La psychasthénie - article ; n°1 ; vol.10, pg 284-295

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1903 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 284-295
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1903
Lecture(s) : 28
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins

A. Pitres
La psychasthénie
In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 284-295.
Citer ce document / Cite this document :
Pitres A. La psychasthénie. In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 284-295.
doi : 10.3406/psy.1903.3553
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1903_num_10_1_3553LA PSYCH ASTHENIE
I. — Hésitation des doctrines médicales relativement à la classification
des syndromes morbides intermédiaires entre les psychoses vraies et
les névroses pures. — Définition de la Psychasthénie. — Caractères
généraux de ses manifestations.
II. — Résumé des idées de M. Janet sur la Symptomatologie et la patho
génie de la psychasthénie. — Les symptômes apparents ; idées obsédantes
et agitations forcées; les symptômes cachés ou stigmates : sentiments
d'incomplétude et d'insuffisance psychologique; les perturbations él
émentaires : perte de la fonction du réel et abaissement de la tension
psychologique.
III. — Critique de la théorie d'après laquelle M. Janet subordonne les
symptômes aux stigmates et les stigmates aux perturbations élément
aires du fonctionnement mental. — Nécessité de faire une place, â côté
des phénomènes intellectuels, aux phénomènes d'origine émotive et
volontaire. — Conclusion.
I
Entre les vésanies franches, telles que la lypémanie ou le délire
systématisé chronique, et les névroses bien définies, comme l'hys
térie ou l'épilepsie, il existe un groupe très important de syndromes
morbides dont l'étude est restée jusqu'à ce jour fort incomplète. Ce
groupe comprend : les idées fixes non délirantes (imperatives ideas
de Hack Tücke); les obsessions et les phobies avec leurs innombrab
les variétés (agoraphobie, claustrophobie, nosophobie, ereuto-
phobie, etc.); les états anxieux de doute, d'interrogation, de scru
pule, de contact, etc. ; les petites manies mentales (arithmomanie,
onomatomanie etc.); les folies dites lucides ou raisonnantes; les
monomanies sans délire ou abortives; le délire émotif de Morel; la
névropathie cérébro-cardiaque de Krishaber; la névrose d'angoisse
de Freud; les agitations incoercibles; les impulsions conscientes;
les tics d'origine psychique, etc., etc.
Les phénomènes pathologiques compris sous ces différentes dési
gnations sont extrêmement fréquents. Ils ont fait l'objet de recher
ches nombreuses et de descriptions isolées, fragmentaires, dont
quelques-unes sont des modèles de très fine observation médico-
psychologique. Mais les cliniciens ne sont pas encore parvenus à
se mettre d'accord sur les rapports qui les unissent et sur la place PITRES. — LA PSYCH ASTHENIE 285 A.
qu'il convient de leur assigner dans une systématisation nosologique
rationnelle des troubles de l'esprit. Quelques-uns en ont fait des
syndromes épisodiques de la dégénérescence mentale (Magnan et
ses élèves) ou, ce qui revient à peu près au même, des formes rudi-
mentaires de la paranoia (Arndt, Morselli); d'autres les ont rattachés
à la neurasthénie et les ont donnés comme les symptômes d'une
variété particulière de cette maladie, la variété cérébrasthénique ou
psychasthénique. Mais tout en reconnaissant les analogies qu'ils
présentent avec l'aliénation mentale, d'une part, et la maladie de
Beard, d'autre part, les médecins se sont en général refusés à les
confondre avec les psychopathies vésaniques vraies ouavecles états
neurasthéniques simples; et plutôt que de se laisser eutraîner à des
généralisations insuffisamment justifiées ils ont persisté jusqu'à
présent à les envisager séparément comme des phénomènes mor
bides aberrants, mal déterminés, dont la véritable signification et la
position nosographique restaient encore à fixer.
Un savant très érudit, qui est à la fois un philosophe profond et
un clinicien des plus distingués, M. Pierre Janet, a repris récem
ment leur étude, et, les réunissant tous dans une description com
mune, il en a formé les éléments d'une grande psychonévrose
« établie sur le modèle de l'hystérie ou de l'épilepsie », à laquelle
il a donné le nom de Psychasthénie.
Quelque hardie que paraisse à première vue cette conception
d'une maladie nouvelle, autonome, englobant dans sa Symptomatol
ogie toute une série de phénomènes placés sur les frontières de la
folie et de la neurasthénie, mais n'appartenant en propre ni à l'une
ni à l'autre, elle est appelée, croyons-nous, à rallier les adhésions de
la grande majorité des médecins. L'éminent successeur de Charcot à
la chaire de la Salpêtrière l'a déjà prise sous son haut patronage et
l'a introduite dans son enseignement si justement apprécié. Elle ne
tardera probablement pas à devenir classique : dans un avenir très
prochain on parlera couramment de la psychasthénie comme on
parle aujourd'hui de l'hystérie ou de l'épilepsie.
Qu'est-ce donc que la psychasthénie? On pourrait, ce nous semble,
en donner la définition suivante : La psychasthénie est une psychonév
rose cliniqucment caractérisée par l'apparition incoercible, clans la
conscience restée intacte, de pensées, d'émotions ou d'impulsions parasites
qui tendent à s'imposer au moi, évoluent à côté de lui et malgré lui
sans altérer gravement le fonctionnement général du raisonnement, de
la mémoire et du jugement, et finissent par déterminer une sorte de dis
sociation psychique dont le dernier terme est le dédoublement conscient
de la personnalité ou le sentiment de la dépersonnalisation.
Cette définition n'est certainement pas parfaite. L'avenir en
modifiera sans doute quelques termes. Telle qu'elle est elle suffit
cependant à séparer la maladie qu'elle vise des autres maladies
mentales ou nerveuses avec lesquelles on aurait tendance à la con
fondre. Elle la distingue notamment : de l'aliénation mentale, dans
laquelle les hallucinations et les conceptions délirantes sont
acceptées par la conscience comme des réalités opprimant la volonté 286 REVUES GÉNÉRALES
et aboutissant habituellement à l'action; de l'hystérie dans laquelle
la plupart des phénomènes sont sub-conscients; de l'épilepsie dans
laquelle tout est inconscient; de la neurasthénie simple l'état mental, uniformément déprimé, ne comporte qu'un
certain nombre d'idées fixes et de sentiments stéréotypés beaucoup
plus uniformes que ceux qui entrent dans la constitution de l'état
psychasthénique.
Les éléments qui composent la psychasthénie sont toutes les
variétés d'idées fixes, de délires incomplets, de manies partielles,
d'états anxieux permanents ou paroxystiques, d'impulsions motrices
avortées qui figurent actuellement dans la pathologie sous les noms
variés que nous avons précédemment énumérés, ou, pour être plus
exact, tous ceux de ces phénomènes morbides qui ont pour carac
tères communs :
1° De se présenter involontairement et de s'imposer impérative
ment à la conscience ;
2° D'évoluer à côté du Moi qui les répudie et s'efforce vainement
de les repousser;
3° D'aboutir à la dissociation du sentiment de l'unité sur lequel
est basée la notion intime de notre personnalité morale.
Ce sont tous ces éléments, dont les analogies n'avaient jamais été
suffisamment mises en relief, que M. Janet a eu le très grand mérite
de réunir pour en former la Psychasthénie. Ce nom est heureuse
ment choisi et il sera bientôt adopté par tout le monde pour deux
raisons principales. La première c'est que la conception qu'il syn
thétise repose non pas sur une systématisation artificielle, ing
énieusement édifiée en dehors de l'observation directe des faits, mais
bien sur la comparaison judicieuse d'un très grand nombre de
documents cliniques précis, recueillis sans parti pris et sans idées
préconçues. La seconde, d'ordre plus terre à terre, c'est qu'il faci
litera singulièrement la tâche des praticiens obligés par leur
position de formuler sous un vocable simple et compréhensible le
diagnostic des misères dont les entretiennent leurs clients. Il était,
hier encore, très désagréable de dire à un malade tourmenté par une
idée fixe non délirante, par une obsession incoercible ou par une
de ces petites manies mentales qui sont compatibles avec l'exercice
régulier des facultés intellectuelles : « Vous êtes atteint de folie du
doute », ou : « Vous êtes affecté de délire du toucher, » ou : « Vous êtes
un monomane. » Ces mots de folie, de délire, de monomanie résonnent
mal à l'oreille de sujets qui sont déjà, par le fait de leur état
psychique, très enclins à l'inquiétude et qui redoutent souvent, par
dessus tout, de verser dans l'aliénation mentale. On avait beau leur
expliquer que la folie du doute n'était pas une vraie folie, que le
délire du toucher n'était pas un délire vésanique, que les manies
mentales étaient tout autre chose que la manie commune des
aliénés, on arrivait beaucoup plus difficilement à les convaincre de
la bénignité relative de leur mal que si on leur avait dit, comme
on le fera désormais, avec l'assurance qui se dégage d'une convic
tion sincère : Votre maladie n'a rien de commun avec la folie, le PITRES. — LA PSYCHASTHÉNIE 287 A.
délire, les monomanies : c'est un accident psychasthénique; rien
de plus.
II
Les idées de M. Janet sur la psychasthénie ont été longuement
développées dans un ouvrage considérable J d'une étonnante origi
nalité, dont nous devons exposer les grandes lignes — autant du
moins qu'il est possible de résumer en quelques paragraphes la
substance de deux gros volumes in-8° de texte compact formant
ensemble plus de 1300 pages — avant d'indiquer les points qui nous
paraissent d'ores et déjà au-dessus de toute contestation et ceux
qui nous semblent encore incomplètement démontrés.
M. Janet divise les phénomènes psychasthéniques en trois
groupes : 1° les symptômes apparents par lesquels s'extériorise la
maladie ; 2° les latents ou stigmates ; 3° les perturbations
élémentaires.
1° Les symptômes apparents se manifestent sous la forme d'idées
obsédantes ou d'agitation forcées.
Les idées obsédantes sont des idées pénibles, mauvaises, de sacri
lège, de crimes, de malheurs éventuels, de maladies possibles qui
surgissent inopinément dans l'esprit des malades et s'y installent
invinciblement malgré tous les efforts qu'ils font pour les repousser.
Elles ont généralement pour objet des actions abominables, monst
rueuses, dont le sujet apprécie exactement l'immoralité et même
l'absurdité, car leur apparition dans le champ de la conscience
n'altère pas profondément le jugement ou le raisonnement des
malades qui les subissent.
Ce sont, si l'on peut ainsi dire, des pensées parasites qui naissent
involontairement dans l'esprit et évoluent à côté de l'intelligence
restée intacte, qui s'acharne à les écarter. De là un conflit, une
lutte perpétuelle entre la pensée mauvaise qui tend incessam
ment à concentrer autour d'elle toute l'activité psychique, et le moi
conscient et raisonnable qui la répudie et s'efforce de la chasser.
Malgré leur vivacité et la fréquence de leur réapparition ces
pensées parasites n'aboutissent pas à des hallucinations véritables,
nettement objectivées, analogues à celles qui se forment chez les
1. Les Obsessions et la Psychasthénie, t. I, par le Dr Pierre Janet, pro
fesseur de psychologie au Collège de France. — Études cliniques et expé
rimentales sur les idées obsédantes, les impulsions, les manies mentales,
la folie du doute, les lies, les agitations, les phobies, les délires du contact,
les angoisses, les sentiments d'incornplétude, la neurasthénie, les modificat
ions du sentiment du rëel, leur pathogénie et leur traitement, t. II, par les
Professeurs F. Raymond et Pierre Janet. — Fragments et leçons du mardi
sur les étals neurasthéniques, les aboulies, les sentiments d'incomplétude, les
agitations et les angoisses diffuses, les algies, les phobies, les délires du
contact, les tics, les manies mentales, les folies du doute, les idées obsé
dantes, les impulsions, leur palhogénie et leur traitement, 2 vol. in 8,
Félix Alcan, éditeur, Paris, 1903. 288 REVUES GÉNÉRALES
aliénés. Elles n'aboutissent pas non plus à l'action. Beaucoup de
malades sont obsédés par la pensée qu'ils pourraient commettre des
profanations abominables, des attentats monstrueux; ils ont une
peur horrible d'exécuter un jour ou l'autre les actions mauvaises
auxquelles ils pensent sans cesse, mais en réalité ils ne les com
mettent jamais. Ils en commencent quelquefois l'exécution pour
vérifier la puissance de leur obsession, mais au moment décisif ils
reculent avec horreur. « Ainsi, dit M. Janet, quand nous avons un
abcès ou une dent qui nous fait du mal, et qui nous agace, nous
sommes portés à y toucher constamment, à tâter l'endroit malade,
à le tourmenter jusqu'à ce qu'une douleur plus aiguë nous fasse
retirer vivement la main en jurant que nous n'y toucherons plus;
mais bientôt le désir nous prend de recommencer1. »
Les agitations forcées sont des processus irrésistibles qui se tr
aduisent cliniquement :
a) Dans la sphère intellectuelle, par des ruminations mentales
incoercibles se répétant indéfiniment sans aboutir jamais à des
conclusions fermes;
b) Dans la sphère motrice par des mouvements systématisés (tics)
ou diffus (crises d'agitation) ;
c) Dans la sphère émotive, par des peurs anxieuses, excessives,
outrées, survenant sans motifs adéquats, ou à l'occasion de circon
stances insignifiantes (phobies, angoisses).
2° Les idées obsédantes et les agitations forcées qui forment les
symptômes apparents de la psychàsthénie sont commandés par des *
troubles plus profonds du fonctionnement du système nerveux
qui peuvent être considérés comme des stigmates de la maladie.
De ces stigmates les uns sont psychologiques, les autres physio
logiques. Ces derniers ont peu d'importance, ils se bornent à quel
ques sensations douloureuses de céphalée, d'engourdissement céré
bral, de rachialgie, à des troubles digestifs, à un peu d'hypoacidité
des urines.
Parmi les sigmates psychologiques, le plus constant est le sent
iment d'incomplétucle. « Le mot incomplétude, dit M. Janet, est un
barbarisme que je prie le lecteur d'excuser; je n'ai pu désigner
mieux le fait essentiel dont tous les sujets se plaignent, le carac
tère inachevé, insuffisant, incomplet, qu'ils attribuent à tous les
phénomènes psychologiques. » Ce sentiment tout particulier se
manifeste en effet dans tous les modes de l'activité mentale. Il se
révèle :
a) Dans V action et la détermination volontaire, par les sensations
d'incapacité, d'indolence, d'irrésolution, de découragement, d'indé
cision, de lassitude, de mécontentement, d'impuissance qui abou
tissent finalement à l'aboulie et à l'inertie complète.
b) Dans les opérations intellectuelles, par l'insuffisance de l'atten
tion, de la compréhension et de la perception, par le dédoublement
et la désorientation mentale, par la propension à se laisser aller à
1. Janet, op. cit., t. I, p. 598. PITRES. — LA PSYCHASTHÉNIE 289 A.
la dérive de conceptions imaginaires et de rêveries, et par la sen
sation d'étrangeté du moi, laquelle peut aller jusqu'à la dépersonn
alisation.
c) Dans la sphère affective, par l'indifférence, l'inquiétude, la
faiblesse irritable et l'explosion désordonnée de crises émotives
injustifiées.
3° Ces sentiments d'incomplétude jouent un rôle très important
dans la pathogénie des accidents psychasthéniques, mais ils sont eux-
mêmes dérivés de deux perturbations élémentaires plus profondes
que M. Janet appelle la perte de la fonction du réel et rabaissement
de la tension psychologique.
L'analyse de la perte de la fonction du réel forme la partie la plus
originale et la plus suggestive de l'ouvrage de M. Janet. Le profes
seur du Collège de France constate tout d'abord que, dans la hié
rarchie des phénomènes psychiques, l'opération qui nécessite
l'effort le plus intense et représente le processus le plus complexe,
ce n'est pas, ainsi qu'on le ci'oit généralement, l'application à con
cevoir et à comparer des abstractions, mais bien la préhension de
la réalité sous toutes ses formes, l'appréciation exacte, raisonnée,
attentive de la vie présente. La synthèse mentale qui nous fait
reconnaître comme actuels les événements qui se passent en nous
et en dehors de nous, c'est-à-dire la présentification ; la coordination
rapide et quasiment automatique, qui s'établit à un moment donné
entre les tendances de notre personnalité et le monde extérieur,
coordination qui nous permet de nous déterminer judicieusement
en vue d'un acte immédiat; la concentration de l'attention et de la
réflexion sur les choses concrètes, d'où dériv.ent pour nous la cer
titude de l'existence de ces choses et la connaissance de leurs rap
ports, voilà les opérations les plus parfaites et les plus différenciées,
les plus délicates auxquelles puisse s'élever l'esprit humain. Ce
sont aussi celles qui sont le plus gravement compromises chez
les psychasthéniques. Le raisonnement simple, l'association des
idées, la création et la comparaison des abstractions sont des
opérations moins subtiles : elles exigent moins de cohésion ment
ale et nécessitent moins d'attention, aussi sont-elles moins alté
rées chez les obsédés que la fonction du réel et la présentification.
Quant aux émotions, elles forment un groupe de phénomènes
très inférieurs qui persistent beaucoup plus longtemps chez les
sujets dont la maladie est essentiellement caractérisée par la
désagrégation mentale.
Partant de ces constatations, M. Janet formule les deux lois sui
vantes qui nous paraissent avoir une grande importance en psychol
ogie morbide :
1° Les opérations mentales forment une série de difficultés et de
complexités décroissantes suivant que leur relation avec la réalité,
au point de vue de l'action, de la connaissance, en un mot de la
correspondance, va en diminuant;
2° Chez les psychasthéniques, les fonctions psychologiques di
sparaissent d'autant plus vite que leur coefficient de réalité est plus
l'année psychologiqur. x. 19 290 REVUES GÉNÉRALES
élevé; elles persistent d'autant plus longtemps que leur coefficient
de réalité est plus bas.
La tension psychologique est le degré d'énergie avec lequel se per
çoivent les sensations, s'évoquent les images, se présentent les
idées, s'opèrent les jugements, se concentrent et s'unifient tous les
éléments des synthèses mentales. Elle est variable d'un sujet à
l'autre, et, chez un même sujet, d'un instant à l'autre. Elle peut être
augmentée par des influences extérieures : injection de substances
excitantes, changements de milieu, efforts volontaires, mouve
ments, attention, etc.; ou diminuée par la fatigue physique, le
surmenage intellectuel, l'évolution de maladies débilitantes, etc.
Son niveau se répercute sur toutes les fonctions de l'esprit. Cer
taines ne peuvent s'accomplir régulièrement que sous une tension
élevée; d'autres n'utilisent qu'une faible tension. La fonction du
réel avec l'action, la perception de la réalité, la certitude, exigent
le plus haut degré de tension; ce sont des phénomènes de haute
tension; la rêverie, l'agitation motrice, l'émotion n'exigent qu'une
tension beaucoup plus faible : ce sont des de basse
tension. Chez les psychasthéniques on constate un abaissement
permanent de la tension psychologique, aussi les phénomènes du
second ordre continuent-ils à se produire à peu près normalement
tandis que ceux du premier sont supprimés ou grandement altérés.
L'abaissement de la tension psychologique et la perte de la fonc
tion du réel expliqueraient clairement, d'après M. Janet, la genèse
de toutes les autres manifestations de la psychasthénie. De ces
deux phénomènes élémentaires dériveraient tout d'abord la ten
dance à la méditation stérile, l'aspiration vague vers le mystérieux,
l'absolu, la perfection, et, par contraste, la crainte de l'étrange, du
monstrueux, du sacrilège, du crime. Les rêveries sur des sujets
irréels, se produisant chez des sujets dont le raisonnement et la
mémoire sont conservés et l'émotivité souvent exagérée, donnent
naissance par une sorte d'introspection instinctive aux sentiments
d'incapacité intellectuelle, d'obscurité, de confusion, d'incoordinat
ion, dont l'ensemble constitue le sentiment d'incomplétude. Pour
ce qui concerne les sentiments de changement de la personnalité,
de décadence psychique, de dépersonnalisation, ils résultent de la
comparaison que fait le malade, à l'aide de sa mémoire demeurée
intacte, de la manière dont fonctionnait autrefois sa pensée, de
son unité, de sa richesse, de son énergie, avec son état présent de
désagrégation, de pénurie, de faiblesse et de confusion. Le sent
iment de dédoublement du moi découle tout naturellement de cette
comparaison : il en est la conclusion logique.
Lorsque le malade en est arrivé à cette période, les idées obsé
dantes sont en imminence. Elles naîtront à la première occasion
favorable, tantôt du travail intellectuel qui s'opère silencieusement
dans l'esprit, tantôt d'une circonstance accidentelle provoquant une
émotion. Quant aux agitations forcées, on doit les considérer
comme des processus substitutifs inférieurs que le malade met
volontairement ou instinctivement à la place des supérieurs. Ce PITRES. — LA PSYCHASTHÉNIE 291 A.
sont presque toujours des phénomènes de dérivation émotionnelle
ou motrice se développant à l'occasion des pensées ou des sent
iments anormaux qui surgissent impérieusement à certains moments
dans l'esprit du psychasthénique. Les tics, par exemple, sont des
mouvements systématisés que les malades accomplissent primitiv
ement volontairement, et plus tard automatiquement, dans le but
de combattre ou de chasser une idée obsédante. Tel tiqueur remue
les yeux pour s'assurer qu'ils ne sont pas égarés, ou se gratte le
nez pour se convaincre qu'il n'est pas devenu difforme (tic de per
fectionnement); tel autre ferme le poing ou fait une grimace,
comme un dévot ferait un signe de croix, pour repousser une pensée
mauvaise (tic symbolique); un troisième exécute un geste déter
miné ou marmotte quelques paroles incompréhensibles pour con
jurer un malheur dont il redoute l'imminence (tic de conjuration),
un quatrième pousse une expiration bruyante pour expulser une
épingle imaginaire qu'il pourrait avoir dans la gorge (tic de défense).
Le mécanisme pathogénique est, au fond, toujours le même : l'idée
commande l'acte, et l'acte primitivement voulu devient ultérieure
ment, par le fait même de sa répétition, automatique.
III
Nous venons de résumer aussi brièvement que nous l'avons pu
les idées fondamentales de M. Janet sur la Symptomatologie et la
pathogénie de la psychasthénie. On nous permettra d'ajouter quel
ques réflexions.
Pour ce qui concerne la Symptomatologie il nous semble que
M. Janet n'a pas été heureusement inspiré en divisant les manifestat
ions de la psychasthénie en manifestations apparentes ou symptômes
(idées obsédantes et agitations forcées) et manifestations cachées
ou stigmates. Lorsque Charcot a désigné sous ce nom de stigmates
certains symptômes latents de l'hystérie, il s'est inspiré surtout des
traditions historiques. Quand ils instruisaient contre un sujet inculpé
du crime de sorcellerie, les magistrats du moyen âge avaient pris
l'habitude de faire rechercher sur le corps des inculpés, par des
chirurgiens ou des matrones spécialement chargés de cette mission,
les plaques d'anesthésie qu'on considérait comme des preuves suf
fisantes et presque nécessaires de la possession démoniaque, les
stigmata diaboli. De nos jours on procède à peu près de même
quand on veut établir le diagnostic de l'hystérie. Après avoir cons
taté les grandes manifestations convulsives ou délirantes de la
névrose on en recherche les symptômes dont les malades ne par
leraient pas spontanément aux médecins, les anesthésies tégumen-
taires et viscérales, l'amblyopie unilatérale, le rétrécissement con
centrique des champs visuels, etc. Ce sont bien là des stigmates
puisque ce sont des symptômes latents et permanents dont les.
malades ignorent complètement l'existence. Il en est tout autrement 292 REVUES GENERALES
des prétendus stigmates psychasthéniques. Ils font partie des
symptômes dont les malades se plaignent spontanément. Il suffit
de les laisser raconter leur histoire pour acquérir bien vite la
conviction qu'ils souffrent de ces sentiments d'incomplétude sur
lesquels M. Janet a tout particulièrement insisté avec juste raison,
tout comme ils souffrent des autres idées obsédantes ou des autres
sensations anxieuses qui les tourmentent.
La façon dont M. Janet décrit ces stigmates semble, à la vérité,
les poser comme une sorte de sous-sol permanent au-dessus duquel
émergeraient de temps en temps, semblables à des efflorescences
maladives, les idées obsédantes ou les agitations forcées. O.n voit,
en effet, des malades qui, longtemps avant d'être atteints d'idées
angoissantes ou d'agitations systématisées, se plaignent de vagues
sentiments d'inquiétude, d'incomplétude, d'anxiété diffuse, flo
ttante. Mais les cas de ce genre ne sont pas les plus fréquent^. D'or
dinaire, l'idée angoissante des phobiques précède la formation de
ces sentiments d'insuffisance psychologique que la théorie déclare
lui être chronologiquement et logiquement antérieure. Elle mut
brusquement à l'occasion de certaines circonstances extérieures,
toujours les mêmes chez les mêmes sujets : la vue d'un couteau ou
d'une allumette pour celui-ci, le contact d'un chien ou d'un chat
pour celui-là; et en dehors de ces circonstances déterminantes, on
ne peut constater souvent aucune perturbation précise du tréfond
des fonctions psychiques. Pareillement, certains arithmomanes ne
présentent, en dehors de l'espèce d'attrait instinctif qu'ils éprouvent
à compter inutilement les marches de leurs escaliers, les boutons
des vêtements de leurs interlocuteurs ou les pavés de la rue,
aucune anomalie appréciable dans leur fonctionnement, ou s'ils en
présentent quelques esquisses elles sont si légères qu'il est imposs
ible de les considérer comme la cause de leurs impulsions arithmo-
maniaques.
Zola, par exemple1, dont personne ne contestera ni l'activité
intellectuelle, ni la puissance de volonté, ni la fermeté de carac
tère, Zola, dis-je, comptait dans les rues les becs de gaz, les
numéros des portes et surtout les numéros des fiacres dont il addi
tionnait tous les chiffres comme des unités; chez lui, il comptait les
marches des escaliers et les objets placés sur son bureau. Il avait
aussi une certaine timidité qui le portait à craindre d'être incapable
de terminer ses livres, de prendre la parole en public, etc. Que
ces petits phénomènes fussent de nature morbide, et qu'ils appar
tinssent à la famille psychasthénique , cela est probable ; mais
qu'ils fussent la conséquence d'une insuffisance psychologique pr
imordiale, cela paraît fort difficile à admettre.
Une objection semblable se dresse devant l'esprit quand on réflé
chit sérieusement à la théorie générale que M. Janet a édifiée pour
expliquer la pathogénie des différents symptômes apparents de la
1. Toulouse, Emile Zola. Enquête médico-psychologique sur les rapports
de la supériorité intellectuelle avec la névropalhie, Paris, 1896, p. 250.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.