La perception - compte-rendu ; n°1 ; vol.52, pg 198-208

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L'année psychologique - Année 1952 - Volume 52 - Numéro 1 - Pages 198-208
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1952
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F Bresson
S. Ehrlich
1° La perception
In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°1. pp. 198-208.
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Bresson F, Ehrlich S. 1° La perception. In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°1. pp. 198-208.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1952_num_52_1_8619— Psychologie générale. III.
1° La perception.
KÖHLER (1.).— üeber Aufbau und Wandlungen fler Waihrneh-
llIUllgSWelt -('Sur la constitution et les changements du monde per
ceptif). — Oesterreichische Akademie der Wissenschaften, 1951,
227, 118 p.
A la fin du dernier siècle, les développements de la physiologie
et de Tanatomie avaient permis de mieux comprendre certains
dispositifs de fonctionnements nerveux. Ce fut le cas entre autres
pour les mécanismes de l'œil et de la vision. A partir de ces données,
3 semblait que les problèmes plus psychologiques de la perception
allaient eux aussi trouver leur solution. En fait, comme cela se
présente souvent, ces nouvelles découvertes apportèrent beaucoup
moins de solutions que de nouveaux problèmes.
Un des problèmes, très important parce que s'étendant à toute
la perception visuelle, était celui de la vision debout. Comment
ëtaït-il possible que nous voyions les objets debout alors que les
dispositifs optiques de l'œil en projetaient une image renversée sur
notre rétine? Ce fut Stratton qui, le premier, apporta vers 1890
quelques éclaircissements sur ce phénomène incompréhensible jus
qu'alors. Considérant que les facteurs anatomiques et physiologiques
étaient insuffisants pour fournir une explication valable de la vision
débout, il se demanda si une telle perception des choses était inal
térable, quel y était le rôle de l'accoutumance, et ce qu'il en adviend
rait si par un jeu de miroirs tous les objets étaient présentés à
l'envers à l'œil. Il réalisa donc un tel jeu de mrroirs, et les fit porter
comme des lunettes à un certain nombre de personnes. Il remarqua
que les sujets, très gênés au début, finissaient toujours par s'adapter
à ces conditions anormales, si bien qu'après plusieurs jours d'expé
rience les objets étaient vus à nouveau normalement debout.
Ces ieSjpériences assez concluantes ne furent que ipeu perfection
nées (par ta suite. Quelques modifications de détail, ;ne portant que
sur une amélioration des lunettes, ne changèrent en rien les résul
tats déjà obtenus.
Ces dernières années cependant, un groupe de chercheurs entre
prit une série d'expériences dépassant de loin le problème de la PSYCHOLOGIE GENERALE 199
vision debout, recherches dont les principaux résultats sont rassemb
lés dans l'ouvrage publié par Ivo Köhler.
Généralisant la méthode expérimentale inaugurée par Stratton,
Köhler va placer ses sujets dans une situation perceptive anormale,
en leur faisant porter des lunettes à travers lesquelles les objets
leur apparaîtront soit déformés, soit colorés suivant les verres
employés. Cette méthode, appelée par Köhler « Störungsmethode »
(méthode de dérangement), va lui permettre d'observer de quelle
manière la perception réagit à des conditions optiques inhabituelles
et comment elle redevient peu à peu normale en surmontant une
gêne artificielle. Ainsi, dit-il, « il sera plus facile de comprendre
de quelle façon la perception est devenue normalement ce qu'elle
est, car il est probable que les facteurs qui permettent de vaincre
une gêne artificielle, sont aussi ceux qui déterminent la vision nor
male ». Munissant ses sujets de lunettes à verres soit prismatiques,
soit colorés, Köhler va constater que, d'une façon générale, les
déformations systématiques des objets s'atténueront considérable
ment dans les premiers jours de l'expérience, puis, si elle est pours
uivie suffisamment longtemps, les objets reprendront peu à peu
leur aspect familier.
De même, des troubles tout à fait analogues aux précédents se
présenteront lorsque le sujet ôtera ses lunettes en fin d'expérience.
Il faudra encore attendre quelques semaines de vision libre pour
que celle-ci redevienne normale.
Ces effets post-expérimentaux dus aux traces laissées dans le
système nerveux par un état de gêne durable auquel se trouve
artificiellement soumis un organe sensoriel, ont été appelés par
l'auteur « Nachefîekte » (« after effects » en anglais). Comme ces
traces se manifestent très irrégulièrement mais qu'elles sont tou
jours liées à des situations particulières (direction du regard par
rapport à la position de la tête et des lunettes), Köhler emploie
fréquemment le terme « Situations-Nacheffekte ». Avant lui, un
autre chercheur, Hering, utilisant avec la même méthode expé
rimentale des lunettes semblables, n'était pas arrivé à mettre en
évidence de telles traces. Il est vrai que ses expériences ne dépas
saient pas des durées de 3 ou 4 jours.
Les expériences de Köhler durèrent au moins 5 jours, certaines
se prolongeant jusqu'à 4 mois. On peut les diviser en trois groupes
ne différant que par les verres employés.
1° Expériences avec lunettes à verre prismatiques;
2° à demi- verres
3° avec lunettes à verres colorés.
Comment se présentent aux sujets les objets vus à travers des
verres prismatiques, et que deviennent les images rétiniennes dans
de telles conditions?
1. Les prismes dévient tous les rayons lumineux, mais cette 200 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
déviation est plus ou moins grande suivant l'angle d'incidence. Il
en résulte :
a) Une translation de tous les objets, d'autant plus importante
que l'objet regardé est plus loin de l'œil (pour un prisme de 20°
d'angle au sommet et pour des objets à portée de mains elle est
d'environ 10 cm.). Il est donc compréhensible que cette propriété
des prismes soit à la base des mouvements apparents dont sont
victimes les sujets quand ils s'approchent ou s'éloignent des objets
qu'ils regardent.
De là vient aussi leur difficulté à saisir rapidement des objets au
début de l'expérience.
b) Des courbures plus ou moins accentuées des lignes droites,
des distorsions d'angles, si bien que les objets apparaissent incurvés,
inclinés, asymétriques.
2. Les prismes ont la propriété de décomposer la lumière blanche
en radiations s'étalant du rouge au violet. Cette propriété explique
les colorations variées que prennent parfois les objets vus à travers-
ces lunettes.
Köhler fixa des images rétiniennes artificielles en plaçant un
appareil photographique derrière un prisme, situation identique à
celle de l'œil du sujet en expérience. Tout en maintenant fixe le
prisme, il matérialisa des secteurs rétiniens en déplaçant l'appareil
et en photographiant un même objet dans chacune de ces positions.
Il obtint ainsi une série d'images rétiniennes virtuelles (photogra
phies) représentant l'objet inégalement déformé. Il montra aussi
que pour un œil immobile muni d'un verre prismatique, les distor
sions des formes étaient différentes d'un point rétinien à un autre-
Mais l'œil étant mobile par rapport aux lunettes, chaque point rét
inien se trouvait obligatoirement soumis à des excitations variables
d'un instant à l'autre.
A. — Voici, à titre d'exemple, une expérience faite par Köhler
en janvier 1933. Durée de l'expérience : 10 jours. Le sujet portait
des lunettes prismatiques binoculaires, les prismes avaient 15°
d'angle au sommet, leur base était tournée vers la gauche.
Après un jour de port de ces lunettes, les perturbations du compor
tement ont complètement disparu. Plus de difficultés dans la marche
ni dans la préhension des objets.
Le 6e jour, le sujet fait une longue randonnée en skis. Les lunettes
ne le gênent plus du tout.
Après 10 jours, redressement presque complet de toutes les lignes,
disparition des obliquités et des distorsions.
Une fois les lunettes ôtées, les objets apparaissent de nouveau
complètement déformés, mais toutes les courbures, distorsions, etc.,
sont inversées. Les lignes précédemment incurvées vers la gauche
le sont maintenant vers la droite; il en est de même des angles et
des mouvements apparents. Ces « Nacheffekte » durèrent 4 jours. PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE 201
En ce qui concerne ces « Nacheffekte », il convient de signaler
que leurs manifestations étaient extrêmement capricieuses. Tout
d'abord leur durée, après la fin de l'expérience, était différente d'un
sujet à l'autre. Pour 10 jours d'expérience, nous avons vu ci-dessus
qu'ils durèrent 4 jours. Dans un autre cas, ils apparaissaient encore
23 jours après la cessation de l'expérience, bien que celle-ci n'eût
duré que 18 jours. De plus, pour un même sujet, ils apparaissaient
variables d'une position de l'œil à une autre, et même, pour une
certaine position donnée, variables d'un instant à l'autre.
Plusieurs expériences de ce type furent faites par Kohler, et,
malgré certaines variations interindividuelles quant aux durées
d'adaptation, l'évolution de la perception fut la même chez tous
les sujets, à savoir :
Perturbations les premiers jours;
Accoutumance progressive jusqu'au redressement complet des
objets; de nouveau une fois les lunettes ôtées, suivies d'un
temps de réadaptation plus ou moins long.
Selon Köhler, il apparaît donc clairement que la rétine arrive à
s'adapter à une situation optique extrêmement complexe, situation
que nous avons vue variable pour les différentes zones rétiniennes,
et que de plus cette adaptation est nécessairement polyvalente pour
chaque point rétinien, par suite de la mobilité des yeux par rapport
aux lunettes. En effet, quand le sujet, au début de l'expérience,
observe un objet, puis tourne la tête sans le quitter des yeux, il
constate que l'objet se rapetisse ou s'élargit, que ses courbures et
ses proportions changent. (Comme nous l'avons vu, cela provient
de ce que le rayon incident est plus ou moins dévié suivant la gran
deur de l'angle d'incidence.) Il en est de même quand, à la fin de
l'expérience, le sujet ôte ses lunettes avec la différence que l'objet
qui s'agrandissait lorsqu'il tournait la tête vers la droite, s'agrandit
maintenant lorsqu'il tourne la tête vers la gauche. Or le sujet arri
vait néanmoins à retrouver une perception correcte des choses
malgré cette variété d'images se projetant sur sa rétine. Nous
comprenons ainsi comment Köhler sera amené à parler de sensations
conditionnées et d'échelles de valeur spatiales, subjectives, variables,
pour chaque point rétinien.
B. — Dans les expériences à demi-verres prismatiques, seule la
moitié supérieure des lunettes était pourvue d'un prisme, l'autre
étant libre. Ainsi, lorsque le sujet regardait droit devant lui, les
objets situés dans la partie supérieure de son champ visuel présen
taient toutes les déviations dues aux prismes, alors que les objets
situés dans le champ inférieur étaient vus normalement. Entre les
deux, suivant un diamètre horizontal, se trouvait une ligne de démarc
ation où venaient se casser les objets s'étendant sur les deux champs.
Cette cassure s'accompagnait d'une translation horizontale de la ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 202
partie inférieure de l'objet. On peut se représenter a variété de
sensations qu'un tel dispositif pouvait déterminer chez les sujets,
suivant que leur regard était dirigé vers le haut ou vers le bas.
De plus, cette cassure faisait perdre leur unité aux objets, la conti
nuité de la vision n'étant plus assurée.
Prenons une de ces expériences : elle dura 50 jours. Les deux
demi-verres étaient constitués par des prismes de 10° d'angle au
sommet, la base des prismes étant à gauche.
Au début les résultats furent négatifs : toute adaptation de l'oeil
aux distorsions prismatiques : regard vers le haut, se traduisait
immédiatement en « Nacheffekte » contraires en vision libre, regard
vers le bas.
Après 10 jours environ, le sujet remarquait qu'en vision sans
lunettes, les « Nacheffekte » : distorsions, courbures, mouvements
apparents, etc., étaient à chaque fois plus accentués lorsque le
regard était dirigé vers le haut que lorsqu'il était dirigé vers le bas.
Petit à petit les objets reprirent leur aspect normal, les cassures
disparurent et le monde retrouva son unité, si bien que le sujet
déclara vers le 47e jour de l'expérience : « Ces lunettes ne me gêne
raient pas moins si elles faisaient partie de mon corps. »
Les « Nacheffekte » furent assez curieux. En premier lieu, ils
n'apparaissaient que quand le sujet regardait vers le haut. Dans
cette position, les objets présentaient les distorsions, courbures,
mouvements apparents habituels, variables suivant la direction du
regard. Au niveau de la ligne de séparation des deux champs visuels,
supérieur et inférieur, les objets étaient de nouveau cassés en deux
tronçons parallèles. Mais alors qu'au début de l'expérience le tronçon
inférieur avait subi une translation vers la gauche, cette translation,
comme les courbures, distorsions, etc., était maintenant inversée.
L'auteur arrive ainsi à la conclusion que des excitations diffé
rentes, liées à des situations différentes (positions relatives de la
tête et des yeux) d'un même point rétinien, sont intégrées par celui-ci
et peuvent donner naissance à une même sensation. Mais ces exci
tations multiples laissent des traces multiples se manifestant en
« Nacheffekte », eux-mêmes liés aux mêmes situations.
Pour mettre en évidence les phénomènes décrits ci-dessus, Köhler
et ses collaborateurs employèrent trois méthodes :
1° Une série d'épreuves permirent de tester de jour en jour
l'état de la perception des sujets. Chacune d'elles fournissait un
indice quantitatif d'une déformation particulière des objets : cour
bure, distorsion, etc. Nous ne nous y étendrons pas; sachons seul
ement que, pour chacun de ces phénomènes, Köhler put établir des
■diagrammes sur lesquels il est aisé de suivre l'évolution de la per
ception, l'adaptation progressive des sujets aux lunettes et parall
èlement l'accroissement des « Nacheffekte », puis leur déclin, une fois
l'expérience terminée. PSYCHOLOGIE GENERALE 203
2° A côté de ces mesures objectives faites tous les jours par
l'expérimentateur, chaque sujet devait noter ses sensations et leur
évolution au cours de l'expérience. Pour donner une idée plus
précise de la situation dans laquelle se trouvent ces sujets d'expér
ience, donnons un exemple.
Voici ce que dit un sujet qui vient de porter pendant 124 jours
•des lunettes prismatiques binoculaires, quand il les ôte pour la
première fois. Il se trouve donc en vision libre :
« C'est comme si je regardais à travers un prisme invisible à inc
idence lumineuse contraire. Qui dois-je rendre responsable de ce
monde absurde?
« Sans lunettes la pièce donne l'impression d'une étrange cave
"voûtée qui se tient tranquille et se laisse apparemment inspecter
aimablement aussi longtemps que l'on se tient raide et immobile,
•et qu'on ne laisse qu'aux yeux leur liberté de mouvements. Les
murs sont plus fortement recourbés (qu'auparavant avec les lunettes)
mais en sens inverse, le plancher est plus incliné, la distorsion des
•angles est plus grande. Des bords multicolores enjolivent cette
vision sinistre. Oui, sinistre, car ces voûtes ont leur piège. Dès
•que l'on bouge, ce lieu se comporte d'une manière tout à fait inat
tendue et imprévisible. Cependant ce comportement n'est pas arbi
traire, il est une copie exacte mais négative de tous les changements
auxquels était soumise la perception lors du premier port des
lunettes, il y a de cela de longues semaines. Et même ces déformat
ions auxquelles je n'avais alors pas prêté attention, montrent
maintenant leurs « NachefTekte ». C'est par Fétrangeté de ces
«■ NachefTekte » que je vois maintenant, en vision libre, comment se
présentait véritablement, la situation prismatique. Si je ne rapport
ais pas mes impressions actuelles à des situations passées, elles
seraient incompréhensibles.
« Mais je commence à me remuer et à me promener. La pièce elle
aussi commence à bouger... les objets sont animés d'un mouvement
apparent. Ils semblent glisser vers la droite quand je m'avance droit
sur eux. Si je veux les saisir rapidement, ma main tombe à côté
■d'eux, à leur gauche. Les changements relatifs à l'intérieur de la
pièce sont encore plus étranges. Il n'y a nulle part un point qui reste
tranquille, au moins par rapport à d'autres points, quand je bouge
la tête (haut-bas, droite-gauche). Si un point quelconque de mon
champ visuel se déplace dans le même sens que ma tête, il y a alors,
certainement, dans une autre partie de mon champ visuel, un autre
point venant en sens inverse, me démontrant clairement qu'il n'a
rien à voir avec la masse des points restants. Mon univers est,
semble-t-il, devenu un mélange chaotique de distances, directions,
mouvements et formes variables. L'impression en est si déconcer
tante que je ne peux encore déduire aucune loi de ces continuels
changements. Mais il me semble que si on me donnait une règle qui 204 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
se modifierait suivant certains principes bien définis, par exemple :
plus grand dans le champ visuel gauche, plus petit à droite, angles
aigus pour un regard en haut à angles obtus regard en bas
à gauche, il me semble que je pourrais alors retrouver de nouveau
une géométrie de relations constantes.
« Aucun objet n'a une grandeur déterminée ou un certain mode
de déplacement; au moment suivant il se rapetisse ou s'élargit,
s'immobilise, ralentit ou accélère, mais ceci toujours en rapport avec
certains mouvements de ma tête et de mon corps.
« Ces mouvements, grandeurs, directions, en changements relatifs-
continuels détruisent tous nos concepts logiques. Ils attirent tou
jours l'attention sur eux et déterminent, à la longue, des sensations
de vertige et de dépression. »
C. — Les expériences faites par Köhler avec des lunettes à verres
différemment colorés sont certainement les plus spectaculaires. Leur
intérêt tout particulier réside dans le fait que les objets, bien que
teintés de la couleur des verres employés, n'étaient plus déformés
par l'intermédiaire de prismes, ce qui rapprochait sensiblement la
situation expérimentale de la situation perceptive normale. D'autre
part la vision des couleurs met en jeu des facteurs physiologiques
autres que ceux qui déterminent la perception des formes ou des
mouvements. Si dans de telles conditions on pouvait observer une
adaptation des sujets, puis des « Nacheffekte » semblables aux pré
cédents, il nous serait possible de tirer des conclusions généralisées
à un secteur bien plus étendu de la perception visuelle.
Voyons une de ces expériences :
Pendant 60 jours le sujet porte des lunettes dont la moitié gauche
de chaque verre était bleue et la moitié droite jaune. Les objets pre
naient donc l'une ou l'autre de ces couleurs, suivant que le regard
était dirigé vers la gauche ou vers la droite. Les teintes bleue et
jaune des verres étaient exactement complémentaires. Hering pens
ait qu'une telle situation, engendrant des excitations complément
aires sur les mêmes points rétiniens, étant donné la mobilité des
yeux par rapport aux lunettes, ne pouvait donner lieu à une adaptat
ion des sujets, ni, évidemment, à des « Nacheffekte ». Ce fut le
contraire que constata Köhler.
Au début de l'expérience : violent contraste entre les objets bleus,
regard à gauche, et les objets jaunes, regard à droite. Forte gêne.
Au bout de 10 jours : pâlissement considérable des bleus et des
jaunes. Plus du tout de gêne.
Ce pâlissement s'accentua au cours du déroulement de l'expé
rience, et vers le 60e jour plus aucune différence de teinte n'était
perçue entre les objets à gauche et à droite.
Une fois les lunettes ôtées, les objets étaient légèrement jaunâtres
quand le sujet dirigeait son regard vers la gauche, et légèrement
bleuâtres quand il regardait vers la droite. PSYCHOLOGIE GENERALE 205
Comme précédemment, les « Nacheffekte » se manifestaient en
perturbations perceptives tout à fait analogues, mais inversées, à
celles qu'occasionnaient, en début d'expérience, les verres employés.
Bien que moins fortes, les couleurs des objets étaient les mêmes
que celles des verres précédemment portés par le sujet, donc complé
mentaires. Il arrivait quelquefois que le sujet percevait distinct
ement la ligne de séparation entre les deux champs bleu et jaune. On
pouvait remarquer une légère accentuation des bleus et des jaunes
vers la périphérie du champ visuel de chaque œil, ce qui s'explique
très bien par le fait que les régions périphériques étaient, quand le
sujet portait des lunettes, beaucoup moins fréquemment exposées
à des excitations complémentaires que la fovéa. Des expériences
faites avec d'autres couleurs également complémentaires, rouge-
vert par exemple, donnent les mêmes résultats.
Il était donc montré encore une fois, selon Köhler, qu'un même
point rétinien pouvait donner, après un certain temps d'adaptation,
une même réponse à des excitations variables. De plus, chacune de
ces excitations étant fonction d'une certaine position bien définie
des yeux par rapport aux lunettes, chaque point rétinien devait
nécessairement avoir acquis la possibilité de réagir de diverses
façons suivant ces positions, afin que l'objet soit toujours perçu
identique à lui-même. Lès différents « Nacheffekte » suivant la
direction du regard étaient la meilleure preuve de cette dernière
affirmation.
Pour conclure, il y aurait, selon Köhler, différentes sortes de
« Nacheffekte ». Certains, selon la théorie de Hering, resteraient
invariablement liés à l'excitation de secteurs bien définis, d'autres,
bien que déterminés par une même excitation d'un même point
rétinien, se manifesteraient par intermittence et même par des
effets contraires ou complémentaires. Cette variabilité des réponses
nerveuses ne peut être comprise si l'on considère isolément les fonc
tions de chaque point rétinien. Ce n'est que lorsque l'on considère,
toute la situation (non seulement la situation optique mais encore
les positions relatives du corps, de la tête et des yeux) que l'on voit
une certaine régularité dans l'apparition des « Nacheffekte». Mais, ce
faisant, on se voit obligé de lier causalement des facteurs n'ayant
apparemment aucun lien entre eux. Quel rapport peut-il exister
entre la contraction des muscles du cou ou du globe oculaire et la
sensibilité rétinienne? Les psychologues de la « Gestalt » prétendent
que l'organisme donne une réponse d'ensemble à toute excitation.
Ceci n'est pas une explication, d'autant plus que, comme nous l'avons
vu plus haut, la réponse d'ensemble ne s'établit que progressivement.
Tout ceci serait explicable à la rigueur en admettant que les
différents domaines sensoriels ont des interrelations variables. Ce
qui l'est moins, ce sont les modifications des proportions internes
des images. Il faut alors admettre qu'à chaque élément rétinien ne 206 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
correspond pas une échelle de valeur spatiale, fixe, déterminée une
fois pour toutes, mais variable. Il faut supposer de plus que chaque
récepteur rétinien est solidaire du récepteur voisin, et que certaines
de leurs propriétés peuvent se transmettre de l'un à l'autre. Ainsi
serait possible une nouvelle distribution des valeurs spatiales parmi
les éléments rétiniens. Les yeux ayant porté des verres prismatiques
auraient ainsi une distribution anormale des échelles de valeur spa
tiales, distribution non seulement changée, mais encore chan
geable d'un instant à l'autre.
Tout se passe donc comme si chaque élément rétinien avait acquis-
une mémoire de détails, et réagissait après un tri de différents fac
teurs de situation. La réaction perceptive ne serait pas déterminée
par la sommation pure et simple des stimuli optiques, mais elle serait
une fonction complexe d'un certain nombre de facteurs de position.
Une explication de ces faits ne sera possible, nous dit Köhler, que
si l'on fait une distinction entre les effets périphériques et les effets
centraux des stimulations auxquelles sont systématiquement expo
sés les sujets porteurs de verres prismatiques ou colorés. Si les
expériences sont de courte durée, elles ne laissent pas de traces
profondes dans le sensorium, et l'adaptation du sujet restera loca
lisée à la rétine. Par contre quand les expériences sont prolongéesy
cette première phase locale sera suivie d'une seconde phase d'adap
tation centrale. Nous sommes amenés à rendre responsables les
facteurs de facilitation et d'inhibition centrale aussi bien de la
possibilité d'adaptation des sujets que de la variété des « Nachef
fekte ». Nous comprenons par ailleurs les résultats obtenus par-
Hering, ses sujets ne portant pas les lunettes pendant un temps;
assez long; aussi sa théorie n'est-elle valable que dans le cas particul
ier des expériences de courte durée.
L'hypothèse d'une étape d'adaptation centrale succédant à une
étape d'adaptation locale semble très plausible. Elle correspond non
seulement à des données de physiologie nerveuse assez récentes, mais>
aussi, en psychologie, au schéma général de formation de toute
habitude. Il n'y aurait rien à ajouter à cette dernière interprétation;
des faits expérimentaux si elle renforçait, ou du moins concordait
avec les interprétations précédentes de Köhler. Pourquoi envisage-
t-il par exemple l'existence de différentes sortes de « Nacheffekte »•
et non différents niveaux d'intégration des messages sensoriels su
ivant la durée des expériences?
Pour comprendre ces phénomènes, nous dit-il, il faut considérer
la situation perceptive dans son ensemble! Or, dans chacun des
cas il les étudie essentiellement sur le plan rétinien, et s'il attribue,
une grande importance aux positions respectives des yeux, de la
tête et du corps, ce n'est que pour marquer les transformations que
subissent les images rétiniennes lorsque ces positions relatives
changent. Ainsi peut-il expliquer pourquoi en début d'expérience?

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