La recherche sur le raisonnement par analogie : objectifs, difficultés et solutions - article ; n°2 ; vol.92, pg 263-288

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L'année psychologique - Année 1992 - Volume 92 - Numéro 2 - Pages 263-288
L'objectif de cette revue critique est de présenter les difficultés théoriques rencontrées dans l'élude du raisonnement par analogie et d'analyser diverses tentatives pour les surmonter. Après avoir exposé les données empiriques récentes, on présente trois modèles, destinés à rendre compte du raisonnement par analogie. L'analyse critique et comparative de ces modèles fait apparaître que chacun de ces modèles a privilégié ou bien l'aspect procédural, ou bien l'aspect représentationnel. On examine les conséquences de ces choix sur le problème de l'inférence non démonstrative soulevé par Fodor et sur le statut de « méthode faible » du raisonnement par analogie.
Mots clés : raisonnement par analogie, mémoire, représentation des connaissances, induction, modélisation.

The aim of this review is to understand the theoretical difficulties encountered in the domain of reasoning by analogy and to analyze several différent attempts to overcome them. After having given some essential information about experimental results obtained in this field, three models representing very different conceptions of reasoning by analogy are described. A critical and comparative analysis of these models shows that each one emphasizes either the procédural aspects or the representational aspects. The conséquences of these theoretical choices are developed with respect to :
— the issue of « non-demonstrative inference » raised by Fodor ;
— the issue of whether reasoning by analogy can be considered as a « weak
problem solving method ».
Key-words : reasoning by analogy, memory, knowledge representation, induction, modelling.

26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Thierry Ripoll
La recherche sur le raisonnement par analogie : objectifs,
difficultés et solutions
In: L'année psychologique. 1992 vol. 92, n°2. pp. 263-288.
Résumé
L'objectif de cette revue critique est de présenter les difficultés théoriques rencontrées dans l'élude du raisonnement par analogie
et d'analyser diverses tentatives pour les surmonter. Après avoir exposé les données empiriques récentes, on présente trois
modèles, destinés à rendre compte du raisonnement par analogie. L'analyse critique et comparative de ces modèles fait
apparaître que chacun de ces modèles a privilégié ou bien l'aspect procédural, ou bien l'aspect représentationnel. On examine
les conséquences de ces choix sur le problème de l'inférence non démonstrative soulevé par Fodor et sur le statut de « méthode
faible » du raisonnement par analogie.
Mots clés : raisonnement par analogie, mémoire, représentation des connaissances, induction, modélisation.
Abstract
The aim of this review is to understand the theoretical difficulties encountered in the domain of reasoning by analogy and to
analyze several différent attempts to overcome them. After having given some essential information about experimental results
obtained in this field, three models representing very different conceptions of reasoning by analogy are described. A critical and
comparative analysis of these models shows that each one emphasizes either the procédural aspects or the representational
aspects. The conséquences of these theoretical choices are developed with respect to :
— the issue of « non-demonstrative inference » raised by Fodor ;
— the issue of whether reasoning by analogy can be considered as a « weak
problem solving method ».
Key-words : reasoning by analogy, memory, knowledge representation, induction, modelling.
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Ripoll Thierry. La recherche sur le raisonnement par analogie : objectifs, difficultés et solutions. In: L'année psychologique.
1992 vol. 92, n°2. pp. 263-288.
doi : 10.3406/psy.1992.29508
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1992_num_92_2_29508L'Année Psychologique, 1992, 92, 263-288
CREPCO
Faculté d'Aix- Marseille I1
LA RECHERCHE
SUR LE RAISONNEMENT PAR ANALOGIE :
OBJECTIFS, DIFFICULTÉS ET SOLUTIONS
par Thierry Ripoll
SUMMARY : Research on reasoning by analogy : Objectives, difficulties
and solutions.
The aim of this review is to understand the theoretical difficulties
encountered in the domain of reasoning by analogy and to analyze several
different attempts to overcome them. After having given some essential
information about experimental results obtained in this field, three models
representing very different conceptions of reasoning by analogy are des
cribed. A critical and comparative analysis of these models shows that each
one emphasizes either the procedural aspects or the representational aspects.
The consequences of these theoretical choices are developed with respect to :
— the issue of « non-demonstrative inference » raised by F odor ;
— the of whether reasoning by analogy can be considered as a « weak
problem solving method ».
Key-words : reasoning by analogy, memory, knowledge representation,
induction, modelling.
Les premiers chercheurs en intelligence artificielle (ia) et en psychol
ogie cognitive ont émis l'hypothèse (hypothèse qui a parfois pris valeur
d'axiome) qu'il existe des mécanismes généraux de résolution de pro
blèmes et d'apprentissage. L'objectif fondamental de la psychologie
cognitive a donc consisté à identifier et à décrire ces mécanismes géné
raux de résolution et d'apprentissage, à formaliser puis à modéliser les
procédures « horizontales » très générales et non dépendantes d'un
domaine qui caractérisent dans son ensemble l'intelligence humaine.
Eu égard à ces différents objectifs, on doit bien admettre que le
1. 29, avenue Robert-Schuman, 13621 Aix-en-Provence, Cedex 1. 264 Thierry Ripoll
bilan n'est pas très positif. D'une part la découverte des décalages
horizontaux (Klahr et Wallace, 1972) et les différences de perfo
rmances observées sur des tâches isomorphes (Bastien, 1987), d'autre
part la place de plus en plus importante que les théories doivent accorder
aux connaissances spécifiques que les sujets ont sur le domaine ont
quelque peu émoussé l'espoir de découvrir d'hypothétiques règles
universelles de résolution de problèmes et d'apprentissage.
Sur ce dernier point, les travaux comparatifs experts/novices (Chase
et Simon, 1973 ; Chi, Feltovich et Glaser, 1981 ; Chi, Hutchinson et
Robin, 1988) ont montré qu'un expert ne dispose pas forcément de com
pétences générales plus importantes qu'un novice, l'expert se distingue du
novice par une organisation particulière des connaissances en mémoire à
long terme (mlt). Que ce soit dans le jeu d'échec, dans le domaine
de la mathématique, de la physique ou de l'informatique, le constat
est à peu près identique : les experts réalisent une grande économie
de traitement en utilisant des connaissances de haut niveau (schéma,
script...) propres au domaine et souvent très efficaces uniquement à
l'intérieur du domaine considéré. Comme le résume très élégamment
Andler (1986), « dans certains cas, beaucoup de connaissances, d'où
qu'elles proviennent, et fort peu de raison, suffisent à reproduire au
moins approximativement une fonction exigeant chez l'homme de
l'intelligence » (p. 39).
Cependant, exiger de la psychologie cognitive comme de Pia qu'elles
se dissolvent dans une description précise de l'activité cognitive des
sujets dans chaque domaine de connaissance implique qu'on s'éloigne
de l'exigence de généralité et d'universalité que requiert toute discipline
scientifique. Or, nous pensons que, entre l'exigence de généralité et la
nécessité de prendre en compte les connaissances spécifiques au domaine,
le raisonnement par analogie (ra) fait figure de médiateur idéal. En effet,
comme l'indique Anderson (1987), le ra est bien une « méthode faible »,
c'est-à-dire une procédure qui permet le traitement de problèmes
appartenant à des domaines complètement hétérogènes. Mais le ra
est une méthode faible d'un genre assez particulier. C'est une procédure
horizontale qui mobilise les connaissances spécifiques que le système a
acquises dans un domaine particulier pour les adapter à un autre
domaine. C'est ce caractère composite du ra qui, selon nous, explique
à la fois sa puissance, la difficulté de son étude et les controverses impor
tantes qui opposent les chercheurs.
Ces controverses prennent d'ailleurs une importance d'autant plus
marquée lorsque l'on sait que pour certains auteurs, et tout particu
lièrement pour Fodor (1983), le ra, bien qu'étant probablement re
sponsable de toutes les merveilles cognitives qui caractérisent le fon
ctionnement cognitif humain au niveau du système central, est hors de
portée de l'investigation scientifique. Le central est caractérisé
par une très grande connectivité (connectivité au sens où pour la réali- Le raisonnement par analogie 265
sation d'une inference quelconque toutes les connaissances stockées en
mlt sont potentiellement utiles). Pour tirer parti de cette connectivité,
le système central réalise des inferences non démonstratives (le ra par
exemple). Ces inferences ne sont pas forcément assujetties aux contraintes
logiques que l'on rencontre classiquement dans le cas des inferences
démonstratives et des raisonnements déductifs. Les inferences non sont donc plus risquées et moins rigoureuses. En
revanche, elles sont plus heuristiques, elles sont réalisées à partir de
l'ensemble des « croyances » propres au système. Le ra revêt donc un
caractère global au sens où sa réalisation est fonction de toutes les
connaissances dont dispose le système. C'est précisément ce caractère
global qui, pour Fodor, constitue un « obstacle épistémologique » majeur.
Une explication complète du ra consisterait à indiquer de quelle manière
des connaissances spécifiques et propres au système peuvent intervenir
sur la réalisation d'un raisonnement qui par ailleurs doit pouvoir faire
l'objet d'une description générale et formelle. On retrouve sur ce point
le conflit indiqué plus haut entre l'objectif de décrire des processus
généraux et indépendants d'un domaine de connaissances particulier et la
nécessité de prendre en compte les connaissances spécifiques dont dispose
le système.
Dans la suite de cet article, nous décrirons trois modèles récents du ra
qui seront analysés en fonction des solutions qu'ils apportent pour
résoudre ce conflit. Au préalable, nous exposerons dans les parties sui
vantes quelques résultats empiriques fondamentaux.
1. LES DIFFÉRENTES PHASES DU RAISONNEMENT PAR ANALOGIE
Pour se nourrir, les baleines ont développé un mode spécifique
d'alimentation. Elles filtrent l'eau et retiennent leurs proies avec
leurs fanons. De jeunes enfants, auxquels nous enseignions ce point,
avaient de grandes difficultés à se représenter un tel mode d'aliment
ation. Alors que nous répétions, sans succès, nos explications, un
des enfants nous interrogea : « Est-ce qu'on peut dire que les baleines
attrapent le plancton avec leurs fanons comme on se sert d'une épuisette
pour pêcher des poissons ? » Cet enfant nous proposait ainsi une analogie
qui représentait un raccourci saisissant des explications que nous venions
laborieusement de donner. Cette analogie s'avéra d'ailleurs très efficace
pour modifier les représentations des autres enfants. Pour que cet enfant
ait pu raisonner par analogie, trois étapes ont été nécessaires.
La première étape, condition nécessaire mais non suffisante au
succès du ra, permet de retrouver dans la mlt une situation connue
analogue (la pêche à l'épuisette) à celle, nouvelle, qui doit être traitée.
Pour fixer la terminologie, il s'agit de la phase d'évocation (retrieval)
de la situation source ou du problème source. 266 Thierry Ripoll
Une fois la situation source évoquée, il est nécessaire de réaliser
une série de mises en correspondance plus systématique entre les deux
situations (mapping ou appariement) de manière à pouvoir exporter
vers la situation cible les informations présentes dans la situation
source : il s'agit de la phase d'application. Dans l'exemple précédent,
« baleine » est mis en correspondance avec « épuisette », « fanons » est mis
en correspondance avec « mailles » et « plancton » est mis en correspon
dance avec « poissons ».
Enfin, la troisième phase consiste à évaluer la pertinence de l'ana
logie : phase d'évaluation. Cette dernière phase est importante car le ra,
à l'instar de tous les autres raisonnements inductifs, peut être source
d'erreurs. Dans notre exemple, l'analogie n'est qu'approximativement
correcte. En l'occurrence, si l'on réalise le mapping que nous traduirons
par le mot : « appariement » à partir d'un plus grand nombre d'éléments,
les mises en correspondance deviennent problématiques. Dans le cas
de la baleine, l'eau qui est chassée après le filtrage provient de l'intérieur
de l'animal et va vers l'extérieur alors que l'eau chassée après filtrage,
dans le cas de l'épuisette, va de l'extérieur vers l'extérieur. Dans le
même ordre d'idée, Canguilhem a montré comment, pendant plusieurs
siècles, l'analogie de l'irrigation avait bloqué notre compréhension
de la circulation sanguine. C'est aussi lors de cette dernière phase que le
système peut, en fonction du succès ou de l'échec de l'analogie, modifier
l'organisation des connaissances en mlt. Raisonner par analogie peut
donc, à terme, être source d'apprentissage.
Cette décomposition du ra en trois phases ne va pas sans poser
de problème. Certains chercheurs proposent une décomposition en
quatre (Gentner, 1983), voire cinq ou six phases (Stenberg, 1977),
mais cela est affaire de convention et n'a finalement d'importance
ni théorique ni pratique. Plus important, notre présentation pourrait
donner l'impression d'une relative indépendance de ces phases, mais cela
ne correspond qu'à une commodité d'exposition ou de stratégie de
recherche. Il est vraisemblable que chacune de ces phases se réalise de
manière très interactive et non strictement séquentielle (Thagard,
Holyoak, Nelson et Gochfeld, 1990). Enfin, dernière remarque, ces trois
phases ont été inégalement étudiées. Seule la seconde a fait l'objet de
nombreux travaux alors qu'en ce qui concerne la première et la troisième
phase les recherches empiriques restent relativement rares et les
tentatives de modélisation quasi inexistantes (ces phases ont fait
l'objet de nombreuses recherches, mais insérées dans des problématiques
ne faisant pas intervenir le ra).
La première phase pose le problème de la représentation et de
l'organisation des connaissances en mlt, des processus d'activation
et de récupération de ces connaissances. La deuxième phase pose le
problème des heuristiques utilisées par le système pour éviter le risque
de l'explosion combinatoire. Dans le cas du ra, ce risque est très impor- raisonnement par analogie 267 Le
tant. Pour fixer les idées, Holyoak et Thagard (1989) ont montré
que pour deux problèmes comportant dix précidats et cinq constantes,
400 millions d'appariements sont possibles. Enfin, la troisième phase
pose le problème plus général de la confirmation et du test d'hypothèses.
Dans la suite de cet article, nous nous intéresserons plus particu
lièrement aux problèmes soulevés par les deux premières phases.
2. QUELQUES DONNÉES EMPIRIQUES
2.1. Les deux versants du raisonnement par analogie
On peut considérer (fig. 1) que le succès de l'évocation d'un pro
blème analogue source dépend d'une part de la similitude entre la repré
sentation du problème cible présent en mémoire de travail et la de source stocké en mlt et d'autre part de la nature
des « processus » qui opèrent sur ces représentations. Il doit donc appar
aître clairement que toute étude sur le ra devra proposer une analyse
sur ces deux versants ; le versant des représentations et le versant des
processus.
SYSTEME COGNITIF ENVIRONNEMENT
NIVEAU DES problème source système de traitement et
en MLT REPRESENTATIONS de représentation
NIVEAU DU
'appartement MECANISME
NIVEAU DES problème cible en REPRESENTATIONS MT
Fig. 1. - Niveau des mécanismes ex niveau des représentations
Level of mechanisms and level of representations
Ni les représentations, ni les processus ne sont accessibles directe
ment, de sorte que la plupart des données expérimentales portent essen
tiellement sur les caractéristiques des problèmes ou sur les caractéris
tiques des sujets qui rendent plus ou moins probable le succès du ra.
Bien que ces informations ne fournissent qu'un indice fragile sur la
nature des processus et des représentations, elles n'en constituent pas
moins les données incontournables que nous présentons dans des para
graphes suivants. 268 Thierry Bipoll
2.2. Le raisonnement par analogie : un raisonnement difficile
De nombreux chercheurs ont été surpris devant la difficulté des sujets
à raisonner par analogie (Reed, Ernst et Banerji, 1974 ; Simon et Hayes,
1976 ; Perfetto, Bransford et Franks, 1983 ; Gicket Holyoak, 1980, 1983).
De plus, il apparaît que cette difficulté est souvent liée à l'impossibilité
d'évoquer spontanément le problème analogue source, même lorsque
ce dernier est résolu peu de temps avant la présentation du problème
cible (Lea, Kasserman, Yearwood, Perfetto, Bransford et Franks, 1988).
Dès lors qu'on informe les sujets de l'existence de l'analogie, ils par
viennent très rapidement et sans difficulté apparente à trouver la solution
correcte du problème cible en le résolvant par analogie (Gick, Lochart et
Lamon, 1988). Cependant et bien que les résultats expérimentaux
manquent à ce propos, des résultats personnels non encore publiés
montrent qu'à l'inverse des données précédemment décrites, il est des
problèmes pour lesquels l'évocation spontanée du problème source est
relativement fréquente alors qu'elle est très rarement suivie de la phase
d'application : dans ce cas, les sujets parviennent à identifier l'analogie
sans parvenir à l'exploiter. Bien que divergents dans leur ensemble,
ces résultats indiquent que les phases d'évocation et d'application sou
lèvent des difficultés qui leur sont propres.
2.3. L'importance des caractéristiques de surface
Les caractéristiques de surface constituent ce qu'il est convenu
d'appeler « l'habillage » du problème et sont directement accessibles
pour le sujet. Dans l'exemple que nous avons exposé (cf. § 1), on
observe une similitude sémantique forte entre « plancton » et « poisson »,
d'autre part les actions de filtrer sont, dans les deux situations, réalisées
dans un environnement marin. Dans ce cas, les caractéristiques de surface
peuvent faciliter l'analogie. Une autre analogie possible pourrait être « la
baleine capture le plancton comme on capture les papillons avec un
filet ». Dans ce cas, la similitude des caractéristiques de surface est
moins forte. Bien que structurellement équivalente, cette analogie
présente des difficultés de compréhension plus importantes. Toutes les
études expérimentales montrent que la facilité avec laquelle les sujets
parviennent à évoquer le problème source dépend de la présence de ces
indices de surface. L'auteur qui a le plus insisté sur l'importance de ces
incides de surface est Ross (1984, 1987, 1989, 1990). Ses études montrent
que pour des sujets novices dans un domaine, l'absence d'indices de
surface rend tout à fait improbable l'évocation du problème source.
D'autre part, et contrairement à ce que suppose Gentner (1989),
Ross (1987) montre que la présence de ces indices de surface facilite
certes l'évocation, mais aussi l'appariement. Bien que l'ensemble des
auteurs admette l'existence de ces caractéristiques de surface, on peut Le raisonnement par analogie 269
regretter que sous ce terme se cachent des réalités fort différentes : il
constitue bien souvent un fourre-tout commode dans lequel est rangé
l'ensemble des aspects sémantiques.
2.4. L'importance des caractéristiques structurelles
Deux problèmes analogues ont, par définition, des caractéristiques
structurelles identiques, mais cette identité structurelle n'est pas
directement accessible. Pour faire apparaître l'identité structurelle,
une analyse, à un niveau d'abstraction plus important, est nécessaire.
D'une certaine manière, un sujet idéal serait un sujet qui ne tiendrait
compte que des caractéristiques structurelles. Cependant, lorsque les
sujets ne parviennent pas à élaborer une représentation suffisamment
abstraite des problèmes qu'ils traitent, la similitude structurelle reste
inaccessible. Cette capacité à identifier la apparaît
comme directement liée au niveau d'expertise des sujets dans le domaine.
Pour reprendre notre exemple du mode d'alimentation des baleines
il est nécessaire, pour que l'analogie soit réalisée, que les sujets aient
quelques connaissances préalables sur la manière qu'ont les baleines
de se nourrir et sur le fonctionnement d'une épuisette. Le concept « filtre »
ou « retient » commun aux deux situations, mais non directement acces
sible, peut permettre d'identifier l'équivalence structurelle de ces deux
situations. Mais cela n'est pas une condition suffisante pour réaliser
l'analogie, car l'identité structurelle peut très bien ne pas apparaître si les
sujets développent des représentations trop hétérogènes des deux
situations : « baleine » et « épuisette » de même que « plancton » et
« poissons » renvoient à des entités suffisamment différentes pour bloquer
l'analogie si le sujet ne parvient pas à se les représenter à un niveau
d'abstraction suffisant.
2.5. V importance des caractéristiques pragmatiques
II est difficile de définir précisément la nature du terme « pragmat
ique », étant donné le flou théorique qui enveloppe le concept. Disons,
en première approximation, qu'il correspond à la sensibilité du système,
au but. Pour Thagard et al (1990), « un système mnésique sensible à la
réalisation des buts sera plus efficace, pour retrouver des problèmes
analogues stockés en mlt, qu'un système mnésique insensible aux buts »
(p. 267). Bien que de nombreux auteurs (Holyoak, 1985 ; Holland,
Holyoak, Nisbett et Thagard, 1986; Carbonell, 1983, 1986 ; Winston,
1980 ; Kolodner, 1983 a et b ; Kolodner et Simpson, 1989) accordent
aux caractéristiques pragmatiques une grande importance théorique,
peu de données empiriques solides viennent soutenir cette position.
On peut, malgré tout, citer les résultats obtenus par Léa et al. (1988).
Ces auteurs montrent que de toutes petites modifications au niveau 270 Thierry Ri poll
de l'énoncé des problèmes (ces modifications touchant la définition du
but, mais non la structure des problèmes et ses caractéristiques sémant
iques) ont un effet important sur la probabilité que les sujets évoquent
correctement le problème source.
Selon Holyoak (1985), les contraintes pragmatiques sont indi
spensables pour guider tout raisonnement inductif, « le problème central
de l'induction est de spécifier les de traitement qui assurent
que les inferences réalisées par le système sont pertinentes par rapport
au but du système » (p. 61). Sans l'intervention de ces contraintes, le
système a toutes les chances de se confronter au problème de l'explosion
combinatoire. Pour reprendre l'exemple d'Holyoak (1985), rechercher
l'analogie entre un chien et un chat n'a aucun sens, car on n'indique pas
relativement à quel but ou à quelle prédiction l'analogie doit être
envisagée. Le système qui chercherait une analogie dans ce cas ne serait
pas assez contraint pour être pertinent. Si en revanche, on reformule la
question de la manière suivante : « En quoi les chats sont analogues aux
chiens par rapport aux services qu'ils rendent aux hommes ? », une
analogie possible serait de dire « le chat est aux souris ce que le chien
est aux voleurs ». Dans les deux cas, le but est de « protéger les hommes de
certaines nuisances » (les souris et les voleurs). Ici, c'est l'expression du
but qui contraint l'élaboration de l'analogie.
2.6. Evolution du raisonnement par analogie avec le développement
et l'expertise
Selon Piaget (1974), seuls les sujets ayant atteint le stade des
opérations formelles peuvent raisonner par analogie. Cette position
est à la fois conforme à sa théorie développementale et structurale,
mais aussi aux données empiriques assez nombreuses qu'a pu recueillir
son équipe. Cependant des travaux récents (Brown, 1989 ; Vosniadou,
1987, 1988, 1989) viennent infirmer cette hypothèse. Selon ces auteurs,
les différences développementales s'estompent si on fournit aux sujets les
connaissances spécifiques au domaine nécessaires pour l'élaboration
d'une représentation correcte des problèmes. Chi et Cecci (1987) estiment
que l'intérêt que les chercheurs portent désormais à la nature des
représentations et plus particulièrement à l'organisation de la mlt
constitue un changement théorique profond. Dans cette perspective,
il n'est pas nécessaire, pour expliquer les différences de performance
observées entre experts et novices ou entre enfants à des stades de
développement différents, de faire intervenir des explications struc
turales ou procédurales ; il suffit de prendre en compte les connaissances
et surtout l'organisation des connaissances au sein d'un domaine
particulier. Dans notre introduction, nous remarquions que toute théorie
du ra doit se développer sur deux versants : le versant des processus et le
versant des représentations. Avec ce renversement théorique que décrit raisonnement par analogie 271 Le
• Chi, l'intérêt des chercheurs semble se déplacer du versant des processus
vers le versant des représentations. Cela devient explicite dans les
recherches de Vosniadou (1989), « le succès ou l'échec à raisonner par
analogie chez les jeunes enfants ou chez des novices dans un domaine
quelconque ne dépend pas du « mécanisme » de l'analogie en soi (le
moteur de l'analogie comme l'appelle Gentner), mais des structures
représentationnelles sur lesquelles opère ce mécanisme » (p. 424).
D'une manière tout à fait similaire, les recherches faisant intervenir
le niveau d'expertise comme variable indépendante montrent que les
experts raisonnent par analogie avec beaucoup plus de succès parce
qu'ils parviennent à élaborer une représentation plus abstraite des
problèmes analogues (Novick, 1988).
L'ensemble de ces travaux permet de mieux distinguer le versant
des processus ou des traitements du versant des représentations sur
lesquelles interviennent ces traitements. Ce point est essentiel et les
modèles que nous allons présenter maintenant peuvent être analysés à la
lumière de cette distinction, certains mettant l'accent sur les représent
ations, d'autres sur les mécanismes.
3. QUELQUES TENTATIVES DE MODÉLISATION EN IA
ET EN PSYCHOLOGIE COGNITIVE
3.1. Le modèle SME (structure mapping engine), Gentner (1989)
La théorie formelle du ra (la structure mapping theory) proposée par
Gentner (1983) décrit essentiellement les processus permettant l'appa-
riement entre deux problèmes, c'est-à-dire les processus intervenant au
cours de la phase d'application.
Parce que cette théorie est destinée à être modélisée, quelques
conventions ont été adoptées pour décrire, de manière non ambiguë,
les problèmes analogues (ces conventions sont directement inspirées
de la logique classique). Gentner distingue les objets, les constantes et les
attributs qui sont d'ordre zéro. Plus haut dans la hiérarchie apparaissent
les prédicats. L'ordre de ces prédicats est défini de la manière suivante :
les prédicats sont d'ordre 1 plus le maximum de l'ordre de leurs argu
ments. Par exemple, Plus grand-que (x, y) est d'ordre 1 si x et y sont
d'ordre 0, c'est-à-dire si x et y sont des objets ou des constantes. En
revanche si a: et y sont eux-mêmes des prédicats d'ordre 1 alors l'expres
sion complète sera d'ordre 2. Le niveau d'ordre d'un item indique donc la
profondeur de la structure qu'il exprime. Il est ainsi possible de repré
senter chaque problème par un graphe au sommet duquel se trouve le
prédicat relationnel d'ordre le plus élevé, et à la base duquel se trouve
l'ensemble des éléments d'ordre zéro. Dans l'analogie de la baleine et de
l'épuisette, « filtre » est un prédicat d'ordre 1 si les objets « fanons »,

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