La Préhistoire dans les manuels scolaires ou notre mythe des origines - article ; n°116 ; vol.30, pg 111-135

18 lecture(s)
L'Homme - Année 1990 - Volume 30 - Numéro 116 - Pages 111-135
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Wiktor Stoczkowski
La Préhistoire dans les manuels scolaires ou notre mythe des
origines
In: L'Homme, 1990, tome 30 n°116. pp. 111-135.
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Stoczkowski Wiktor. La Préhistoire dans les manuels scolaires ou notre mythe des origines. In: L'Homme, 1990, tome 30 n°116.
pp. 111-135.
doi : 10.3406/hom.1990.369311
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1990_num_30_116_369311/f/1/i
Wiktor Stoczkowski
La Préhistoire dans les manuels scolaires
ou notre mythe des origines*
Wiktor Stoczkowski, La Préhistoire dans les manuels scolaires ou notre mythe des
origines. — L'homme préhistorique fut inventé avant d'être découvert et la préhistoire
imaginaire d'antan influence encore aujourd'hui la vision de nos premiers ancêtres. Cet
article montre que, depuis plus de deux millénaires, la spéculation « naturaliste » sur
l'origine de la culture mobilise les mêmes clichés, issus d'une transformation de vieux
motifs mythiques.
Les manuels d'histoire, censés présenter le passé aux enfants, donnent
curieusement l'impression de ne se rapporter qu'au présent. Il suffit de comp
arer les visions de l'histoire proposées aujourd'hui aux écoliers dans différents
pays pour constater que ce qui est Histoire d'un côté des Pyrénées est bêtise de
l'autre côté. Bien que les auteurs aient l'habitude d'affirmer, dans les préfaces
des livres scolaires, que le but de la science historique est de livrer l'image fidèle
du passé, les chapitres qui suivent témoignent que cette science est encore loin
d'atteindre son objectif, les « images fidèles du passé » étant aussi nombreuses
que les pays qui les ont produites.
Aussi n'est-ce pas sans étonnement que nous avons constaté que la vision de
la préhistoire dans les manuels européens se caractérise par une parfaite unifor
mité. D'aucuns en concluront que les époques lointaines et mal connues ne
laissent guère de place au didactisme idéologique ou à l'ignorance pédagogique
et que, pour cette raison, la préhistoire est épargnée, présentant la même image
objective d'un pays à l'autre. Cependant, comme les préhistoriens l'ont
remarqué (par ex. Perles 1984), le récit des livres scolaires s'écarte visiblement
du savoir archéologique, même celui qui n'est pas de date récente. Cette
constante dans la préhistoire scolaire en Espagne, en France, en Allemagne, en
Pologne et en Union soviétique devrait d'autant plus surprendre que leur dis
cours ne saurait se fonder sur des acquis de la science. Il vaut la peine de réflé
chir sur le récit des manuels et son rôle dans notre imaginaire anthropologique.
La vision du paléolithique, considéré par les manuels comme époque des
L'Homme 116, oct.-déc. 1990, XXX (4), pp. 111-135. 112 WIKTOR STOCZKOWSKI
origines de la culture, sera l'objet principal de notre propos. Étant donné les
fortes ressemblances entre les premiers chapitres des livres d'histoire de tous les
pays, nous nous bornerons à l'analyse des manuels français et soviétiques.
LA GENESE SELON LES MANUELS
La description de la vie de l'homme au paléolithique débute par celle de son
milieu naturel. Les manuels soviétiques et français brossent des tableaux iden
tiques jusqu'au moindre détail (Annexe, tabl. 1). Les enfants soviétiques
apprennent donc, de même que les petits Français, qu'il faisait alors très froid
(« le désert glacial » ; Nieckina et Lej bengrub 1984 : 8) et que la nature était
hostile, grouillant de bêtes féroces : « les montagnes et les cavernes cachaient
les ennemis les plus redoutables de l'homme — le lion, l'ours et l'hyène des
cavernes » (Bazylevic et al. 1954 : 4).
On peut facilement deviner que le sort des premiers hommes vivant au sein
de cette nature terrifiante n'était pas enviable : « Les mènent une vie
difficile dans une nature hostile. Ils défendent leur vie contre les fauves, ils ont
froid, ils ont faim » (Qurman et al. 1986 : 12 ; cf. Annexe, tabl. 2).
Notre ancêtre était condamné aux souffrances atroces et son existence
réduite aux besoins les plus simples : « l'homme n'avait qu'un seul souci : la
recherche de la nourriture » (Gralhon 1975 : 10 ; voir aussi Qurman et al.
1986 : 12). Il s'ensuit des descriptions de bandes affamées et désespérées, errant
dans un désert glacial en quête d'une proie.
Les manuels soulignent avec insistance que ce sont les fouilles archéo
logiques et des vestiges fossiles qui sont à la base de cette vision de la préhis
toire (Korovkin 1974 : 8 ; Bazylevic et al. 1954 : 5 ; Milza et al. 1970 : 12 ;
Qurman et al. 1986 : 6 ; voir aussi Gralhon 1975 : 7 ; Chambón & Pouliqueu.
1986 : 7). Cependant l'histoire de l'homme remonte au delà du Pleistocene et
de ses glaciations. S'il est vrai que c'est au Pleistocene que la forme tardive des
Hominidés, VHomo sapiens sapiens, est apparue avec sa culture complexe,
l'époque dite « glaciaire » n'a pas été une suite ininterrompue de bourrasques
de neige. Des périodes de refroidissement alternaient avec des périodes de
réchauffement où le climat était parfois plus clément qu'aujourd'hui. L'image
d'un « désert glacial » où il est malaisé de se nourrir résume très mal la réalité
du Pleistocene.
Le récit scolaire semble également ignorer les données de l'ethnographie
montrant que les chasseurs-collecteurs, qui disposaient dans les temps histor
iques de moyens techniques comparables à ceux de leurs homologues du paléoli
thique, n'étaient pas du tout contraints de consacrer la totalité du temps à la
quête frénétique de nourriture. Bien au contraire, ils pouvaient, dans certains
milieux favorables, satisfaire parfaitement leurs besoins élémentaires en travail
lant moins que l'Européen du xxe siècle (Hayden 1981, tabl. 10, 12). Or, la
conception d'une nature hostile et de l'homme primitif luttant avec peine pour La Préhistoire dans les manuels 113
sa survie trouve peu d'appui — contrairement à ce qu'affirment les manuels —
non seulement dans les données préhistoriques mais aussi dans le savoir de réfé
rence que peut fournir l'ethnologie. Cependant, cette vision naïve joue un rôle
essentiel dans les explications des manuels.
Les livres scolaires soulignent unanimement que le paléolithique fut le
temps des origines. C'est à cette époque que l'homme a « appris »,
« découvert », « inventé » — tels sont les verbes le plus fréquemment usités.
Notamment, il apprit alors à fabriquer les outils, maîtriser le feu, vivre en
groupe et construire des abris. Parfois, on ajoute à cette enumeration la con
fection des vêtements ainsi que l'apparition de la religion et de la magie. La
liste comprend donc la technique, l'organisation sociale et la vie spirituelle, en
somme la Culture. L'ambition des auteurs est expliquer comment celle-ci est
apparue. Examinons donc les relations « causales » qui sont proposées pour
élucider la genèse des outils, l'usage du feu, l'organisation sociale et la religion.
Outils
K1 — Les hommes ne possédaient pas de pattes puissantes, de griffes et de dents
aussi puissantes que celles des bêtes féroces. Mais l'outil était plus dur que les dents
et les griffes, et un coup de massue plus redoutable qu'un coup de patte d'ours
(p. 12).
N, L — Pour mieux se défendre, les hommes fabriquent des armes et des outils
(p. 12).
MBG — ... la hache [...] décuple sa force (p. 13).
Ainsi l'homme a-t-il commencé à fabriquer des outils tout simplement parce
qu'il était exposé aux attaques des animaux et que la nature ne lui avait pas
donné d'armes naturelles. Pour survivre, il invente l'outil qui devient un pro
longement de son corps, un substitut des griffes et des dents.
Feu
N, L — Le feu était d'importance majeure. Sans feu, l'homme était menacé de
mourir de froid [...] Il a facilité la vie des hommes. Ils pouvaient se réchauffer
auprès du foyer et éloigner les bêtes sauvages (p. 8-9).
MBG — Le feu est recherché car il éclaire la caverne, mettant les ours en fuite
(P. 13).
VDLS — Cette découverte extraordinaire leur apporte chaleur et lumière, ainsi
qu'un moyen de défense contre les animaux sauvages qui ont peur du feu (p. 13).
Comme pour les outils, l'usage du feu s'explique par les conditions postul
ées du milieu naturel.
Vie sociale
K — Les premiers hommes ne pouvaient pas vivre isolément : ils n'auraient pu se
procurer la nourriture ni conserver le feu. Ils seraient morts de faim ou seraient
devenus la proie des bêtes féroces (p. 14). 114 WIKTOR STOCZKOWSKI
BBPF — L'homme, n'ayant à sa disposition qu'une massue, un épieu et des outils
rudimentaires, ne pouvait pas lutter individuellement contre une nature hostile et les
carnassiers. Le danger le guettait à chaque pas. Ce n'est que par la coopération que
les hommes pouvaient se défendre contre les attaques des animaux et se procurer la
nourriture indispensable (p. 4-5).
MBG — Pour se protéger du froid, ces hommes vivaient en groupes (p. 13).
G — Les hommes se groupent pour chasser (p. 8).
La vie en groupe — disent les manuels — est, elle aussi, une nécessité consé
cutive aux contraintes du milieu et à la faiblesse de l'homme dont les forces
n'étaient pas suffisantes pour qu'il puisse survivre tout seul.
Religion
N, L — Plus d'une fois, l'homme a été impuissant dans la lutte qu'il menait
contre la nature dont il était complètement dépendant. La peur des forces de la
nature, menaçantes et incompréhensibles, fit naître la croyance en un pouvoir surna
turel des génies de la nature, puis des dieux. La religion ne pouvait pas expliquer cor
rectement les phénomènes de la nature et de la vie humaine. Elle faisait obstacle à la
recherche de la vérité, menant l'homme sur une route où il ne pouvait trouver
aucune expérience et aucun savoir (p. 12).
Les manuels français ne se prononcent pas directement sur la genèse de la
religion, mais consacrent une certaine attention à la « fonction » de l'art paléo
lithique qui aurait constitué, selon eux, une des principales manifestations de la
religion paléolithique associée à la magie :
MBG — Que signifient en effet ces peintures d'animaux sur les parois des grottes
à Niaux, Lascaux, Altamira ? Il s'agit d'assurer le succès de la chasse : on représente
l'animal que l'on veut tuer de façon aussi ressemblante que possible, puis, sur le
dessin, on le tue de trois flèches. On jette ainsi un « sort » qui doit assurer une
chasse fructueuse (p. 14),
G — ... pour obtenir [...] que la chasse soit plus fructueuse (p. 8) (voir aussi
Chambón & Pouliqueu 1986 : 15).
Les manuels soviétiques se réfèrent à la vision classique selon laquelle
F« homme faible », confronté à une « nature hostile », invente la religion en
cherchant un réconfort dans des créations de l'imagination. Sous son aspect
magique, la religion, conçue à l'image de la science dont ne la distinguerait que
sa stérilité cognitive, revêt un caractère utilitaire. Les manuels français mettent
également l'accent sur la fonction pragmatique de l'art et de la magie, les rédui
sant aux problèmes liés à l'acquisition de la nourriture. L'art aurait été si
proche des besoins élémentaires de l'homme paléolithique que ses principes
semblent préfigurer le réalisme socialiste de Jdanov : « L'homme s'efforçait de
représenter ce qu'il voyait autour de lui. Le plus souvent il représentait la
chasse qui lui procurait ce dont il avait besoin » (Korovkin 1974 : 18). En
Union soviétique et en France, la vie spirituelle est montrée comme une créa
tion suscitée par les nécessités vitales.
Dans tous les domaines, une seule et même rationalisation rend compte des La Préhistoire dans les manuels 115
origines : l'homme créa la culture car il avait froid, faim et peur. Encore faut-il
souligner que le verbe créer, suggérant l'inventivité et l'esprit d'entreprise,
n'apparaît pas. Si l'homme « commença » et « apprit », c'est qu'il devait
« commencer et apprendre ».
Les manuels scolaires ne sont pas les seuls à propager cette vision. Les
bandes dessinées offrent une image identique de la vie des premiers hommes.
En France, ce sera le cas d'une série populaire contant les péripéties du jeune
chasseur Rahan. Ce « fils des âges farouches », un blond bien musclé, passe
son temps à lutter contre les bêtes féroces et les superstitions des autres habi
tants de la Terre, pour la plupart des bruns peu sympathiques et sanguinaires.
Des scènes de lutte pour la survie sont également présentées dans les « romans
préhistoriques » d'E. Haraucourt (1988) et de J.-H. Rosny aîné, dont le plus
connu est La Guerre du feu, recommandé comme lecture facultative dans les
écoles françaises et soviétiques (il existe une traduction russe). Les Romans pré
historiques de Rosny aîné (1985), réimprimés récemment, profitent du succès
qu'a été l'adaptation cinématographique de La Guerre du feu par Jean- Jacques
Annaud, qui n'a omis aucun des traits pitoyables attribués aux origines. Les
amateurs de productions plus raffinées peuvent retrouver la même imagerie
dans des essais littéraires (par ex. Lorenz 1973 : 65-6 ; Morin 1973 ; Moscovici
1972).
Cette vision est si répandue que les lecteurs sont portés à la considérer
comme crédible et attestée par la science. Et bien que les auteurs des manuels
assurent eux aussi que leur image de la préhistoire est le résultat du travail méti
culeux des archéologues, il est difficile d'admettre que des vestiges fossiles
puissent justifier de telles assertions au sujet d'une nature diaboliquement
menaçante, de la faiblesse de l'homme primitif et de la culture engendrée par
une nécessité élémentaire. Les véritables sources de cette vision de la préhistoire
sont sans nul doute à rechercher en dehors de l'archéologie et de ses acquis
empiriques.
LA PREHISTOIRE DES PHILOSOPHES
Dans le poème de Lucrèce, De la Nature (ier siècle av. J.-C), nous trouvons
des images curieusement familières. Voilà ce qu'écrivait ce philosophe-poète
sur l'existence des premiers hommes : « Ce qui inquiétait bien autrement ces
malheureux, c'étaient les attaques des fauves qui faisaient leur sommeil plein de
périls. Chassés de leurs demeures, ils devaient s'enfuir de leurs abris de pierre
à l'arrivée d'un sanglier écumant ou d'un lion plein de force [...]. C'est au
milieu de branchages qu'ils abritaient leurs membres rudes et sales, afin
d'éviter les coups cinglants des vents et des pluies » (Lucrèce 1964, V, 981-985,
955-957).
Les êtres humains menaient une existence misérable, « errant pleins 116 WIKTOR STOCZKOWSKI
d'épouvanté » (V, 972). « C'est le besoin qui fit naître les noms des choses »
(V, 1092), c'est également le besoin qui a poussé les hommes à vivre en société,
« sinon le genre humain eût dès lors entièrement disparu » (V, 1015-1027). Le
récit des manuels scolaires serait-il donc l'écho d'une œuvre écrite aux temps
où une partie de l'Europe était encore plongée dans la préhistoire ? En fait, la
voie qui mène de Lucrèce aux manuels est longue. Essayons de nous y aven
turer dans l'espoir de mieux comprendre l'imaginaire « préhistorique » de
notre culture.
Rappelons que Lucrèce ne fut ni le créateur ni le seul propagateur de cette
vision des origines. On retrouve ces éléments au ne siècle av. J.-C. chez Polybe
(1921, VI), au Ier siècle av. J.-C. chez Diodore de Sicile (1737 : 18), chez
Vitruve (1834, II. 1) et chez Cicerón (Lovejoy & Boas 1965 : 246). Plus tard, au
ive siècle, les mêmes motifs se rencontrent chez Grégoire de Nysse (1944 : 103-
133) et Némésius (1844 : 13-14). Une trace médiévale apparaît au xie siècle dans
les écrits d'un moine byzantin, Tzetzes (Cole 1967). La menace des bêtes
féroces pesant sur les premiers hommes est un motif récurrent dans la littéra
ture antique presque dès le ve siècle av. J.-C, de même que la conviction de la
faiblesse corporelle de l'homme (tabl. 3). Ces idées sont tout aussi anciennes
que la littérature européenne (« natura non mater, sed noverca » — écrivait
Cicerón). On les utilisait souvent, ensemble ou bien séparément, pour illustrer
des théories fort différentes. Avec l'essor de la chrétienté, leur succès diminue
et on les retrouve surtout chez les auteurs peu orthodoxes (par ex. Rabelais
1966 : 264-265 ; L. III : VIII). Pour les voir à nouveau triompher, il faudra
attendre le milieu du xvrae siècle.
C'est alors que le « bon sauvage » semble dominer l'imaginaire de notre
culture. En effet, les « bons sauvages » peuplent les pages des relations de
voyages et des traités philosophiques où la description des vertus du
« primitif » voisine avec la critique de l'homme « policé ». Toutefois, même si
l'Européen fait un sévère examen de conscience, il demeure optimiste, croit au
progrès et ne serait pas enthousiasmé d'un retour à l'état de nature. Au siècle
des Lumières, les « bons sauvages » sont presque absents de la vision de
l'époque originelle (seul Rousseau ferait exception, encore que sa thèse paraisse
aussi singulière qu'ambivalente ; voir Lovejoy 1948). L'image de nos ancêtres,
dépourvus de culture, réduits à l'animalité, fait penser plutôt aux orang
outangs qu'aux peuples heureux des antipodes.
L'époque des origines de la culture constitue ordinairement la première
période de l'histoire de l'humanité (Condorcet 1971 ; Ferguson 1767 ; Holbach
1822 ; Home 1774 ; Millar 1979 ; Rousseau 1973 ; Voltaire 1963), quoiqu'elle
puisse être précédée d'une sorte d'existence paradisiaque (Turgot 1973 ; Goguet
1758), autre en tout cas (Boulanger 1766), et qui finit dans un cataclysme rédui
sant notre espèce à l'état pré-culturel. L'histoire de la culture commence ou
repart à zéro. Arrêtons-nous sur la vision de l'époque originelle au siècle des
Lumières en étudiant plus particulièrement les attributs propres au milieu
naturel et à la vie des premiers hommes. La Préhistoire dans les manuels 117
Ainsi Buff on (1825, III : 308) : « Les premiers hommes, témoins des mou
vements convulsifs de la Terre, encore récens et très fréquens, n'ayant que les
montagnes pour asile contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes
asiles par le feu des volcans, tremblans sur une terre qui tremblait sous leurs
pieds, nus d'esprit et de corps, exposés aux injures de tous les élémens, victimes
de la fureur des animaux féroces... »
Nicolas-Antoine Boulanger (1766, I : 367, 388) présente la vision d'une
nature au sein de laquelle vivent les rares survivants du déluge : « II fut donc
un temps où les malheureux habitants de la terre durent prendre un dégoût
total pour leur demeure qui était le théâtre des catastrophes les plus terribles »
et où l'homme avait « tant de raisons légitimes pour haïr une nature qui lui
refusoit tout, qui détruisoit jusqu'à sa demeure, qui l'ef fray oit sans cesse, et
qui ne satisfaisoit presqu' aucun de ses besoins ».
Et Voltaire (1963 : 10), dans son Essai sur les mœurs (1756), écrit qu'à
l'époque originelle « les bêtes carnassières [...] devaient couvrir la terre et
dévorer une partie de l'espèce humaine » ; de même que James Burnet, affi
rmant qu'« il fut un temps où les bêtes sauvages disputaient avec nous l'empire
de cette terre » (1774-1792, II : 385).
La nature originelle est, chez les philosophes, aussi inhospitalière que dans
les manuels scolaires, pleine de bêtes féroces particulièrement friandes de chair
humaine. Buff on (1825, II : 308) les décrit « tous également pénétrés du sent
iment commun d'une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité ».
Boulanger (1766, I : 367, 388, 390) évoque « une vie de misère et d'effroi »,
« l'existence pénible et insupportable », « la vie incertaine, inquiète et
vagabonde » qui plonge l'homme dans « une profonde mélancolie ». Pour
Helvétius, la faim est le seul principe de son activité (Duchet 1971 : 387), tandis
que Holbach (1822 : 275) le dépeint comme « un enfant privé de ressources,
d'expérience, de raison, d'industrie, qui souffre continuellement la faim et la
misère, qui se voit à chaque instant forcé de lutter contre les bêtes ». Montes
quieu (1979 : 126), dans L'Esprit des lois (1748), suppose que les hommes pri
mitifs éprouvaient avant tout « le sentiment de leur faiblesse », qui devait
d'apparenter de façon inévitable au douloureux « sentiment de leurs besoins
[...] Tout les fait trembler, tout les fait fuir ». Dans cet état pitoyable, « les
hommes se souciaient surtout d'obtenir des moyens de survie et de vaquer à des
occupations qui étaient directement indispensables à l'existence » (Millar
1979 : 224 ; voir également Buffon 1825, II : 308 ; Boulanger 1766, I : 378 ;
Goguet 1758, I : 67 ; Montesquieu 1964 : 531 ; Voltaire 1963 : 9, 11).
Pour satisfaire ces besoins il faut créer la Culture. C'est ainsi que pour les
philosophes des Lumières apparurent les outils, la vie sociale et la religion.
Selon Voltaire (1963 : 10), « Les hommes ne pouvaient se défendre contre les
animaux féroces qu'en lançant des pierres et en s 'armant de grosses branches
d'arbres » ; le combat primitif livré à une bête féroce suffit à expliquer la
genèse des outils (voir aussi Burnet 1774-1792, I : 401). Ce dont semble se
contenter également Helvétius lorsqu'il veut rendre compte de l'origine de la 118 WIKTOR STOCZKOWSKI
vie sociale : « Les hommes s'unissent contre les animaux, leurs ennemis
communs » (cité in Duchet 1971 : 386). James Burnet tient le même discours :
« Un autre motif [...] qui avait poussé l'homme à s'unir en société, fut celui de
la défense dont la nécessité nous apparaîtra d'autant plus évidente si nous
considérons deux choses : la première — que l'homme est faible de par sa
nature et moins bien pourvu que la plupart des animaux sauvages ; la
seconde — qu'il est lui-même la proie naturelle de ceux-ci » (1774-1792, I :
384 ; voir aussi Goguet 1758, I : 9 ; Rousseau 1973 : 72 ; Virey an IX : 113).
D'amples justifications de la genèse de la religion sont particulièrement
dignes d'attention. Déjà Lucrèce posait la question : « D'où vient encore
aujourd'hui chez les mortels cette terreur qui, sur toute la terre, leur fait élever
de nouveaux sanctuaires aux dieux ? (Lucrèce 1964, V, 1165-1167). Il l'expli
quait par l'imagination qui présente à l'homme des images d'êtres parfaits,
mais, surtout, par l'ignorance : « Les hommes observaient le système céleste et
son ordre immuable, et le retour périodique des saisons de l'année, sans pou
voir en reconnaître les causes. Ils n'avaient donc d'autre recours que de tout
remettre aux dieux » (ibid., 1183-1186). Voilà, dit-il, comment est née la rel
igion « subjuguant » toujours l'homme par une sorte de « terreur
superstitieuse ». Et le poète romain de clamer pathétiquement : « O race infor
tunée des hommes, d'avoir attribué aux dieux de tels effets, et de leur avoir
prêté en outre des colères cruelles ! Que de gémissements vous êtes-vous alors
préparés à vous-mêmes, que de plaies pour nous, que de larmes pour nos
descendants » (1194-1198).
Cette complainte pourrait être attribuée à de nombreux philosophes des
Lumières. Ainsi : « ... sans rien comprendre aux forces de la nature, on l'a
crue animée par un grand esprit. Les hommes ont rempli la nature d'esprits
parce qu'ils ont presque toujours ignoré les vraies causes » (Holbach 1821 :
123) ; et Voltaire : « Pour savoir comment tous ces cultes ou ces superstitions
s'établirent, il me semble qu'il faut suivre la marche de l'esprit humain aban
donné à lui-même. Une bourgade d'hommes presque sauvages voit périr les
fruits qui la nourrissent ; une inondation détruit quelques cabanes ; le tonnerre
en brûle quelques autres. Qui leur a fait ce mal ? Ce ne peut être un de leurs
concitoyens, car tous ont également souffert : c'est donc quelque puissance
secrète, elle les a maltraités, il faut donc l'apaiser » (Voltaire 1963 : 13).
La vision philosophique des « premiers temps » (tabl. 4) correspond parfai
tement à l'image scolaire de la préhistoire. A comparer ces deux catégories de
textes, nous ne cherchons pas à déceler des influences hypothétiques, mais
plutôt à reconstituer le trésor d'images que la spéculation naïve mobilise,
depuis l'Antiquité, pour parler de la vie des premiers hommes et de l'origine de
la culture2. La Préhistoire dans les manuels 119
LA METHODE : L HISTOIRE RAISONNEE
La vision philosophique de la préhistoire est le fruit d'un raisonnement en
règle. L'image de l'homme faible et de la nature hostile est un point de départ à
partir duquel on infère que la vie des premiers hommes était entièrement consa
crée à la lutte pour la survie. L'apparition de la culture, en tant qu'instrument
de cette lutte, en serait une simple conséquence. Un tel raisonnement implique
des présupposés qui, considérés sans doute comme allant de soi, ont été passés
sous silence dans les textes précédemment cités.
1. Le déterminisme du milieu. — Le comportement de l'homme primitif est
uniquement dû aux stimuli du milieu naturel. Il n'y a aucune place pour la
création spontanée ou pour une conduite imposée par les conventions sociales.
2. Le matérialisme. — II est étroitement lié à l'axiome behavioriste. Il ne s'agit
pas seulement d'un matérialisme modéré, selon lequel la conscience ne déter
mine pas l'existence, mais d'un matérialisme poussé à l'extrême, qui affirme
que l'existence détermine pleinement la conscience. Comme les gens passent
leur temps uniquement à la recherche de la nourriture (Korovkin 1974 : 16 ;
Grahlon 1986 : 7), ils n'ont pas le temps de penser. Ce n'est que rarement,
lorsque la fortune leur sourit et que la chasse est bonne, que les hommes
jouissent « des périodes de pauses, pendant lesquelles [ils] prennent le temps de
réfléchir » (Gralhon 1975 : 13). Hormis ces brefs moments, l'homme, proba
blement, ne pense pas ; la pensée et la conscience ne peuvent donc avoir aucune
part dans la genèse de la culture (Burnet 1774-1792, I : 159 ; Boulanger 1766,
II : 388 ; Condorcet 1971 : 78 ; Home 1774 : 88 ; Millar 1979 : 12 ; Goguet
1758, I : 179 ; Voltaire 1963 : 12 ; Virey an IX, I : 95-97).
3. L'utilitarisme. — Tout ce que l'homme fait est l'expression de ses besoins
élémentaires et a un but utilitaire. Les outils ne sont rien d'autre que des succé
danés des griffes et des crocs, la société n'est que le résultat d'une coopération
économique, la religion un moyen, tout imparfait qu'il soit, de combattre la
peur et l'incertitude face à une nature mystérieuse et menaçante.
4. L'individualisme. — L'origine de la culture s'explique par la référence aux
besoins de l'individu. C'est bien l'individu qui a froid, faim, peur, c'est lui qui
est en proie à la terreur. Cette conception néglige méthodiquement la dimens
ion sociale de la culture.
E. Durkheim a exposé de façon fort pénétrante la nature du lien étroit entre
les principes de l'utilitarisme et l'individualisme : « En effet, si la société n'est
qu'un système de moyens institués par les hommes en vue de certaines fins, ces
fins ne peuvent être qu'individuelles ; car, avant la société, il ne pouvait exister
que des individus. C'est donc de l'individu qu'émanent les idées et les besoins
qui ont déterminé la formation des sociétés, et si c'est de lui que tout vient,
c'est nécessairement par lui que tout doit s'expliquer » (Durkheim 1937 : 97).

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