La révolte frumentaire, forme de conflit politique en France - article ; n°3 ; vol.27, pg 731-757

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1972 - Volume 27 - Numéro 3 - Pages 731-757
27 pages
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Louise A. Tilly
La révolte frumentaire, forme de conflit politique en France
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 3, 1972. pp. 731-757.
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Tilly Louise A. La révolte frumentaire, forme de conflit politique en France. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e
année, N. 3, 1972. pp. 731-757.
doi : 10.3406/ahess.1972.422534
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_3_422534La révolte frumentaire,
forme de conflit politique en France*
Ce n'est pas dans la formule économique simpliste : disette = faim = émeute
qu'il faut chercher l'explication de la révolte frumentaire en France depuis le
xvne siècle. Elle réside, plutôt dans un contexte politique — une évolution de la
politique gouvernementale — et dans une transformation à long terme du marché
des grains.
Les révoltes frumentaires.
On peut distinguer plusieurs formes de révolte frumentaire marquées chacune
par des modifications et une évolution particulière. L'émeute de marché, version
urbaine, était généralement dirigée contre le boulanger dont les prix étaient trop
élevés et le pain trop rare, ou contre d'autres habitants de la ville dont on savait ou
supposait qu'ils avaient des réserves de grain chez eux. Les représentants du gou
vernement qui ne recouraient pas assez vite aux mesures traditionnelles pour soulager
la disette en étaient aussi la cible. Nicolas Delamare, l'un des commissaires aux
grains sous un des premiers lieutenants de police de Paris, dans son Traité de la
Police, au début du xvin* siècle, fait remonter l'émeute de marché à l'Antiquité1.
L'entrave, forme rurale des révoltes céréalières, au cours de laquelle on employait
la force pour empêcher des chariots ou péniches chargés de grains de partir, remonte,
dans certains cas isolés, au début du xvne siècle. En un sens l'entrave et l'émeute de
marché sont le contraire l'une de l'autre. L'émeute de marché révèle le manque de
grains dans un bourg-marché, elle est dirigée contre ceux qui, croit-on, détiennent du
grain et ceux qui (les représentants du gouvernement) devraient prendre les mesures
classiques pour assurer un approvisionnement satisfaisant et une distribution équitable
du grain disponible. L'entrave est une tentative pour réserver la production locale de
grain à la consommation locale à des prix raisonnables.
* Article paru en anglais dans The Journal of Interdisciplinary History, vol. I, n° 1 (Été 1971).
Nous en publions la traduction avec l'aimable autorisation de cette revue.
1. Nicolas Delamare, Traité de la Police, 3e édition (Paris, 1729).
731
Annales (27* année, mai-juin 1972, n° 3) 14 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
La taxation populaire apparut à la fin du xvne siècle et, selon R. B. Rose, revêtait
plusieurs aspects. Le premier correspond à ce que j'ai appelé émeute de marché;
le second est « une action politique consciente contre les autorités pour arriver
directement au même résultat »; le troisième « la taxation populaire proprement dite,
mesure disciplinaire, impliquait un ordre de vente et la remise des bénéfices au pro
priétaire » 2. La foule s'emparait du grain ou de la farine, fixait un prix (ordinair
ement très inférieur au prix de vente courant, remarquablement uniforme d'une
émeute à l'autre dans une même région) 3, reconnu comme le juste prix du produit,
le vendait et payait le propriétaire. La taxation populaire pouvait avoir lieu dans un
bourg de marché et concernait les prix du blé ou du pain, ou bien à la campagne
sur les lieux d'une entrave, on vendait dans ce cas, le grain d'un chariot ou d'une
péniche.
L'émeute de marché est une manifestation ancienne, mais la fin du xvne siècle
vit une nette augmentation de ce type d'émeute, un plus grand nombre d'entraves,
et l'apparition d'un nouveau type de révolte : la taxation populaire. La fréquence
plus grande des révoltes frumentaires et l'apparition d'un nouveau type d'émeute
sont un fait important; selon Usher, qui analyse les quelques documents sur les
révoltes frumentaires en France avant la seconde moitié du xvne siècle, les documents
sur ces révoltes sont rares avant la fin du siècle. Ou bien elles étaient peu nombreuses
ou bien on ne jugeait pas utile de les signaler 4. Des révoltes frumentaires largement
2. R. B. Rose, « Eighteen Century Price Riots, The French Revolution and Jacobin Maximum »,
International Review of Social History, IV (1959), pp. 435, 438.
3. George Rudé, « La taxation populaire de mai 1775 à Paris et dans la région parisienne »,
Annales historiques de la Révolution française, XXVIII (1956), p. 177.
4. Abbott Payson Usher, The History of the Grain Trade in France, 1400-1710 (Cambridge,
Mass, 1913). Ce n'est pas une analyse quantitative, longitudinale, des révoltes frumentaires qui
me fait dire que leur nombre s'est accru, mais des impressions suggérées par la lecture des ouvrages
qui précèdent et de ceux qui suivent : Ernest Lavisse, Histoire de France depuis les origines jusqu'à
la Révolution (Paris, 1910-1911); Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine. Études
sur le xvne siècle par région ; Emmanuel Le Roy Ladurœ, Les Paysans de Languedoc (Paris, 1964);
Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 (Paris, 1960); Marc Vénard, Bourgeois
et paysans du XVIIe siècle (Paris, 1957); Gaston Roupnel, La ville et la campagne au XVIIe siècle
(Paris, 1955) ; Pierre de Saint Jacob, Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de V Ancien
XVIIe Régime siècle (Paris, ; René 1960); Baehrel, Pierre Deyon, Une croissance. Amiens, capitale La Basse-Provence provinciale, rurale étude sur (fin la du société XVe siècle, urbaine 1789) au
(Paris, 1961). Ouvrages portant sur la fin du siècle : A. M. de Boislisle, éd., Correspondance des
contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces, vol. I-III (Paris, 1879); René
Lehoreau, Cérémonial de V église d'Angers, 1672-1727 ; François Lebrun, éd. 1967); Guy
Lemarchand, « Crises économiques et atmosphère sociale en milieu urbain sous Louis XIV »,
Revue d'histoire moderne et contemporaine, XIV (1967), pp. 244-265. Sur le xvme siècle, George
Rudé, « La taxation populaire de mai 1775 en Normandie et dans le Beauvaisis », Annales histo
riques de la Révolution française, XXXIII (1961), pp. 305-326; Guy Lemarchand, « Les troubles
de subsistances dans la généralité de Rouen (seconde moitié du xvme siècle) », Annales historiques
de la Révolution française, XXXV (1963), pp. 401-427; Jean Letaconnoux, Les subsistances et le
commerce des grains en Bretagne au XVIIIe siècle (Paris, 1894); Henri Hours, « Émeutes et émotions
populaires dans les campagnes lyonnaises au xvine siècle », Cahiers ď histoire, IX (1964), pp. 137-
153; R. B. Rose, « The French Revolution and the Grain Supply : Nationalization Pamphlets »,
The John Rylands Library, Bulletin, vol. 39 (1956-1957); Georges Afanassiev, Le commerce des
céréales en France au XVIIIe siècle (Paris, 1894); Richard Совв, Terreur et subsistances, 1793-1795
(Paris, 1964). Sur le хке siècle, Robert Marjolin, « Troubles provoqués en France par la disette
de 1816-1817 », Revue d'histoire moderne, VIII (1933), pp. 423-460; Albert Chabert, Essai sur les
mouvements des prix en France de 1798 à 1820 (Paris, 1945); Paul Gonnet, « Esquisse de la crise
économique en France de 1827 à 1832 », Revue d'histoire économique et sociale, XXXIII (1955),
pp. 249-291 ; Maurice Lévy-Leboyer, Les banques européennes dans la première moitié du XIXe siècle
732 RÉVOLTES FRUMENTAIRES EN FRANCE L TILLY
répandues, mobilisant de grandes foules mais de courte durée, se produisirent en
1693-94, 1698, 1709-1710, 1725, 1739-40, 1749, 1752, 1768, 1770, 1775, 1785, 1788-89,
1793, 1799, 1811-12, 1816-17, 1829-30, 1846-47, et quelques-unes enfin en 1853-54.
L'étude de cette longue période qui s'étend de la fin du XVIIe au milieu du xvin* siècle,
et qui connaît d'importantes fluctuations de prix, montre que l'apparition et l'impor
tance croissante des révoltes frumentaires n'étaient pas liées à long terme aux mou
vements de prix, bien que les révoltes aient toujours eu lieu au moment d'une hausse
temporaire.
Après les dramatiques crises de subsistance (1693-94 et 1709-10) qui marquèrent
le passage du XVIIe au xvme siècle, la mortalité par famine diminua de façon appré
ciable en France 6. Au malgré la persistance des hausses de prix tempor
aires, les crises furent moins sévères, et la mortalité consécutive fut considérable
ment réduite. L'intensité des crises cycliques diminua encore au XIXe siècle. Les
disettes meurtrières disparurent plus d'un siècle avant les dernières révoltes frument
aires, alors que celles-ci se firent plus fréquentes dans une période où la misère et la
famine reculaient 6.
Il faut, me semble-t-il, considérer la politique de centralisation des Bourbons
comme la cause de nombreuses révoltes contre l'impôt. Les changements écono
miques et politiques de grande ampleur qui provoquèrent d 'une manière décisive
l'augmentation des révoltes frumentaires furent les suivants. D'abord la politique de
l'État qui s'exerçait dans une double direction : centralisation, puis modification
de la politique économique paternaliste traditionnelle et son abandon. En deuxième
lieu, la formation d'un marché national soumis lui aussi à l'influence de l'action
gouvernementale.
A la source de l'élargissement du marché qui apparaît à la fin du xvne siècle,
le rôle nouveau est joué par Paris qui commande les prix, même pour des marchés
éloignés 7. Le xvne siècle n'ayant enregistré aucun accroissement démographique,
c'est à la politique financière des Bourbons qu'il faut imputer la tendance à l'élargiss
ement du marché. Le revenu de l'impôt (système établi au xvne siècle malgré les
protestations populaires) servait à financer les ambitions royales en politique étran
gère et l'énorme bureaucratie nécessaire à la collecte de l'impôt 8. Une plus grande
efficacité de la collecte de l'impôt poussa les paysans vers les marchés, car il leur
(Paris, 1964); Rémy Gossez, « Carte des troubles en 1846-1847 (cherté des grains) », Aspects de la
dépression de V économie française au milieu du XIXe siècle, 1846-1851 (La Roche-sur- Yon, 1956).
Jean Letaconnoux a écrit, il y a plus de soixante ans, un bon article sur ce sujet : « La question des
subsistances et du commerce des grains en France au xvme siècle », Revue d'histoire moderne et
contemporaine, VIII (1906-1907), pp. 409-445.
5. Jean Meuvret, « Les crises de subsistances et la démographie de la France d'Ancien Régime »,
Population, I (1946), pp. 643-650. Voir aussi P. Goubert, Beauvais..., et Le Roy Ladurœ, Langued
oc...
6. Dans un article récent : « Les oscillations des prix des céréales au xvne siècle en Angleterre
et dans les pays du Bassin parisien », Revue d'histoire moderne et contemporaine, XVI (1969), p. 543,
Jean Meuvret, écrit : « Les populations menacées feront d'autant plus de bruit qu'elles ne seront
pas complètement épuisées. »
7. André Rémond, Études sur la circulation marchande en France aux XVIIIe et XIXe siècles
(Paris, 1956), p. 26. Б considère que la fréquence des crises au xvme siècle et le problème social qui
en découle obligent à faire une politique nationale de construction des routes et de suppression des
entraves au commerce intérieur.
8. Jean Meuvret insiste sur le rôle des villes pour attirer les zones rurales dans l'économie
nationale. Voir « Circuits d'échanges et travail rural dans la France du xvne siècle », in
Studi in onore di Armando Sapori (Milan, s. d.) П, pp. 1129-1142.
733 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
fallait vendre la plus grande partie de leurs récoltes pour payer les impôts. Beaucoup
achetaient les produits alimentaires avec les gains qu'ils tiraient d'une culture spé
cialisée ou de l'industrie rurale 9. La conséquence des exigences accrues de l'Etat
centralisé fut une augmentation du nombre des acheteurs de subsistances, sensibles
aux fluctuations des prix.
La contrepartie de ces changements de la politique gouvernementale, ce fut la
réaction populaire sous forme de révoltes frumentaires. Le modèle d'Edward
P. Thompson d'une « économie morale » des pauvres, jouant un rôle déterminant
dans le démantèlement de l'économie paternaliste et la transition vers le laissez-faire,
s'applique aussi bien à la France qu'à l'Angleterre du xvme siècle10. Les mêmes
notions de justice, par lesquelles les paysans de Languedoc au xvne siècle que décrit
Le Roy Ladurie légitimaient leur révolte contre l'impôt, animaient les émeutiers
des marchés qui retinrent de plus en plus l'attention du gouvernement à partir de
1690.
| Ces hommes et ces femmes pratiquaient une justice sommaire fondée sur un
système de régulations du marché qui tendait à protéger le consommateur en forçant
le gouvernement à appliquer les mesures traditionnelles, ou en les appliquant à sa
place. L'apparition des révoltes frumentaires politisa le problème des subsistances
et lui donna une discussion nationale. Il s'inspirait dans la conscience populaire d'un
modèle de ce que devait être à ses yeux le fonctionnement économique.
La localisation de ces émeutes est liée à l'expansion du commerce et aux tensions
qui en découlèrent. Régulièrement les historiens qui se penchent sur le problème des
révoltes frumentaires constatent qu'elles n'éclatèrent pas là où les prix étaient les
plus forts. Elles éclataient là où, pour les besoins de la métropole, de l'armée et des
grandes villes l'approvisionnement était une préoccupation constante et une angoisse
intense en période de disette. Quelle que soit l'année c'est là où la récolte est nulle ou
quasi, que se trouve la plus forte probabilité de prix élevés. Là où elle est normale ou
bonne, si l'endroit est tant soit peu accessible, elle est immédiatement accaparée par
des marchands de Paris, ou des autres grandes villes, ou par les fournisseurs de
l'armée. Dans ces régions les prix étaient gonflés par le commerce, ce qui réduisait
les disponibilités locales. Tel était l'arrière-plan des émeutes dans les régions pro
ductrices, à leurs frontières et le long des voies d'eau. On doit donc s'attendre à des
protestations plus nombreuses, sous, en particulier, la forme d'entrave avec l'exten
sion du commerce des céréales.
Dans les pages suivantes, on lira tout d'abord une discussion des transformations
essentielles de la politique et de l'économie françaises, causes de l'apparition et du
développement des révoltes frumentaires en tant que conflits politiques : la modif
ication et la disparition des contrôles paternalistes du gouvernement sur l'économie
et la formation d'un marché national des céréales. Nous passerons ensuite à l'appli
cation du concept de Thompson, « l'économie morale », au cas français. Enfin nous
étudierons des cas particuliers : date, forme et lieu d'une série de révoltes frument
aires du début du xvine siècle au milieu du xixe siècle, qui illustrent l'effet de ces
transformations et la réaction populaire qui les suivit.
9. Goubert, Béarnais..., passim, et aussi « The French Peasantry of the Seventeenth Century :
A Regional Example », Crisis in Europe, 1560-1770, ed. Trevor Aston (New York, 1967), pp. 164-171
en particulier.
10. E. P. Thompson, « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century »,
Past and Present, L (1971), pp. 71-136 et The Making of the English Working Class (London, 1964),
pp. 63-64.
734 RÉVOLTES FRUMENTAIRES EN FRANCE L TILLY
Evolution de la politique gouvernementale de subsistance.
Traditionnellement, en matière de subsistance, le gouvernement pratiquait deux
types d'intervention. Il réglementait le marché et contrôlait le commerce.
Le système de réglementation du des céréales, que l'on modifia pro
gressivement au cours du xvne siècle et qui fut abandonné à la fin du xvne siècle,
était grosso modo le système médiéval qui protégeait le consommateur et prévenait
le stockage, la spéculation et le profit. Aussi devait-on vendre le grain sur des marchés
ouverts, et les boulangers et marchands ne pouvaient-ils acheter qu'après que les
petits acheteurs s'étaient approvisionnés. Dans de nombreux marchés, jusqu'en 1715
du moins, les particuliers achetaient toujours leur nourriture sous forme de céréales
qu'ils faisaient moudre et panifier par la suite. Des employés officiellement appointés
par le marché contrôlaient les quantités. Une fois mis en vente à un prix donné, le
blé devait rester sur le marché jusqu'à vente totale, mais pas au-delà de trois jours
de marché consécutifs; le troisième jour on pouvait le vendre à un prix réduit. On ne
devait ni acheter ni vendre de blé sur pied, ni le garder dans des greniers, sauf dans
les fermes productrices et chez les consommateurs. En période de disette, l'adminis
tration faisait pression pour que de gré ou de force, les gros fermiers qui avaient des
stocks de grain les mettent sur le marché. L'objectif principal des réglementations
était de garder toujours une quantité suffisante de céréales en réserve et en vente.
A l'origine, les magistrats locaux étaient responsables de l'application de ces règle
ments, mais en 1667 on instaura la charge royale de lieutenant de police de la ville
de Paris. On étendit la charge à toutes les grandes villes après 1699 u.
L'approvisionnement et le prix du pain étaient régis par un ensemble tout aussi
compliqué de règlements. Dans chaque ville le prix du pain était « fixé »d'après le
prix du blé, et devait être appliqué sur tous les marchés; le prix n'était pas choisi
arbitrairement, comme « juste prix » idéal. On affichait régulièrement les prix pour
chaque poids et qualité de pain et les boulangers n'avaient pas le droit de vendre à un
autre tarif. Au début le prix restait stable et c'est le poids des pains qui diminuait
quand le coût augmentait. Ce n'était déjà plus le cas au xvie siècle (à Paris dès 1430),
et on laissait fluctuer le prix du pain. Cependant, en période de cherté de grains on
abandonnait quelquefois le système du rapport des prix; à Paris en 1693, par exemple,
on diminua la taille des pains pour rendre moins sensible l'augmentation de leurs
prix; ou bien les autorités ne faisaient pas ouvertement pression sur les boulangers
qui réduisaient la taille et le poids des miches 12.
11. La description des contrôles de marché est tirée de R. B. Rose, « French Revolution and
Grain Supply...», p. 175; Usher, Raymond de Roover, « The Concept of the Just Price : Theory
and Economic Policy », Journal of Economic history, XVIII (1958), pp. 418-434, 438-439; Jean Meu-
vret, « Le commerce des grains et des farines à Paris et les marchands parisiens à l'époque de
Louis XIV », Revue ďhistoire moderne et contemporaine, П1 (1956), pp. 169-203.
12. La politique en matière de pain, « Les prix des grains à Paris au xve siècle et les origines de
la mercuriale », Société historique et archéologique de Paris et de V Ile-de-France, Mémoires, XI
(1960), p. 286; Micheline Baulant-Duchaillat et Jean Meuvret, Prix des céréales extraits de la
mercuriale de Paris (1520-1698) (Paris, 1960), pp. 2-8; Letaconnoux, Bretagne..., pp. 105-106,
sur la fixation du prix du pain en Bretagne. Pour le xvme s., v. L. Cahen, « L'approvisionnement
en pain de Paris au xvme siècle et la question de la boulangerie », Revue d'histoire économique et
sociale, XIV (1963), pp. 458-472 et J. Godechot, La Prise de la Bastille (Paris, 1965, pp. 87-91).
On trouve des exemples d'une application souple des règlements dans : Jacques Saint-Germain, La
Reynie et la police au Grand Siècle d'après de nombreux documents inédits (Paris, 1962), pp. 278-279;
Boislisle, II, n° 145, ibid., n° 549; Lemarchand, « Troubles de subsistance...», p. 411.
735 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
La centralisation politique du xvne siècle avait sa|contrepartie économique :
le mercantilisme. Rothkrug définit le mercantilisme comme le transfert de la direction
de l'activité économique de la commune à l'État. La Couronne a supplanté les
autorités locales dans tous les domaines, l'un après l'autre. Les commissaires royaux
contrôlèrent l'application des lois locales traditionnelles, et les adaptèrent aux besoins
de l'État. Rothkrug décrit ainsi le processus de l'intervention royale en économie:
« rien en dehors de la formation de l'État, non pas au sens étroit du mot, mais comme
recouvrant à la fois la de l'État et l'économie nationale » 13. Les monarques
du xvie siècle tentèrent ce que les Bourbons réussirent au xvne : l'établissement
d'une direction centralisée de l'économie et d'une bureaucratie pour la mettre en
pratique.
Ceci ne veut pas dire que l'absolutisme économique ait eu une réalité plus concrète
que l'absolutisme politique. Parmi ce qui pouvait freiner une centralisation du
contrôle économique, particulièrement sur le commerce des grains, citons la bureauc
ratie et les contraintes financières créées par les priorités nationales.
On connaît le caractère complexe et stratifié de l'administration sous l'Ancien
Régime. L'intendant et quelques nouveaux officiers, le lieutenant de police par
exemple, héritèrent des prérogatives que possédaient autrefois les officiers de la
ville ou de la province, mais sans qu'aient été abolies les anciennes charges. D'où
des résultats peu homogènes. Aux xvne et xvme siècles les frictions entre les diverses
couches de la bureaucratie et la magistrature étaient constantes. Les conflits entre les
Parlements et le pouvoir Royal en sont un exemple éclatant. Turgot fit sur les Parle
ments qui s'opposaient à ses réformes, cette remarque amère : « Ces règlements
sont un titre pour autoriser les magistrats à faire, dans les temps de disette, parade
de leur sollicitude paternelle et à se donner pour les protecteurs du peuple...; enfin
c'est une branche d'autorité toujours précieuse à ceux qui l'exercent 14. »
II y avait aussi des conflits plus proprement administratifs, et l'on est fort bien
documenté sur ceux qui se produisirent à Paris. Malgré son rôle officiel dans la
police des marchés, le lieutenant de police de Paris a dû, encore en 1694, lutter contre
le prévôt des marchands et l'hôtel de ville pour que les officiers royaux aient des
pouvoirs supérieurs à ceux des officiers municipaux 15. Ce n'est que plus tard que la
charge de lieutenant de police fut établie dans toutes les villes, et c'est plus tard
encore que Delamare publia son traité à l'intention des officiers de police : on voit
par là combien le contrôle royal assuré par la police fut long à s'établir.
Les administrateurs royaux jouissaient d'une indépendance d'action consi
dérable, quelle que fût la politique officielle, ce qui n'améliorait pas la situation.
Dans toutes les villes les hommes en place confrontés à la menace du désordre ont
ignoré les règlements lorsqu'ils leur semblaient trop sévères, ou bien ils firent des
réglementations contraires à la politique officielle lorsque cela leur paraissait nécess
aire.
13. Lionel Rothkrug, The Opposition to Louis XIV. The Political and Social Origins of the
Origins of the French Enlightenment (Princeton, 1965), p. 217; Gustav Schmoller, The Mercantile
System (1896), cité par C. H. Wilson, dans : « Trade, Society and the State », Ch. VIII de The
Cambridge Economic History of Europe, vol. IV, The Economy of Expanding Europe in the Sixteenth
and Seventeenth Centuries (Cambridge, 1967), p. 573.
14. Turgot, Œuvres, cité par Afanassiev, p. 146; Léon Bioixay, Le Pacte de Famine et les
opérations sur les grains au XVIIP siècle (Paris, 1885), pp. 267-274 passim, estime que l'opposition
du Parlement en Bourgogne est due au fait que les parlementaires avaient compris qu'ils seraient
parmi les premières victimes de la colère populaire.
15. Saint-Germain, La Reynie, p. 274.
736 RÉVOLTES FRUMENTAIRES EN FRANCE L. TILLY
La bureaucratie française n'était ni efficacement contrôlée ni honnêtement
dirigée par le pouvoir central. Sous l'Ancien Régime, en France, l'administration
n'avait la possibilité ni d'employer l'ancien système de réglementation étant donnée
l'étendue de la zone d'application à l'échelon national, ni d'instaurer le libre com
merce des grains à cause de la persistance des particularismes locaux, des directives
confuses et de l'indépendance d'action des administrateurs. Dans ces conditions la
suspicion populaire qui voyait un spéculateur dans chaque administrateur, et les
efforts du peuple pour faire céder les officiers par la violence se comprennent fort
bien. Établie essentiellement pour lever l'impôt, la bureaucratie était incapable de
faire face aux problèmes consécutifs à l'élargissement du marché, promu pourtant
par une politique nationale. Ainsi, en un sens, les émeutes de subsistance prolon
geaient la révolte contre la bureaucratie et la centralisation.
Les priorités nationales définies par la politique royale imposaient de sérieuses
contraintes à toute tentative de rationalisation de l'administration sous l'Ancien
Régime. L'abolition de certains privilèges et charges répondait autant à des pré
occupations financières qu'à la volonté de lutter contre des intérêts bien en place.
Aussi longtemps que la poursuite de la gloire nationale ou dynastique et de la guerre
absorbait l'attention et les ressources de l'État, les réformes politiques et écono
miques étaient considérablement limitées. Cependant ce sont ces mêmes politiques
nationales (et l'impôt créé pour les financer, même si cet impôt s'est avéré inefficace)
qui ont eu pour effet d'élargir le marché.
Un volume entier du Traité de la Police de Delamare (première édition 1719)
est consacré aux problèmes administratifs que posaient les subsistances et le com-
merce.il résumait ainsi l'enjeu : « la sûreté publique n'est jamais plus exposée que
dans ces temps que l'on manque de pain ou que l'on n'en peut avoir qu'avec peine » ie.
Les cas où le système de réglementation fonctionnait le mieux étaient les années de
prix normaux. Au fur et à mesure de la centralisation de la monarchie française,
non seulement on concentra entre les mains des officiers de police les pouvoirs jadis
exercés par les autorités locales, comme il a été vu plus haut, mais on transforma la
politique traditionnelle de réglementation du marché. L'évolution de la politique
royale concernant les subsistances apparaît mieux si l'on décompose le problème
en quatre points : a) fixation du prix des denrées, b) libre échange, c) réquisitions,
d) greniers publics.
La question de la fixation du prix des denrées et de sa signification est complexe.
Comme l'a montré de Roover, même selon la théorique économique classique,
« le prix juste était tout simplement le prix du marché » 17. Bien que l'objectif prin
cipal fût de pratiquer des prix raisonnables, même au Moyen Age on se préoccupait
davantage, en temps normal, de la concurrence que de la fixation des prix. Quand
le manque de grains faisait grimper le prix du pain, on faisait cependant appel à des
réglementations très strictes, mais ce n'était généralement pas pour taxer le grain.
La chronologie établie par Delamare des tentatives royales de taxation dans tout
le royaume, n'en donne aucune qui soit postérieure à 1500. En 1709, le problème de
la fixation du prix des céréales fut amplement débattu au conseil du roi et dans
l'administration. Delamare présente un questionnaire sur la taxation du grain que
les administrateurs locaux devaient remplir, ses propres réponses et le résumé de
celles des autres, tous résolument opposés à une telle politique. Le contrôleur général
16. Traité de la Police, III, p. 828.
17. R. de Roover, pp. 429-430.
737 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
conclut que : «Les premiers magistrats et les plus expérimentés, ont toujours considéré
cette fixation comme une chose impossible dans l'exécution et sujette à de très grands
inconvénients, c'est vouloir forcer les hommes à agir contre leur intérêt, qui trouvera
cent sortes de moyens pour l'éluder » 18.
L'administration monarchique de l'Ancien Régime était par trop faible pour
imposer la fixation des prix à l'échelle nationale. En fait la seule expérience réussie
de cette politique dans la France moderne fut le « maximum » jacobin, au moment
où la terreur politique et le rationnement urbain allaient de pair avec la taxation.
Même la mesure essentiellement démagogique de Napoléon pour établir un max
imum en 1812 n'a jamais été largement appliquée et dut être annulée car, en réplique,
l'approvisionnement en céréales se faisait plus difficile19. Il y avait un risque réel :
que les fermiers refusent simplement d'apporter leur grain ou qu'ils vendent au
marché noir. La fixation d'un prix national des céréales tant discutée en 1709 ne
passa jamais dans les faits : il n'y eut pas d'autres tentatives, pendant la Révolution
et l'Empire, que celles décrites si-dessus.
A l'échelon local, le prix du grain a parfois été fixé officiellement, même aux
xviie et xvine siècles. En 1649, pendant l'une des crises de la Fronde, à Paris le
Parlement tenta de taxer le grain. A Beauvais, P. Goubert n'a trouvé qu'un seul cas
de fixation officielle des prix du blé, en 1709; il dit que le prix des grains était « tou
jours libre ». En Bretagne en 1724 quelques officiers de police, pensant qu'ils en
avaient le droit, fixèrent un prix maximum, décision qui fut vite rapportée par l'inten
dant 20. On continua de fixer le prix du pain en fonction de celui du blé et du seigle
sur tous les marchés de France. Pendant la période où les idées des Physiocrates
eurent quelque influence sur la politique céréalière, ni cette réglementation, ni les
autres mesures de contrôle des marchés, n'entrèrent en application. En 1773 en
Bretagne, on se plaint que le pain « était marchandé » et n'avait pas de prix fixe 21.
Cependant le peuple proclamait souvent que les magistrats régionaux avaient le
devoir de fixer les prix du pain et des céréales.
C'est dans le domaine du commerce des grains que le xvme siècle vit les plus
grands changements. Le contrôle du commerce se faisait de plusieurs façons : 1)
déclarations interdisant la sortie du grain d'une région donnée (les officiers royaux
prétendaient que c'était là une de leurs prérogatives, mais ce fut contesté par plu
sieurs Parlements, celui de Normandie notamment); la correspondance des inten-
18. Traité de la Police, III, pp. 922-934, citation du contrôleur général dans Boislisle, III,
n°402.
19. Albert Mathiez, « Les restrictions alimentaires en l'an II », Revue d'histoire économique et
sociale, XIV (1926), p. 42; Chabert, pp. 390-391. Napoléon était extrêmement conscient dé l'impor
tance politique du prix du pain à Paris; il écrit : « Le gouvernement est là et les soldats n'aiment
pas à tirer sur les femmes qui, avec des enfants sur le dos, viennent crier dans les boulangeries »;
cité dans J. Tulard, La préfecture de police sous la Monarchie de Juillet suivi d'un inventaire sommaire
et d'extraits des rapports de la Préfecture de police conservés aux Archives nationales (Paris, 1964),
p. 97. Tulard décrit aussi des taxations de pain en fonction du coût des céréales sous la Monarchie
de Juillet, p. 98.
20. Mme Cubells, « Le Parlement de Paris pendant la Fronde », xvne siècle, n° 35 (1957),
pp. 139-194; Goubert, p. 368; Letaconnoux, Bretagne..., p. 63.
21. Ibid., p. 113; voir aussi Robert Darnton, « Le Lieutenant de Police J.-P. Lenoir, la
Guerre des Farines et l'approvisionnement de Paris à la veille de la Révolution », Revue d'histoire
moderne et contemporaine, XVI (1969). Dans ce mémoire, Lenoir dit (p. 622) qu'après 1775, même
après la chute de Turgot et sa réintégration dans la charge de lieutenant de police, le prix du pain
suivait des réglementations « naturelles » et n'était plus fixé par ordonnance de police.
738 RÉVOLTES FRUMENTAIRES EN FRANCE L. TILLY
dants révèle qu'ils donnaient de temps en temps des ordres semblables, à la fin du
xvne siècle, mais le plus souvent ils utilisaient le système des licences qui servaient
à contrôler les quantités en circulation. 2) Des réglementations concernant ceux qui
pouvaient se livrer au commerce des grains; cette politique ne subit aucune modif
ication jusqu'en 1763-64; tous les marchands devaient se faire enregistrer confo
rmément à un édit de 1699 (ce document reprenait les interdictions traditionnelles),
et diverses catégories de gens, les gros fermiers, les nobles, les officiers municipaux
n'avaient pas le droit de pratiquer le commerce des céréales 22. 3) Une application
stricte des réglementations du marché exigeant que la totalité des céréales fût vendue
sur les marchés publics, ce qui rendait la vente en gros très difficile et légalement
quasi impossible. Ainsi donc, bien que l'on parlât beaucoup de libérer le commerce
vers la fin du siècle, en fait le système commercial n'avait subi que de très légères
modifications ; on avait substitué un système de licences à l'interdiction véritable du
commerce. Ceci contraste nettement avec le refus de permettre la fixation des prix.
Les critiques formulées par Boisguilbert et Vauban attribuaient les difficultés
de l'agriculture française à la fin du xviie siècle au système de réglementation du
commerce des céréales; ce sont leurs idées qu'on a adoptées, partiellement et pro
visoirement, dans la pratique administrative du xviiie siècle. Le maintien des douanes
intérieures et les réglementations du marché, cependant, limitaient considérable
ment la signification des décrets prescrivant l'entière liberté de circulation des céréales.
Il est juste, néanmoins, de préciser que, dans la pratique judiciaire et administrative,
on discutait de la liberté du commerce intérieur des grains, que tout le monde était
d'accord sur le fait qu'elle était souhaitable; ceci bien longtemps avant l'apparition
des théories physiocratiques qui voulaient que soient abolies toutes les restrictions
se rapportant aux personnes ayant le droit de faire du commerce, à la réglementation
du marché, et qui réclamaient la liberté du commerce intérieur. Les décrets de 1763
et 1764 établirent la libre circulation des céréales à travers tout le royaume et ouvrirent
le commerce à tous sans nécessité d'enregistrement. Ces décrets furent abrogés en
1770, comme le furent d'autres décisions semblables de Turgot en 1774-75, à cause
de la conjonction de plusieurs forces : mauvaises récoltes, opposition populaire
accompagnée d'émeutes et opposition parlementaire.
Ce n'est qu'en 1791 que l'Assemblée législative fit de la liberté du commerce
des grains la politique de la France Révolutionnaire; mais même à cette époque le
débat était loin d'être clos. A Lyon puis à Paris, l'intervention gouvernementale
pour assurer de la nourriture à bas prix pour tous fit partie du programme jacobin,
et le Maximum qui suivit ne fut aboli que l'an III. Les fluctuations du comportement
des pouvoirs publics au cours du xvme siècle étaient dues au fait que l'opinion était
nettement divisée sur l'importance et la nature du rôle que l'État devait jouer dans
la vie économique.
La chute des Jacobins entraîna le triomphe du libéralisme économique dans le
domaine du commerce des grains, mais dans les années qui suivirent on vit resurgir
les discussions sur le prix maximum du blé (en 1812) et l'échelle mobile des régl
ementations de l'exportation. Des traces de la réglementation du marché demeur
èrent, et les propagandistes libéraux des années 1850 mettaient en exergue dans
22. J. F. Rivière, Précis historique et critique de la législation française sur le commerce des
céréales et des mesures d'administration dans les temps de cherté (Paris, 1859), est la source essentielle
de cette chronologie; voir aussi Delamare, III, p. 615 et suivantes.
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