La recherche sur l'apprentissage opérant chez le nourrisson : un parallèle avec l'état général de la question chez l'humain - article ; n°2 ; vol.88, pg 257-282

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L'année psychologique - Année 1988 - Volume 88 - Numéro 2 - Pages 257-282
Summary : Operant conditioning in infants : a parallel wiih the general situation in humans.
Research on infants' operant behaviours has followed the methodological model devised to study behaviours of other species, in dissimilar contexts. The need to identify discrete and repetitive responses reinforced by discrete stimuli in order to meet wiih the demands of a response rate analysis, greatly limits the range of possible target-behaviours. Moreover, the control variables elaborated for the human contexts have little in common with those used with animais. In the first case, the variables are part of an ecological reinforcement paradigm, appropriate for exploration and problem solving settings. The temporary and differential reinforcing qualities of ecological stimuli have favoured the study of infants' perceptual and cognitive processes, without actually increasing our knowledge about learning processes per se. Therefore, it appears preferable to depart from the sole dependency on response rate changes as index of learning, and to study other behaviours that can be measured and analysed differently. Still, it is important to work, beforehand or in concomitance, on a conceptual frame-work that will go beyond the simple stage of post-hoc explanation. Research could be enlarged by the study of contingency conditions in a less usual perspective, particularly in terms of an analysis of the sufficiency and necessity of behaviours, and also of conjugale and synchrohous reinforce-ment. We examine the question of intra-individual behavioural variability, while distinguishing induced variability front reinforced variability. Thèse less studied concepts seem crucial to the opérant model.
Key words : human opérant behaviour, opérant conditioning, contingency.
Résumé
La recherche sur les comportements opérants chez le nourrisson a suivi le modèle méthodologique mis au point pour étudier les comportements d'autres espèces. La nécessité d'identifier des réponses discrètes et répétitives, renforcées par des stimulus discrets, de façon à satisfaire les exigences d'une analyse de taux des réponses, limite la gamme des conduites cibles. De surcroît, les variables de contrôle dans les situations mises au point avec le nourrisson et l'humain en général ont peu en commun avec celles des situations utilisées avec l'animal. Dans le premier cas, ces variables s'insèrent dans un paradigme de renforcement écologique, aux effets temporaires, propre aux situations d'exploration et de solution de problème. Aussi convient-il de se départir de cette dépendance sur les seuls changements de taux comme indice d'apprentissage et étudier, dans des conditions de contingence moins habituelles, d'autres conduites qui se prêtent à des types de mesures et d'analyses différents. L'étude de la variabilité intra-individuelle des conduites, en distinguant la variabilité induite de la variabilité renforcée, est également cruciale pour le modèle opérant.
Mots clés : conduites opérantes humaines, conditionnement opérant, contingence.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Gérard Malcuit
Andrée Pomerleau
Ginette Lamarre
La recherche sur l'apprentissage opérant chez le nourrisson : un
parallèle avec l'état général de la question chez l'humain
In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°2. pp. 257-282.
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Malcuit Gérard, Pomerleau Andrée, Lamarre Ginette. La recherche sur l'apprentissage opérant chez le nourrisson : un parallèle
avec l'état général de la question chez l'humain. In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°2. pp. 257-282.
doi : 10.3406/psy.1988.29270
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1988_num_88_2_29270Abstract
Summary : Operant conditioning in infants : a parallel wiih the general situation in humans.
Research on infants' operant behaviours has followed the methodological model devised to study
behaviours of other species, in dissimilar contexts. The need to identify discrete and repetitive
responses reinforced by discrete stimuli in order to meet wiih the demands of a response rate analysis,
greatly limits the range of possible target-behaviours. Moreover, the control variables elaborated for the
human contexts have little in common with those used with animais. In the first case, the variables are
part of an ecological reinforcement paradigm, appropriate for exploration and problem solving settings.
The temporary and differential reinforcing qualities of ecological stimuli have favoured the study of
infants' perceptual and cognitive processes, without actually increasing our knowledge about learning
processes per se. Therefore, it appears preferable to depart from the sole dependency on response rate
changes as index of learning, and to study other behaviours that can be measured and analysed
differently. Still, it is important to work, beforehand or in concomitance, on a conceptual frame-work that
will go beyond the simple stage of post-hoc explanation. Research could be enlarged by the study of
contingency conditions in a less usual perspective, particularly in terms of an analysis of the sufficiency
and necessity of behaviours, and also of conjugale and synchrohous reinforce-ment. We examine the
question of intra-individual behavioural variability, while distinguishing induced variability front reinforced
variability. Thèse less studied concepts seem crucial to the opérant model.
Key words : human opérant behaviour, opérant conditioning, contingency.
Résumé
La recherche sur les comportements opérants chez le nourrisson a suivi le modèle méthodologique mis
au point pour étudier les d'autres espèces. La nécessité d'identifier des réponses
discrètes et répétitives, renforcées par des stimulus discrets, de façon à satisfaire les exigences d'une
analyse de taux des réponses, limite la gamme des conduites cibles. De surcroît, les variables de
contrôle dans les situations mises au point avec le nourrisson et l'humain en général ont peu en
commun avec celles des situations utilisées avec l'animal. Dans le premier cas, ces variables s'insèrent
dans un paradigme de renforcement écologique, aux effets temporaires, propre aux situations
d'exploration et de solution de problème. Aussi convient-il de se départir de cette dépendance sur les
seuls changements de taux comme indice d'apprentissage et étudier, dans des conditions de
contingence moins habituelles, d'autres conduites qui se prêtent à des types de mesures et d'analyses
différents. L'étude de la variabilité intra-individuelle des conduites, en distinguant la variabilité induite de
la variabilité renforcée, est également cruciale pour le modèle opérant.
Mots clés : conduites opérantes humaines, conditionnement opérant, contingence.L'Année Psychologique, 1988, 88, 257-282
REVUE CRITIQUE
Laboratoire d'étude du nourrisson
Université du Québec à Montréal1
LA RECHERCHE SUR L'APPRENTISSAGE
OPÉRANT CHEZ LE NOURRISSON :
UN PARALLÈLE AVEC L'ÉTAT GÉNÉRAL
DE LA QUESTION CHEZ L'HUMAIN2
par Gérard Malcuit, Andrée Pomerleau et Ginette Lamarre
SUMMARY : Opérant conditioning in infants : a parallel with the
general situation in humans.
Research on infants' opérant behaviours has followed the methodological
model devised to study behaviours of other species, in dissimilar contexts.
The need to identify discrete and repetitive responses reinforced by discrete
stimuli in order to meet with the demands of a response rate analysis,
greatly limits the range of possible target-behaviours. Moreover, the control
variables elaborated for the human contexts have little in common with those
used with animals. In the first case, the variables are part of an ecological
reinforcement paradigm, appropriate for exploration and problem solving
settings. The temporary and differential reinforcing qualities of
infants' perceptual and cognitive prostimuli have favoured the study of
cesses, without actually increasing our knowledge about learning processes
per se. Therefore, it appears preferable to depart from the sole dependency
on response rate changes as index of learning, and to study other
behaviours that can be measured and analysed differently. Still, it is
important to work, beforehand or in concomitance, on a conceptual frame
work that will go beyond the simple stage of post-hoc explanation. Research
could be enlarged by the study of contingency conditions in a less usual
1. Département de psychologie, UQAM, CP 8888, Suce. « A », Montréal
(Québec), H3C 3P8, Canada.
2. Ce travail a été rendu possible grâce à des subventions de recherche
du Fonds FCAR (Québec) et du Conseil de Recherche en sciences naturelles
et en génie (Canada). Nos remerciements sincères s'adressent à tous les bébés
ainsi qu'à leurs parents, pour leur précieuse collaboration.
ap — 9 Gérard Malcuit, Andrée Pomerleau et Ginette Lamarre 258
perspective, particularly in terms of an analysis of the sufficiency and
necessity of behaviours, and also of conjugate and synchronous reinforce
ment. We examine the question of intra-individual behavioural variability,
while distinguishing induced variability from reinforced variability.
These less studied concepts seem crucial to the opérant model.
Key words : human opérant behaviour, conditioning, contin
gency.
La recherche fondamentale sur l'apprentissage opérant chez
l'humain, bébé et adulte, ainsi que ses applications, a connu de grands
développements au cours des années soixante et soixante-dix. L'apprent
issage opérant fait référence au processus responsable des changements
de comportements déterminés par l'effet de sélection (renforcement,
suppression, extinction) des événements qui ont suivi ou ont été entraînés
au préalable par ces comportements. Il semble que nous assistions
actuellement à un ralentissement de cette période de progrès. Une telle
assertion peut paraître excessive quand on note la fréquence du mot clé
opérant (ou sa variante instrumental) dans les recherches menées sur
l'humain. En fait, l'utilisation de procédures de conditionnement opérant
ne cesse de croître dans le domaine de la recherche fondamentale et leurs
applications sont nombreuses. En dernier lieu, bien que la plupart des
spécialistes reconnaissent la possibilité d'un contrôle opérant sur des
comportements simples, ils le considèrent insuffisant pour rendre compte
des conduites complexes. Le recours au seul modèle opérant leur paraît
limité, d'où l'apparition d'explications et de concepts « cognitifs » en
termes behavioristes (Meichenbaum, 1977 ; Pierce et Epling, 1984).
En recherche fondamentale, on assiste à un phénomène particulier.
Malgré un usage fréquent de techniques opérantes dans des études sur
les conduites humaines, les connaissances sur le processus même de
l'apprentissage progressent peu. Ceci peut s'expliquer de deux façons.
Premièrement, nombre de chercheurs visent à démontrer la général
ité des lois du conditionnement établies au laboratoire chez l'animal
(Baron et Perone, 1982 ; Higgins et Morris, 1984). En particulier, les
recherches portent sur les programmes de renforcement et leurs effets
sur la distribution des réponses (Baron et Galizio, 1983 ; Bradshaw,
Szabadi, Bevan et Ruddle, 1976 ; Buskist, Bennett et Miller, 1981),
essayant de retrouver chez l'humain les fameuses courbes cumulées
de réponses propres à chaque programme et reproduites à volonté
chez le rat et le pigeon (problème de la « sensibilité aux contin
gences », voir Shimoff, Matthews et Catania, 1986). Cet effort n'est pas
superflu, car outre les illustrations anecdotiques de textes sur l'appren
tissage (ex. Malcuit et Pomerleau, 1977), on trouve peu de données
convaincantes (Harzern et Williams, 1983; Weiner, 1983). Deuxième
ment, le conditionnement opérant remplit surtout une fonction utili
taire dans plusieurs études. Il sert d'outil pour provoquer des mani- L'apprentissage opérant chez le nourrisson 259
festations de processus autrement inaccessibles chez un organisme qui,
tel le bébé, dispose d'un répertoire restreint de comportements n'auto
risant qu'un questionnement limité sur ses habiletés précoces (discr
imination, mémoire, traitement de l'information, etc.).
Le but de cet article est double. Tout d'abord, il vise à montrer les
impasses conceptuelles dans lesquelles a pu s'engager l'étude de l'appren
tissage opérant chez l'humain à partir de la problématique propre aux
recherches avec le nourrisson. Malgré les réserves qu'une telle général
isation appelle, il est possible de tracer des parallèles entre les conditions
des recherches dans la petite enfance et celles des autres domaines. En
second lieu, l'article propose des voies d'étude moins explorées de
l'apprentissage opérant, en y intégrant des concepts mis en relief dans
les recherches avec le nourrisson, concepts encore peu exploités
les études usuelles de l'apprentissage. L'élargissement du modèle
opérant devrait faciliter l'accès à des conduites humaines complexes et
ainsi stimuler la recherche sur le processus de conditionnement opérant
en tant que tel, et l'intervention basée sur ce modèle.
I. — LA RECHERCHE EN APPRENTISSAGE
OPÉRANT CHEZ LE NOURRISSON
Grâce aux démonstrations de Papousek (1959), de Siqueland (Sique-
land et Lipsitt, 1966), de Rheingold, Gewirtz et Ross (1959) et aux
travaux qu'elles ont suscités, on sait maintenant que dès le début de sa
vie le nourrisson agit sur des éléments de son environnement et est
sensible aux effets que ses actes entraînent. L'action sélective de l'env
ironnement retient dans son répertoire les conduites qui lui permettent
de satisfaire aux exigences variées et complexes de son milieu. La
recherche révélait alors des capacités d'apprentissage surprenantes chez
le nourrisson (Reese et Lipsitt, 1970).
Les procédures expérimentales des premières études se fondaient
sur des stimulations conséquentes et/ou des unités constitutives des
modes primitifs d'interaction du bébé, en particulier sur les systèmes liés
à la prise de nourriture. Dans cette veine, on a modifié la probabilité
d'apparition du réflexe de fouissement (rooting reflex) en faisant suivre
chaque manifestation appropriée par du lait ou de l'eau sucrée (Papous
ek, 1959 ; Siqueland et Lipsitt, 1966) et des paramètres de la succion
en faisant suivre les mouvements de grande amplitude par des st
imulations visuelles (Siqueland et DeLucia, 1969). Constatant que des
comportements du bébé pouvaient aussi être renforcés par les change
ments de stimulations qu'ils occasionnent, et non seulement par l'obten
tion de stimulus nutritifs, les chercheurs ont étudié d'autres unités de
réponses (mouvement des jambes, des bras, de la tête, fixation visuelle
de cibles, manipulation d'objets) suivies de stimulations visuelles ou 260 Gérard Malcuit, Andrée Pomerleau et Ginette Lamarre
auditives (Pomerleau et Malcuit, 1983 ; Rovee-Collier, 1987). En parall
èle, l'observation d'une sensibilité particulière des bébés aux stimula
tions sociales (Rheingold et al., 1959) a suscité des travaux sur la modif
ication de leurs conduites « sociales » précoces (sourire, vocalisation)
renforcées par ces stimulations (Papousek et Papousek, 1985).
De telles études, tout en nous éloignant des modes usuels de mener
la recherche sur le conditionnement opérant, démontraient un phéno
mène important. Le bébé parvient à modifier des comportements de son
répertoire non seulement pour satisfaire de façon efficace ses besoins
biologiques primaires, mais aussi pour « faire bouger le monde » (Skinner,
1953). De toute évidence, ses comportements sont renforcés parce qu'ils
lui permettent d'agir sur le monde physique et social. Ces études signa
laient également une particularité de ce mode de renforcement. L'effet
de renforcement d'une stimulation spécifique sur les comportements qui
l'entraînent s'estompe plus ou moins rapidement. Après quelques
répétitions, le bébé cesse d'exécuter le comportement comme s'il avait
atteint un point de satiété à l'égard de cet événement conséquent. Mais,
à la différence des stimulus de renforcement habituels, la « consommat
ion » de telles conséquences — si l'on peut s'exprimer ainsi — n'entraîne
pas d'état général de satiété. L'état global de motivation ne serait pas
modifié ; il n'y a pas l'équivalent d'un drive-reduction comme avec les
renforcements alimentaires. Seule la stimulation conséquente particulière
a provisoirement perdu sa capacité de renforcer le maintien ou la répéti
tion du comportement. Un changement de stimulation s'accompagne
généralement du retour du comportement. En d'autres mots, les mou
vements de jambe suivis de la présentation d'une diapositive parti
culière vont progressivement cesser. Mais un changement de son contenu
amènera vraisemblablement le retour du comportement. Pour distin
guer l'effet de renforcement de tels événements de celui des stimulus
usuels, Bijou (1980) a introduit le concept de « renforcement écolo
gique » (voir aussi Pomerleau, Chamberland, Malcuit et Laberge, 1982 ;
Pomerleau et Malcuit, 1983). L'apparition de nouvelles stimulations ou
la transformation du milieu provoquée par des conduites sont suscep
tibles d'avoir un impact, d'une part, sur la fréquence de ces conduites
dans un contexte donné et, d'autre part, sur la probabilité de leur
apparition dans des situations similaires ultérieures. Le renforcement
écologique permet d'étudier des conduites humaines qui se distinguent
des classes générales de comportements de quête de nourriture et
d'évitement de stimulus aversifs où, selon Timberlake (1984), se seraient
cantonnés la plupart des travaux sur l'apprentissage.
Selon Bijou (1980), le concept de renforcement écologique participe
à l'élaboration d'une analyse fonctionnelle des comportements d'explo
ration de l'enfant. Ainsi les conduites regroupées sous le terme
ration, tels les balayages visuels, les manipulations d'objet, les dépla
cements vers des sections nouvelles de l'environnement, pouvaient être L'apprentissage opérant chez le nourrisson 261
analysées comme des activités opérantes renforcées par les changements
qu'elles produisent dans l'environnement. Les contextes naturels de jeu
et de nombreuses situations expérimentales (plus contraignantes mais
mieux contrôlées) permettaient d'étudier comment le jeune enfant
apprend à explorer son environnement. On pouvait également examiner
à quels types d'événements sensoriels l'enfant est particulièrement
sensible et porte le plus attention. Malgré ces possibilités, la recherche
s'est engagée ailleurs. Tout d'abord, les conditions de renforcement
écologique sont apparues comme des outils rentables pour étudier des
processus jusqu'alors inaccessibles. Ensuite, leur relative simplicité
d'application et la gamme de questions auxquelles il devenait possible
de répondre en les utilisant tranchaient sur les contraintes conceptuelles
découlant de l'adoption du modèle général d'étude du conditionnement
opérant.
Le conditionnement opérant : un outil de recherche
Dans les situations expérimentales avec renforcement écologique,
le bébé manifeste un opérant simple — fixer une cible (Watson, Hayes,
Dorman et Vietze, 1980), bouger les jambes (Rovee-Collier et Gekoski,
1979), manipuler un objet (Millar, 1975) — et un événement sensoriel
se produit — une image s'illumine, un objet se met en mouvement, un
son se fait entendre. La répétition du couple comportement-stimulation
amenuise la valeur de renforcement de la stimulation sur le maintien
du débit du comportement. Le comportement cesse alors de se produire.
Une nouvelle stimulation conséquente peut à nouveau renforcer son
débit. L'effet différentiel immédiat des deux stimulations sur l'activité
du bébé permet de déduire que ce dernier les discrimine. Les procédures
opérantes devenaient ainsi de bons outils pour étudier les habiletés
perceptives du nourrisson. Par exemple, la situation originale de
Siqueland (renforcement des mouvements de succion de grande ampli
tude) est apparue comme le moyen idéal pour déterminer chez le jeune
bébé la perception catégorielle des phonèmes, suite à la démonstration
qu'en de tels cas des stimulations auditives peuvent servir d'événements
renforçants (Eimas, Siqueland, Juszyck et Vigorito, 1971).
Les procédures opérantes sont aussi utilisées pour cerner les toutes
premières manifestations d'habiletés cognitives du nourrisson. Derrière
les variations de comportements opérants suscitées par l'effet transitoire
du renforcement écologique, certains ont vu la mise à contribution
précoce de processus cognitifs. Si le bébé cesse de s'intéresser à une
stimulation c'est qu'il en a complété la représentation interne ou qu'il a
traité toute l'information qu'elle contenait. Dans cette ligne de pensée,
on trouve les travaux de Bornstein (1985) sur le traitement de l'info
rmation à partir des variations des fixations du regard sur des cibles,
ceux de Rovee-Collier et ses collègues (Rovee-Collier et Capatides, 1979 ;
Rovee-Collier et Gekoski, 1979 ; Rovee-Collier et Fagen, 1981, 1984 ; 262 Gérard Malcuit, Andrée Pomerleau el Gineile Lamarre
Rovee-Gollier et Lipsitt, 1982 ; Rovee-Collier, Griesler et Earley, 1985 ;
Rovee-Gollier, 1987) sur la mémoire, en contrastant les mouvements de
jambe d'une journée à l'autre, après changement ou non des caracté
ristiques d'un mobile qui bouge en contingence, etc. Cette orientation
de la recherche appelle cependant quelques réserves (Malcuit, Pomerleau
et Lamarre, 1988).
Le progrès des connaissances sur les processus de perception et de
cognition chez le bébé ne s'est pas accompagné de progrès parallèle des
connaissances sur les processus d'apprentissage en tant que tels. L'utili
sation préférentielle du conditionnement opérant comme outil devient
compréhensible si l'on met dans la balance les avantages qui en découlent
par rapport aux limites inhérentes au modèle.
Le modèle opérant : contraintes et difficultés
Dans ses écrits, Skinner (1953, 1974, 1977, 1987) a présenté le modèle
opérant comme un modèle susceptible de toucher toutes les sphères de
l'activité humaine et de rendre compte de l'ensemble des conduites,
incluant celles qui paraissent échapper à une analyse behavioriste.
Cependant, ses analyses ont surtout été théoriques et ses descriptions
plus anecdotiques qu'empiriques. Il s'en est maintes fois expliqué en
soulignant que sa démarche se voulait seulement indicative quant aux
possibilités d'application du modèle à des problèmes complexes qu'il
est difficile de soumettre aux conditions systématiques de contrôle du
laboratoire. Mais au lieu de s'inspirer des principes généraux de l'opérant
pour étudier les conduites humaines, on a vu les chercheurs s'attacher
à son mode de démonstration. Selon Ribes (1983), la recherche opérante
chez l'humain consiste surtout à recourir à des sujets humains pour
démontrer la généralité des lois établies chez l'animal, plutôt que
analyser les comportements opérants humains en tant que tels (voir
aussi Epling et Pierce, 1986). Ce problème viendrait des contraintes
imposées par le modèle d'étude de l'apprentissage opérant.
Comme il se doit, la recherche chez l'humain s'est inspirée des
méthodes et des principes développés en laboratoire. Les méthodes
originelles ont été conçues pour faire face aux contraintes posées par les
sujets animaux utilisés dans la démonstration des principes en jeu. De
façon réciproque, elles ont influencé l'évolution des concepts. Ainsi en
est-il du concept central de renforcement. Un comportement est renforcé
quand il est suivi de conséquences qui ont un impact sur sa probabilité
d'apparition ultérieure. Le comportement renforcé aura une plus forte
tendance à se manifester quand l'organisme se trouvera dans des
circonstances similaires. On suppose alors qu'il est sélectionné et main
tenu dans le répertoire grâce au processus de renforcement. Ainsi, le
chat de Thorndike sort, essai après essai, plus vite de la boîte parce
que des actions ont été au préalable plus efficaces que d'autres. Pour
étudier ce phénomène, Skinner (1938) a mis au point sa fameuse situa- L'apprentissage opérant chez le nourrisson 263
tion. L'animal y exécute des comportements discrets, à répétition, qui
font apparaître des événements renforçants, eux aussi discrets et
renouvelables, liés à un état de motivation induit par des heures de
privation. Par sa définition fonctionnelle du comportement et par son
choix méthodologique du taux d'apparition comme unité de mesure,
Skinner donnait au comportement un aspect binaire (il est produit ou
non) (Coleman, 1981). De tels choix, couplés à l'utilisation des enregis
trements cumulatifs, furent heuristiques. Ils rendaient possible l'étude
de la distribution temporelle des comportements : à chaque modification
de conditions de contingence coïncide une modification de la distribution
des réponses. Les changements de fréquence (ou de nombre de réponses
par unité de temps : le taux) deviennent alors la mesure de la force d'un
comportement opérant. En privilégiant la mesure de taux — et par
ricochet les situations expérimentales pour en observer les variations — ,
des chercheurs à la suite de Skinner font souvent équivaloir « augmentat
ion de la probabilité d'apparition ultérieure du comportement dans des
circonstances similaires » — définition générale de l'effet de renforce
ment — avec « augmentation de la fréquence d'apparition de la réponse
dans la situation » — définition partielle et limitée au contexte parti
culier d'étude.
La recherche sur l'humain a visé l'étude des mêmes phénomènes
d'apprentissage, en utilisant des moyens similaires pour les susciter et
les évaluer. A cette fin, on a choisi des comportements discrets et suscept
ibles d'apparaître à une fréquence élevée. Cette fréquence d'apparition
doit également être variable, de façon à permettre de dégager les effets
différentiels des conditions de renforcement. On mesure d'abord la
fréquence « spontanée » du comportement durant une phase de niveau
de base, avant toute introduction de contingence particulière. Puis,
au cours d'une phase de renforcement, on mesure le taux d'apparition
du même comportement que Ton tente de glisser sous contrôle de la
contingence opérante. La démonstration d' « apprentissage » consiste à
obtenir une augmentation de la fréquence durant la contingence, et une
diminution à son retrait (phase d'extinction). L'évolution du taux des
réponses au cours de ces trois phases constitue la démonstration usuelle
d'un contrôle opérant.
Une telle procédure pose problème. Tout d'abord, peu de comporte
ments humains intéressants — accessibles à une étude en laboratoire —
peuvent se ramener à ce type d'analyse. En effet, quels sont les compor
tements susceptibles de se répéter un nombre suffisant de fois pour
permettre une juste estimation des variations de fréquence provoquées
par les conditions successives de renforcement et de non-renforcement
et, surtout, aussi sensibles, à court terme, à ces changements successifs
de condition ? Comme analogues aux situations avec l'animal, on
retrouve des situations de « jeu » où l'individu, placé devant un « levier »
(bouton, manette), obtient des jetons, des points ou de l'argent, à la 264 Gérard Malcuil, Andrée Pomerleau et Ginette Lamarre
suite de ses manipulations, selon les conditions de contingences mises
en place (ou encore, selon les conditions créées par les instructions
verbales ; voir Hayes, Brownstein, Haas et Greenway, 1986). Chez le
bébé, la situation de jeu se transforme, dans le montage experimentalle
plus courant, en une situation où ses mouvements répétés de jambes
font bouger un mobile (Rovee-Collier, 1987).
La difficulté (sinon l'impossibilité) de retrouver chez l'humain les
mêmes évolutions de réponses selon les conditions de renforcement
suscite de sérieuses questions. Mais avant de mettre en doute le bien-
fondé du modèle opérant et son applicabilité aux conduites humaines
(Baron et Galizio, 1983 ; Higgins et Morris, 1984 ; Weiner, 1983), ou
d'invoquer le rôle de la médiation verbale qui contrerait le contrôle
potentiel des contingences externes (Bentall, Lowe et Beasty, 1985 ;
Lowe, 1979 ; Lowe, Beasty et Bentall, 1983), et avant même de s'engager
dans la difficile (mais passionnante) distinction entre les comportements
contrôlés par des contingences externes et ceux régis par des règles
verbales explicites élaborées par les sujets ou induites par instructions
(Catania, Matthews et Schimofî, 1982 ; Hayes et al, 1986 ; Michael,
1984 ; Shimoff et al., 1986 ; Vaughan, 1985), il faut examiner le problème
de la non-équivalence des variables de contrôle dans les situations
utilisées chez l'animal et chez l'humain. En effet, même le recours à
des comportements discrets et reproductibles et à des renforcements
discrets et renouvelables ne garantit pas l'équivalence des conditions
de contrôle. Chez l'animal, on trouve des contextes contraignants, basés
sur la nécessité de rencontrer des besoins biologiques. La répétition
immédiate de la réponse paraît assurée parce que l'état de motivation
qui la sous-tend change peu, réponse après réponse. En d'autres mots,
le comportement se répète parce que l'arrangement expérimental n'assure
qu'une petite quantité de nourriture ou d'eau après chaque réponse.
L'animal n'a d'autre choix que d'exécuter ce qu'on lui demande (par
conditions expérimentales interposées). Chez l'humain, on trouve des
contextes (heureusement) peu contraignants qui autorisent une grande
variété de conduites et, en premier lieu, celle de refuser de collaborer.
Malgré le meilleur arrangement expérimental pour engendrer des
comportements de manipulation, le bébé va s'intéresser à ses chaussons,
à la personne qui le tient, ou manifester que tout cela l'ennuie en pleurant
(Lamarre, Raymond, Pomerleau et Malcuit, 1984). Contrairement à la
motivation d'ordre biologique créée par des heures de privation, les
motivations de la personne humaine pour exécuter les tâches expéri
mentales — motivations sur lesquelles les chercheurs ont peu de
contrôle — consisteraient surtout à explorer, maîtriser la situation,
trouver la règle ou à en tirer du plaisir. A cet égard, rappelons que la
plupart des tâches opérantes utilisées actuellement avec des adultes ou
des enfants qui maîtrisent le langage, consistent essentiellement à
trouver le moyen pour obtenir « le plus de points possible » selon les

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