le lekton par le signifié (von Arnim), tandis que d'autres x
refusent l'assimilation.
H nous semble plus juste de constater que pour les Stoïciens le lekton est en effet
de l'ordre du signifié, mais d'un signifié qui n'a pas rompu avec le signifiant et que
le signifiant (par exemple les éléments de l'articulation logique-attributs, liaisons
de jugement, etc.) est intimement lié au signifié puisque, en même temps, le signifié
(lekton) est formé par son signifiant. On peut dire même que le lekton stoïcien
pressent ce que sera le signifié tel qu'une linguistique toute récente est en train de
le formuler comme inséparable de son signifiant, puisque inversement un signifié
se glisse sous chaque signifiant.
C'est en tant que tel, justement, que le lekton stoïcien s'oppose à l'Idée plato
nicienne : il ne dévoile pas une essence, il ne projette aucune vérité immédiate sur
la paroi de la caverne philosophique, il ne découvre essence
donnée au vouç. Le lekton ne fait qu'articuler deux termes « corporels » (Pobjet-le
son) et translate cette articulation à l'intérieur du discours, vu lui aussi comme un
système de termes.
2.0. Deux conséquences découlent de cette mise en place du signe :
La sémiotique stoïcienne et, par conséquent, la logique se constituent comme
un « nominalisme ». Les deux éléments en relations (l'objet et le son) sont des termes
qu'unit une relation de nécessité qui n'existe que si les deux termes sont simultanés,
c'est-à-dire présents l'un à l'autre. Disons que le signe stoïcien établit une relation
entre deux termes dont l'un évoque l'autre, uniquement à condition que ces termes
soient concomitants. La « ressemblance » posée par le signe entre ces deux compos
ants (objet-son) n'est pas une identité, mais une concomitance, ce qui veut dire que
le signe déplace le raisonnement du terrain de Y immanence (où le maintient l'Idée
philosophique) sur celui de la séquence (qui supposera la logique et avec elle la
science) 2.
2.1. La mise en place de cette séquence laisse intact le questionnement philo
sophique que Sextus n'arrête pas d'adresser aux Stoïciens : pourquoi le terme X
(conséquent) est-il signe du terme Y (antécédent). Le Stoïcien sémiologue ne veut
pas le savoir : il constate empiriquement, disons statistiquement, que X est signe
1. E. Bréhier, Traité des Incorporels, Paris, Picard, 1907.
2. Cf. V. Brochard, « La logique des Stoïciens », I et II, Études de philosophie ancienne et de
philosophie moderne, Paris, 1926.
1502 MUTATION SÉMIOTIQUE J. KRISTEVA LA
de Y, que dans le moment présent ils sont nécessairement liés, et passe outre pour
faire système.
Nous retrouverons ce geste dans tout le développement de la sémiotique, jusqu'à
l'empirisme aprioriste de Hejelmslev.
Ce refus de l'inquiétude philosophique par le biais du signe inductif donne
au Stoïcien la facilité d'éviter la métaphysique philosophique pour s'en constituer
une autre : celle du Tout systématisé où peut s'établir la science avec sa régularité
et ses lois. « II y a ainsi à la base de la science une sorte d'induction grossière et
instinctive, une inductio per enumerationem simplicem, faite sans ordre et sans
méthode, mais dont les résultats paraissent certains parce qu'ils sont incontestés,
et que, d'ailleurs, on ne voit pas le moyen de s'en passer... »*
2.2. Aussi dirons-nous que le geste principal de la sémiotique fut de transformer
la question de l'Être — ou le mode selon lequel la philosophie énonce le rapport
dehors/langage, en problématique de la signification — vision sémiotique de la
question fondamentale dehors/langage. (Nous n'esquisserons qu'à la fin de cet
exposé les tentatives récentes de déplacement de cette dichotomie.) (Vit, 1.0. , 1.1.,
1.2.) Ce changement recouvre, à nos yeux, un événement d'une importance radi
cale, ouvrant un nouveau continent : celui d'une interprétation — traduction d'une
langue en une autre (interpres, agent entre deux parties, intermédiaire, médiateur,
négociateur) du « signifier ». Chez les Stoïciens, cette « traduction » prendra la forme
d'une totalité réglementée, donc d'une science de la signification. Par-là même,
elle inaugurera la procédure scientifique en tant que systématisée : les
Stoïciens sont les premiers à employer le mot cru<mq(xa au sens de « système du
monde ».
2.3. Cette systématisation rencontrera un adversaire dans les atomistes-maté-
rialistes de l'antiquité qui, de Démocrite à Epicure, et en évitant eux aussi la pro
blématique philosophique de l'Être (à tel point qu'on a pu se demander si Démocrite
est un philosophe quand Platon ne le mentionne pas), ont proposé une solution
de la question matière/langage sans faire recours à la Totalité systématisée. Leur
matière, composée d'une infinité d'atomes, trouve son équivalent, à travers le réseau
des simulacres, dans un « langage » infiniment atomisé lui aussi et qu'illustre par
faitement le texte poétique (Empédocle et Lucrèce n'écrivaient-ils pas en vers ?).
Aucune « unité signifiante » ne bloque ni ne systématise cet atomisme dynamique
qu'anime le clinamen d'Epicure.
Le procédé ordinateur des Stoïciens-sémoticiens élide et récupère justement
cet infini atomisé. Le signe stoïcien prend la matière poudroyante dans sa tenaille,
et la refoule dans les moules du syllogisme inductif. Non pas dans les moules du
langage dont les Stoïciens se flattaient de connaître les lois (Cicéron reprochait à
Epicure de ne pas connaître « le sens des mots ni les habitudes du langages »), mais
d'un certain discours, du ctuv/)[z[A£vov : proposition composée, conditionnelle
ou disjunctive. Voici donc la deuxième conséquence de l'opération stoïcienne.
3.0. Nous cernons ici le dilemme de la sémiotique : être une systématisation,
une totalisation (évitant le piège de la métaphysique philosophique), mais être aussi
une réduction, un refoulement de la complexité — de l'infinité — matérielle (défail
lance par rapport aux positions matérialistes). Le débat continue jusqu'à nos jours,
et nous verrons comment la sémiotique moderne, à l'écoute constante des théories
1. Ibid.
1503 INTER-SCIENCES
nouvelles de l'inconscient et de la praxis sociale, tâche de résoudre — au sens ch
imique du terme — le piège qui la constitue (cf. VII 1.0. , 2.2.). Ce débat nous mène
déjà à la compréhension que ce qui s'est depuis longtemps cherché sous le nom
de « matière » est probablement ce que la matrice du signe est venue occulter : non
pas une soi-disant « substance » mécaniquement reflétée par le langage, mais une
infinité et pluralité donnée au « sujet » mobile dans les modes d'une signifiance
diversifiée et non pas clôturée dans la matrice spécifique du signe.
En effet, quoi qu'il le prétende, le stoïcisme n'est pas un matérialisme. Il est
le refoulement du matérialisme atomiste lequel, n'étant pas mécaniste, est obligato
irement une physique et/ou une théorie du langage ; refoulement presque total
ement réussi et d'autant plus intéressant qu'il offre, dans le signe, le mécanisme même
qui s'est monté dans la discussion avec les matérialistes de l'Antiquité pour occulter
l'infinité de la matière et lui substituer la finitude probante du lekton-projection
du syllogisme.
Soulignons quelques caractères essentiels de la matrice sémiologique qui s'im
prime dans le tissu même de toute sémiotisation.
3.1. La sémiologie stoïcienne fonde un savoir systématique qui prend son ori
gine dans la représentation1 exempte d'erreurs puisque indépendante des sensa
tions. Doctrine de la vue, qui constate l'empreinte directe de Vobjet sur Y âme d'un
sujet stable, la sémiologie stoïcienne est en même temps et en conséquence une doc
trine rationnelle. L'ordre des raisons reflète fidèlement l'ordre des choses, et cette
équivalence exige une rigueur absolue dans la construction aussi bien de la logique
que de la nature ou de la morale. En logique, dit Dioclès Magnés 2, il faut « placer
au commencement la théorie de la représentation et de la sensation, parce que la
théorie de l'assentiment, ainsi que la théorie de la compréhension et de la pensée
qui viennent ayant les autres, ne peuvent se construire systématiquement sans la repré
sentation ».
3.2. Si le signe s'établit dans la présence (de sorte que le signe commémoratif
soit même mis en question), et si la totalité systématisée substitue à l'évolution dans
le temps un ordre synchronique, on dira (avec Goldschmidt) que la sémiologie des
Stoïciens « saisit le passé et l'avenir dans le monde du présent » (ibid., p. 63).
Ce temps présent qui boucle la synchronie prendra — dans sa retombée idéo
logique — l'aspect de l'Éternel Retour et du Destin Omniprésent qui domine
le Sage stoïcien-devin déchiffreur de signes.
On trouve la matrice logique de cette idéologie dans le passage de la proposi
tion conditionnelle (traduisant la succession) en conjonctive (traduisant la simulta
néité) : « Le passage logique des propositions conditionnelles aux propositions
conjonctives figure le passage cosmologique et théologique d'un temps linéaire
à un destin cyclique 3.
Ainsi bloqué dans le présent de la synchronie régulière où chaque élément pos
sède une fin et une cause, la sémiologie stoïcienne laisse se profiler ce qui la sous-
tend : le principe théologique, la Cause unique qui transparaît dans la pluralité
individuelle et conjecturale. Il semble que les Stoïciens aient été les premiers parmi
les Anciens à formuler avec autant de rigueur ce présupposé de base de la science
moderne.
1. Cf. V. Goldschmtot, Le Système stoïcien et Vidée de temps, Vrin, 1969, p. 60.
2. Ap. Diog. Laërt., VU, 49, cité par Goldschmidt.
3. Marc Aurèle, Vlil, 46.
1504 LA MUTATION SÉMIOTIQUE J. KRISTEVA
3.3. Ce finalisme providentiel prend nécessairement une forme anthropologique,
non soumise à l'interprétation mais acceptée comme postulat. La morale stoïcienne
se placera justement à l'endroit où le destin anthropomorphisé par le sémiologue
doit être subi par le sage : « A aucun homme il ne peut rien arriver qui ne soit un
accident humain... Si donc il arrive à chaque être ce qui est conforme à ses habi
tudes et à sa nature, pourquoi te fâcherais-tu ? La nature universelle n'a rien pu
t'apporter qui te soit insupportable. » *
Le sujet de l'opération stoïcienne (est-ce le sujet de la sémiotique ?) est donc ce
sage qui détruit le temps et se vit dans une extra-temporalité, dans un instant inf
initésimal où l'infinité temporelle et la complexité matérielle se présentent à lui comme
totalité achevée. La synchronie sémiotique est cet instant infiniment divisible où
vient s'ordonner l'infinité temporelle : « C'est le propre du grand artiste d'avoir
su enfermer le tout dans un espace insignifiant. Le Sage est aussi à l'aise dans son
existence que Dieu la suite des siècles. » 2
4.0. Condensant la linéarité temporelle dans un instant systématisé, le sujet
stoïcien est personne. Lieu neutre de contrôle d'une connaissance infaillible, intell
igence libre de passion, savoir autonome de subjectivité, le sujet stoïcien est vidé
d'intériorité, disons, pour reprendre le terme d'Heidegger, qu'il est une « subjec-
tité ». Sa raison est libre de subjectivisme, et c'est à cette condition qu'elle s'ac
corde au réel : « Que la partie hégémonique et maîtresse de ton âme demeure indif
férente au mouvement qui se fait, doux ou violent, dans la chair. » s
C'est dans la mesure où il n'est pas dupe des passions, mais les délimite dans
le moment présent et se met à distance par rapport à elles, que ce sujet stoïcien trouve
son image favorite dans la métaphore de Y acteur : « il n'est pas solidaire avec son
personnage ».
4.1. Or, ce retrait du sujet de sa subjectivité ne le détruit pas : au contraire, il
consolide le sujet dans son éveil rationnel où il devient instance suprême, loi majeure,
règle fondamentale de la connaissance. Il rend impossible tout écart de la raison
qu'un objet extérieur peut tenter, et son but est de provoquer moins Y accord du
savoir avec son objet que Y accord du sujet avec lui-même : « Si vous l'aviez voulu,
vous auriez trouvé le bien en vous-mêmes, vous ne vous seriez pas égaré au-dehors
et n'auriez pas recherché tout ce qui vous est étranger comme autant de biens propres.
Revenez en vous-même. » *.
La matérialité de l'objet à connaître est donc posée, mais pour être ramenée,
en dernière instance, à la raison du sujet qui ne reconnaît son autre que pour Yinté-
rioriser dans la matrice ordonnée de sa systématique.
Tout le rationalisme s'inspirera de cette maxime : la Grammaire générale de
Port-Royal découvrira dans la langue les mêmes lois que dans la pensée connais
sante : c'est ainsi que le sujet « s'accorde » avec son objet.
4.2. Ayant refusé de savoir pourquoi cela signifie, le sujet stoïcien refuse, nous
le voyons, de savoir qui il est. Par ces deux refus il dégagera le champ de la scien-
tificité que vient justifier la sémiotique.
1. L. Guillermtt et J. Vuillemin, Le sens du destin, Neuchâtel, 1948, p. 53.
2. Sénèque, Ep., 53, II.
3. Marc Aurèle, V, 26.
4. Epict., Diss., m, XXII, 30-39.
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