La politique familiale en Suède - article ; n°4 ; vol.47, pg 961-985

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Population - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 4 - Pages 961-985
Pauti (Anne). - Family Policy in Sweden Family policy in Sweden developed along three main lines. It was adopted during the mid-thirties in response to declining fertility, and for demographic measures; The measures appeared to be efficient, since after World War II fertility was well above the level needed for replacement. With the adoption of universal family allowances in 1948, family policy was used in an attempt to equalize disparities in families' living standards caused by differences in family size. The final phase of the policy, which had now become part of social policy, goes back to the 1960s and was implemented in response to a most significant social change: women's work (which is strongly encouraged), and changes which occured within the family. In 1990 Sweden could claim to have implemented one of the most advanced family policies in the West. It can also take pride in having achieved a fertility level which allows generations to replace themselves.
Pauti (Anne). - La politique familiale en Suède La politique familiale suédoise s'est développée autour de trois grands axes. Au milieu des années 1930, elle a été mise en œuvre pour répondre au déclin de la fécondité. C'est l'évolution démographique qui a donc suscité sa création. Les mesures adoptées semblent avoir porté leurs fruits puisque la fécondité après la deuxième guerre mondiale était bien supérieure au niveau de remplacement des générations. Par la suite, avec la création d'allocations familiales universelles en 1948, la politique familiale a cherché à niveler les disparités de niveaux de vie des familles, quel que soit leur nombre d'enfants. La dernière phase de la politique familiale, que l'on peut qualifier de sociale, date des années 1960 et accompagne les changements sociaux les plus significatifs, soit l'activité professionnelle des femmes (fortement encouragée) et les changements qui se sont opérés dans la famille. En 1990, la Suède a une des politiques familiales les plus développées du monde occidental. Elle peut également s'enorgueillir d'avoir une fécondité qui a atteint le niveau de renouvellement des générations.
Pauti (Anne). - La politica familiar en Suecia La politica familiar en Suecia se desarrolló en torno a très grandes aspectos. A me- diados de los aňos 1930, esta politica se puso en práctica para responder a la disminución de la fecundidad. Es pues, la evolución demográfica que ha suscitado su creación. Las me- didas adoptadas aparentemente alcanzaron sus objetivos, ya que la fecundidad después de la segunda guerra mundial era superior al nivel de remplazamiento de generaciones. Posterior- mente, con la creación de las subsidios familiares universales en 1948, la politica familiar ha buscado equilibrar la dispariedad del nivel de vida de las familias, cualquiera que sea el numero de hijos. La ultima fase de la politica familiar, que se la puede calificar de social, data de los aňos 1960 y acompaňa los cambios sociales más significativos, sea la actividad profesionál femenina (fuertemente alentada) y los cambios operados en la familia. En 1990, Suecia tiene una de las politicas familiares más desarrollada del mundo occidental. Ella puede, igualmente enorgullecerse de tener una fecundidad que alcanza el nivel de remplazamiento de las generaciones.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Anne Pauti
La politique familiale en Suède
In: Population, 47e année, n°4, 1992 pp. 961-985.
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Pauti Anne. La politique familiale en Suède. In: Population, 47e année, n°4, 1992 pp. 961-985.
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Pauti (Anne). - Family Policy in Sweden Family policy in Sweden developed along three main lines. It
was adopted during the mid-thirties in response to declining fertility, and for demographic measures;
The measures appeared to be efficient, since after World War II fertility was well above the level needed
for replacement. With the adoption of universal family allowances in 1948, family policy was used in an
attempt to equalize disparities in families' living standards caused by differences in family size. The final
phase of the policy, which had now become part of social policy, goes back to the 1960s and was
implemented in response to a most significant social change: women's work (which is strongly
encouraged), and changes which occured within the family. In 1990 Sweden could claim to have one of the most advanced family policies in the West. It can also take pride in having
achieved a fertility level which allows generations to replace themselves.
Résumé
Pauti (Anne). - La politique familiale en Suède La politique familiale suédoise s'est développée autour
de trois grands axes. Au milieu des années 1930, elle a été mise en œuvre pour répondre au déclin de
la fécondité. C'est l'évolution démographique qui a donc suscité sa création. Les mesures adoptées
semblent avoir porté leurs fruits puisque la fécondité après la deuxième guerre mondiale était bien
supérieure au niveau de remplacement des générations. Par la suite, avec la création d'allocations
familiales universelles en 1948, la politique familiale a cherché à niveler les disparités de niveaux de vie
des familles, quel que soit leur nombre d'enfants. La dernière phase de la politique familiale, que l'on
peut qualifier de sociale, date des années 1960 et accompagne les changements sociaux les plus
significatifs, soit l'activité professionnelle des femmes (fortement encouragée) et les changements qui
se sont opérés dans la famille. En 1990, la Suède a une des politiques familiales les plus développées
du monde occidental. Elle peut également s'enorgueillir d'avoir une fécondité qui a atteint le niveau de
renouvellement des générations.
Resumen
Pauti (Anne). - La politica familiar en Suecia La politica familiar en Suecia se desarrolló en torno a très
grandes aspectos. A me- diados de los aňos 1930, esta politica se puso en práctica para responder a la
disminución de la fecundidad. Es pues, la evolución demográfica que ha suscitado su creación. Las
me- didas adoptadas aparentemente alcanzaron sus objetivos, ya que la fecundidad después de la
segunda guerra mundial era superior al nivel de remplazamiento de generaciones. Posterior- mente,
con la creación de las subsidios familiares universales en 1948, la politica familiar ha buscado equilibrar
la dispariedad del nivel de vida de las familias, cualquiera que sea el numero de hijos. La ultima fase de
la politica familiar, que se la puede calificar de social, data de los aňos 1960 y acompaňa los cambios
sociales más significativos, sea la actividad profesionál femenina (fuertemente alentada) y los
operados en la familia. En 1990, Suecia tiene una de las politicas familiares más desarrollada del
mundo occidental. Ella puede, igualmente enorgullecerse de tener una fecundidad que alcanza el nivel
de remplazamiento de las generaciones.LA POLITIQUE FAMILIALE
EN SUÈDE
aujourd'hui Parmi les d'une pays des de politiques l'O.C.D.E, familiales la Suède les est plus l'un développées. de ceux qui sont Cette dotés po
litique s'inscrit historiquement dans un contexte idéologique de recherche
d'égalité et de justice sociale ; le pays se caractérise, en effet, par la longue
présence au pouvoir du parti social-démocrate0*, dont la philosophie gé
nérale est la distribution équitable des ressources et de la couverture so
ciale.
L'objet de cet article est de présenter l'évolution et le contenu de la
politique familiale suédoise et d'en analyser les effets possibles sur l'évo
lution démographique de la Suède. Si à l'origine, cette politique est née
de la préoccupation démographique, par la suite ses objectifs se sont di
versifiés.
En schématisant quelque peu, on peut ainsi distinguer trois grandes
phases selon l'orientation dominante de la politique : une phase que l'on
qualifiera de «nataliste», qui va de la création de la politique familiale
(1934) à la fin de la seconde guerre mondiale : le relèvement de la natalité
est alors le souci principal; une phase «socio-économique» (1945-1965),
marquée par la volonté d'assurer le bien-être matériel des familles en ni
velant les disparités de niveau de vie liées au nombre d'enfants (depuis
1943, l'indicateur conjoncturel est revenu au-dessus du niveau de renou
vellement des générations) ; enfin, une phase « sociale » entamée au milieu
des années 1960 : la priorité est de prendre en compte le désir des femmes
d'entrer sur le marché du travail en facilitant la compatibilité avec la vie
familiale.
Ces trois phases seront examinées tour à tour mais la troisième re
tiendra davantage notre attention et l'accent sera mis ici sur les années
1980. En effet, la Suède se caractérise par la concomitance d'un taux d'acti
vité féminine très important et d'une fécondité nettement moins basse que
dans les autres pays occidentaux.
C> La Suède est une monarchie constitutionnelle à régime parlementaire. Les sociaux-
démocrates ont gouverné sans interruption - excepté quelques mois en 1936 - de 1932 à
1976 et ont repris le pouvoir en 1982 après une période de gouvernement de coalition non-
socialiste. Depuis l'assassinat de M. Olof Palme en 1986, le premier ministre était M. Ingvar
Carlsson. Mais, l'échec des sociaux-démocrates aux élections législatives du 15 septembre
1991 a consacré la victoire d'une coalition de centre droit, le «bloc bourgeois», composé
de conservateurs, de libéraux, de centristes et de chrétiens-démocrates. Le nouveau premier
ministre conservateur est M. Cari Bildt. 962 LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUEDE
I. - L'avant-guerre et la préoccupation démographique
Durant l'entre-deux-guerres, l'Europe occidentale s'inquiétait de la
baisse de la fécondité. Tandis qu'en Pologne ou en Yougoslavie, le spectre
d'un excès de population planait, la peur du déclin démographique s'était
installée en Suède comme en France, en Angleterre ou en Allemagne. En
Suède, la fécondité avait commencé de baisser dans les années 1870 mais
c'est dans le premier tiers du XXe siècle que la baisse fut la plus forte :
en 1900, l'indicateur conjoncturel était de 4,06 enfants par femme, en 1910
de 3,6, en 1920 de 2,93 et en 1935 de 1,7 enfant par femme (graphique 1).
Naissances par femme.
1 i i i i 1
\
\
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3 - France \
\ (V.
Suede \ 2 -
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1 -
1 MOK intD i i i 1 1 1
1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990
Années
Graphique 1. - Indicateur synthétique de fécondité en France et
en Suède, 1900-1990
Cette évolution ne laissait pas indifférents les membres des cercles
politiques et intellectuels suédois. Depuis le début des années 1880, plu
sieurs courants de pensée s'affrontaient sur la question de la population.
Les néo-malthusiens(2), par exemple, présentaient la Suède comme un cas
de «surpopulation» relative, puisque l'économie suédoise ne parvenait pas
à assurer de façon satisfaisante les besoins de l'ensemble des habitants
(l'émigration était importante). Pour eux, les problèmes sociaux de
(2> Le néo-malthusianisme est apparu en Suède à la fin des années 1870 avec Knut
Wicksell, jeune étudiant en économie à l'Université d'Uppsala. LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE 963
l'époque (pauvreté, alcoolisme, prostitution, etc.) étaient la conséquence
de cette «surpopulation». Ils préconisaient la limitation volontaire des
naissances par la contraception. Les conservateurs, alors au pouvoir, s'in
quiétaient au contraire de l'évolution de la population en termes absolus.
Ils souhaitaient enrayer le déclin de la fécondité en récompensant les fa
milles, en pénalisant fiscalement les célibataires et les couples sans enfant
et en créant des déductions fiscales pour enfants à charge. Ils s'opposaient
à l'emploi des femmes mariées (qu'ils estimaient contradictoire avec leur
rôle actuel ou futur de mère de famille) et étaient contre la contraception
et l'avortement. Ils adoptèrent peu de mesures concrètes. Toutefois, en
réaction contre les néo-malthusiens, le gouvernement conservateur d'Arvid
Lindman approuva une loi dite « anti-contraceptive » en 1910, interdisant
l'information sexuelle et la vente de contraceptifs. En France, une loi ana
logue, réprimant l'avortement et la contraception, fut promulguée le
31 juillet 1920 : dans un cas comme dans l'autre, la législation resta sans
effet sur la fécondité, qui s'accentua pendant l'entre-deux-guerres. La loi
suédoise de 1910 demeura en vigueur jusqu'en 1938.
1934 : le livre de Alva Au début des années 1930, la Suède n'avait pas
et Gunnar Myrdal de véritable politique de promotion de la f
écondité et peu de mesures avaient été prises
pour soulager les charges des familles avec enfants. La même peur du
déclin démographique avait poussé plusieurs autres gouvernements à agir.
En France par exemple, la loi du 22 juillet 1923 d'encouragement national
aux familles nombreuses, la loi Loucheur du 17 juillet 1928 accordant des
avantages en matière de logement aux familles nombreuses et la loi du
11 mars 1932 sur les allocations familiales sont venues officialiser l'orien
tation nataliste de la politique de population. Ce mouvement aboutira au
décret-loi du 29 juillet 1939, appelé Code de la Famille, dont l'objectif
était l'extension du bénéfice des allocations familiales à tous les travail
leurs*^. Dans l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, le débat sur la popul
ation et la réponse à la baisse de la fécondité prenaient une tout autre
allure. La question de la «qualité» de la population, embryonnaire dans
le débat nataliste des pays démocratiques, y jouait un rôle central (dans
l'Allemagne hitlérienne, la référence était faite aux couples «racialement
acceptables »).
De son côté la Suède avec un indicateur conjoncturel de 1,7 enfant
par femme en 1934 enregistrait le niveau de fécondité le plus bas d'Europe
(France : 2,13). Alva et Gunnar Myrdal, deux économistes sociaux-démoc
rates, publièrent cette année-là un livre intitulé La crise démographique
(Kris i befolkningsfràgan) qui déclencha le premier vrai débat public sur
la population et les moyens de remédier à la baisse de la fécondité.
(3) Les allocations familiales étaient jusqu'alors réservées aux salariés de l'industrie
et du commerce (loi du 11 mars 1932), aux salariés agricoles (loi du 5 août 1936) et aux
exploitants agricoles et artisans ruraux (14 juin 1938) (Nizard, 1974 et Hecht, 1990). 964 LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE
Conscients des risques démographiques qui pesaient sur la Suède, les deux
auteurs préconisaient une série de réformes sociales (instauration de pres
tations de maternité, déductions fiscales pour enfants, aide au logement,
gratuité de l'enseignement et des repas scolaires, etc.) destinées à encou
rager les gens à se marier et à avoir plus d'enfants et à même d'aider les
familles les plus pauvres. Ils défendaient le principe de la «parenté vo
lontaire» : une reprise de la fécondité ne devait pas s'accompagner d'une
augmentation des naissances non désirées. Ils souhaitaient donc que la loi
« anti-contraceptive » de 1910 soit abolie. Selon eux, les conditions de vie
des individus en âge d'avoir des enfants s'étaient dégradées à un point tel
qu'il était de plus en plus difficile pour eux de songer à procréer. Ils sou
haitaient que l'État intervienne dans le domaine social et familial afin
d'améliorer les conditions de vie matérielles des jeunes couples. Leur ap
proche était résolument nataliste, mais ils se démarquaient des natalistes
traditionnels en étant favorables à la contraception et à l'activité profes
sionnelle des femmes. Ils ne cherchaient pas non plus dans la reconstitution
d'un passé rural idyllique la solution aux problèmes de fécondité : l'urba
nisation ne leur paraissait aucunement un frein à la fécondité. Enfin, alors
qu'ils souhaitaient préserver l'homogénéité ethnique de la population, ils
se démarquaient de l'approche fondée sur la discrimination et l'épuration
raciale adoptée par les pays fascistes (Carlson, 1990).
1935 : la Commission Royale Les propositions de A. et G. Myrdal
sur la Population trouvèrent un écho favorable du côté
des conservateurs mais peu d'appui
parmi les sociaux-démocrates. Ceux-ci acceptaient difficilement l'approche
nataliste des deux auteurs. Ils restaient en effet tributaires de leur oppos
ition traditionnelle aux politiques natalistes généralement défendues par
les conservateurs. Même si Alva et Gunnar Myrdal donnèrent le ton de la
politique à suivre, les sociaux-démocrates ne réussirent pas complètement
à se départir de ce clivage traditionnel et retardèrent ainsi la mise en œuvre
de certaines mesures.
Une Commission Royale sur la population vit le jour en 1935 à l'ini
tiative du parti conservateur et fut chargée sous la direction de Gunnar
Myrdal, qui en fut secrétaire de 1935 à 1938, d'enquêter sur la nature et
l'ampleur du problème démographique et de faire des recommandations
de politique au Parlement (Riksdag). Le premier acte de la Commission
fut l'organisation d'un recensement spécial des familles, dès le mois de
mai 1935. Les résultats, connus en 1936, montrèrent notamment qu'il exis
tait une relation positive entre la taille de la famille et le niveau des r
evenus : c'est parce qu'ils en avaient les moyens ou parce que leur niveau
de vie ne s'en trouvait pas diminué, que certains avaient plus d'enfants
que d'autres. Pour Gunnar Myrdal ces résultats validaient son plan de re
distribution des revenus et des services pour les jeunes couples féconds,
qui, en allégeant le coût financier de l'enfant, stimulerait la fécondité. Les
résultats du recensement confirmaient aussi ceux d'une enquête sur le POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE 965 LA
logement social lancée le 6 octobre 1933 et à laquelle Gunnar Myrdal était
étroitement associé. Cette enquête démontrait que la meilleure façon de
faire face à la baisse de la fécondité était d'assurer aux familles un meilleur
niveau de vie et de meilleures conditions de logement, pour un nombre
d'enfants donné. Dès lors, quelques lois furent votées en ce sens : en 1935,
une loi accordant des prêts à la construction et des allocations-logements
pour les familles à bas revenus ayant au moins 2 enfants; en 1937 et 1938,
de nombreuses lois telles que les prêts au mariage, la gratuité des soins
de maternité et des repas scolaires (pour améliorer la santé de la mère et
de l'enfant et pour réduire la mortalité infantile), les déductions fiscales
pour enfants à charge, les congés de maternité, les avances sur pensions
alimentaires. La loi de 1910 sur l'interdiction de la contraception fut éga
lement abolie à cette époque (1938). Puis, en 1942, une nouvelle loi dé
veloppa le prêt à l'habitat et accorda une priorité aux familles nombreuses
pour l'admission dans les logements locatifs. Cependant, les propositions
relatives à la redistribution des revenus en faveur des jeunes familles furent
rejetées.
L'influence de l'œuvre de Alva et Gunnar Myrdal fut décisive dans
la mise en œuvre de cette politique. Leur orientation était manifestement
nataliste mais elle s'inscrivait dans un cadre original. En effet, en sché
matisant quelque peu(4), les propositions des Myrdal faisaient coexister des
idées natalistes traditionnelles (aide aux familles nombreuses), des concepts
néo-malthusiens (parenté volontaire, éducation sexuelle, contraception) et
des thèses féministes (ne pas décourager l'entrée des femmes sur le marché
du travail) dans un programme d'action visant au relèvement de la f
écondité : lors de la publication de leur livre en 1934, ils avaient ouverte
ment déclaré que leur objectif était d'augmenter la fécondité de 40%
(Carlson, 1990, p.88). Il semble que les mesures adoptées aient répondu
à cet objectif et aient eu une incidence démographique importante. En effet,
l'indicateur conjoncturel de fécondité a commencé à remonter dès 1935
et la hausse s'est prolongée jusqu'en 1945, passant de 1,7 à 2,6, soit une
hausse de 52% en 10 ans (graphique 1). La reprise a touché l'ensemble
des âges, entre 15 et 40 ans 2, p. 966).
IL - L'orientation socio-économique (1945-1965)
N'ayant pas participé à la guerre, la Suède ne connut pas de désor
ganisation majeure, si ce n'est quelques contraintes (rationnement, contrôle
des prix et des loyers, etc.). La fécondité ne marqua qu'une légère baisse
en 1940. Cette année-là, les sociaux-démocrates obtinrent pour la première
fois la majorité au Parlement et les conservateurs relancèrent le débat sur
la population : une nouvelle Commission sur la Population fut créée en
(4) Par exemple, les féministes aussi étaient favorables à la diffusion de la
contraception. 966 LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE
Naissance pour 1 femme
0,16 —
0,12 —
0,08 —
0,04 —
1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990
Années
Naissance pour 1 femme
0,20 —
0,16 —
0,12 —
0,08-
0,04 —
1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990
Graphique 2. - Taux de fécondité par âge, Suède
Sources : J.-P. Sardon, « La fécondité dans les États membres du Conseil de
l'Europe», Études démographiques, n° 21, p. 106, Strasbourg, 1990 LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE 967
1941. Cette fois le débat porta sur l'utilisation de la politique familiale
par l'État pour assurer le bien-être matériel des familles. Tous les partis
de gauche comme ceux de droite, défendaient l'idée d'un soutien aux fa
milles mais ils n'étaient pas d'accord sur la façon d'y parvenir. Fallait-il
privilégier, par exemple, les aides en nature ou les aides en espèces ? Jus
qu'alors, les Myrdal étaient farouchement opposés à toute prestation f
inancière : ils défendaient les aides en nature, pour lesquelles l'on pouvait
plus facilement s'assurer qu'elles étaient utilisées à bon escient par leurs
destinataires. Un compromis se dégagea graduellement en faveur des aides
en espèces : on voulait éviter un excès de pouvoir de la bureaucratie et
responsabiliser les familles bénéficiaires (Popenoe, 1988). Toutefois, les
conservateurs souhaitaient un transfert des revenus des familles sans enfant
vers les familles avec enfants, alors que les partis de gauche soucieux de
justice sociale, étaient favorables à une uniformisation des revenus entre
ménages riches et ménages pauvres sans considération de leur nombre d'en
fants. En 1942, la Commission procéda à des enquêtes sur les budgets
familiaux(5) et calcula les corrélations existant entre la position économique
(revenu, consommation) et la composition familiale (nombre et âge des
enfants dans la famille) (Gille, 1948). Il s'agissait de savoir de combien
il fallait augmenter le revenu d'une famille pour qu'elle conserve son n
iveau de vie avec un enfant supplémentaire*6» : plus le nombre d'enfants
était élevé, plus le coût d'un enfant supplémentaire était faible(7). Après
examen de ces résultats, la Commission - consciente de l'arbitraire et de
l'incertitude de tels calculs - proposa des allocations monétaires pour tous
les enfants. Des raisons de justice sociale et la volonté de ne pas restreindre
les allocations aux seules familles nombreuses poussèrent le Parlement à
adopter cette proposition le 27 juillet 1947 ; elle entra en vigueur le 1er jan
vier 1948.
L'année 1948 est une date marquante de la politique familiale en
Suède. Les familles avec enfants devaient pouvoir bénéficier d'un niveau
de vie comparable entre elles et comparable à celui des familles sans en-
fant(8). Il s'agissait plutôt de maintenir et de protéger le bien-être matériel
de la famille dans son ensemble que de stimuler la fécondité en tant que
telle. L'octroi de prestations familiales généralisées provoqua une attitude
positive de l'opinion publique à l'égard de la redistribution sociale(9).
Le montant de base des allocations est uniforme, indépendant du rang
de l'enfant et du revenu des parents. Il est versé annuellement pour tout
<5> Tous les calculs de ces enquêtes étaient basés sur des budgets de 1933.
(6) La mesure du niveau de vie utilisée alors était fondée sur la proportion de la dépense
totale affectée à la nourriture et aux dépenses culturelles (loisirs, vacances, livres, journaux...).
(7) Par exemple, les résultats sur le coût des enfants n'incluaient pas les frais de garde
et les coûts des soins donnés aux enfants, particulièrement élevés pour les plus jeunes.
(8) Contrairement à ce qui s'est passé en France où l'universalité des allocations fa
miliales a eu lieu graduellement, en Suède ces allocations ont concerné, dès leur création,
toutes les familles, même s'il existait depuis 1937 des prestations spéciales destinées aux
orphelins, aux enfants de veuves et d'invalides.
(9) D'autres programmes furent instaurés, comme les repas gratuits à l'école pour tous
les enfants ou la vente de contraceptifs dans toutes les pharmacies. 968 LA POLITIQUE FAMILIALE EN SUÈDE
enfant âgé de moins de 16 ans (18 ans pour les orphelins); en 1948, il
s'élevait à 260 couronnes et représentait 3,1 % du salaire moyen d'un em
ployé masculin. Comme l'indique leur montant, les allocations familiales
ne visaient pas à relancer spectaculairement la fécondité et elles n'étaient
pas de nature à permettre à l'un des deux parents de renoncer à son activité
professionnelle. La fécondité suédoise des années 1950 et du début des
années 1960, oscillant entre 2,2 et 2,4 enfants par femme, était nettement
supérieure à celle des années 1930 mais à un niveau plus faible que dans
les autres pays européens (la Suède n'a pas connu un «baby-boom») tout
en étant néanmoins suffisante pour assurer le renouvellement des généra
tions : la peur d'un déclin démographique ne se trouvait plus au centre
des initiatives gouvernementales en matière de politique familiale.
III. - L'orientation sociale : de 1965 à nos jours
A partir des années 1960, la Suède connut de nombreux bouleverse
ments affectant la famille et la société. Au fil des années, ces changements
allèrent en s'accentuant; la politique menée par le gouvernement a a
ccompagné cette évolution des mœurs, qu'il s'agisse de la mise en place
d'un congé parental en 1974 ou du développement des modes de garde
des enfants. La conjoncture démographique révèle ainsi la profondeur des
mutations sociales intervenues en Suède lors des dernières décennies.
La situation démographique En 1960, la Suède était un des pays les
de la Suède depuis 1960 moins féconds d'Europe : l'indice
conjoncturel de fécondité était de 2,20
enfants en moyenne par femme (au lieu de 2,73 enfants en France, 2,37
en R.F.A et 2,81 en Espagne par exemple). De 1964 à 1978, une baisse
ininterrompue a eu lieu, amenant l'indice à l,6(10). Après une légère reprise
en 1979-1980 et une rechute (1,61 en 1983), la Suède se retrouve alors
en 1983 à son niveau le plus bas, inférieur au creux des années 1933-1935
(1,7).
La Suède a aussi été un des premiers pays d'Europe à connaître une
baisse importante du nombre des mariages, sensible dès le milieu des an
nées 1960. Entre 1965 et 1984, l'indice synthétique de primo-nuptialité
- le nombre de premiers mariages pour 1 000 célibataires de chaque sexe
aux divers âges avant 50 ans - a connu une baisse ininterrompue01 > (gra
phique 3). Dans le même temps où le mariage perdait de sa popularité,
en relation avec la libération sexuelle des années 1960, une autre forme
(10) L'indicateur conjoncturel de fécondité n'est jamais descendu en dessous de 1,6 en
fant en moyenne par femme.
<n) Cet indice est d'interprétation fragile car, calculé pour une année donnée, il ad
ditionne les comportements d'individus de différentes générations qui concluent un premier
mariage avant 50 ans. Il intègre donc à la fois les conditions du moment et les tendances
d'évolution profondes de la nuptialité (Monnier, 1990).

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