La peur est-elle un bon moyen pour modifier les attitudes et les comportements ? - article ; n°1 ; vol.77, pg 225-238

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L'année psychologique - Année 1977 - Volume 77 - Numéro 1 - Pages 225-238
Résumé
La peur est-elle un moyen efficace de persuasion ? Depuis les premières recherches de Janis en 1953, les recherches ont montré l'importance de quatre catégories de variables : les caractéristiques du message lui-même, les relations des sujets avec le domaine concerné, les traits psychologiques des sujets, notamment l'anxiété et l'estime de soi, et les critères choisis pour évaluer l'efficacité du message. Aucune recherche ne prend en considération, comme variable expérimentale, la peur réellement créée. Différents modèles ont été proposés pour faire la synthèse des résultats.
Summary
Is fear arousal an effective means of persuasion ? Since Janis first work in 1953, evidence from psychological research has shown the importance of four sets of variables : characteristics of the message itself, interest of the audience for the message, psychological characteristics of the subjects, specially their level of anxiety and self-esteem, and criteria chosen to eva-luate the efflciency of the message. No research seeks to control fear which is really aroused. Different models have been proposed as a synthesis of the results.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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C. Lévy-Leboyer
G. Moser
La peur est-elle un bon moyen pour modifier les attitudes et les
comportements ?
In: L'année psychologique. 1977 vol. 77, n°1. pp. 225-238.
Résumé
La peur est-elle un moyen efficace de persuasion ? Depuis les premières recherches de Janis en 1953, les recherches ont
montré l'importance de quatre catégories de variables : les caractéristiques du message lui-même, les relations des sujets avec
le domaine concerné, les traits psychologiques des sujets, notamment l'anxiété et l'estime de soi, et les critères choisis pour
évaluer l'efficacité du message. Aucune recherche ne prend en considération, comme variable expérimentale, la peur réellement
créée. Différents modèles ont été proposés pour faire la synthèse des résultats.
Abstract
Summary
Is fear arousal an effective means of persuasion ? Since Janis first work in 1953, evidence from psychological research has
shown the importance of four sets of variables : characteristics of the message itself, interest of the audience for the message,
psychological characteristics of the subjects, specially their level of anxiety and self-esteem, and criteria chosen to eva-luate the
efflciency of the message. No research seeks to control fear which is really aroused. Different models have been proposed as a
synthesis of the results.
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Lévy-Leboyer C., Moser G. La peur est-elle un bon moyen pour modifier les attitudes et les comportements ?. In: L'année
psychologique. 1977 vol. 77, n°1. pp. 225-238.
doi : 10.3406/psy.1977.30436
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1977_num_77_1_30436Année psijchol.
1977, 77, 225-238
LA PEUR EST-ELLE UN BON MOYEN
POUR MODIFIER LES ATTITUDES
ET LES COMPORTEMENTS?
Bilan de recherches (1953-1976)
par G. Levy-Leboyer et G. Moser1
Laboratoire de Psychologie des Organisations2
Institut de Psychologie, Université René-Descartes
SUMMARY
Is fear arousal an effective means of persuasion ? Since Janis first
work in 1953, evidence from psychological research has shown the impor
tance of four sets of variables : characteristics of the message itself, interest of
the audience for the message, characteristics of the subjects,
specially their level of anxiety and self-esteem, and criteria chosen to eva
luate the efficiency of the message. No research seeks to control fear which is
really aroused. Different models have been proposed as a synthesis of the
results.
Quels moyens sont efficaces pour influencer les attitudes et faire
changer les comportements ? C'est là une question qui est de plus en plus
fréquemment posée aux psychologues : il leur est demandé de désigner
les arguments qui portent, de choisir les médias, les faits qui persuadent
et la meilleure manière de les présenter. Ces problèmes ne doivent pas
être confondus avec ceux que pose la publicité commerciale. Dans ce
dernier cas il s'agit de vendre un produit ou de créer un besoin. le
premier, celui qui nous intéresse ici, le but est désintéressé puisqu'on
cherche à faire adopter par les individus de « bonnes » pratiques destinées
à préserver leur santé et à les protéger. C'est ainsi que des organismes
publics, ou des associations sans but lucratif, entreprennent des actions
1. Ce bilan bibliographique a été réalisé dans le cadre d'un contrat de
recherches avec le Haut Comité d'Etudes et d'Informations sur l'alcoolisme
(Convention DGRST n° 75 7 07 24).
2. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
A. PSYCHOL. 77 8 226 REVUES CRITIQUES
concernant les dangers de l'alcool ou du tabac, l'utilisation des ceintures
de sécurité dans les voitures, l'hygiène alimentaire, la prophylaxie du
cancer, la vaccination contre les maladies épidémiques et, plus récem
ment, la limitation des naissances et les économies d'énergie.
Ce type d'intervention soulève évidemment — comme toute psychol
ogie appliquée — des problèmes de deux ordres — déontologique et
technique. Seul l'aspect technique sera considéré ici. Mais cela n'implique
pas qu'on sous-estime l'importance des aspects déontologiques. Aucune
intervention destinée à modifier des opinions, des attitudes ou des
conduites individuelles ne devrait être entreprise sans que le psycho
logue ait eu la possibilité de juger personnellement la cause qu'il va contri
buer à défendre et d'évaluer librement la légitimité de l'action dans
laquelle il s'engage. Cet impératif moral est facile à énoncer, mais ses
difficultés d'application méritent une étude indépendante. Ceci, tout
particulièrement, dans le cas de la peur utilisée comme moyen de per
suasion ; car le problème moral est double : non seulement la finalité de
l'action, mais la légitimité des moyens utilisés, qui risquent de perturber
l'équilibre individuel.
Comment inciter les individus à se protéger ? Il semble logique de les
informer ; c'est-à-dire de leur montrer les conséquences des conduites
fautives — celles qu'on cherche à modifier. De là à faire peur (« Si vous ne
faites pas ce que je vous conseille, voilà ce qui va vous arriver »), il n'y a
qu'un pas, vite franchi. De fait, la peur a longtemps été considérée,
a priori, comme un principe éducatif efficace. Mais les découvertes de la
psychologie sociale, et plus encore les remises en cause fondées sur les
idées neuves apportées par la psychanalyse ont ébranlé cette notion et
ont conduit à chercher d'autres moyens pour modifier les attitudes et les
comportements.
Il y a cinquante ans, un argument qui effraye beaucoup aurait été
adopté sans autre examen parce qu'on le jugeait plus « fort » et plus
convaincant. Aujourd'hui, les organisateurs des campagnes d'informa
tion hésitent et demandent aux psychologues si la peur est un bon argu
ment qui va effectivement frapper l'imagination, détourner des pratiques
nocives et faire adopter des conduites désirables. Ou si, au contraire, les
personnes à qui on fait peur vont se protéger en ignorant l'information
qui leur est donnée, en l'oubliant rapidement ou encore en refusant de se
sentir concernées par les conseils donnés. Pouvons-nous répondre à leurs
questions ?
Cela serait facile si les résultats expérimentaux publiés étaient assez
homogènes pour justifier une doctrine cohérente et conseiller des stra
tégies adéquates. Malheureusement, le bilan n'est pas aussi clair qu'on le
souhaiterait. Les manuels de psychologie sociale traitent souvent cette
question en mettant l'accent sur les premières expériences réalisées
dans ce domaine, notamment sur celle de Janis et Feshbach (1953). Ces
auteurs ont préparé trois conférences contenant chacune la même infor- C. LEVY-LEBOYER ET G. MOSER 227
mation sur les causes de la carie dentaire et les mêmes recommandations
sur l'hygiène dentaire. Les trois conférences ne se distinguent que par la
quantité de données traumatisantes qu'elles contiennent. La première
souligne les conséquences douloureuses de la carie dentaire et des malad
ies des gencives ; la seconde décrit ces mêmes dangers en termes plus
modérés ; la troisième se contente d'une information très neutre. Les
diapositives qui illustrent ces trois conférences sont également conçues
pour faire plus ou moins peur. Dans le premier cas, on présente aux spec
tateurs des photographies réalistes d'infections dentaires. Dans le second
cas, les exemples choisis sont moins impressionnants. Enfin, dans le
troisième, les images sont aussi neutres que possible. Les questionnaires
pré et postexpérimentaux ont montré que l'effet voulu était atteint et
que la peur ressentie était différente dans les trois cas. Pourtant, les
résultats obtenus ont été contraires à ce qu'attendaient les expériment
ateurs : une semaine après, ce sont les sujets du groupe soumis à la confé
rence la moins effrayante qui affirment, le plus souvent, avoir changé
leur comportement (36 %) alors que dans le groupe qui a assisté à la
conférence destinée à faire peur on ne change de comportement que
dans 8 % des cas.
En apportant ces documents inattendus, Janis et son équipe de
chercheurs ont ouvert un débat sur la peur comme moyen de persuasion.
Les recherches dans ce domaine ont été particulièrement nombreuses
entre 1964 et 1968 (trente-deux articles recensés). L'intérêt semble s'être
ravivé récemment et s'est manifesté par la publication de trois revues de
questions : celle de Higbee en 1969, celle de Leventhal en 1970 et celle
de Rogers en 1975, ainsi que par les recherches plus récentes de Hass et
de Rogers. Ces trois revues américaines couvrent une bibliographie diffé
rente, et la plus récente, qui ne cherche pas l'exhaustivité, vise surtout les
aspects théoriques du problème. Il nous a donc paru utile de faire le point
pour le lecteur français, d'autant plus que les données expérimentales
sont très dispersées et que les conclusions des différentes recherches contradictoires entre elles sur bien des points.
D'une manière générale, et pour mettre un peu d'ordre dans les résul
tats que nous allons présenter, on peut dire que l'efficacité de la peur
comme argument de persuasion est très variable selon les situations et
qu'elle dépend de quatre ensembles de facteurs :
— la nature du message ;
— les relations de l'individu avec le domaine concerné ;
— les caractéristiques individuelles des sujets à persuader ;
— les critères d'efficacité.
Ces quatre catégories de facteurs seront examinées systématique
ment dans la première partie de cet article. On présentera ensuite les
modèles théoriques proposés par différents auteurs pour rendre compte
de l'agencement de ces facteurs et de leurs interrelations. REVUES CRITIQUES 228
La nature du message intervient pour moduler l'efficacité de la peur
comme moyen de persuasion sur deux plans différents : le plan cognitif
et le plan affectif.
En ce qui concerne le plan cognitif, les résultats sont relativement
cohérents et, de plus, sont conformes à ce qu'on pouvait attendre.
Six aspects sont importants et ont donné lieu à diverses recherches
expérimentales.
1) La crédibilité de la personne qui parle ou qui présente les
documents est toujours un facteur déterminant en matière de persuasion.
C'est ainsi que Insko (1965) a montré que la portée d'un message adressé
à des étudiants est plus forte si l'orateur est un professeur que s'il est un
autre étudiant. C'est encore plus vrai lorsque le message fait peur et
comporte un élément de menace : dans ce cas, les sujets ont tendance à
discréditer la source plutôt qu'à accepter les recommandations (Miller
et Hewgill, 1966). On peut donc en conclure qu'un message qui fait peur
sera plus efficace qu'un message neutre, mais ceci à condition que la
crédibilité de la source soit très élevée. Si c'est l'inverse, c'est-à-dire si la est faible, c'est le message neutre qui aura tendance à être
plus efficace. D'une manière générale, il semble qu'on provoque, chez
un sujet à qui on a fait fortement peur, une réaction négative, voire de la
colère, ce qui peut le pousser à critiquer et le message et son origine (Janis
et Terwilliger, 1962) et parfois plus le message lui-même que sa source
(Leventhal et al, 1965).
2) La clarté des recommandations qui représentent la conclusion du
message est aussi un élément important. Une communication qui suscite
la peur n'est efficace que si elle est accompagnée d'une proposition
d'action à la fois bien définie, spécifique et facile à suivre. Plus les instruc
tions sont claires, plus sera forte la portée du message traumatisant
(Leventhal et al, 1965 ; Leventhal, 1965 ; Leventhal et al, 1966).
3) Récemment, un sociologue a posé le problème du style du message
qui peut être abstrait ou, au contraire, romancé (Douglas, 1975). On
peut en effet effrayer en citant des chiffres, des statistiques, en donnant
des informations médicales ou en montrant des coupes anatomiques.
On peut aussi se placer sur un registre tout à fait différent et fabriquer
une histoire complète où l'un des héros est victime du danger que l'on
veut dénoncer. En faisant cela, on s'attend implicitement à ce que l'au
dience s'identifie au héros de l'histoire. L'inconvénient de cette tech
nique est qu'elle doit être adaptée à chacun des groupes visés. Malheu
reusement, nous n'avons pas trouvé d'étude expérimentale comparant
l'efficacité de ces différents styles.
4) Le plan du message a-t-il une importance ? En particulier, la
peur sera-t-elle plus efficace si les incitations à l'action interviennent C. LEVY-LEBOYER ET G. MOSER 229
après les images traumatisantes ? Ou, au contraire, est il préférable de
commencer par exprimer une recommandation précise, en la renforçant
ensuite par la présentation d'informations destinées à effrayer ? Aucune
des recherches entreprises dans ce domaine ne permet de tirer de conclu
sions claires (Cohen, 1957 ; Singer, 1965 ; Fisher et al., 1967). Il serait
souhaitable, pour des raisons d'application pratique, que le problème
soit à nouveau étudié expérimentalement.
5) Un autre débat reste ouvert (et ceci depuis les premiers travaux),
c'est celui du temps qui s'écoule entre la présentation du message et le
moment où le sujet pourra agir conformément aux recommandations
qui lui sont données. Janis et Feshbach (1953) suggèrent que la peur est
efficace lorsque le sujet est en mesure d'agir immédiatement pour éviter
ce qui le menace. Mais ces auteurs pensent que si le délai entre le message
et la possibilité d'action est trop long, alors les sujets refusent une menace
contre laquelle ils ne peuvent rien. Cette interprétation séduisante n'est
pas confirmée par les recherches ultérieures (Singer, 1965 ; Haefner, 1965)
— peut-être parce qu'elles ne contrôlent pas la « capacité » de la solution
proposée à rassurer et à protéger contre la peur ainsi créée.
6) Les données semblent plus claires en ce qui concerne la perception,
par les sujets eux-mêmes, de l 'efficacité des recommandations qui leur
sont faites. Bien que Dabbs et Leventhal (1966) n'aient pas observé de
relation entre l'efficacité (manipulée expérimentalement) et l'effet du
message traumatisant, Moltz et Thistlethwaite (1955) ont montré, dans
le cas de l'hygiène dentaire, que plus l'efficacité est perçue comme forte,
plus l'anxiété des sujets est réduite ; mais cela n'a pas d'effet différentiel
sur le comportement. Toutefois, dans ces deux études, l'évaluation de
l'efficacité fait problème. La recherche de Chu (1966) sur l'emploi de
remèdes contre les parasites intestinaux est plus systématique. Il compare
trois situations expérimentales dans lesquelles on informe les sujets que
les remèdes proposés agissent soit dans 90 %, soit dans 60 %, soit dans
30 % des cas. Le résultat est intéressant : les sujets minimisent la menace
représentée par les parasites intestinaux lorsque la solution offerte leur
semble moins efficace.
D'une manière générale, on peut noter — avec des réserves et en
souhaitant que d'autres recherches confirment cette conclusion — que
la peur est un bon argument à condition qu'elle soit accompagnée par
des recommandations claires, faciles à appliquer et qui semblent suff
isamment aptes à protéger le sujet, donc à réduire la peur engendrée par
le message.
Cette dernière observation soulève le problème de Veffet affectif
du message. Plusieurs auteurs remettent en question le contenu psy
chologique du concept de peur et soulignent que des contenus différents
ont été donnés à la peur dans les recherches publiées, ce qui rend leurs
résultats difficilement comparables (Leventhal et Trembly, 1968 ;
Berkowitz et Cottingham, 1960 ; Janis et Feshbach, 1953 et 1954 ; 230 REVUES CRITIQUES
Leventhal et Niles, 1964). Pour clarifier les données, il faut certainement
distinguer la peur anticipée, qui est liée aux conséquences que le sujet
est amené à imaginer, et la peur inhibitoire, qui naît directement d'images
violentes et de descriptions impressionnantes. Par exemple, on peut faire
peur en indiquant la gravité des accidents d'automobile pour les passa
gers qui n'ont pas utilisé la ceinture de sécurité (peur anticipée) ou en
projetant la photographie d'un accident sérieux inhibitoire). Ou
encore, on peut effrayer avec des statistiques montrant le lien entre
santé et consommation d'alcool (peur anticipée) ou faire voir l'état d'un
foie cyrrhosé (peur inhibitoire). Bien qu'il n'y ait pas, ici encore, d'évi
dence expérimentale, la plupart des auteurs pensent que la peur anticipée
incite l'individu à adopter un comportement qui évitera ce qui fait peur
(utiliser la ceinture de sécurité, boire modérément) alors que la
inhibitoire traumatise au point d'avoir un effet paralysant. Pour mieux
comprendre ce qui se passe, il faut aussi se souvenir que la recommand
ation contenue dans le message n'est pas toujours anodine. On peut
avoir peur de contracter le tétanos, d'avoir un cancer incurable parce
que décelé trop tard ou de souffrir des conséquences de l'alcoolisme, mais
on peut avoir peur également de la piqûre antitétanique, de l'examen de
dépistage ou du sevrage alcoolique. Aussi est-il normal que la peur soit
moins efficace quand elle sert d'argument pour faire faire quelque chose
qui fait également peur (Leventhal et Niles, 1964 ; Leventhal et coll.,
1965 ; Leventhal, 1966).
Il est curieux de constater que la peur d'une sanction sociale n'a été
utilisée comme argument que dans une seule recherche effectuée en
Oregon (Kaestner, 1967). Cet auteur a envoyé des lettres à des personnes
condamnées pour conduite en état d'ivresse. Deux types de lettres ont
été utilisés : un texte non personnalisé soulignant les conséquences
pénales d'une éventuelle récidive ; une lettre personnelle suggérant la
conduite à tenir pour éviter que pareil accident ne se reproduise. C'est
la deuxième méthode qui semble avoir une influence plus forte sur le
comportement de jeunes de moins de 25 ans.
D'autres chapitres devraient compléter cet examen du message ;
notamment, on sait peu de choses sur l'effet de différents médias comme
support de la peur (Frandsen ; Leventhal et Trembly, 1964) et sur la
longueur optimum du message (Leventhal et Niles, 1964). Mais surtout,
les recherches qui examinent les effets des différents types de message
traumatisant devraient analyser plus nettement deux problèmes suc
cessifs : l'efficacité du message pour produire la peur — et l'efficacité de
la peur produite pour changer le comportement ou les attitudes. Faute
de distinguer clairement ces deux phases, on risque de qualifier la peur
d'inefficace, alors qu'elle n'a, en réalité, pas été produite par le dispositif
expérimental. C. LEVY-LEBOYER ET G. MOSER 231
Dans un autre ordre d'idée, la relation qui existe entre chacun des
individus concernés et V objet du message constitue un facteur important
de l'effet exercé par la peur. Cette relation varie en fonction des attitudes
et des comportements individuels préexistants et également en fonction
du domaine concerné.
En ce qui concerne les individus, trois aspects ont retenu l'attention
des chercheurs. Il faut évidemment tenir compte du comportement anté
rieur des sujets. Par exemple, lorsqu'il s'agit de personnes qui fument
déjà, la peur est moins efficace (pour les inciter à subir une radio de dépis
tage du cancer des poumons) que le message non traumatisant. Mais
lorsqu'il s'agit de non-fumeurs, aucune différence de comportement
n'est attribuable à la peur engendrée (Leventhal et Watts, 1966). Les
mêmes résultats ont été obtenus dans l'étude de Berkowitz et Cottin-
gham (1960) sur l'emploi de la ceinture de sécurité. Les personnes qui
roulent peu sont plus influencées par le message menaçant que par le
message neutre ; mais il n'y a pas de différence pour celles qui roulent
beaucoup.
En second lieu, la vulnérabilité des sujets telle qu'ils l'évaluent eux-
mêmes représente un facteur important. Niles (1964) prend la précaution,
avant de passer un message sur le cancer, de faire préciser par les sujets
(au moyen d'un questionnaire) dans quelle mesure ils se sentent exposés
au risque d'un cancer. Il observe alors que les individus qui se jugent non
vulnérables sont plus influencés par les arguments traumatisants et que
les sujets qui se disent vulnérables sont également influencés, quelle que
soit la nature du film projeté.
h' importance accordée par chacun au problème évoqué constitue
certainement une variable de poids. C'est ainsi que les résultats observés
par Janis et Feshbach (1953) sur l'hygiène dentaire et qui portaient sur
une population de lycéens n'ont pas été confirmés pour d'autres popul
ations, plus âgées et peut-être moins effrayées par la carie dentaire
(Moltz et Thistlethwaite, 1955 ; Leventhal et Singer, 1966.)
Enfin, le domaine concerné devrait être également un facteur déter
minant. Certaines menaces visent la collectivité et d'autres s'adressent
à chaque individu séparément. Dans la première catégorie, on peut ranger
les campagnes destinées à freiner la croissance démographique (Frandsen,
1963 ; Millman, 1968) ou à réduire la consommation d'énergie (Hass et
coll. , 1975). Dans la seconde catégorie, on peut ranger toutes les recherches
citées jusqu'ici qui peuvent être classées en trois domaines selon qu'elles
concernent des menaces physiques (maladies, accidents, etc.), un danger
encouru par une personne proche (Hewgill et Miller, 1965 ; Powell, 1965)
ou encore la désapprobation sociale (Powell et Miller, 1967 ; Hodges,
1968). Les résultats obtenus en ce qui concerne l'efficacité de la peur sont REVUES CRITIQUES 232
contradictoires dans les deux cas et il n'est pas possible de vérifier
l'hypothèse proposée par Hass (1975) selon laquelle la peur serait plus
efficace lorsqu'elle concerne l'individu lui-même ; il serait souhaitable
que des recherches nouvelles contrôlent bien la menace perçue par l'ind
ividu : on peut être plus ou moins concerné par un risque ou par un danger
collectif.
On a parlé jusqu'ici de la forme et du contenu du message. Mais il
est évident que des variables individuelles peuvent intervenir aussi pour
moduler les effets de la peur, en particulier : l'estime de soi, l'anxiété et
le type de personnalité.
Les résultats concernant Y estime de soi sont relativement cohérents.
De manière générale, les sujets dont l'estime de soi (mesurée par une
échelle de personnalité) est élevée sont plus influencés par un message
traumatisant que par un message neutre et c'est le contraire pour ceux
dont l'estime de soi est faible. Gela a été observé pour des domaines aussi
différents que la conduite automobile (Leventhal et Trembly, 1968) ou
les dangers du tétanos (Dabbs et Leventhal, 1966 ; Kornzweig, 1967).
En outre, il semble que les personnes à estime basse sont plus motivées
par des instructions précises : par exemple, il ne suffit pas de leur conseiller
d'arrêter de fumer ; il faut aussi leur indiquer des moyens qui les aideront
à le faire (Leventhal, 1970 ; Leventhal et coll., 1967).
Les sujets à anxiété élevée (évaluée par l'échelle de Mainard, 1956)
semblent moins influencés par les messages traumatisants que par les
messages neutres (Janis et Feshbach, 1953) mais ce résultat n'a pas été
confirmé par les expériences ultérieures (Niles, 1964 ; Singer, 1969).
Enfin, Goldstein (1959) distingue deux styles de défense face à des données
menaçantes : ou bien l'individu cherche à faire face ; ou bien il refuse
d'envisager le problème. Et la différence entre ces deux comportements
viendrait de la personnalité du sujet et pas de la situation ou des carac
téristiques du message. Après avoir diagnostiqué chacun de ces styles
au moyen d'un test d'association de mots, cet auteur note que les sujets
qui refusent le problème suivent les recommandations incluses dans un
message traumatisant moins souvent que celles qui font partie d'un neutre, alors qu'aucune différence n'est observée pour les autres
sujets.
L'ensemble de ces résultats manque d'unité. En partie parce que la
peur est mal définie et difficilement contrôlable. Mais aussi que lès
critères employés pour tester l'efficacité des arguments sont très variés.
Les auteurs qui se préoccupent de décrire la peur ressentie utilisent C. LEVY-LEBOYER ET G. MOSER 233
comme Leventhal l'ensemble des réactions mentionnées par les sujets
(anxiété, nausée, panique, colère, tension, dégoût, nervosité...), ou bien,
une évaluation globale de l'anxiété ressentie (Goldstein, 1959 ; Miller
et Hewgill, 1966 ; Moltz et coll., 1955 ; Powell et Miller, 1967), de la
préoccupation créée (Chu, 1966 ; Janis et Feshbach, 1954 ; Powell, 1965)
ou de la peur procurée (Dabbs et Leventhal, 1966).
Les critères retenus pour mesurer l'efficacité sont divers : éveil de
l'intérêt, changements d'opinion ou d'attitude, intentions de comporte
ment, conformité du comportement aux consignes données. Malheureu
sement, nous n'avons trouvé que quelques recherches où les auteurs ont
comparé systématiquement, au cours de la même expérience, l'effet de la
peur sur les attitudes et son effet sur le comportement. Pour quatre de ces
recherches , la peur est efficace à la fois au niveau des attitudes et au niveau
du comportement (Leventhal et al., 1966 ; Dabbs et Leventhal, 1966 ;
Korntweiz, 1967 ; Leventhal et al., 1968). Pour deux d'entre elles (Heaf-
ner, 1965, Singer, 1965) la peur n'est efficace qu'au niveau des attitudes.
Mais il faut noter que le comportement mesuré dans ces cas n'est pas
immédiat ; il s'agit d'une action différée dans le temps. Réfléchissant sur
ce problème, mais sans apporter de documents expérimentaux orig
inaux, Douglas (1975) et Malfetti (1961) suggèrent que la peur ressentie
est spécialement efficace lorsqu'il s'agit de sensibiliser des personnes qui
n'avaient jamais été confrontées avec le problème concerné et, en quelque
sorte, d'éveiller leur intérêt.
Malgré la disparité des résultats observés, plusieurs auteurs ont tenté
d'en faire une synthèse. Certains d'entre eux se réfèrent à des théories
existantes. C'est ainsi que la notion de renforcement est souvent invoquée
pour expliquer l'effet de la peur sur l'action : si une réponse réduit la
peur ressentie, elle est renforcée. De même, la dissonance cognitive pourr
ait que, dans certains cas, des sujets rejettent les informations
qui leur font peur et qui sont contraires à ce qu'ils savaient déjà (Horn,
1968). Cela revient à reconnaître l'importance des facteurs cognitifs et
à souligner que certaines attitudes et certains comportements sont plus
enracinés et d'autres plus malléables.
Trois modèles plus spécifiques sont proposés par différents auteurs.
Rogers (1975) adopte la trilogie V.I.E. (Valence, Instrumentante, Expect
ancy) et définit trois facteurs nécessaires pour que la peur soit efficace :
1) l'amplitude du caractère nuisible ; 2) la probabilité d'occurrence du
danger décrit si un comportement de protection n'est pas adopté ;
3) l'efficacité de la réponse d'évitement proposée. Hass et coll. (1975)
ont testé expérimentalement ce modèle dans une recherche sur la peur
comme moyen d'influencer le comportement des gens en matière de
consommation d'énergie. Ils observent que la première variable est liée

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