La psychologie individuelle - article ; n°1 ; vol.2, pg 411-465

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L'année psychologique - Année 1895 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 411-465
55 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1895
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Alfred Binet
Victor Henri
La psychologie individuelle
In: L'année psychologique. 1895 vol. 2. pp. 411-465.
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Binet Alfred, Henri Victor. La psychologie individuelle. In: L'année psychologique. 1895 vol. 2. pp. 411-465.
doi : 10.3406/psy.1895.1541
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1895_num_2_1_1541IV
LA PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE
Nous abordons ici un sujet nouveau, difficile et encore très
peu exploré ; on ne devra donc pas s'attendre à trouver dans
notre travail des réponses définitives aux questions qui se pré
senteront ; notre but principal sera d'indiquer les problèmes
dont doit s'occuper la psychologie individuelle, de mettre en
lumière l'importance pratique qu'elle présente pour le péda
gogue, le médecin, l'anthropologiste et même le juge et enfin
d'indiquer par quels moyens on peut chercher à résoudre les
problèmes posés.
La psychologie individuelle, comme le nom même l'indique,
a pour but l'étude des différents processus psychiques de
l'homme; dans cette étude l'attention doit être portée sur les
différences individuelles de ces processus ; la psychologie géné
rale étudie les propriétés générales des processus psychiques,
qui sont par conséquent communes à tous les individus ; la
psychologie individuelle, au contraire, étudie celles des pro
priétés des processus psychiques qui varient d'un individu à
l'autre, elle doit déterminer ces propriétés variables et puis
étudier jusqu'à quel point et comment elles varient suivant les
individus ; ainshin processus psychiqueétantdonné, la mémoire
par exemple, la psychologie générale s'occupera des lois géné
rales de la mémoire, elle établiraparexemple que, lorsqu'on veut
retenir un certain nombre d'impressions, le temps nécessaire
pour les fixer dans la mémoire croît d'abord proportionnellement
au nombre d'impressions, mais à partir d'une certaine limite le
« temps d'acquisition » croît bien plus vite que le nombre des
impressions; c'est une loi générale delà mémoire, personne ne
peut y échapper ; la psychologie individuelle cherchera quelles
sont les propriétés partielles de la mémoire qui varient d'un 41 2 REVUES GÉNÉRALES
individu à l'autre, elle étudiera si la position de la limite dont
nous venons de parler est la même pour différents individus,
si elle varie, dans quelle mesure elle varie, si cette variation
de la limite est la même pour des impressions de nature diffé
rente ; ainsi, par exemple, lorsqu'un individu A peut retenir
après une seule audition jusqu'à 10 chiffres, et qu'un autre B
n'en peut retenir que 7, cette différence subsistera-t-elle lorsqu'il
s'agira non de chiffres, mais de lettres, ou de mots, ou de cou
leurs ou enfin d'autres impressions, et dans le cas où la diff
érence subsistera, sera-t-elle aussi forte ?
Enfin la psychologie individuelle devra aussi étudier s'il n'y
a pas de relation entre les variations de la limite de mémoire
et les variations des autres facultés psychiques et même phy
siques des individus ; ainsi, par exemple, n'y a-t-il pas quelque
relation entre l'âge de l'individu et la position de la limite, ou
bien entre le pouvoir d'attention de l'individu et la position de
la limite, etc. ? Voilà bien des questions pour un cas particulier
comme le précédent. Essayons de mettre de l'ordre et de systé
matiser un peu les questions que la psychologie individuelle
doit résoudre.
On peut d'abord distinguer deux grands problèmes :
1° Etudier comment varient les processus psychiques suivant
les individus, quelles sont les propriétés variables de ces pro
cessus et jusqu'à quel point ils varient.
2° Etudier dans quels rapports chez un même individu les
différents processus psychiques se trouvent entre eux ; y a-t-il
des processus qui sont plus importants que les
autres, jusqu'à quel point les différents processus peuvent-ils
être indépendants l'un de l'autre et jusqu'à quel point s'i
nfluencent-ils mutuellement ?
Examinons plus en détail les deux problèmes précédents.
Un processus psychique étant donné, on peut tout d'abord
déterminer celles des propriétés qui sont communes à tous les
individus, c'est là le problème de la psychologie générale; ce
processus peut ensuite avoir des propriétés plus ou moins
variables, c'est de celles-là que nous devons nous occuper. On
peut dans l'étude de ces propriétés variables se placer à deux
points de vue différents, suivant qu'on considère en première
ligne le processus psychique étudié, l'individu restant au second
plan, ou bien qu'on porte l'attention principale sur l'individu
et qu'on se demande en quoi un processus psychique chez tel
individu diffère du même processus chez tel autre ; donnons un BINET ET V. HENRI. — LA PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE 413 A.
exemple pour bien faire comprendre la différence : la repré
sentation évoquée lorsqu'on entend prononcer le mot cloche
est-elle la même chez tous les individus ? l'étude montre que
les uns se représentent le son d'une cloche, d'autres se repré
sentent l'image visuelle d'une cloche, d'autres enfin se le mot cloche écrit, etc. ; on en conclura qu'en entendant
prononcer le mot cloche différents individus ont des représentat
ions différentes et on pourra grouper les variétés de qui se présentent, c'est le premier point de vue ; on pourra
au contraire se demander si deux indiyidu_s A _eI_B ont la même
représentation lorsqu'ils entendent prononcer le mot cloche, ici
les individus sont déterminés ; c'est le deuxième point de vue ;
on peut non seulement prendre ainsi des individus isolés, mais
aussi considérer des groupes plus ou moins grands d'individus,
on se demandera, par exemple, y a-t-il une différence entre les
représentations évoquées par l'audition du mot cloche chez les
femmes et chez les hommes? On trouve que les femmes ont
plus souvent des représentations visuelles que les hommes; de
plus, les femmes ont en général des représentations plus
détaillées que les hommes ; il est facile de comprendre qu'on
pourra restreindre autant qu'on le veut les différents groupes,
on se demandera, par exemple, s'il y a une différence entre la
représentation chez les peintres et les musiciens; etc., etc.
C'est ici que trouvent place les études psychologiques sur les
enfants, sur les criminels, sur les différences entre les personnes
exerçant des professions différentes, etc. C'est encore ici que
trouve place la question suivante : étant donnés deuxou plusieurs
individus, quelles sont les différences entre les facultés psy
chiques de ces individus? S'il était nécessaire pour donner une
réponse complète à cette question de passer en revue toutes les
facultés psychiques des individus, ceci prendrait au moins
plusieurs mois, mais comme en général on ne dispose pas
d'un temps aussi long, on doit s'attacher davantage à certaines
•facultés et laisser de côté les autres ; quelles sont donc, se
demandera-t-on, les facultés qu'il faudra examiner et quelles
sont celles qu'on peut laisser de côté ?
Nous arrivons ainsi au deuxième problème, qui consiste dans
l'étude des rapports qui existent entre les différentes facultés
psychiques chez un même individu; il est évident que, si on
déterminait ces rapports avec précision, il suffirait d'examiner
certaines facultés usychiques seulement, et on en déduirait les
autres ; il faut donc non seulement étudier dans quels rapports 414 REVUES GÉNÉRALES
les différentes facultés psychiques se trouvent entre elles, mais
aussi chercher si parmi les facultés psychiques il n'y en a pas
qui gouvernent les autres, qui sont les plus importantes, dont
dépendent les autres facultés ; l'ensemble de ces facultés pr
imordiales formerait ce qu'on peut appeler le caractère de l'i
ndividu ; en effet, lorsqu'on les aurait déterminées, on pourrait
dire que l'individu est caractérisé. On voit donc combien ce
deuxième problème est important et on prévoit déjà quelles
sont les applications pratiques qui peuvent en résulter; mais
hàtons-nous de dire que la psychologie individuelle est encore
à un état si peu développé que, bien qu'il existe beaucoup de
matériaux sur le premier problème, c'est-à-dire sur l'étude des
différences individuelles pour les différents processus psy
chiques, il n'en existe que très peu sur ce deuxième problème;
nous ne connaissons même aucun psychologue qui l'ait abordé
et posé sous la forme générale proposée ici ; on a, il est vrai,
écrit beaucoup de mémoires et de livres sur le caractère,
mais les auteurs qui s'en sont occupés ont voulu surtout don
ner une classification des caractères ; ils commencent par donner
une des différents caractères ; ensuite, pour la
confirmer, ils donnent des exemples ; c'est là prendre le con
tre-pied de la vraie méthode ; une étude scientifique sur les
caractères devrait, croyons-nous, aboutir à une classification
des et non commencer par elle.
Avant d'exposer les méthodes qu'on doit suivre dans les diff
érentes études de psychologie individuelle, nous donnerons un
historique aussi court que possible* de la psychologie indivi
duelle ; nous essaierons d'indiquer quelles sont les questions
étudiées jusqu'ici et quels sont les principaux résultats obtenus.
Cet aperçu historique doit se diviser en trois parties, suivant
les trois questions générales dont s'occupe la psychologie indi
viduelle et que nous rappelons encore une fois :
1° Etude des différences individuelles des processus psy
chiques, l'attention étant portée sur ces processus sans étude
spéciale des relations avec les individus qui les présentent ;
2° Etude des différences entre les processus psychiques chez
des individus isolés ou des groupes d'individus ;
3° Etude des rapports existant entre les différents processus
psychiques chez un même individu, et recherche des
les plus importants dont dépendent les autres.
Il nous est absolument impossible de donner un historique
complet, et d'indiquer tous les résultats acquis jusqu'ici sur BINET ET V. HENRI. — LA. PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE 415 A.
ces différentes questions, il faudrait pour cela prendre tous les
processus psychiques l'un après l'autre et montrer quelles sont
les propriétés qui peuvent varier dans ces processus, jusqu'à
quel point elles varier, et quelles sont les relations
entre ces variations et les individus qui les présentent ; on voit
de suite que cela prendrait trop de place. Nous nous contente
rons d'indiquer quelques exemples relatifs aux deux premières
questions ; quant à la troisième, nous en tracerons un histo
rique plus complet.
Les processus psychiques dont on a étudié le plus les diff
érences individuelles sont certainement les sensations ; leur
étude est bien plus facile que celle des autres processus, on a
la possibilité de mesurer le processus extérieur, les expériences
sont en général simples et faciles à répéter, tout cela a contri
bué beaucoup à un développement considérable des études sur
les différences individuelles existant pour les sensations ;
parmi les différentes sensations on s'est attaché en première
ligne à l'étude de celles des différences individuelles qui pou
vaient offrir quelque importance pratique ; c'est ainsi par
exemple qu'on a fait une quantité immense d'études sur la
cécité des couleurs et en général sur les différences individuelles
existant dans la perception des couleurs ; car, dans la vie réelle,
il importe que certains individus, mécaniciens, pilotes, marins,
distinguent des signaux à leur couleur ; de même encore les
études sur les différences individuelles du champ visuel, de la
sensibilité tactile des différentes parties du corps, de l'acuité
auditive et visuelle, études qui ont une grande importance pour
la connaissance et le diagnostic de certaines maladies nerveuses ;
un grand nombre d'études sur les différences individuelles des
sensations ont été faites pour déterminer quelles sont les
différences de sensibilité des différents individus, on a porté
surtout l'attention non sur des individus isolés, mais sur des
groupes d'individus ; nous trouvons, en effet, des études nomb
reuses sur les différences dans la sensibilité entre les hommes
et les femmes (Lombroso \ Galton 2, A. Stem 3, etc.), entre les
personnes instruites et celles qui ne le sont pas (Dehn *, etc.),
(1) Lombroso. La femme criminelle.
(2) Galton. Sensibilité comparée de l'homme et de la femme. Nature, 1894 #
(3) A. Stern. Zur ethnographischen Unters, des Tatsinnes der Münchener
Stadtbevölkerung. Beitr. z. Anthrop., XI, 3 et 4.
(4) Dehn. Vergleichende Prüfungen üb. den Haut und Geschmacksinn
bei Männern u. Frauen verschiedener Stände. Dissert. Juriew, 1894. REVUES GÉNÉRALES 416
entre des criminels et des aliénés (Lombroso ' et son école), des enfants de différents âges (Riccardi !, etc.)-
Il nous est impossible d'indiquer ici tous les résultats obte
nus, disons seulement que dans la plupart des cas, sauf les ano
malies maladives, les différences individuelles pour les sensa
tions sont très faibles et insignifiantes par rapport aux diff
érences des facultés supérieures ; c'était à prévoir, mais il est
curieux que beaucoup d'auteurs semblent l'ignorer ou l'oublient
complètement; ils tirent en effet des études sur les différences
individuelles pour les sensations des conclusions trop géné
rales; ainsi, par exemple, si on prend les études sur les crimi
nels, quelques auteurs se contentent de déterminer chez les
criminels les facultés physiques et les sensations, et sur ces
données sont fondées des théories de la différence entre un cr
iminel et un homme normal ; nous croyons que bien que l'étude
des différences individuelles pour la sensation joue un rôle
assez important surtout dans quelques cas, il est plus impor
tant de porter l'attention sur des processus supérieurs; ce n'est
certainement pas parce qu'un homme a un champs visuel
rétréci, qu'il est moins sensible à la douleur, qu'il a une sen
sibilité tactile fine, l'odorat aboli, et qu'il présente des
anomalies physiques particulières, ce n'est pas pour cela qu'il
est un criminel ; on ne peut pas douter que s'il ne présente que
ces anomalies, et si au point de vue des facultés psychiques
supérieures il ne diffère pas des hommes normaux, il ne com
mettra pas de crime ; il faut différer des hommes normaux
d'abord dans des facultés psychiques supérieures et puis on
peut en différer aussi par des sensations pour être un criminel ;
ce ne sont pas les sensations, ce sont les facultés psychiques
supérieures qu'il faut étudier ; ce sont celles-ci qui jouent le
rôle le plus important et la psychologie individuelle devrait
porter bien plus son attention sur ces dernières.
Si nous passons des sensations à des processus plus élevés,
nous trouvons bien moins d'études sur les différences indivi
duelles de ces processus ; il est vrai qu'il y a une exception pour
les mouvements graphiques de l'écriture qui ont été étudiés
très souvent, mais ces études ont été faites en général par des
personnes ayant des idées vagues sur la psychologie, et dans
le but de trouver quelque relation entre l'écriture et le carac-
(1) Lombroso. L'homme criminel.
(2) Riccardi. Antropologia e pedagogia. 1 vol. 1892. Modena. BINET ET V. HENRI. — LA PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE 417 A.
tère de l'individu ; nous en parlerons plus loin. On a fait des
études sur les différences individuelles dans la fatigue (Mosso),
dans la durée des différents actes psychiques chez les per
sonnes normales, les enfants et les aliénés (Witmer, Gilman,
Buccola, Walitzky, Bechterew, etc.) ; sur les différences des
associations chez les enfants et les adultes (Jastrow, Galton,
Bourdon, etc.), plus nombreuses ont été les études sur les diff
érences individuelles pour la mémoire, surtout chez les enfants
(Bolton, Baldwin, Binet, Henri, etc.) ; enfin rappelons les
études sur les différences individuelles dans les images ment
ales (Galton, Charcot, Ribot, Binet, etc.), sur les schemes
visuels Flournoy) et sur quelques autres proces
sus supérieurs. Toutes ces études ne sont que des ébauches,
elles devraient être reprises, complétées et surtout étendues à
des processus plus intellectuels; il serait utile de rassembler
tous les résultats acquis sur les différences individuelles pour
les différents processus psychiques ; on pourrait, croyons-nous,
en tirer quelques conclusions générales qui nous échappent
maintenant parce que ces études ne sont pas réunies et classées.
Parmi les résultats qui se dégagent de toutes ces études nous
en citerons quelques-uns. Le premier, le plus important de tous,
croyons-nous, est que plus un processus est compliqué et élevé,
— plus il varie suivant les individus : les sensations varient d'un
individu à l'autre, mais moins que la mémoire, la mémoire
des sensations varie «îoins que la mémoire des idées, etc.
Il en résulte donc que si on veut étudier les différences exis
tant entre deux individus il faut commencer par les processus
les plus intellectuels et les plus compliqués, et ce n'est qu'en
seconde ligne qu'il faut considérer les processus simples et él
émentaires ; c'est pourtant le contraire qui est fait par la grande
majorité des auteurs qui ont abordé cette question.
Un autre résultat qui mérite d'être rappelé est celui obtenu
par Mosso relativement aux différences individuelles dans la
manière dont un individu se fatigue ; on peut distinguer deux
genres différents d'individus : les uns peuvent travailler pendant
un certain temps avec une intensité presque invariable et puis
tout d'un coup la fatigue se produit, ils perdent très rapidement
le pouvoir de travail ; les autres en travaillant se fatiguent
petit à petit, l'intensité du travail diminue lentement sans saut
brusque. Ce résultat nous semble présenter une importance
considérable puisqu'il paraît être relié à d'autres, relatifs au
repos, à l'exercice, et peut-être même à certaines réactions
ANNÉE PSYCHOLOGIQUE. II. 27 418 REVUES GÉNÉRALES
émotionnelles ; ainsi un individu qui se fatigue brusquement se
reposera aussi après la fatigue d'une manière autre que
celui qui se fatigue graduellement ; le premier individu reste
fatigué un certain temps, puis il se repose vite ; le second se
repose plus graduellement ; de même encore pour l'exercice, il
y a des individus qui acquièrent une dose considérable d'exer:
cice en peu de temps, rapidement et puis la faculté d'exercice
monte lentement ; chez d'autres l'exercice se développe graduel
lement.
Nous avons fait des observations de ce genre dans le cours
d'autres recherches ; Kreepelin en parle aussi, mais ce sujet
devrait être fouillé de plus près; nous y reviendrons, lorsque
nous parlerons de la troisième question.
Passons donc à l'historique de cette question.
Chacun possède, on le sait, une écriture bien caractéristique
et personnelle, qui ne peut en général changer pour chaque
individu qu'entre des limites bien restreintes ; déjà au xvme
siècle et peut-être même avant, on a cherché à profiter de cette
différence dans l'écriture, on a cherché à tirer de l'écriture des
conclusions relatives au caractère de l'individu, il s'est même
formé une branche de recherches spéciales : « la Graphologie » ;
mais on a voulu faire trop de choses à la fois, on se repré
sentait le problème comme trop facile, ce qui a amené le
mépris des hommes de sciences envers la graphologie ; c'est là,
croyons-nous la raison pour laquelle les mouvements gra
phiques ont encore été étudiés si peu par des hommes de
science; pourtant on ne peut pas douter qu'on puisse en tirer
quelque profit pour la psychologie individuelle ; nous ne vou
lons certainement pas affirmer qu'un jour on pourra déduire
de l'écriture d'un individu son caractère, mais il existe très vra
isemblablement des relations entre les mouvements graphiques
et certains processus psychiques ; ce sont ces relations qui
devraient être étudiées de plus près par la méthode expériment
ale.
v La question générale des relations entre les différents pro
cessus psychiques chez un même individu est d'une importance
capitale aussi bien pour la pratique que pour la théorie ; elle
est pourtant encore très peu étudiée jusqu'ici ; la question est
difficile, elle est si large qu'on ne sait pas trop par quelle partie
commencer, mais une méthode précieuse se présente ici, cette
méthode nous est donnée par les cas anormaux : lorsqu'une
personne présente un affaiblissement considérable d'une faculté, BINET ET V. HENRI. — LA PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE 419 A.
ou bien si elle présente un développement extraordinaire de
cette faculté psychique, on peut étudier si, pour les autres
facultés, la personne reste normale ou bien si l'anomalie pour
une faculté entraîne avec elle des anomalies d'autres facultés ;
en assemblant des cas de ce genre on peut arriver à obtenir des
résultats précis sur les relations entre les différentes facultés
psychiques. Les études de ce genre qui ont été faites jusqu'ici ont
surtout montré l'indépendance de certaines facultés les unes
par rapport aux autres ; ainsi par exemple les cas de perte ou
de développement extrême des mémoires partielles montrent
qu'on peut avoir une mémoire extraordinaire pour les chiffres et
ne pas surpasser la moyenne pour la mémoire des lettres ou des
couleurs ou d'autres impressions quelconques (v. Binet, Psych.
des grands calculateurs et joueurs a"1 échecs), il en est de même
des pertes de mémoires partielles sans influence sur les autres
mémoires partielles (v. Ribot, Charcot) ; ce sont des résultats
contraires aux idées qu'on professait avant ces recherches.
On ne peut donc pas dire d'un individu qu'il a une bonne
mémoire ; il faut toujours préciser de quelle mémoire on parle ;
il faut donc, pour avoir une idée de la mémoire d'un individu,
ne pas se contenter de recherches sur une seule mémoire par-
tielle, celle des lettres ou des chiffrespar exemple, mais prendre
autant de mémoires partielles qu'on le peut; notons que
quelques auteurs, Kreepelin par exemple, commettent cette
faute, ils se contentent de l'étude d'une seule mémoire pour
parler ensuite de la mémoire en général.
Mais si on a fait beaucoup d'observations sur les influences
que les différentes mémoires partielles exercent les unes sur
les autres, on n'en a fait que très peu ou même presque pas
sur les relations entre les différentes mémoires et les autres
processus psychiques ; si nous parcourons en effet les cas patho
logiques de pertes de mémoire, nous trouvons bien chez quelques
auteurs des remarques sur les pertes de l'intelligence ou de la
faculté d'imagination ou enfin de la faculté de fixer son atten
tion qui accompagnent les pertes de telle mémoire partielle,
mais ces observations sont encore trop peu nombreuses et elles
ont une forme si générale qu'on ne peut pas pour le moment
en tirer quelque conclusion précise sur le sujet.
Une question non sans importance se pose ici : il peut arri-
(1) Krœpelin. Der psychologische Versuch in der Psychiatrie. Psycholo
gische Arbeiten, I, 1895.

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