La peste de 1630 dans la ville et dans le territoire de Parme (Italie) - article ; n°3 ; vol.10, pg 411-424

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1998 - Volume 10 - Numéro 3 - Pages 411-424
Summary. — The plague that occurred in 1630 has caused a very high mortality in almost all of Northern Italy : the virulent epidemic reduced to half the resident populations. This study concerns the city of Parma : m 1629 nearly 30,000 people lived in the city, in 1630 the plague caused at least 16-18,000 deaths, mostly between April and June. We have used information obtained from parish registers of some rural villages ; the research has analysed the effects due to the plague in a rural environment: the geographic spread of the epidemic, its spread through time, the losses caused. The nominative reconstruction of two rural populations, carried out using the Status Animarum registers, has allowed to analyse the propagation of the plague between and within resident families. Finally we have considered the trend of the births, before, during and after the explosion of the epidemic: the aim was to reconstruct the behaviour of the population during the plague and to estimate their capacity to recovery after the epidemic subsided.
Résumé. — La peste de 1630 a entraîné une mortalité très élevée dans presque toute l'Italie du Nord : les effectifs des populations touchées par le fléau ont été souvent réduits de moitié. Les analyses portent d'abord sur la ville de Parme où, sur une population d'environ 30 000 personnes, il y a eu au moins 1 6 à 1 8 000 décès, concentrés surtout ď avril à juin 1 630. En utilisant des données tirées des registres d'un certain nombre de paroisses on a analysé les effets de la peste dans les villages ruraux, l'itinéraire suivi par la contagion, les temps de sa diffusion, les pertes produites dans les populations. Au moyen de la reconstitution de deux populations rurales à partir des Status Animarum on a analysé la diffusion de la peste par ménages et à l'intérieur de chaque famille. On a aussi étudié l'évolution des naissances au cours de l'épidémie et après cette dernière, dans le but d'évaluer le comportement des populations pendant la peste et leur capacité de récupération une fois l'épidémie terminée.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Enzo Lucchetti
Matteo Manfredini
Sergio De Iasio
La peste de 1630 dans la ville et dans le territoire de Parme
(Italie)
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 3-4, 1998. pp.
411-424.
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Lucchetti Enzo, Manfredini Matteo, De Iasio Sergio. La peste de 1630 dans la ville et dans le territoire de Parme (Italie). In:
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 3-4, 1998. pp. 411-424.
doi : 10.3406/bmsap.1998.2526
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1998_num_10_3_2526Abstract
Summary. — The plague that occurred in 1630 has caused a very high mortality in almost all of
Northern Italy : the virulent epidemic reduced to half the resident populations. This study concerns the
city of Parma : m 1629 nearly 30,000 people lived in the city, in 1630 the plague caused at least 16-
18,000 deaths, mostly between April and June. We have used information obtained from parish
registers of some rural villages ; the research has analysed the effects due to the plague in a rural
environment: the geographic spread of the epidemic, its spread through time, the losses caused. The
nominative reconstruction of two rural populations, carried out using the Status Animarum registers, has
allowed to analyse the propagation of the plague between and within resident families. Finally we have
considered the trend of the births, before, during and after the explosion of the epidemic: the aim was to
reconstruct the behaviour of the population during the plague and to estimate their capacity to recovery
after the epidemic subsided.
Résumé
Résumé. — La peste de 1630 a entraîné une mortalité très élevée dans presque toute l'Italie du Nord :
les effectifs des populations touchées par le fléau ont été souvent réduits de moitié. Les analyses
portent d'abord sur la ville de Parme où, sur une population d'environ 30 000 personnes, il y a eu au
moins 1 6 à 1 8 000 décès, concentrés surtout ď avril à juin 1 630. En utilisant des données tirées des
registres d'un certain nombre de paroisses on a analysé les effets de la peste dans les villages ruraux,
l'itinéraire suivi par la contagion, les temps de sa diffusion, les pertes produites dans les populations. Au
moyen de la reconstitution de deux populations rurales à partir des Status Animarum on a analysé la
diffusion de la peste par ménages et à l'intérieur de chaque famille. On a aussi étudié l'évolution des
naissances au cours de l'épidémie et après cette dernière, dans le but d'évaluer le comportement des
populations pendant la peste et leur capacité de récupération une fois l'épidémie terminée.et Mém. de la Société d'Anthropologie de Paris, ils., t. 10, 1998, 3-4, p. 411-424. Bull,
LA PESTE DE 1630 DANS LA VILLE ET DANS
LE TERRITOIRE DE PARME (ITALIE)
Enzo Lucchetti, Matteo Manfredini, Sergio De Iasio 1
Résumé. — La peste de 1630 a entraîné une mortalité très élevée dans presque toute l'Italie du
Nord : les effectifs des populations touchées par le fléau ont été souvent réduits de moitié. Les
analyses portent d'abord sur la ville de Parme où, sur une population d'environ 30 000 personnes,
il y a eu au moins 1 6 à 1 8 000 décès, concentrés surtout ď avril à juin 1 630. En utilisant des données
tirées des registres d'un certain nombre de paroisses on a analysé les effets de la peste dans les
villages ruraux, l'itinéraire suivi par la contagion, les temps de sa diffusion, les pertes produites
dans les populations. Au moyen de la reconstitution de deux populations rurales à partir des Status
Animarum on a analysé la diffusion de la peste par ménages et à l'intérieur de chaque famille. On a
aussi étudié l'évolution des naissances au cours de l'épidémie et après cette dernière, dans le but
d'évaluer le comportement des populations pendant la peste et leur capacité de récupération une
fois l'épidémie terminée.
Mots-clés : Peste, biodémographie, écologie humaine.
1630 : THE PLAGUE IN THE CITY OF PARMA (ITALY) AND IN ITS COUNTRYSIDE
Summary. — The plague that occurred in 1630 has caused a very high mortality in almost all of
Northern Italy : the virulent epidemic reduced to half the resident populations. This study concerns
the city of Parma : m 1629 nearly 30,000 people lived in the city, in 1630 the plague caused at least
16-18,000 deaths, mostly between April and June. We have used information obtained from parish
registers of some rural villages ; the research has analysed the effects due to the plague in a rural
environment: the geographic spread of the epidemic, its spread through time, the losses caused. The
nominative reconstruction of two rural populations, carried out using the Status Animarum registers,
has allowed to analyse the propagation of the plague between and within resident families. Finally
we have considered the trend of the births, before, during and after the explosion of the epidemic:
the aim was to reconstruct the behaviour of the population during the plague and to estimate their
capacity to recovery after the epidemic subsided.
Key words: Plague, biodemography, human ecology.
1. Dip to di Biologia Evolutiva e funzionale, Université degli Studí di Panna, Viale delle Scienze, 1-43100
Parma, Italie. 412 LUCCHETTI ENZO, MATTEO MANFREDINI, SERGIO DE IASIO
LA PESTE DE 1630 EN ITALIE
La peste de 1630 est bien connue en Italie : plusieurs événements du roman de Manzoni
«IPromessi Sposi » (Les Fiancés), un des textes base de la littérature italienne, se déroulent
à cette époque, dans la ville de Milan touchée par la peste.
La peste arrive en Italie en 1629, quand les armées française et allemande, engagées
dans la guerre de trente ans, franchissent les Alpes. Les premiers cas sont signalés au
mois d'octobre dans la vallée de Suse (St. Michèle délia Chiusa e Chiomonte) et dans le
territoire autour du lac de Como (Figure 1).
En hiver les cas de peste sont encore sporadiques. L'épidémie éclate à l'arrivée du
printemps et elle s'étend en été à presque toute l'Italie du Nord. Seule une partie du Frioul
et de la Romagne, la ville de Gênes et d'autres localités de la Ligurie sont épargnées (Del
Panta, 1980). En automne le fléau diminue d'intensité et s'éteint pendant l'hiver, mais
pas complètement, car dans certaines zones la peste réapparaît au cours de Г année suivante.
La peste de 1630 a entraîné une létalité très élevée et les effectifs des populations
touchées par le fléau ont été souvent réduits de moitié, voire plus. Cipolla (1985) estime
que dans l'Italie septentrionale, dans une population dont l'effectif était d'environ 4 millions
Figure 1. — L'Italie en 1630. (Les îfc indiquent les lieux des premiers cas de peste, en 1629). LA PESTE DE 1630 DANS LA VILLE ET DANS LE TERRITOIRE DE PARME (ITALIE) 413
d'individus, les décès causés par la peste ont été de 1 100000. Dans la ville de Milan, sur
une population ď à peu prés 1 30 000 personnes, les morts dépassèrent les 60 000. À Vérone,
dont l'effectif de la population était de 53 000 individus, les décès approchèrent les 30 000.
On a des données similaires pour les villes de Mantoue, Padoue ; à Venise et à Bologne la
létalité a atteint le tiers de la population (Livi Bacci, 1978). À Florence, où la contagion
est arrivée quelques mois plus tard, la mortalité a été estimée entre 10 et 17 % (Del Panta,
1980).
LA PESTE A PARME
Parme était en ce temps-là la capitale du Duché de Parme et de Plaisance (Figure 1),
gouverné par la famille Farnese, et fondé en 1545 par le Pape Paul III. Le premier duc
avait été Pierluigi Farnese, un des fils du Pape et en 1630 le duché était gouverné par le
jeune duc Odoardo Farnese.
La peste entre dans le territoire de Parme (Figure 2) par la zone nord-orientale. Dans
le but d'assiéger la ville de Mantoue, l'armée allemande avait dressé son camp aux limites
du duché, au Nord du fleuve Po. Le premier cas de décès dû à la peste semble s'être
vérifié à Coenzo, sur un paysan qui avait acheté les vêtements d'un soldat allemand:
ch'avendo comprato un vestimento in Viadana, et essendoselo messo addosso, era morto
subito co'segni di peste (d'après Michelini, 1994). L'analyse des registres paroissiaux du
village de Coenzo permet d'identifier le malheureux : il s'agit de François Grassi, décédé
le 27 octobre 1629 ; sa mort fut
suivie, quelques jours après, par le
décès de sa fille âgée de 23 ans.
Les précautions prises pour Septembre
éviter la diffusion du fléau après
l'apparition des premiers foyers
furent très réduites et tout à fait
insuffisantes. Dans les villages
touchés en premier il n'y avait ni
médecins, ni structures propres à
l'hospitalisation des malades. Les
Figure 2. — Territoire de la province
de Parme (les points indiquent les
paroisses retenues dans l'analyse,
avec Madregolo et Cella mises en
évidence. Les lignes indiquent les
temps de diffusion de la peste dans le
territoire). 414 LUCCHETTI ENZO, MATTEO MANFREDINI, SERGIO DE IASIO
individus touchés par la contagion étaient adressés à l'hôpital St. Lazzaro, proche de la
ville : un médecin de l'époque rapporte que les pestiférés allaient vers l'hôpital à travers
la campagne, s'arrêtant d'une maison à l'autre. Le fléau s'étendit facilement : avant la fin
de 1629 il avait déjà atteint la ville de Parme (Michelini, 1994).
La mortalité due à la peste dans la ville
La létalité due à la peste fut très intense : en l'espace de quelques mois la population
fut réduite de moitié. Michelini (1994) a reconstitué la progression de la mortalité liée à la
peste en utilisant les chroniques et les documents de la période. L'examen des rapports
envoyés au duc après sa décision de quitter la ville pour se soustraire au risque de contagion
ont été très utiles, même s'ils présentent des lacunes et ne comprennent que les morts
dans les maisons et pas les décès dans les lazarets (soit environ la moitié des décès) ou des
individus qui étaient sortis de la ville.
La peste commence à se manifester d'une façon évidente à partir des mois de février
et mars (U) ; les décès augmentent rapidement en avril, atteignent leur maximum entre
mai et juin(3>4) . En juillet le nombre des morts par jour baisse; le 11 août on promulgue
l'avis qui fixe la fin de la quarantaine pour le 15 août et au mois de septembre on ferme
les lazarets. Le tableau I montre le nombre de décès journaliers tirés des rapports envoyés
au duc (Michelini, 1994) qui ne comprennent pas les morts dans les lazarets. On remarque
que dès la fin du mois d'août, les décès ont presque disparus. Il y a quelques différences
dans les rapports des chroniqueurs, mais on peut estimer exacte l'affirmation du médecin
Sacco qui, dans un petit mémoire sur la peste en 163 1 , place à la fin novembre la disparition
du fléau: «novembri mense 1630 penitus a Civitate abiit pestilentiel» (Statuta Almi
Collegii).
Le nombre total de décès dans la ville n'est pas connu avec précision. Sacco indique
que d'avril à juillet les dans la ville ont variés entre 14000 et 16000(5) ; Smeraldi et
le chancelier Lunati(6) estiment qu'ils auraient atteint 20000.
L'effectif de la population avant 1630 n'est pas connu avec précision. Il y a un
recensement en 1545, mais il est trop éloigné dans le temps pour permettre une
comparaison. Smeraldi estime que les résidents dans la ville en 1628 — quand fut célébré
1. dalh Sfebbraw sino alli 22 ne sono morti in Parma da 18 a 20 in Città, d'après Michelini, 1994.
2. a mense novembre 1629 ad aprílem usque mensem paulatim serpere coepit, cum non amphus, quant 300 aut
400 hommes quinque Mis mensibus interiennt (Stat. Almi Collegn, d'après Michelini, 1994).
3 Cum antea quotidie sexaginta, septuaginta et octoginta supra centum, ас ducentum quoque — quod semel
tantum contigit — mon consueverint (Statuta Amii Collegu, d'après Michelini, 1944).
4. et il maggwr numero, che in un giorno siano morte persone è stato a di diciaseette di maggio, cke n'é morto
ducento tre (Arch St. Pr., d'après Michelini, 1994).
5 ab apríle verb ad tulium mensem Да peste/ atrociter se gessit, ut tnum mensium spatio obierint hominum
quattordecim autsexdecim millia (Statuta Almi Collegu, d'après Michelini, 1994).
6. si èfatto la discrettwne che in Parma ne siano тот più di venti millia (Arc. St. Pr., Michelini, 1994). LA PESTE DE 1630 DANS LA VILLE ET DANS LE TERRITOIRE DE PARME (ITALIE) 41 5
Mai Avril Mai Juin Juin Août
jour : décès jour : décès jour : décès jour : décès jour : décès jour : décès
24:37 2:48 15:88 9:180 17 : 108 12:8
25:49 3:69 16:79 10 : 124 18: 89 13:2
19- 99 26:26 5:70 17:95 11 : 112 14:4
27:45 7:73 18:85 12 : 129 20 . 120 15:2
28:58 8:80 19:76 13 127 21 : 83 23:3
29:63 11 :96 21 .80 14 : 141 22 : 121 24:4
30:70 12.75 15 : 113 23: 95 25:3
13:65 16 : 118 28:2
30.2
Tableau I. — Nombre des décès journaliers. Rapport du chancelier Lunati au duc (d'après Michelini,
1994). Seuls sont indiqués les jours pour lesquels les données sont disponibles.
le mariage du duc — étaient plus de 33 000 (Běloch, 1888). Cette dernière estimation est
probablement excessive (Romani, 1970).
Un recensement a été fait en 163 1 où les résidents dans la ville étaient environ 13 000.
De toute façon, on peut dire que les décès dans la ville ont été d'au moins 16 à 18000,
même s'il n'est pas possible d'avancer des chiffres plus précis. Cette évaluation est
d'ailleurs en accord avec les données des autres villes de l'Italie du Nord (Livi Bacci,
1978 ; Del Panta, 1980).
La peste dans la campagne
La peste se répand très rapidement aussi dans la campagne et touche la population
rurale de la même manière que la population urbaine. Sacco — notre chroniqueur —
estime que les décès dans le territoire de Parme ont été de l'ordre de 60-70000 mille (7).
Nous avons utilisé les données concernant 41 paroisses, pour lesquelles il a été possible
de relever dans les registres paroissiaux des informations analytiques et complètes sur la
période examinée. La Figure 2 montre les paroisses et leur emplacement sur le territoire.
Des registres de décès (liber Mortuorum) de ces paroisses, on comptabilise 5 599 morts
en 1630, étant entendu que ce nombre ne comprend pas les décès des lazarets et des
individus sortis des villages.
Étant dans l'impossibilité d'avoir des indications précises sur les effectifs des
populations et sur leurs variations au long de l'épidémie, nous avons essayé d'évaluer la
gravité de la crise au moyen des nombres absolus des décès plutôt que par les taux de
mortalité, selon la méthode proposée par Livi Bacci (1978).
7. interea in agro ex una in alterant villam adeô in dies grassabatur, ut ex rusticis extinctafuerint sexaginta, aut
septuaginta milita (Statuta Almi Collegh, d'après Michelini, 1994). 4 1 6 LUCCHETTI ENZO, MATTEO MANFREDINI, SERGIO DE IASIO
Mois (1630)
Décès Janv. Févr Mars Avril Mai Juin Juill. Août Sept. Oct. Nov. Dec. Total
Nombres absolus 131 1224 464 252 48 50 67 384 987 1149 741 102 5599
14 82 246 262 99 54 1200 proportionnels 10 11 28 212 159 22
Tableau IL — Distribution des décès par mois en 1630, pour les 41 paroisses étudiées.
Le tableau II montre le nombre de décès par mois en 1630. Les nombres proportionnels
tiennent compte de l'inégalité des mois et sont calculés pour un total annuel de 1200
décès (Fleury et Henry, 1965).
Les décès dans la campagne sont concentrés aux mois de juin, juillet et août : trois
mois qui rassemblent 60% des morts de l'année. Dans la campagne le nombre de décès
atteint son maximum au mois d'août, quelques mois plus tard que dans la ville.
La subdivision des villages selon leur position géographique (plaine du Nord-Est,
colline, montagne, plaine du Nord-Ouest) permet de dessiner l'itinéraire suivi par la
contagion (Figure 2). La peste entre dans le territoire de Parme au Nord-Est et rejoint très
rapidement la ville. Puis elle arrive dans les villages au Sud-Est de Parme, dans les collines
et les montagnes, où les habitants de Parme s'étaient enfuis, devenant eux-mêmes diffuseurs
de la contagion. La peste arrive plus tard dans les paroisses de la plaine occidentale,
même si celles-ci sont plus proches de la ville et plus faciles à gagner. On peut penser que
les zones de colline et de montagne étaient jugées plus sûres pour éviter la contagion. On
doit aussi rappeler qu'il y avait à cette époque une opposition entre le duc et les hobereaux
locaux des zones nord- occidentales avec la présence de douanes qui limitaient et
contrôlaient, le passage dans cette direction.
Les variations annuelles du nombre des décès par rapport à l'année de la peste ont été
évaluées sur 18 paroisses, dont on a pu réunir le nombre des décès au moins 5 ans avant
et après 1630. Les décès ont été comptabilisés pour l'ensemble des villages, la comparaison
étant effectuée entre les années et pas entre les villages (Tableau III). Les décès ont
augmenté lentement de 1625 à 1629, puis de façon spectaculaire en 1630. Dans les années
suivantes le nombre des morts tombe à des niveaux plus bas que ceux avant la crise (la
moyenne annuelle dans la période 1631-1635 est à peu prés la moitié de celle de 1625-
1630), à cause soit de la réduction de l'effectif de la population, soit de l'avance des décès
qui auraient graduellement comparu au cours des années successives si l'épidémie n'avait
pas eu lieu.
L'utilisation de la moyenne mobile permet de comparer le nombre des décès de l'année
de la peste avec celui des années «sans peste». La moyenne mobile à 9 termes (avec
l'exclusion de la valeur la plus haute et de la valeur la plus basse) indique pour 1630 une
augmentation de 858 pour cent; si on calcule la moyenne mobile sur 11 termes (avec des deux valeurs les plus hautes et des deux valeurs les plus basses),
l'augmentation relative en 1630 est de 948 pour cent. Des valeurs analogues (augmentation LA PESTE DE 1630 DANS LA VILLE ET DANS LE TERRITOIRE DE PARME (ITALIE) 41 7
Année 1625 1626 1628 1629 1630 1631 1631 1633 1634 1627 1635
142 302 331 2022 192 80 98 132 Décès 173 282 128
Tableau III. — Série historique du nombre des décès, pour 18 paroisses.
de 885 pour cent) ont été trouvées par Del Panta (1980) pour l'épidémie de peste de
Venise en 1630-31.
Quel a été le rôle du milieu, urbain et rural, dans la diffusion de l'épidémie? Les
analyses ne permettent pas de répondre d'une façon catégorique à cette question, mais il
semble qu'il n'y a pas de grandes différences en fonction du milieu. On peut appliquer au
territoire de Parme les conclusions de Livi Bacci (1978) pour la Toscane: les données
disponibles ne semblent pas indiquer une évolution contrastée entre ville et campagne.
Mortalité par âge
II est difficile de connaître la structure par âge de la population au moment de l'épidémie
et 1 ' on doit une fois de plus utiliser la répartition par âge des décès . L' analyse a été conduite
sur 9 paroisses pour lesquelles l'indication de l'âge au décès était présente dans au moins
75 % des cas. Suivant les méthodes propres à la Démographie Historique on a classé par
âge d'un côté les décès de l'année de la peste, de l'autre les décès des 5 années avant et
après la crise. Bien sûr, il y a des différences entre les années avant et les années après
l'épidémie, mais à cause du nombre des observations on a préféré limiter la comparaison
entre l'année de la peste et la moyenne annuelle des années sans peste (Tableau IV).
La peste provoque une augmentation de la mortalité qui touche tous les âges, mais d'une
façon différenciée : les classes d'âge extrêmes montrent une augmentation plus faible que
les classes d'adolescents et des jeunes adultes. La classe 0-4 ans comprend 29 % des décès
dans les années sans peste ; son niveau en 1630 baisse à 11 % ; la classe des gens âgés de 55
ans et plus a 27 % de morts dans les années sans peste et seulement 8 % en 1630 ; dans ces
classes la mortalité due à la peste est 3-4 fois supérieure à celle de la période sans peste. Au
contraire les classes d'âge de 5 à 35 ans comprennent respectivement 25 % (années sans
peste) et 57 % (en 1630) des décès ; l'augmentation est remarquée surtout dans la classe 5-
14, où la mortalité due à la peste est 33 fois celle de la période sans peste.
Les résultat obtenus sont en accord avec les observations faites par Del Panta (1980)
dans d'autres zones de l'Italie. Il y a aussi une bonne concordance avec les analyses
conduites par M.F. et Т.Н. Hollingsworth (197 1) dans la paroisse de St. Botolph à Londres
(peste de 1630) et par Scott et al. (1996) à Penrith pendant la peste de 1597-98. 41 8 ШССНЕТП ENZO, MATTEO MANFREDINI, SERGIO DE IASIO
Décès par année et par âge
Observations Années* Attribution des sans âge Années* Classes
sans peste 1630 sans peste 1630 d'âge mortalité
0-4 25,2 101 28,7 110 3,8
5-14 6,4 220 7,3 239 32,7
15-24 8,6 184 9,8 200 20,4
25-34 6,8 126 7,7 137 17,8
35-44 8,3 99 9,4 107 11,4
45-54 8,6 124 9,8 134 13,7
55-64 10,0 44 11,4 48 4,2
65+ 13,5 29 15,4 31 2,0
- - - Sans âge 12,1 79
- Total 99,5 1006 99,5 1006
— Estimation de la surmortalité due à la peste. Tableau IV.
* moyenne annuelle calculée sur 10 ans : 5 avant et 5 après 1630
LA DIFFUSION DE LA PESTE DANS LES FAMILLES
II est possible de suivre les modalités de diffusion des décès parmi les résidents d'une
même localité, parmi et entre les familles si on dispose de sources sur les flux (naissances,
mariages, décès) ou sur les status (recensement ou Status Animarum). Cette condition,
difficile à obtenir pour le XVIIe siècle, surtout pendant une situation particulière comme
une épidémie, est cependant vérifiée dans deux petites paroisses : Cella di Palmia, dans la
colline, et Madregolo, proche de la ville, dans la plaine (Figure 2).
Cella di Palmia est un petit village dans lequel, au début de 1630, résident 135
personnes. Le 12 mai il y a le premier décès dû à la peste ; le second et le troisième cas
apparaissent une dizaine de jours plus tard. Après, l'épidémie se répand rapidement,
provoquant la mort de 93 personnes (77,5 % des présents, parce que 15 personnes s'enfuient
du village). La diffusion de la mortalité est décrite dans la Figure 3 : deux mois après le
premier cas, la peste avait tué 30 % de la population ; 50 % de la population est atteinte
après 77 jours, 75 % après 108 jours. À la fin de 1630, dans la paroisse, il ne reste plus que
27 personnes.
Au début de 1630 les ménages étaient 21, (en moyenne il y avait 6,4 personnes par
ménage) ; à la fin de 1630 il y a encore 14 ménages, mais le nombre moyen de
a baissé à 1,9. La diffusion de la peste parmi les familles (on considère le premier décès
dans chaque famille) montre une progression très semblable à celle que l'on observe pour
les individus (Figure 4). Les 5 premiers décès sont tous dans le même ménage ; il faut
attendre un mois pour que la peste apparaisse dans la deuxième famille ; ensuite la vitesse
de la diffusion augmente rapidement de façon exponentielle.

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