La réforme foncière aux Antilles françaises : le cas de Marie Galante (Guadeloupe) et ses implications - article ; n°72 ; vol.18, pg 833-847

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Tiers-Monde - Année 1977 - Volume 18 - Numéro 72 - Pages 833-847
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Publié le : samedi 1 janvier 1977
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François Lerin
La réforme foncière aux Antilles françaises : le cas de Marie
Galante (Guadeloupe) et ses implications
In: Tiers-Monde. 1977, tome 18 n°72. pp. 833-847.
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Lerin François. La réforme foncière aux Antilles françaises : le cas de Marie Galante (Guadeloupe) et ses implications. In:
Tiers-Monde. 1977, tome 18 n°72. pp. 833-847.
doi : 10.3406/tiers.1977.2762
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1977_num_18_72_2762LA RÉFORME FONCIÈRE
DES ANTILLES FRANÇAISES :
Je cas de Marie-Galante (Guadeloupe)
et ses implications1
par François Lerin*
A partir des années soixante et du IVe Plan a démarré aux Antilles fran
çaises et dans les départements d'outre-mer en général un programme de
réforme foncière devant répondre à la crise latente mais aiguë de ces dépar
tements insulaires (Guadeloupe, Martinique, Réunion).
Crise d'une société créée puis laissée pour compte par les développements
économiques à l'échelle mondiale ? Crise de « l'économie de plantation » issue
de l'archaïsme des structures ? Crise de l'intégration départementale ? La
question de la nature et de l'origine de cette crise reste posée mais forme la
trame, implicite ou explicite, de toute recherche sur les Antilles françaises.
Notons, sans rentrer directement dans ce débat théorique et politique, que, sous
l'effet d'une série de variables exogènes, s'enchaînent un ensemble de tran
sformations internes des formations économiques et sociales des dom. Les modif
ications des relations d'insertion de ces économies dans des ensembles plus
vastes aboutissent à une situation paradoxale : le secteur agraire, cause première
de l'acte de fondation économique des îles (traite sucrière et des produits
tropicaux), est entré dans une crise de longue durée dont les termes s'aggravent
continuellement. Particulièrement ce mode d'insertion à l'économie de tutelle,
la départementalisation, doit être considéré comme un élément central de ce
problème8 en raison de ses effets sur les niveaux de prix et les coûts des activités
* Chercheur associé au Groupe d'Etude des Relations économiques internationales,
GEREI-INRA.
1. Cet article a été tiré d'un mémoire de 3e cycle soutenu à Piedes en 1976 dans le cadre
de l'option « Développement agricole », sous la direction de M. Mazoter.
2. Voir les articles de E. Glissant, J. Crusol et R. Suvelor dans Le Monde diplomatique
de juin 1977.
Revue Tien-Monde, t. XVIII, n° 72, octobre-décembre 77 "33 FRANÇOIS LERIN
productives, sur la compétition inégale entre des groupes d'agents dominants
en métropole et dans les dom (sucriers et betteraviers particulièrement), et sur
la pression d'un appareil d'Etat dont le rôle direct ou indirect ne cesse de
croître en tous les endroits de la société.
Si la réforme foncière constituait une réponse institutionnelle aux problèmes
de ce secteur agraire, il faut souligner que, dans l'esprit du IVe Plan, il ne
s'agissait pas de créer des « lotissements sociaux »8 mais bien de répondre posi
tivement aux problèmes économiques du secteur organisé autour de quelques
spéculations d'exportation (principalement le sucre à cette époque) et au tra
vers d'un système foncier composé majoritairement par de grands domaines
usiniers et une petite propriété périphérique et complémentaire. Les instruments
légaux mis en place pour réaliser cette réforme, bien que peu directifs et peu
contraignants, laissaient entrevoir une phase de restructuration foncière avec
polarisation vers la moyenne et la petite propriété. La loi du 2 août 1961 (61/843)
« tendant à améliorer la situation des populations agricoles en modifiant les
conditions de l'exploitation agricole et en facilitant l'accession des exploitants
à la propriété » avait pour objectif « de développer rationnellement l'économie ».
L'objet de la réforme était très classique : « mise en valeur des terres incultes,
des terres laissées à l'abandon et des terres insuffisamment exploitées, princ
ipalement par le développement de nouvelles cultures ». La loi prévoyait
les conditions dans lesquelles devait s'effectuer le transfert foncier ainsi
qu'un nécessaire encadrement des bénéficiaires de lots de réforme. La loi du
17 décembre 1963 de son côté fixait les règles des nouveaux contrats de colonage
(métayage local). Enfin, ce corps législatif était accompagné d'une série de
réglementations propres à chaque département. Signalons pour la Guadeloupe
les décrets 15-2-1963 et 8-8-1963 qui limitent la propriété à des superficies
entre 150 et 300 ha selon les spéculations et pour ce qui concerne la canne
à sucre à une superficie n'excédant pas 30 % de l'approvisionnement en
de l'usine.
Le Ve et le VIe Plans reconduisaient l'orientation donnée par ces textes et
fixaient des objectifs à atteindre. On y réitérait l'analyse d'une réforme foncière
répondant à des nécessités « économiques et sociales » autant qu'à des exigences
« psychologiques et politiques ». La création d'un petit paysannat qualifié était
fixé comme l'objectif de long terme, « seule chance de stabiliser et d'équilibrer
sinon l'économie du moins la société des dom ». Pourtant une conjonction
d'intérêts, de prises de position et d'analyses allait modifier cette orientation
de fonds sans lui substituer de projet d'envergure analogue. En ce qui concerne
les surfaces à lotir : si les objectifs du Ve Plan étaient plus ambitieux que ceux
3. Dont les Antilles françaises ont connu quelques essais, voit pour exemple :
D. Bertrànd-Mineau, Les conséquences lointaines du morcellement d'une grande propriété, Centre
de Recherche caraïbe de l'Université de Montréal.
834 LA RÉFORME FONCIÈRE DES ANTILLES FRANÇAISES
du IVe et si les résultats fuient atteints dans le cas de la Guadeloupe et de la
Réunion, ils restèrent très faibles en Martinique. Le VIe Plan poursuivait
Faction entreprise dans le sens de la tendance dessinée par chaque rapport
interne aux divers départements : il assignait des objectifs élevés (6 ooo ha)
pour les deux premiers et relativement faible pour le troisième (2 joo ha).
Mais dès le réexamen de mai 1973 du VIe Plan les blocages se faisaient sentir
au niveau du texte..., une petite phrase laissait envisager un changement de
perspective : « Si la réforme foncière doit se poursuivre, car la formation d'un
paysannat dépend ďelle, elle doit être cependant complètement remaniée. »
Le VIIe Plan entérinait discrètement le changement de perspective et ne
consacrait pas à la réforme foncière de place particulière tout en mentionnant
toutefois la nécessité pour les safer de poursuivre leur travail et assurait en
revanche une place privilégiée à la « préparation de la mécanisation de la canne
partout où elle est possible de façon rentable ».
Bloquée sur le terrain pour des raisons financières par la Caisse régionale
du Crédit agricole sur recommandation de la Caisse centrale, abruptement
critiquée par les instances professionnelles4, mise en question par certains admin
istrateurs et par des chercheurs éminents5, la réforme foncière a semble-t-il
aujourd'hui atteint ses premières limites. Conservera-t-elle le rôle marginal
qu'on cherche aujourd'hui à lui donner ? Se transformera-t-elle en un nouveau
projet de moyen et/ou long terme sur les structures foncières et agraires des
départements ? Disparaîtra-t-elle, comme le laisse supposer les textes cités,
purement et simplement remplacée par des objectifs plus « limités » et plus
« techniques » ?
Au moment où sont engagés un plan quinquennal de modernisation de
l'économie sucrière guadeloupéenne (1976-1980), des plans décennaux de
développement de l'élevage ainsi que diverses actions de mise en valeur de
certaines zones (plaine du François, salines du Gosier), il nous a semblé inté
ressant de montrer les implications contenues dans l'expérience marie-galan-
taise qui est, sans conteste, le projet de réforme foncière le plus ambitieux et le
plus original des dom. Son exécution devait s'offrir en exemple à tout le
département guadeloupéen et servir de laboratoire de la réforme foncière... Or,
il n'en a rien été et cet aspect exemplaire a curieusement plus servi de contre-
exemple que de modèle. Pourquoi ? Les implications contenues dans le projet
et sa réalisation nous semblent une partie de la réponse.
4. Dans le cas de la Guadeloupe, voir Les problèmes actuels de Vêconome sucrière et leurs
solutions (Syndicat des Producteurs et Exportateurs de sucre et de rhum de la Guadeloupe et
dépendances).
5. Particulièrement Guy Lassère, géographe, directeur du ceget-cnrs de Bordeaux,
auteur d'une thèse d'Etat fondamentale sur La Guadeloupe (1961), membre de la Commission
des dom du Plan...; sur sa position par rapport à la réforme voir, entre autres, le colloque sur
Les problèmes agraires des Amériques latines (cnrs). LERIN FRANÇOIS
l'expérience marie-galantaise8
L'île de Marie-Galante, 15 000 habitants sur 150 km2, répartis en trois
communes, est la plus grande dépendance administrative du département
guadeloupéen. Au cours de son histoire, l'île suit un processus d'évolution
parallèle à celle du « continent » guadeloupéen encore que ses dimensions
réduites fragilisèrent beaucoup les phases de prospérité tout en amplifiant
les phases de récession de l'économie sucrière qui a formé la quasi unique
spéculation d'exportation. Dans l'après-guerre, l'île entre dans un processus
de crise continue qui aboutit au blocage des années soixante et au projet de
réforme.
he système agraire précédant la réforme1
Les spéculations agricoles qui s'étaient diversifiées pendant la guerre
pour une production d'ersatz (la Guadeloupe, vichyste, est soumise au blocus)
retournent vers une monoculture sucrière absolue : seule activité industrielle
de l'île, la canne à sucre assure plus de 80 % des revenus des agriculteurs.
Cette monoculture fonctionne en étroite complémentarité avec les cultures
vivrières, productions généralement non commercialisées qui assurent la
reproduction de la force de travail d'une masse paysanne très pauvre ne possé
dant le plus souvent qu'un « sabre » (coupe-coupe), une fourche (houe) et une
case en gaulettes, parfois une paire de bœufs et une micro-parcelle.
Au niveau des moyens de production l'île subit les effets de l'évolution
des techniques de broyage de la canne. Le passage du moulin à l'usine moderne
s'effectue comme pour la Guadeloupe au début du siècle. En revanche le
processus de concentration qui s'étale sur la période postérieure et qui voit
s'accroître les productivités des unités de transformation ne se réalisera qu'à
moitié; si, en effet, les usines ferment les unes après les autres, les unités
restantes arrivent tout juste à absorber les cannes et n'engagent ni n'incitent à
une augmentation de la production.
En 1950, sur les quatres usines « modernes » qu'avait connues l'île (Dorot,
Pirogue, Robert, Grand-Anse), une seule continue de fabriquer du sucre
et deux autres fonctionnent en distilleries dont il ne reste plus que six en
fonctionnement dans l'île. Matériel vétusté, rendement de broyage et d'extrac
tion de sucre médiocres, méthodes d'approvisionnement archaïques, rareté
du capital, telle est la situation de Marie-Galante, très inférieure à celle de la
6. L'enquête de terrain a été effectuée de juillet à décembre 1 975 .
7. Voir G. Lassère, Marie-Galante, Les Cahiers i' Outre-Mer, avril-juin 1950 et thèse
op. cit., pp. 52-58 et 571-573, ainsi que divers rapports de la mission de mise en valeur de l'île.
836 LA RÉFORME FONCIÈRE DES ANTILLES FRANÇAISES
Guadeloupe, elle-même peu brillante au regard de ses concurrents caraïbéins
sans parler des nouveaux centres de production qui se sont créés dans le
monde (canne ou betterave) durant la même période. Toutefois « avec plus
de 2 ooo t de sucre par an et près de 20 000 Ы de rhum, Marie-Galante tient
encore une place honorable dans la production guadeloupéenne »8.
Le foncier suit un mouvement de concentration parallèle, les deux domaines
qui formeront le foncier de réforme sont le produit de deux évolutions
distinctes; la première, celle du domaine du Robert, 1 776 ha, se terminant par
une faillite et par l'achat, pour des raisons politiques et sociales, par le dépar
tement en 1947. La seconde est le regroupement (3 870 ha) sous l'égide d'un
propriétaire créole guadeloupéen (M. Bon) de douze habitations traditionnelles
et de trois centres sucriers. L'analyse des actes notariés permet de constater
que ce domaine est à 50 % constitué par une transmission par héritage et
à 50 % par achats s'échelonnant de 191 7 à 1932. Pendant la période allant
de 1900 à 1959 on constate au niveau des formes juridiques un passage de la
propriété individuelle à la propriété en nom collectif ou à la société familiale
puis à la société anonyme, passage qui corrobore la classification diachro-
synchronique élaborée par J. Benoist9.
Ce passage a lieu dans un cercle restreint d'intérêts : les propriétaires métrop
olitains absentéistes rentiers et bordelais, le groupe dominant des békés
guadeloupéens, le capital anonyme (ici représenté par une société métropoli
taine : la Morue française et les Sécheries de Fécamp) et une banque étrangère
(la Royal Bank of Canada). La concentration s'effectue au travers de faillites,
cessions, procès, ventes aux enchères et déshérences qui indiquent les convul
sions résultant de la crise sucrière.
Au terme de ce processus on assiste à l'élimination des propriétaires
métropolitains, à la désimplication du capital financier, à l'élimination tendanc
ielle de la moyenne et de la petite bourgeoisie foncière, et à la constitution
d'un propriétaire dominant.
Cette phase de concentration aboutit donc à une polarisation antagonique
■des rapports sociaux et des rapports de propriété : d'une part une masse paysanne
très pauvre et tributaire de l'usinier-propriétaire foncier et de l'autre, sans
qu'il existe quasiment de couches intermédiaires (les activités de services privés
et ceux des appareils d'Etat ne se créeront de façon notable que durant les
années soixante), la plantation, qui prend des proportions démesurées par
rapport à l'île. Le propriétaire dominant assure la reproduction économique
de son pouvoir en effectuant un triple prélèvement : profit d'entreprise indust
rielle (usine) et agricole (terres en fvd) et rente foncière perçue en nature
8. G. Lassère, 1951, op. cit.
9. Jean Benoist, Types de plantation et groupes sociaux à la Martinique, tiré à part, Centre de
Recherche caraïbe, 1968.
837 LERIN FRANÇOIS
(20 % au taux nouveau, 50 % au taux ancien). La conjonction de ces modalités
différentes de reproduction étant très caractéristique du système de plantation.
La crise (i959-*963)
En 1959 l'usine du Robert ferme irrémédiablement ses portes et le seuil
minimal de fonctionnement de l'économie sucrière de l'île est dépassé, la
capacité totale de broyage étant réduite de 160 t/j et l'usine de Grand- Anse
ne pouvant absorber que 600-700 t/j. La crise sociale éclate : incendies de
champs de canne, mécontentements aiguisés par le fait que l'usine de Grand-
Anse broie en priorité ses propres cannes et celles de ses colons, laissant
sans ressources les autres petits propriétaires qui voient se perdre leur récolte
sur pied... Le Conseil général ira jusqu'à parler de « 2one la plus critique de la
Guadeloupe ». L'exiguïté de l'île a donc porté la tension à son point maximum
et a révélé une double incapacité : celle du groupe local qui n'arrive pas à assurer
le processus de concentration et la reproduction élargie du système qu'elle
contrôle (en abandonnant un centre à l'Etat et en n'arrivant pas à moderniser
son usine) ; celle de l'Etat qui, tout en prenant en charge le premier moment
de la faillite du groupe dominant, se révèle incapable de diriger un processus
de rénovation et de développer un secteur d'Etat parallèle au secteur privé.
Cette double incapacité fournit en partie l'explication du profil de la réforme.
La situation en i960 est en effet la suivante : un domaine privé avec une usine
insuffisante et un domaine d'Etat sans usine. Implanter une usine ou acheter
une deuxième usine d'occasion sont, pour des raisons financières et techniques,
des hypothèses guère viables, l'étude des diverses possibilités de l'espace
de production et de son accroissement éventuel aboutit à la solution d'une
usine unique. L'Etat ne souhaitant pas éliminer les agents privés, le propriét
aire dominant ne pouvant pas réaliser la rénovation sans le concours de l'Etat,
le Conseil général refusant d'abandonner la place forte du domaine départe
mental et se refusant à une subvention pure et simple du privé, l'idée d'une
réforme foncière globale étant suffisamment acceptée dans le cadre de la pré
paration des objectifs du IVe Plan... autant de paramètres qui déterminent
la possibilité et le profil d'une opération globale portant sur les deux domaines
fonciers (6 000 ha, soit près des deux tiers des meuleures terres de l'île), sur la
rénovation de l'usine en société d'économie mixte avec association des attribu
taires de lots de réforme, et enfin sur l'encadrement des producteurs organisés
en réseau de petites exploitations.
I. LE TRANSFERT FONCIER
Une note à usage ministériel de 1968 examinant l'état d'avancement de
la réforme foncière note que les opérations ont été réalisées avec le souci :
838 LA RÉFORME FONCIÈRE DES ANTILLES FRANÇAISES
« de respecter les règles normales de transactions immobilières et de crédit
d'accession à la propriété ».
C'est dire que l'essentiel du problème réside dans le calcul du prix de la
terre et du transfert opéré vers le propriétaire.
La propriété n'étant ni remise en cause pratiquement (par un mouvement
paysan) ni théoriquement, la position de l'Etat sera une politique d'intervention
destinée à garantir la macro-propriété; mais étant donné le complexe de déter
minations qui préside à la réforme, son rôle ne peut être de la garantir sous
sa forme actuelle, il doit favoriser une équivalence en capital-argent.
Comment le montant de la plantation a-t-tl été établi ?
« Le prix représente la valeur vénale de ce complexe agro-industriel, c'est-à-dire « le prix
qu'un vendeur aurait pu exiger normalement d'un acquéreur », et réciproquement c'est celui
pour lequel un acheteur raisonnable consent à acquérir un bien à l'endroit où il se trouve
situé et au moment auquel s'effectue la transaction » (Rapport d'évaluation, sodeg, 1963).
Ce prix ne pourra pourtant se calculer ni en fonction des transactions
courantes qui sont inexistantes, ni en fonction de la valeur déclarée des biens
immobiliers toujours sous-évaluée pour des raisons fiscales évidentes. Il
s'établira en fait par un calcul de capitalisation des profits et des rentes escompt
ables. Ce qui ne peut être légitimé que si le contexte social et technique de
transformation de la spéculation agricole est « stable ». Or ce n'est pas le cas
puisque l'on est en situation de crise, stabilisée il est vrai par l'intervention
de l'Etat, qui se trouve ainsi être le seul garant de la rente foncière.
L'Etat agit ainsi sous pression populaire partiellement représentée par le
Conseil général (il fait vendre) mais organise le transfert foncier en entérinant
un rapport social favorable au propriétaire dominant (la rente), en le tran
sformant en un autre rapport (la rente capitalisée) qui change alors immédia
tement de forme et devient capital-argent qui s'investira au taux de profit
d'un autre secteur.
Cette équivalence ne touche pas seulement le foncier mais aussi les moyens
de production et une plus-value foncière (au sens juridique) :
Terre — Rente — Rente foncière capitalisée
Moyens de production — Capital non amorti et valeur _ . ,
Capital-argent r&idueUe
Plus-value — Travail en cours de cristallisation
Processus d'équivalence contrôlé, garanti, favorisé par l'Etat10.
10. Le prix de la plantation, après avoir été évalué aux alentours de j millions, puis 8,8,
puis 9,5, s'est établi à 12 millions de NF : terres 40 %, moyens de production 59 %, plus-
value 1 %. L'histoire et les détails de cette transaction financière sont un chef-d'œuvre de
négociation politique de la rente...
839 FRANÇOIS LERIN
Temps II du transfert : le lotissement
L'opération exigeait une nouvelle approche de l'espace et de son occu
pation humaine. Une vaste étude foncière fut menée : plan parcellaire, liste
des exploitants, type de cultures... Cette étude fournissait à l'organisme
chargé de l'opération toutes les informations susceptibles de permettre le
morcellement et la distribution judicieuse et contrôlée des parcelles (différence
d'avec le transfert privé et l'occupation paysanne).
La valeur en points des terrains. — Cette évaluation s'appuie sur les études de
parcellaires et une carte pédalogique établie par I'orstom. Dix catégories de
terres furent établies dont la valeur allait en décroissant selon l'aptitude à pro
duire de la canne. La valeur en francs de ces points (donc la valeur d'achat de
ces terres par les attributaires) était fixée de façon plus complexe :
Acquisition de la terre 0,59
Participation au capital usine 0,08 aux chemins d'exploitation 0,14
Frais d'acte, honoraires, droits 0,08
Divers et imprévus 0,11
Les lots furent attribués en priorité aux agriculteurs ayant le « profil sou
haité » et sous diverses formes : lots d'habitat, d'agriculture ou de complément,
permettant ainsi de satisfaire le maximum de demandes (1 273 lots agricoles
ou de complément, 267 lots d'habitat).
U intervention de l'Etat s'effectue au travers d'une série d'appareils11 :
— les grandes caisses de financement : cdc, ccce;
— caisses de financement bancaire; cr-cam;
— l'assistance technique : satec, sodeg, scet-coop;
— et bien sûr les appareils de l'Etat administratif et politique (préfecture,
ministère, direction gouvernementale)
grâce auxquels il finance l'achat du domaine, garantit et transfère la rente,
réalise par l'intermédiaire d'agents de terrain le lotissement.
Son intervention financière est réglée par « la volonté de maintenir l'aide
de l'Etat dans des limites précises », c'est-à-dire en mettant le maximum des
frais de transfert à charge des attributaires, cette « volonté » étant limitée par les
risques de déboires sociaux, politiques et productifs que pourrait entraîner
une surcharge financière des attributaires (d'où la cession au franc symbolique
du domaine du Robert, les subventions du fidom et les apports des dde et dda12).
11. Caisse des Dépôts et Consignations (cdc) ; Caisse centrale de Coopération économique
(ccce); régionale du Crédit agricole mutuel (cr-cam); Société d'Aide technique et de
Coopération (satec); Société de Développement de la Guadeloupe (sodeg); Fonds d'Inves
tissement des dom, Direction départementale de l'Equipement et de l'Agriculture (ddea).
12. Ibid.
840 LA RÉFORME FONCIÈRE DES ANTILLES FRANÇAISES
2. L'ENCADREMENT
Chaque attributaire doit se conformer à un « Cahier des Charges » dont le
but est d'astreindre l'exploitant à un modèle correspondant à la nouvelle
organisation foncière.
Sur des superficies moyennes de 4,35 ha (10 000 points) doivent être
réalisées :
— une production de canne limitée par une sorte de contingent individuel
destiné à maintenir la production dans les quantités acceptables par l'unité
de transformation et le marché contingenté;
— une production commercialisable, principalement l'élevage (un quart des
superficies au moins doit être consacré aux prairies), mais aussi le tabac ou
des cultures maraîchères...;
— une production de vivres (autoconsommation).
Ce modèle doit se réaliser grâce à l'appui technique d'un ensemble services
d'Etat (appuyant la coopération des producteurs) fortement centralisé sous
l'autorité d'un chef de mission de la dda. Installé temporairement pour assurer
la transition entre deux « systèmes », cet ensemble devient une structure néces
saire d'intégration de la production ayant â charge d'assurer sa reproduction
et son orientation. Il joue ainsi le rôle de courroie de transmission des direc
tives départementales et des centres techniques en créant une sorte de liant
unissant les cellules du réseau de la petite exploitation/propriété.
Pour prendre l'exemple de l'élevage par exemple, la question posée par la
modernisation dans le cadre d'un réseau de petite propriété est la suivante :
obtenir le passage d'un élevage d'autoconsommation et/ou de ventes occa
sionnelles à un circuit de commercialisation permanent fondé sur une collecte
auprès des petits producteurs. Ce passage nécessite en premier une augment
ation de la production et donc une amélioration génétique du troupeau de
l'île, celui en place étant adapté, par une sorte de sélection spontanée, à l'uti-
Usation qui en est faite et à ses conditions de croissance. On entreprendra donc
la diffusion de nouvelles souches par l'insémination artificielle. Mais dans le
même temps pour que l'extériorisation des caractères génétiques soit effective il
est nécessaire de transformer les conditions de production et de commercial
isation : prairies artificielles ou améliorées, abattage au moment optimum,
contrôle sanitaire et réseau de collecte... Le couple coopération/encadrement
devient absolument nécessaire.
D'autre part cette coopération/encadrement est une nécessité de la liaison
organique (du procès de travail) qui unit l'usine à ses fournisseurs. En ce sens
on peut dire que pour que le réseau de petite propriété continue à fonctionner
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