La personnalité et les préférences esthétiques chez l'adulte - article ; n°2 ; vol.54, pg 377-395

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L'année psychologique - Année 1954 - Volume 54 - Numéro 2 - Pages 377-395
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
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P. Jampolsky
La personnalité et les préférences esthétiques chez l'adulte
In: L'année psychologique. 1954 vol. 54, n°2. pp. 377-395.
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Jampolsky P. La personnalité et les préférences esthétiques chez l'adulte. In: L'année psychologique. 1954 vol. 54, n°2. pp.
377-395.
doi : 10.3406/psy.1954.8735
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1954_num_54_2_8735LA PERSONNALITÉ ET LES PRÉFÉRENCES ESTHÉTIQUES
CHEZ L'ADULTE
par Pierre Jampolsky
Ce que l'individu recherche ou évite, ce qui lui est agréable
ou désagréable — objets, situations, partenaires — traduit
directement ses besoins et tendances et révèle sa per
sonnalité.
Parmi les objets qui déterminent ainsi des sentiments positifs
ou négatifs, une catégorie particulière est constituée par ceux
dont on dit qu'ils sont « beaux » ou « laids », c'est-à-dire par
ceux qui satisfont ou non les tendances esthétiques. Ces tendances,
dont on a discuté le caractère spécifique à l'espèce humaine,
sont particulièrement socialisées. Les modes et les civilisations
les façonnent, l'éducation les développe et les modifie. Elles ne
paraissent cependant pas totalement indépendantes des autres
tendances de l'individu et étrangères à sa personnalité. Dans la
marge laissée par les cadres culturels et le développement indi
viduel du « goût », et à côté du choix du thème, les individus ont,
comme les races, leurs tonalités familières — picturales ou
musicales — les artistes ont leur « manière », et s'y reflètent.
Dans quelle mesure cette « projection » peut-elle constituer
les bases d'un test de personnalité ? C'est la question que nous
nous sommes posée1. Nous nous sommes en particulier demandé
si les préférences exprimées, sur le plan visuel, à l'égard des
caractéristiques formelles — structurales ou chromatiques —
d'un matériel non-figuratif, pouvaient différencier de façon signi
ficative les individus en fonction de certains aspects de leur
1. On ne saurait naturellement voir une réponse valable à cette question
dans une utilisation a priori et symbolique des couleurs telle que la pratique
Max LtïscHER (La couleur, moyen auxiliaire de psychodiagnostic, in Le diagnost
ic du caractère, P. U. F., 1949). 378 MÉMOIRES ORIGINAUX
personnalité, comme le permettent l'interprétation perceptive
de taches d'encre, la construction libre de dessins, ou celle de
récits à partir de scènes ambiguës1.
LE MATÉRIEL
Le matériel que nous avons élaboré pour répondre à cette
question est essentiellement composé de 13 structures (fig. 1)
et de 11 coloris.
Les structures ont été construites pour faire jouer 4 sortes
de variables :
symétrie-dissymétrie ;
simplicité-complexité ;
curviligne-rectiligne ;
structuration géométrique-absence de structuration.
Les coloris dans lesquels sont présentées ces structures sont
soit des jeux de 3 degrés de saturation dans une même couleur
pure ou dans du gris, soit des combinaisons de 3 ou 4 couleurs.
On a :
1) Un jeu de 3 degrés de rouge (R) ;
2) — — bleu (B) ;
3) — — vert (V) ;
4) — — jaune (J) ;
5) — — gris peu contrastés (G) ;
6) — — — très (N) ; (la satu
ration maxima est noire) ;
7) Une combinaison « riante » et « bigarrée » de rouge, bleu,
vert et jaune en saturations moyennes (S) ;
8) Une « pastel » des mêmes teintes en saturations
très légères (P) ;
9) Une combinaison sombre des mêmes teintes en
fortes sur fond noir (F) (le jaune devient ici ocre) ;
10) Une heurtée et violente de 3 tons contrastés :
rouge vif, jaune, noir (C) ;
11) L'absence de couleur : la structuration est dessinée en
trait sur fond blanc (T).
1. Remarquons qu'à l'expression des préférences vis-à-vis d'un matériel
déjà construit pourrait, en principe, se substituer une activité esthétique cons
tructive (comme c'est le cas, par exemple, dans le Mosaic Test de Löwenfeld),
activité qui semblerait plus voisine de celles qui sont en jeu dans les tests
projectifs classiques. JAMPOLSKY. LA PERSONNALITÉ CHEZ L'ADULTE 379 P.
Ces colons permettent ainsi d'opposer différents caractères,
tels que :
monochromatique-poly chromatique ;
achromatique-chromatique ;
contrasté-non contrasté r
foncé-clair ;
couleurs « froides »-couleurs « chaudes ».
A partir de ces éléments ont été construites 8 séries qui sont
présentées successivement au sujet et dans chacune desquelles
il doit désigner les 3 images qu'il préfère et les 3 qu'il aime le
moins. Ce sont :
1) Trois séries parallèles « forme », où sont présentées chaque fois
les 13 structures dans un coloris unique ;
2) Trois séries « couleur » où sont présentés chaque
fois les 11 coloris dans une même structure ;
3) Deux séries mixtes où sont présentés à la fois les 13 structures
et les 11 coloris diversement combinés et où le sujet est
amené à opter entre ses préférences « forme » et ses préfé
rences « couleur »x.
L'ordre de présentation des 8 séries fait alterner ces
3 types.
l'expérience
Une investigation capitale, quoique parfois négligée, dans
une entreprise de ce genre, est d'étudier préalablement sur des
groupes normaux comment varient les réponses en fonction de
ces deux facteurs de la personnalité que sont l'âge et le sexe.
L'épreuve doit se montrer sensible à ces deux facteurs2 et,
en outre, ces variations doivent être connues pour que la part
puisse en être faite dans l'interprétation d'un cas individuel,
voire même pour interpréter ce cas en termes de développement,
d'aberrance ou de type sexuel.
1. La composition de ces séries et la technique d'évaluation de la domi
nance forme/couleur dans les choix sont exposées en détail dans l'article cité
plus loin.
2. Même si elle prétend s'adresser à des types plus ou moins constitutionnels,
l'expression de ceux-ci varie fatalement avec l'âge, en partie du fait du déve
loppement intellectuel. 380 MÉMOIRES ORIGINAUX 11 12 14
Fig. 1. — Les 13 structures (réduction au tiers) 382 MÉMOIRES ORIGINAUX
Chez l'enfant et l'adolescent
Nous avons présenté par ailleurs, avec une description détail
lée du matériel et de la technique, les résultats de cette investi
gation chez l'enfant et l'adolescent1. Résumons-les brièvement
ici :
Notre matériel a été soumis à 300 sujets de 8, 10, 12, 14 et
16 ans (30 sujets par âge et par sexe) et de milieu comparable
(classes primaires et centres d'apprentissage de la région pari
sienne). L'ensemble des variables envisagées présente, en fonction
de l'âge et du sexe, des différences nettement significatives et
la fidélité de l'épreuve, non encore étudiée systématiquement,
paraît provisoirement garantie par la haute corrélation qui
existe entre les résultats des séries parallèles de chaque groupe.
D'une façon générale, les préférences exprimées à l'égard
des structures et des coloris traduisent certaines tendances
caractéristiques et l'évolution génétique consiste dans la régres
sion de ces tendances, à partir d'un maximum dont l'âge varie
selon les variables et le sexe en fonction de l'intérêt plus ou
moins précoce porté à la variable. Le degré de cette motivation
se traduit assez bien dans la variabilité intra-individuelle des
choix2, et l'évolution génétique globale se trouve exprimée
dans l'évolution de la variabilité inter-individuelle, c'est-à-dire
la diminution de l'homogénéité des choix du groupe3.
Structures :
A tous les âges, symétrie, complexité, curviligne et géomé-
trisme l'emportent sur les caractères opposés. Les structures 11
à 14 et la structure 5 recueillent ainsi le maximum de choix
positifs et le minimum de choix négatifs ; les structures 4, 9 et 8
recueillent au contraire le maximum de choix négatifs. Le rap
port des choix réunis par des groupes équivalents de structures
ne s'opposant que sur un caractère (par exemple : 1, 2, 3, 4, 11,
1. L'évolution des préférences esthétiques chez V enfant et V adolescent, à
paraître dans la revue Enfance. Résumé : Communication aux Journées
internationales de Psychologie de l'Enfant, Paris, avril 1954.
2. On peut prendre comme indice de cette variabilité intra-individuelle
chez chaque sujet, le nombre, compris entre 3 et 9, de structures ou de coloris
différents désignés dans les 9 choix positifs ou négatifs des séries parallèles.
3. On peut prendre comme indice de cette variabilité inter-individuelle
l'écart moyen des scores obtenus par le groupe pour chaque image, c'est-à-dire
la dispersion de ces par rapport à celui qui correspondait à une hété
rogénéité maxima du groupe, soit une répartition des choix au hasard. JAMPOLSKY. LA PKRSONN ALITÉ CHEZ L'ADULTE 383 P.
12/5, 6, 7, 8, 13, 14 pour le rapport simplicité /complexité)
permet de suivre, dans chaque sexe, l'évolution des diverses
variables (fig. 2).
D'une façon générale, la dominance maxima de la variable
est atteinte en moyenne à 12 ans dans les deux sexes, plutôt
moins précocement chez les garçons où elle peut se stabiliser
ou continuer à croître jusqu'à 14 et même 16 ans, alors qu'elle
décroît plus tôt et plus nettement chez les filles.
Dans les deux sexes, cette évolution apparaît plus tôt pour
le curviligne (structures 1 à 8), plus tard pour le symétrique et
le géométrique. Pour le complexe, elle est nettement dissociée,
ce qui entraîne une différence caractéristique marquée à 16 ans
où les garçons recherchent beaucoup plus le complexe que les
filles, chez lesquelles cette tendance régresse fortement à partir
de 12 ans.
A noter une différence entre les deux sexes, la seule qui soit
constante à tous les niveaux : la supériorité des filles pour la
recherche du curviligne dans les structures 11 à 141, avec
maximum d'écart à 12 ans où les garçons s'affirment dans cette
moindre tendance.
Coloris :
Les tendances caractéristiques communes aux deux sexes
sont maxima dès 8 ans chez les filles et dès 10-12 ans chez les
garçons. Elles consistent essentiellement dans la supériorité
globale des coloris polychromatiques sur les monochromatiques,
et de ceux-ci sur les achromatiques. On a, en d'autres termes :
(S + P :+ F + C)< (R + B + V + J) > (G + N + T)
L'évolution génétique est caractérisée par une réduction de
ces tendances dans les choix positifs et négatifs :
a) diminution de la recherche des coloris polychromatiques ;
b)du rejet de G, N et T ;
c) dans les coloris monochromatiques, supériorité après 12 ans
de B -f V sur R + J, couleurs plus « chaudes » et infantiles.
Cette régression est, entre 14 et 16 ans, plus marquée chez les
filles que chez les garçons.
1. La signification esthétique de ces motifs géométriques très structurés,
à double axe de symétrie semble acquise plus tôt que celle des motifs 1 à 8 ;
c'est peut-être pour cela qu'ils mettent mieux en évidence cette différenciation
sexuelle. 384 MÉMOIRES ORIGINAUX
Symétrie
10
12
Et ud.
Curviligne
(1à87
10
Etud.
Géométrique
Etud.
Fig. 2. — Structures
Evolution des diverses variables : — c? ?
(l'astérisque correspond au niveau des adultes non-cultivés) P. JAMPOLSKY. LA PERSONNALITÉ CHEZ L'ADULTE 385
Les différences les plus caractéristiques quant au sexe sont,
à tous les niveaux :
a) dans les coloris polychromatiques, la forte supériorité de
F et C sur P chez les garçons et de P sur F et C chez les
filles ;
b) la supériorité de la somme des dégradés monochromatiques
chez les filles et du J en particulier ;
c) le moindre rejet de N par rapport à G chez les garçons et
de G par rapport à N chez les filles ;
d) le rejet de T plus marqué chez les garçons que chez les filles.
Le calcul d'un « indice de différenciation sexuelle » individuel :
(C + F + N) — (P + G + J + T)
fournit, à chaque âge, pour le groupe mixte, des distributions
bimodales fortement caractérisées1.
Rapport forme /couleur :
La dominance relative des facteurs formel et chromatique
dans les deux séries mixtes où ces facteurs entrent en conflit,
calculée pour chaque sujet d'après les préférences « Forme » et
les préférences « Couleur » exprimées dans les séries parallèles,
évolue, elle aussi, avec l'âge dans les deux sexes :
— le type C tend à diminuer, surtout de 8 à 10 ans ;
— le F à augmenter, de 10 à 14 ans.
La dominance C tend à être plus forte chez les garçons à
8 ans, où elle n'a pas encore régressé autant que chez les filles,
et surtout à 14 ans où les filles marquent une nette chute de
cette dominance2.
Les préférences esthétiques de l'enfant et de l'adolescent
présentent ainsi avec l'âge, et à milieu égal, des modalités d'évo
lution qui varient suivant le sexe et les variables envisagées.
Les filles présentent, en général, une évolution plus précoce que
les garçons et les préférences concernant les structures s'éta-
1. A 12 ans, par exemple, 10 % des sujets seulement sont dans la zone de
chevauchement des deux distributions.
2. Ces résultats sont à rapprocher de ceux obtenus par G. Dworetzki
avec le test de Rorschach (Le test de Rorschach et l'évolution de la perception,
Genève, 1939). Elle note le déclin à la puberté des interprétations C, maxima
entre 6 et 8 ans, et de « l' extratensivité » plus marquée des garçons de 10 à
13 ans.

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