La revue L'Homme de Gabriel de Mortillet. Anthropologie et politique au début de la Troisième république - article ; n°3 ; vol.1, pg 231-255

De
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1989 - Volume 1 - Numéro 3 - Pages 231-255
GABRIEL DE MORTILLET'S REVIEW L'HOMME. ANTHROPOLOGY AND POLITICS AT THE BEGINNING OF THE THIRD REPUBLIC Summary. — The review L'Homme, founded by Gabriel de Mortillet, was published between 1884 and 1887. In its four volumes dedicated to the anthropological sciences, both scientific and ideological papers are to be found. Some biographical coincidences provide a first explanation for this orientation of the review. The main redactors were indeed engaged in the political movement of the « libre pensée ». But the ideological trends in L'Homme are better explained through the analysis of its redactors' epistemology, known as « matérialisme scientifique ». It legitimates the link between science and politics by asserting the materialist nature of the universe, by pointing at the experimental sciences as the only mean to reach the truth, and by denouncing metaphysics as the main enemy for true knowledge. The reasoning ends in an apology of the anthropologist's ideological and political engagement against religion and philosophy. If he wants to avoid condemning too quickly the scientists who wrote in L'Homme for misgiving ideology for science, the historian has to take into account the inner logics of the « matérialisme scientifique » in his attempt to understand their attitude towards their own discipline.
Résumé. — La revue L'Homme, fondée par Gabriel de Mortillet, parut entre 1884 et 1887. Dans ses quatre volumes consacrés aux sciences anthropologiques se mêlent articles scientifiques et réflexions idéologiques et politiques. Cette composition originale peut s'expliquer par des coïncidences biographiques. Les principaux collaborateurs de la revue sont en effet engagés politiquement dans le mouvement de la libre pensée. Mais les orientations de L'Homme s'expliquent surtout par Pépistémologie commune à ses rédacteurs, « le matérialisme scientifique », pour laquelle les articles réunis dans la revue ont fourni un corpus d'étude. Le matérialisme scientifique justifie le lien effectué entre science et politique dans une démarche qui, partant d'une vision matérialiste de l'univers, définit la science expérimentale comme la seule voie d'accès à la vérité et désigne la métaphysique comme la principale ennemie de la connaissance vraie. Du devoir de la combattre découle la nécessité de l'engagement à la fois idéologique et politique de l'anthropologue. C'est seulement en se replaçant dans la logique interne d'un tel système épistémologique que l'historien peut tenter de comprendre les attitudes des anthropologues de L'Homme face à leur discipline et ne pas les condamner trop hâtivement pour avoir confondu science et idéologie.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Nathalie Richard
La revue L'Homme de Gabriel de Mortillet. Anthropologie et
politique au début de la Troisième république
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 1 fascicule 3-4, 1989. pp.
231-255.
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Richard Nathalie. La revue L'Homme de Gabriel de Mortillet. Anthropologie et politique au début de la Troisième république. In:
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 1 fascicule 3-4, 1989. pp. 231-255.
doi : 10.3406/bmsap.1989.2582
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1989_num_1_3_2582Abstract
GABRIEL DE MORTILLET'S REVIEW L'HOMME. ANTHROPOLOGY AND POLITICS AT THE
BEGINNING OF THE THIRD REPUBLIC Summary. — The review L'Homme, founded by Gabriel de
Mortillet, was published between 1884 and 1887. In its four volumes dedicated to the anthropological
sciences, both scientific and ideological papers are to be found. Some biographical coincidences
provide a first explanation for this orientation of the review. The main redactors were indeed engaged in
the political movement of the « libre pensée ». But the ideological trends in L'Homme are better
explained through the analysis of its redactors' epistemology, known as « matérialisme scientifique ». It
legitimates the link between science and politics by asserting the materialist nature of the universe, by
pointing at the experimental sciences as the only mean to reach the truth, and by denouncing
metaphysics as the main enemy for true knowledge. The reasoning ends in an apology of the
anthropologist's ideological and political engagement against religion and philosophy. If he wants to
avoid condemning too quickly the scientists who wrote in L'Homme for misgiving ideology for science,
the historian has to take into account the inner logics of the « matérialisme scientifique » in his attempt
to understand their attitude towards their own discipline.
Résumé
Résumé. — La revue L'Homme, fondée par Gabriel de Mortillet, parut entre 1884 et 1887. Dans ses
quatre volumes consacrés aux sciences anthropologiques se mêlent articles scientifiques et réflexions
idéologiques et politiques. Cette composition originale peut s'expliquer par des coïncidences
biographiques. Les principaux collaborateurs de la revue sont en effet engagés politiquement dans le
mouvement de la libre pensée. Mais les orientations de L'Homme s'expliquent surtout par
Pépistémologie commune à ses rédacteurs, « le matérialisme scientifique », pour laquelle les articles
réunis dans la revue ont fourni un corpus d'étude. Le scientifique justifie le lien effectué
entre science et politique dans une démarche qui, partant d'une vision matérialiste de l'univers, définit la
science expérimentale comme la seule voie d'accès à la vérité et désigne la métaphysique comme la
principale ennemie de la connaissance vraie. Du devoir de la combattre découle la nécessité de
l'engagement à la fois idéologique et politique de l'anthropologue. C'est seulement en se replaçant dans
la logique interne d'un tel système épistémologique que l'historien peut tenter de comprendre les
attitudes des anthropologues de L'Homme face à leur discipline et ne pas les condamner trop
hâtivement pour avoir confondu science et idéologie.et Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, n.s., t. 1, nos 3-4, 1989, pp. 231-256 Bull,
LA REVUE L'HOMME DE GABRIEL DE MORTILLET
ANTHROPOLOGIE ET POLITIQUE
AU DÉBUT DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
Nathalie Richard (*)
Résumé. — La revue L'Homme, fondée par Gabriel de Mortillet, parut entre 1884 et
1887. Dans ses quatre volumes consacrés aux sciences anthropologiques se mêlent articles
scientifiques et réflexions idéologiques et politiques. Cette composition originale peut s'expl
iquer par des coïncidences biographiques. Les principaux collaborateurs de la revue sont
en effet engagés politiquement dans le mouvement de la libre pensée. Mais les orientations
de L'Homme s'expliquent surtout par Pépistémologie commune à ses rédacteurs, « le maté
rialisme scientifique », pour laquelle les articles réunis dans la revue ont fourni un corpus
d'étude. Le matérialisme scientifique justifie le lien effectué entre science et politique dans
une démarche qui, partant d'une vision matérialiste de l'univers, définit la science expéri
mentale comme la seule voie d'accès à la vérité et désigne la métaphysique comme la prin
cipale ennemie de la connaissance vraie. Du devoir de la combattre découle la nécessité
de l'engagement à la fois idéologique et politique de l'anthropologue. C'est seulement en
se replaçant dans la logique interne d'un tel système épistémologique que l'historien peut
tenter de comprendre les attitudes des anthropologues de L'Homme face à leur discipline
et ne pas les condamner trop hâtivement pour avoir confondu science et idéologie.
GABRIEL DE MORTILLET'S REVIEW L'HOMME.
ANTHROPOLOGY AND POLITICS
AT THE BEGINNING OF THE THIRD REPUBLIC
Summary. — The review L'Homme, founded by Gabriel de Mortillet, was published
between 1884 and 1887. In its four volumes dedicated to the anthropological sciences, both
scientific and ideological papers are to be found. Some biographical coincidences provide
a first explanation for this orientation of the review. The main redactors were indeed enga
ged in the political movement of the « libre pensée ». But the ideological trends in L'Homme
are better explained through the analysis of its redactors' epistemology, known as « maté
rialisme scientifique ». It legitimates the link between science and politics by asserting the
materialist nature of the universe, by pointing at the experimental sciences as the only mean
to reach the truth, and by denouncing metaphysics as the main enemy for true knowledge.
The reasoning ends in an apology of the anthropologist's ideological and political engage
ment against religion and philosophy. If he wants to avoid condemning too quickly the
scientists who wrote in L'Homme for misgiving ideology for science, the historian has to
take into account the inner logics of the « matérialisme scientifique » in his attempt to
understand their attitude towards their own discipline.
(*) Université de Rennes II. Adresse pour la correspondance : 6, rue de Frémicourt, 75015 PARIS. SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 232
I. — INTRODUCTION
Lorsqu'en 1884 Gabriel de Mortillet fonda la revue L'Homme. Journal illus
tré des sciences anthropologiques (1), il n'en était pas à son premier essai. En 1864
il avait créé Les Matériaux pour l'histoire positive et philosophique de l'homme (2),
premier périodique consacré à la préhistoire, dont il avait assuré seul la rédaction
avant de le céder, en 1868, à Eugène Trutat et Emile Cartailhac. Ce dernier accusa
son maître en préhistoire de vouloir lui créer une concurrence déloyale, mais c'était
méconnaître l'ampleur de la nouvelle entreprise.
Le programme en était plus ambitieux, puisque loin de se limiter à la question
des origines de l'humanité, la nouvelle revue se donnait comme objet « la con
naissance complète de l'homme ». Pour atteindre un tel but, elle se devait de
sidérer le préhistorique, mais aussi, dans l'ordre :
« 1) L'anthropologie proprement dite ou histoire naturelle de l'homme se com
posant de : l'embryologie, la biologie, la physiologie psychologique et l'anatomie
humaine. Auxquelles il faut ajouter l'anatomie comparée de et des
animaux.
(...)
3) L'ethnologie. Distribution des hommes sur le globe. Etude de leurs mœurs
et habitudes.
4) La sociologie : relation des hommes entre eux et avec les autres animaux.
5) La linguistique : formation du langage. Rapport et filiation des langues et
chants populaires.
6) La mythologie : développement de la religiosité. Formation, histoire et
influence des religions.
7) La géographie médicale : action des climats et des phénomènes atmosphér
iques. Pathologie géographique et ethnologique.
8) La démographie. Renseignements humains divers fournis par la statistique »
(« Programme », 1884 : 1-2).
Il ne s'agissait donc pas de concurrencer les organes spécialisés {Revue d'an
thropologie de Topinard, Matériaux pour l'histoire de l'homme de Cartailhac et
Chantre, Revue d'ethnographie de Hamy, Revue de linguistique de Girard de Rialle
et Vinson et Revue de l'histoire des religions de Vernes), mais de servir « de lien
fréquent entre eux » ou encore, pour reprendre les termes de Mortillet, de créer :
« Un organe qui résume tous les travaux des Sociétés et des journaux spéciaux,
qui donne toutes les nouvelles, qui fournisse régulièrement tous les renseignements
(1) L'Homme. Journal illustré des sciences anthropologiques, directeur Gabriel de Mortillet ; I,
1884 — IV, 1887.
Les rédacteurs de la revue sont : Bordier, Collineau, Mathias Duval, Girard de Rialle, Georges
Hervé, Abel Hovelacque, André Lefèvre, Letourneau, Manouvrier, Mondière, Adrien de Mortillet,
Philippe Salmon, Paul Sébillot et Thulié.
Dans la suite de cet article la revue sera désignée par son titre abrégé : L'Homme.
(2) Matériaux pour l'histoire positive et philosophique de l'homme. Bulletin des travaux et découv
ertes concernant l'anthropologie, les temps antéhistoriques, l'époque quaternaire, les questions de
l'espèce et de la génération spontanée ; I, 1864 — IV, 1868.
Puis, Matériaux pour l'histoire primitive et naturelle de l'homme et l'étude du sol, de la faune
et de la flore qui s'y rattachent ; deuxième série I, 1869 — III, 1872.
Puis, pour et naturelle de l'homme ; troisième série I, 1873 — XVIII,
1888.
La revue sera désignée par son titre abrégé : Les Matériaux. LA REVUE L'HOMME 233
utiles, qui mette en relation les chercheurs, les directeurs de Musées et les collec
tionneurs » (« Programme », 1884 : 2).
Mais Les Matériaux et L'Homme ne différaient pas seulement par l'ampleur
de leurs domaines d'étude respectifs ; leurs objectifs étaient loin d'être identiques.
Ils variaient en effet dans la proportion des modifications qui avaient affecté le
contexte socio-culturel de la création des deux revues. Alors que les années 1860
avaient été marquées par les grands débats autour du transformisme et de la recon
naissance de l'homme préhistorique, les années 1880 voyaient deux camps se sta
biliser en l'attente d'arguments scientifiques vraiment nouveaux. Par contre, le com
bat pour le triomphe de la vérité pouvait paraître transposé sur la scène politique
et l'offensive anticléricale des années 1880 pouvait sembler l'un des aspects de la
lutte opposant depuis les années 1860 deux théories, évolution et création, et deux
modes de connaissance, science et religion, lutte qui s'exprimait alors sur le plan
socio-politique dans les affrontements entre l'Eglise catholique et la République.
Après la phase de repli de l'Ordre moral, s'ouvrait la période prometteuse de la
république opportuniste. Jules Ferry et ses collègues prenaient des mesures contre
les congrégations (loi de 1880), entreprenaient la laïcisation de l'enseignement (lois
de 1882 et 1886) et assouplissaient les règles de la censure (loi de 1881). A la certi
tude que la science avait son rôle à jouer dans ce combat du progrès et de la liberté
contre les forces réactionnaires, s'ajoutait l'espoir de voir la France se relever de
l'humiliation de 1870. A ce redressement national, la science devait participer act
ivement en permettant au pays de surpasser intellectuellement une Allemagne à la
fois haïe et admirée, comme l'a montré l'analyse de Cl. Digeon (1959).
Ce n'est pas trahir l'esprit de L'Homme, que de le replacer dans un tel con
texte idéologique, autant politique que scientifique. L'engagement de la revue y
est d'ailleurs sans ambiguïté. Dès 1884, un des objectifs affirmés était de contri
buer à la fondation, non pas intellectuelle, mais sociale, des sciences anthropolog
iques. L'Homme devait être un organe « qui ne craigne pas la polémique quand
elle est nécessaire, qui puisse répondre à toutes les attaques dirigées contre les étu
des anthropologiques, enfin qui prenne en main d'une manière ferme et tout à
fait indépendante les intérêts de ces études, et lutte vivement jusqu'à ce qu'il ait
obtenu pour elles la place qu'elles méritent dans les musées, dans l'enseignement
et dans la société » (« Programme », 1884 : 2).
L'engagement de la revue dans le domaine social et politique était réaffirmé
avec plus de clarté encore dans l'avis aux lecteurs ouvrant le numéro de janvier
1886:
« Les journaux spéciaux, purement scientifiques, sont nombreux d'une part ;
d'autre part, les journaux politiques lorsqu'ils abordent la science, le font habi
tuellement d'une manière tellement faible et défectueuse qu'un organe interméd
iaire traitant des questions à l'ordre du jour et servant d'intermédiaire entre la
science et la politique est vivement désiré. Sur la demande de nombreux amis, sans
étendre le cadre de L'Homme, ce journal donnera à l'avenir plus d'extension à
l'étude des questions discutées dans le monde politique, toutes les fois qu'elles se
rapporteront aux sciences anthropologiques et surtout à l'enseignement des scien
ces » (« Aux lecteurs » 1886 : 2).
C'est cette orientation originale de L'Homme de Gabriel de Mortillet qui a
retenu notre attention. Il s'agira d'analyser pourquoi et comment s'établit le lien SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 234
entre anthropologie et politique dans les premières années de la Troisième Répub
lique, L'Homme fournissant un échantillon d'auteurs et un corpus de textes pro
pices à une telle étude.
La pression du contexte politique des années 1880 ne pouvant seule suffire à
rendre compte des engagements des rédacteurs de la revue, nous explorerons deux
hypothèses complémentaires permettant de mieux comprendre une orientation qui
peut apparaître, à nos yeux modernes, comme la perversion d une entreprise scien
tifique respectable. La première hypothèse est que l'engagement de L'Homme dans
la sphère idéologique fut imposé par quelques personnalités dominantes de la rédac
tion. La seconde sera que par-delà de simples coïncidences biographiques, le lien
entre science et politique fut alors légitimé théoriquement par une epistemologie
désignée sous le nom de « matérialisme scientifique » (3).
IL — ANTHROPOLOGIE ET POLITIQUE,
DES CONVERGENCES BIOGRAPHIQUES
A priori, L'Homme semble fournir un bon exemple de démocratie scientifique
où aucune personnalité ne domine suffisamment pour imposer une orientation
d'ensemble. Pour favoriser la circulation des informations entre les adeptes des
sciences anthropologiques, il est à plusieurs reprises fait appel à la participation
du plus grand nombre. Le programme de 1884 se termine sur ces vœux :
« C'est cet organe nécessaire que nous inaugurons aujourd'hui, sûrs d'obtenir
le concours de tous les hommes s 'intéressant aux sciences nouvelles. Nous faisons
même appel à leur collaboration, L'Homme devant être le journal de tous par
tous. »
Une superficielle étude des tables des travaux originaux contenus dans les quat
re volumes de L'Homme semblerait confirmer cette large ouverture. Pour les
266 articles recensés, on dénombre 71 auteurs, la moyenne de participation se
situant alors entre trois et quatre articles. Mais une simple analyse statistique révèle
une polarisation entre un groupe majoritaire de 53 auteurs ayant écrit trois arti
cles ou moins et un groupe de six auteurs qui à eux seuls ont rédigé la moitié
des travaux originaux.
Ce sont donc ces six hommes, les préhistoriens Adrien et Gabriel de Mortillet
et Philippe Salmon, les physiologistes Fauvelle et Collineau, et le folkloriste Paul
Sébillot, qui ont imprimé à la revue ses orientations. A l'exception de Fauvelle
et Collineau, ils font partie de la rédaction de L'Homme et, par-delà leur diver
sité d'âge et de spécialité, ils présentent des points communs d'importance, qui
en font des individus au contact à la fois du monde scientifique et du monde poli
tique de leur temps. Tous membres de la Société d'anthropologie de Paris, ils s'y
individualisent en tant qu'adhérents du matérialisme scientifique. Adeptes du scien
tisme et de la libre pensée, ils ont en commun une idéologie qui dépasse le strict
cadre de la science pour prendre bien souvent la forme d'un projet global de société.
Leur influence sur la science et la politique de leur temps n'a pas fait l'objet d'étu
des systématiques mais on connaît, grâce aux travaux de Joy Harvey (1984), leur
rôle à la Société d'anthropologie. Jacquemet (1980), étudiant le mouvement pari-
(3) La formule employée par les rédacteurs de L 'Homme est sans relation avec l'expression marxiste. LA REVUE L'HOMME 235
sien de la libre pensée, a montré le caractère informel de son organisation dans
les années 1870-1880. Les revues spécialisées apparues à la fin du Second Empire
ont disparu après que la Commune eut porté le discrédit sur l'ensemble du mou
vement. Dans les années 1880, le matérialisme s'exprime dans des journaux dont
les rédacteurs sont libres penseurs, tels les organes radicaux Le Mot d'ordre ou
La Marseillaise, cités par Jacquemet, ou encore la revue L'Homme. La Franc-
maçonnerie, ralliée depuis peu à l'idée laïque (4), fournit des cadres d'accueil.
D'autres groupements informels existent qui organisent leurs réunions sous forme
de dîners, héritiers des banquets politiques d'avant la liberté de coalition. Les
auteurs principaux de L'Homme se retrouvent ainsi aux dîners du matérialisme
scientifique, aux dîners Lamarck organisés à Paris depuis 1884, ou encore aux repas
mensuels de la Société d'autopsie, fondée en 1876, dont le but est de « vulgariser
la dissection mutuelle » et dont les membres doivent faire serment de léguer leur
corps à la science (5).
L'aspect folklorique de ces réunions fait parfois sourire, tel ce dîner du maté
rialisme scientifique du 7 janvier 1886 décrit par Mortillet :
« Le menu des plus fantaisistes, était présenté par un squelette humain et un
squelette de gorille. Au-dessus se trouvait le buste de Du val, au milieu des attri
buts de la science et de l'art. Les hors-ď œuvre étaient servis dans des poteries
préhistoriques. Certains mets se trouvaient même dans des calottes crâniennes. La
grande pièce montée du milieu de la table était un immense nougat représentant
un groupe de crânes humains » (« Mathias Duval et le Dîner... », 1886 : 26).
Mais ce symbolisme cache une adhésion sincère à des principes fondamentaux
dont Mortillet nous fait la liste :
« — L'incrédulité est le premier pas vers la science.
— La méthode expérimentale est la mère de toute philosophie.
— La laïcité absolue est la condition sine qua non de tout enseignement »,
(« Mathias Duval et le Dîner... », 1886 : 27-28).
Par-delà le rituel des dîners se révèlent donc bien des engagements épistémolo-
giques et sociaux clairement définis.
C'est dans le cadre de ces structures souples du mouvement de la libre pensée
que les six auteurs les plus prolixes de L'Homme entrent en contact et se fondent
avec l'élite politique de la Troisième République. Aux dîners, ils retrouvent si l'on
en croit Mortillet, « professeurs, conseillers, députés, médecins, écrivains, linguis
tes et savants qui honorent notre pays ». Dans ces réunions où élite intellectuelle
(4) C'est en 1877 que le Grand Orient décide la suppression de l'article premier de sa constitution
qui fait référence à Dieu et à l'immortalité de l'âme. Sur ce sujet on se reportera à l'article de Daniel
Ligou, « Positivisme et rituels maçonniques du Grand Orient de France (1877-1887) », in : Mayeur
J.-M. (Ed.), Libre pensée et religion laïque en France de la fin du Second Empire au début de la Troi
sième République, CERDIC-publications, Strasbourg : 104-125.
(5) La revue donne des précisions sur ces diverses organisations.
Deux notices consacrées aux dîners Lamarck renseignent sur la mise en place de ces manifestations
à Paris dès 1884 et sur leur existence à Toulouse depuis 1881 (« Dîners Lamarck », L'Homme, I, 1884 :
607, 701-702).
Un article de Mortillet (non signé) dresse un historique de la mise en place de dîners du matéria
lisme scientifique (« Mathias Duval et les dîners... », 1886).
Une note intitulée « Une étrange société ; un dîner pour la vulgarisation de la dissection mutuelle »
donne les statuts et le nombre des membres (deux cents) de la Société d'autopsie (L'Homme, I, 1884 :
113-115). SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 236
et élite politique se confondent, considérations philosophiques et politiques se rejo
ignent, non sans ambiguïté, comme l'a montré Jacquemet (Jacquemet, 1980), puis
que bien souvent les premières servent à légitimer les secondes.
L'engagement des principaux rédacteurs de L'Homme dans le mouvement de
la libre-pensée apporte une première explication de l'orientation originale de la
revue. Il est cependant possible, dans un second temps, de pousser plus loin
l'analyse biographique, en examinant les cas particuliers des deux auteurs dont
l'influence est la plus forte sur la revue, le docteur Jean-Louis Fauvelle et Gabriel
de Mortillet qui, à eux deux, ont produit 55 des 226 travaux originaux.
Le personnage de Fauvelle n'a fait, semble-t-il, l'objet d'aucune étude d'ensemb
le. La cause pourrait être le caractère de son œuvre qui est plus celle d'un publi
cisté que celle d'un scientifique. Il n'a laissé à la science aucune réalisation majeure,
mais son rôle d'animateur et de vulgarisateur du matérialisme lui conféra dans
la revue L'Homme une influence considérable.
Né dans l'Aisne en 1830, il fut médecin à Laon de 1855 à 1878. Il s'engagea
alors entièrement dans l'activité politique locale, menant au sein du conseil munic
ipal une active opposition à l'Empire. Dans ses écrits, il ne fait pas secret de sa
condamnation du régime impérial et de son attachement aux valeurs républicai
nes. Aussi conclut-il l'introduction de son ouvrage intitulé La physico-chimie par
cette analyse de la situation de la science française.
« Nous sommes donc forcés d'avouer que dans l'exposition que nous allons
faire des progrès de la science pendant le siècle qui va finir, la part de la France
ne sera pas aussi importante qu'aurait pu le faire supposer l'essor si brillant qui
s'était manifesté pendant les dix années qui s'écoulèrent depuis la chute de l'ancien
régime jusqu'à la confiscation de nos libertés politiques et religieuses par Napol
éon. Espérons que le régime républicain de notre pays finira par émanciper déf
initivement les savants français et leur permettra de prendre leur part légitime dans
les progrès qui restent à accomplir » (Fauvelle, 1889 : 36-37).
En 1878, il abandonna la pratique de la médecine et vint à Paris pour repren
dre ses études et tenter, selon ses propres termes « de percer le secret des phéno
mènes vitaux » (Fauvelle, 1889). Il se forgea alors une culture d'encyclopédiste
qui lui permit de réaliser des travaux dans des domaines aussi variés que l'archéo
logie préhistorique et la physiologie. En 1883, il entra à la Société d'anthropolog
ie de Paris avant d'en devenir le trésorier.
Le docteur Fauvelle présente un cas de figure où l'engagement politique est
relayé par un engagement scientifique et idéologique. Abandonnant l'action poli
tique directe, il se fit le champion d'un matérialisme radical dans lequel il voyait
une arme scientifiquement infaillible contre les forces conservatrices incarnées désor
mais dans la religion et l'Eglise. Il résuma ses théories dans un ouvrage de vulga
risation de la collection « Bibliothèque des sciences contemporaines », intitulé la
Physico-chimie (Fauvelle, 1889). Selon lui, la physique et la chimie devaient per
mettre de comprendre tous les phénomènes tant cosmiques que biologiques ou
psychologiques, car tous étaient des manifestations des propriétés de la matière,
l'attraction newtonienne et l'affinité dite lavoisienne (ou attraction chimique) pous
sant les atomes à se combiner en molécules. Tous les phénomènes dynamiques,
chaleur, électricité/magnétisme et nervosité (sic), s'expliquaient par ces deux qual
ités de la matière, aucun d'eux n'étant donc une force au sens vitaliste ou métaphys
ique du terme. Ces postulats permettaient à Fauvelle de tout expliquer, depuis LA REVUE L'HOMME 237
la formation de l'univers et l'apparition de la vie par synthèse de la chlorophylle
jusqu'aux transformations du monde vivant et la psychologie humaine et animale !
Il démontrait ainsi que la science expérimentale seule permettait l'accès à la con
naissance du monde et que la métaphysique n'était qu'une superstition entretenue
par les religions pour mieux dominer l'esprit humain.
Dans le cas de Fauvelle, l'engagement scientifique apparaît donc comme le pro
longement d'une activité politique rendue moins utile par la chute du Second
Empire et la fin de l'Ordre Moral.
Le personnage de Gabriel de Mortillet est un peu différent puisque pour le
directeur de L 'Homme science et politique furent deux activités menées en parall
èle. Dans cette optique, il manifesta toujours un grand intérêt pour la vulgarisa
tion, qu'elle soit scientifique ou politique. Ses principaux ouvrages, ainsi que les
revues Les Matériaux et L'Homme en relèvent et c'est sous la bannière de la grande
diffusion qu'il débuta sa carrière politique en 1848. En novembre, il créa, sous
le nom de « Propagande démocratique et sociale », une association pour la vul
garisation des thèses socialistes. Ce bureau fut chargé de l'édition d'une série de
brochures rédigées par Mortillet lui-même et réunies sous le titre générique de La
politique et le socialisme à la portée de tous (Mortillet, 1849). Leur programme,
inspiré des thèses de Louis Blanc et des fouriéristes, n'avait d'original que l'accent
tout particulier mis sur l'éducation politique du peuple. Dans une brochure au
titre expressif, La propagande, c'est la révolution, Mortillet la présentait comme
le préliminaire indispensable à toute réforme en profondeur de la société. C'est
à ses lacunes qu'il attribuait l'échec de la république socialiste.
Condamné à mort en 1849 pour la septième brochure intitulée La Guillotine,
dans laquelle il accusait le gouvernement républicain modéré de renouer avec les
méthodes de la terreur, il dut s'exiler en Savoie et en Italie. C'est alors qu'il inau
gura ses premières recherches préhistoriques. Revenu en France en 1864, il adopta
une position proche de celle de Fauvelle, insistant sur les questions de diffusion
scientifique et dénonçant l'action pernicieuse de la religion sur la science et la
société.
Mais Mortillet ne se contenta pas d'une action idéologique. Dès les années 1880,
il renoua avec l'engagement politique direct dans le camp radical. Il fut élu maire
de Saint-Germain-en-Laye en 1882 et député de Seine-et-Oise en 1885. Sa carrière
politique fut brève et sans éclat, mais elle révèle l'engagement politique concret
du directeur de L'Homme.
De telles considérations biographiques fournissent une première explication du
lien réalisé dans L'Homme entre anthropologie et politique, mais sans lui apport
er cependant de justification autre que de fait. L'étude de l'épistémologie com
mune aux rédacteurs de la revue permettra de montrer que le lien est légitimé par
l'adhésion à un système philosophique complexe, alors désigné sous le nom de
matérialisme scientifique.
III. — ANTHROPOLOGIE ET POLITIQUE :
LA LOGIQUE DU MATÉRIALISME SCIENTIFIQUE
Utilisant les travaux réunis dans L'Homme comme un corpus unitaire, nous
avons cherché à mettre en évidence par-delà les divergences entre les auteurs, une SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS 238
epistemologie commune qui sert de justification philosophique au lien établi entre
science et politique, le matérialisme scientifique.
La base du credo matérialiste réside dans une définition unitaire de l'univers.
Exprimée par de nombreux auteurs de L'Homme, elle trouve sa formulation
la plus complète dans les articles de Fauvelle qui inaugure, dans la revue, les argu
ments qui seront réunis dans La Physico-chimie. Dans un article intitulé « La
science est une », où il s'adresse au chimiste Berthelot, il expose les principes du
matérialisme :
« Pour nous, comme pour vous, il n'existe rien en dehors de la matière et de
la force qui l'anime » (Fauvelle, 1886 a : 342).
L'intérêt exclusif de la revue pour l'espèce humaine rend particulièrement néces
saire une explication matérialiste des phénomènes vitaux. Pour Fauvelle, la vie n'est
qu'une des propriétés de la matière. Il explique ainsi que par une action essentie
llement chimique la matière inanimée a donné naissance à la matière vivante. Tout
a commencé selon lui par la synthèse de la chlorophylle sous l'action des radia
tions solaires. Celle-ci put ensuite décomposer l'acide carbonique présent dans
l'atmosphère et donner naissance aux composés organiques les plus simples. Ces
substances se groupèrent et se recomposèrent sous l'action de l'affinité chimique
qui les pousse à s'unir et formèrent les premières cellules végétales dont la forme
et la taille était déterminées par la gravitation. L'action incessante de l'oxygène
cherchant à décomposer les composants organiques tandis que la chlorophylle tend
à les recomposer, dégage de l'énergie et les manifestations de cette énergie consti
tuent les phénomènes vitaux. Ce sont donc les mêmes forces physiques (attrac
tion) et chimiques (affinité) qui sont à l'œuvre dans les phénomènes physiques
et biologiques.
Un domaine cependant aurait pu poser problème, celui de la pensée. Mais pour
Fauvelle il n'y a aucun mystère dans le fonctionnement de l'esprit humain. Celui-
ci se réduit au fonctionnement physiologique du système nerveux sur des modes
strictement physiques et chimiques :
« L'oxygène, transporté par l'hémoglobine dans les groupes de cellules ner
veuses, y décompose certaines substances quaternaires et dégage, non pas simple
ment de la chaleur mais une autre forme de l'énergie, l'influx nerveux. Celui-ci,
mis en action par l'excitation des extrémités périphériques de filets conducteurs
centripètes, développe dans certaines cellules cérébrales des modifications qui se
traduisent par des sensations perçues et retenues (...). Puis le courant nerveux par
vient à d'autres cellules dites motrices et voliti ves qui ont le pouvoir de l'arrêter
ou de le diriger en proportion voulue, à l'aide de conducteurs centrifuges, sur les
éléments musculaires que l'oxygène a pénétrés également. L'influx nerveux y favor
ise alors la combustion des hydrates de carbone et la chaleur dégagée se tran
sforme en mouvement (...). La Mémoire et la Volonté, c'est-à-dire l'Intelligence,
ne sont donc que les manifestations d'une forme de l'Energie, dégagée par l'action
de l'oxygène » (Fauvelle, 1886 a : 338).
Dans L'Homme, nombreux sont les auteurs qui, comme Fauvelle, insistent sur
la base physiologique de la psychologie. L'un d'eux, Henri Thulié, revendique
même l'intégration de cette dernière dans la physiologie et la création d'une sous-
discipline spécifique, la « physiologie psychologique ». Il n'hésite pas à affirmer
que désormais la science a enlevé son objet à la psychologie et, par-delà, à la
métaphysique :

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