La semaine sainte huichole de Tateikie : rituel solaire et légitimation du pouvoir par les sacrifices - article ; n°1 ; vol.85, pg 175-214

De
Journal de la Société des Américanistes - Année 1999 - Volume 85 - Numéro 1 - Pages 175-214
La Semana Santa huichol de Tateikie : ritual solar y legitimación del poder рог medio de los sacrificios. La fiesta de Semana Santa en la comunidad huichol de Tateikie présenta una estructura parecida a la que existe en otras culturas indígenas del Noroeste de México. Se vuelve a encontrar una fuerte dramaturgia dualista, procediente de la influencia cristiana, articulada con una práctica ritual fundamentada en la complementaridad del culto a la fertilidad, asociado con la estación de lluvias, y del culto solar, fuente mitica del poder político, asociado con la estación seca. Esta dialéctica de las dos temporadas del ciclo agricola, tal como la concibe la cosmogonía local, justifica y détermina el « ciclo político » de las fiestas comunitarias. En el corazón de este ciclo, la Semana Santa relaciona e interroga las diversas formas del poder político y religioso. Eso se traduce рог medio de una alternancia de ritos de inversión y de ritos de integración. Al fin, cuando viene la « resurección » del Sábado de Gloria, las autoridades religiosas y políticas tienen que legitimar su poder рог medio de una profusion de sacrificios de ganado vacuno. En este aspecto, la Semana Santa de Tateikie se distingue de todas las otras en el Noroeste de México.
Huichol Holy Week in Tateikie : solar ritual and legitimation of power by means of sacrifices. Holy Week as celebrated by the Huichol community of Tateikie presents common structures with that of other indigenous cultures of North-West Mexico. A powerful dualist dramaturgy, markedly influenced by Christianity, is performed, connected however with a ritual practice based on the complementarity between a fertility cult associated with the rainy season and a solar cult, the mythical source of political power, associated with the dry season. The dialectical unity of both seasons of the agricultural cycle, as it is shaped by local cosmogony, determines the « political cycle » of communitary feasts. In the midst of this cycle, Holy Week connects and questions the diverse forms of political and religious power, by alternating inversion and integration rituals. During the « resurrection » of Sábado de Gloria, the religious and political authorities have finally to legitimate their power by the means of numerous sacrifices. The quantity of these sacrifices distinguishes Holy Week from any other equivalent ceremony in North-West Mexico.
La Semaine Sainte de la communauté huichole de Tateikie présente une structure similaire à celle d'autres cultures indigènes du Nord-Ouest mexicain. On y retrouve une forte dramaturgie dualiste, issue de l'influence chrétienne, articulée à une pratique rituelle qui se fonde sur la complémentarité du culte à la fertilité lié à la saison des pluies et du culte solaire, source mythique du pouvoir politique, associé à la saison sèche. Cette dialectique des deux saisons du cycle agricole, telle qu'elle est conçue par la cosmogonie locale, justifie et détermine le « cycle politique » des fêtes communautaires. Au cœur de ce cycle, la Semaine Sainte met en relation et en question les diverses formes du pouvoir politique et religieux. Cela se traduit par une alternance de rites d'inversion et de rites d'intégration. Lors de la « résurrection » du Sábado de Gloria, les autorités religieuses et politiques doivent légitimer finalement leur pouvoir par une profusion de sacrifices bovins, dont l'ampleur distingue la Semaine Sainte de Tateikie de toutes celles du Nord-Ouest mexicain.
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 38
Nombre de pages : 42
Voir plus Voir moins

Denis Lemaistre
Olivia Kindl
La semaine sainte huichole de Tateikie : rituel solaire et
légitimation du pouvoir par les sacrifices
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 85, 1999. pp. 175-214.
Citer ce document / Cite this document :
Lemaistre Denis, Kindl Olivia. La semaine sainte huichole de Tateikie : rituel solaire et légitimation du pouvoir par les sacrifices.
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 85, 1999. pp. 175-214.
doi : 10.3406/jsa.1999.1734
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1999_num_85_1_1734Resumen
La Semana Santa huichol de Tateikie : ritual solar y legitimación del poder рог medio de los sacrificios.
La fiesta de Semana Santa en la comunidad huichol de Tateikie présenta una estructura parecida a la
que existe en otras culturas indígenas del Noroeste de México. Se vuelve a encontrar una fuerte
dramaturgia dualista, procediente de la influencia cristiana, articulada con una práctica ritual
fundamentada en la complementaridad del culto a la fertilidad, asociado con la estación de lluvias, y del
culto solar, fuente mitica del poder político, asociado con la estación seca. Esta dialéctica de las dos
temporadas del ciclo agricola, tal como la concibe la cosmogonía local, justifica y détermina el « ciclo
político » de las fiestas comunitarias. En el corazón de este ciclo, la Semana Santa relaciona e
interroga las diversas formas del poder político y religioso. Eso se traduce рог medio de una alternancia
de ritos de inversión y de ritos de integración. Al fin, cuando viene la « resurección » del Sábado de
Gloria, las autoridades religiosas y políticas tienen que legitimar su poder рог medio de una profusion
de sacrificios de ganado vacuno. En este aspecto, la Semana Santa de Tateikie se distingue de todas
las otras en el Noroeste de México.
Abstract
Huichol Holy Week in Tateikie : solar ritual and legitimation of power by means of sacrifices. Holy Week
as celebrated by the Huichol community of Tateikie presents common structures with that of other
indigenous cultures of North-West Mexico. A powerful dualist dramaturgy, markedly influenced by
Christianity, is performed, connected however with a ritual practice based on the complementarity
between a fertility cult associated with the rainy season and a solar cult, the mythical source of political
power, associated with the dry season. The dialectical unity of both seasons of the agricultural cycle, as
it is shaped by local cosmogony, determines the « political cycle » of communitary feasts. In the midst of
this cycle, Holy Week connects and questions the diverse forms of political and religious power, by
alternating inversion and integration rituals. During the « resurrection » of Sábado de Gloria, the
religious and political authorities have finally to legitimate their power by the means of numerous
sacrifices. The quantity of these sacrifices distinguishes Holy Week from any other equivalent ceremony
in North-West Mexico.
Résumé
La Semaine Sainte de la communauté huichole de Tateikie présente une structure similaire à celle
d'autres cultures indigènes du Nord-Ouest mexicain. On y retrouve une forte dramaturgie dualiste, issue
de l'influence chrétienne, articulée à une pratique rituelle qui se fonde sur la complémentarité du culte à
la fertilité lié à la saison des pluies et du culte solaire, source mythique du pouvoir politique, associé à la
saison sèche. Cette dialectique des deux saisons du cycle agricole, telle qu'elle est conçue par la
cosmogonie locale, justifie et détermine le « cycle politique » des fêtes communautaires. Au cœur de ce
cycle, la Semaine Sainte met en relation et en question les diverses formes du pouvoir politique et
religieux. Cela se traduit par une alternance de rites d'inversion et de rites d'intégration. Lors de la «
résurrection » du Sábado de Gloria, les autorités religieuses et politiques doivent légitimer finalement
leur pouvoir par une profusion de sacrifices bovins, dont l'ampleur distingue la Semaine Sainte de
Tateikie de toutes celles du Nord-Ouest mexicain.:
LA SEMAINE SAINTE HUICHOLE DE TATEIKIE :
RITUEL SOLAIRE ET LÉGITIMATION DU POUVOIR
PAR LES SACRIFICES
Denis LEMAISTRE * et Olivia KINDL **
La Semaine Sainte de la communauté huichole de Tateikie présente une structure similaire à
celle d'autres cultures indigènes du Nord-Ouest mexicain. On y retrouve une forte dramaturgie
dualiste, issue de l'influence chrétienne, articulée à une pratique rituelle qui se fonde sur la
complémentarité du culte à la fertilité lié à la saison des pluies et du culte solaire, source
mythique du pouvoir politique, associé à la saison sèche.
Cette dialectique des deux saisons du cycle agricole, telle qu'elle est conçue par la cosmogon
ie locale, justifie et détermine le « cycle politique » des fêtes communautaires. Au cœur de ce
cycle, la Semaine Sainte met en relation et en question les diverses formes du pouvoir politique
et religieux. Cela se traduit par une alternance de rites d'inversion et de rites d'intégration. Lors
de la « résurrection » du Sábado de Gloria, les autorités religieuses et politiques doivent légitimer
finalement leur pouvoir par une profusion de sacrifices bovins, dont l'ampleur distingue la
Semaine Sainte de Tateikie de toutes celles du Nord-Ouest mexicain.
Mots clés : Huichol, syncrétisme, pouvoir politique, rituel solaire, sacrifice.
Huichol Holy Week in Tateikie : solar ritual and legitimation of power by means of sacrifices.
Holy Week as celebrated by the Huichol community of Tateikie presents common structures
with that of other indigenous cultures of North-West Mexico. A powerful dualist dramaturgy,
markedly influenced by Christianity, is performed, connected however with a ritual practice
based on the complementarity between a fertility cult associated with the rainy season and a
solar cult, the mythical source of political power, associated with the dry season.
The dialectical unity of both seasons of the agricultural cycle, as it is shaped by local
cosmogony, determines the « political cycle » of communitary feasts. In the midst of this cycle,
Holy Week connects and questions the diverse forms of political and religious power, by
alternating inversion and integration rituals. During the « resurrection » of Sábado de Gloria,
the religious and political authorities have finally to legitimate their power by the means of
* Docteur en anthropologie sociale et ethnologie (E.H.E.S.S.)
** Étudiante en doctorat d'ethnologie, université Paris X-Nanterre, Laboratoire d'ethnologie et de
sociologie comparative, 21, allée de l'université, 92 023 Nan terre cedex.
Journal de la Société des Américanistes 1999, 85 p. 175 à 214. Copyright © Société des Américanistes. 176 JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES [85, 1999
numerous sacrifices. The quantity of these sacrifices distinguishes Holy Week from any other
equivalent ceremony in North-West Mexico.
Key words : Huichol, syncretism, political power, solar ritual, sacrifice
La Semana Santa huichol de Tateikie : ritual solar y legitimation del poder рог medio de los
sacrificios.
La fiesta de Semana Santa en la comunidad huichol de Tateikie présenta una estructura
parecida a la que existe en otřas culturas indígenas del Noroeste de Mexico. Se vuelve a
encontrar una fuerte dramaturgia dualista, procediente de la influencia cristiana, articulada con
una práctica ritual fundamentada en la complementaridad del culto a la fertilidad, asociado con
la estación de lluvias, y del culto solar, fuente mitica del poder politico, asociado con la estación
seca.
Esta dialéctica de las dos temporadas del ciclo agricola, tal como la concibe la cosmogonia
local, justifica y détermina el « ciclo politico » de las fiestas comunitarias. En el corazón de este
ciclo, la Semana Santa relaciona e interroga las diversas formas del poder politico y religioso.
Eso se traduce рог medio de una alternancia de ritos de inversion y de ritos de integración. Al fin,
cuando viene la « resurección » del Sábado de Gloria, las autoridades religiosas y politicas tienen
que legitimar su poder рог medio de una profusion de sacrificios de ganado vacuno. En este
aspecto, la Semana Santa de Tateikie se distingue de todas las otras en el Noroeste de Mexico.
Palabras cla ves : huicholes, sincretismo, poder politico, ritual solar, sacrificio.
Introduction
Le village wixarika (« huichol ») de Tateikie (« maison de Notre Mère »), baptisé
par le pouvoir colonial « San Andrés », est le chef-lieu (cabecera) de la communauté
du même nom, l'une des cinq de la sierra huichole officiellement reconnues par le
pouvoir politique et administratif mexicain (Fig. 1).
Le rituel de Semaine Sainte y a déjà fait l'objet de plusieurs enquêtes ethnographi
ques (Benitez 1968 ; Mata Torres 1970 ; Schaefer 1987 ; Shelton non daté), alors que
nous ne disposons que d'une description pour la communauté voisine de Tuapuri
(Santa Catarina) (Knab 1975) et d'une autre, beaucoup plus ancienne, pour celle de
Tutsipa (Tuxpan de Bolaňos) (Zingg 1982 [1938]).
La lecture de ces travaux, confrontée à notre propre expérience, nous conduit
d'emblée à formuler quelques observations :
— Il est étonnant que les premiers ethnologues de la culture wixarika, Lumholtz et
Preuss, ne donnent aucune description de ce rituel, alors que l'on sait la qualité de
leurs enquêtes et que la durée de leur séjour leur a permis d'observer l'ensemble du
cycle festif.
— La première description du rituel, celle de Zingg à Tutsipa, ne nous montre
qu'un rituel de fertilité où il n'est aucunement question de ce qui retient notre
attention un demi-siècle plus tard, à Tateikie : la présence conjointe de rituels d'inver
sion mettant enjeu et comme entre parenthèses les autorités politiques centrales de la
communauté et, d'autre part, l'abondance des sacrifices. Le problème est alors de ■
:
Kindl] LA SEMAINE SAINTE HUICHOLE DE TATEIKIE 177 Lemaistre,
Estado de Zacatecas
Mezquitic
n Andres Cohamiata)
Temjrikitii О (Las Guayabas) luapurie
(Santa Catarina Cuexcomatitan)
О
(San Sebastian Wautia Teponahuastan)
Tutsipa
(Tuxpan de Bolanos) (Guadalupe О Xatsitsarie Ocotan) \
О
Estado de Nayarit
Estado de Jalisco
О 10 20 Km
Fig. 1. — Le territoire huichol les cinq centres communautaires (caractères gras) et les principales ranche-
rias de la communauté de Tateikie, à l'ouest du Rio Chapalagana. D'après Hector Montoya Robles
(CI. L.I. -Université de Guadalajara). 178 JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES [85, 1999
savoir si cette disjonction est due à des phénomènes de variabilité culturelle d'une
communauté à l'autre ou s'il s'agit d'une évolution marquée du rituel depuis ci
nquante ans.
— À partir des années 70, et concernant cette fois le seul rituel de Tateikie, le sens
de la réflexion varie considérablement : Bénitez évoque un « collage chrétien » (1968 :
338). Deux décennies plus tard, Shelton ne craint pas de conclure que le rituel de
Semaine Sainte est « conquête de la modernité ».
À quels facteurs attribuer ces grandes variations — pour ne pas dire
contradictions — de l'observation ethnographique et de l'analyse ethnologique ? Les
réponses sont à rechercher, nous semble-t-il, d'une part dans l'idéologie plus ou moins
explicite qui sous-tend toute description, d'autre part un réel changement du
rituel, à Tateikie en particulier.
Les descriptions (ou les non-descriptions) de ce rituel reflètent l'histoire de l'et
hnologie mésoaméricaniste. Lumholtz et Preuss, pourtant brillants observateurs, sont
très discrets sur les rituels de type syncrétique parce qu'ils cherchent autre chose : la
liaison des cultures observées avec l'antique substrat mésoaméricain. Zingg, quand il
réalise son enquête en 1934, s'inspire des théories de la « participation mystique » de
Lévy-Bruhl (Zingg 1982 [1938] I : 56) et s'intéresse donc peu à la ritualisation des
rapports de pouvoir dans le cycle qu'il appelle « chrétien ».
Les travaux depuis 1970 sont en revanche marqués par les concepts d'« accultura
tion » et de « syncrétisme », qui reflètent à la fois l'influence de l'école culturaliste et la
politique de l'État mexicain, maintenue jusqu'aux années 90 : l'intégration progressive
des communautés paysannes (indiennes ou métisses) à l'économie et à l'idéologie
nationales.
La costumbre l en tant que résultante « de choix, de conflits et de créations », telle
que N. Wachtel l'a définie (1971 : 26) apparaît donc tardivement dans les études
huicholes. C'est dans cette optique que l'article le plus récent, celui de Shelton, voit
une « conquête de la modernité » dans le rituel de Semaine Sainte à Tateikie. Il nous a
semblé à nous aussi qu'il s'agit bien d'un rituel où s'expriment des processus de
redisposition, réappropriation et même réinvention du message chrétien, où l'appa
rente fusion « syncrétique » s'articule avec le caractère dynamique (et donc non
exempt de contradictions) du métissage culturel.
Il ne s'agit pas pour autant de minimiser le sens agraire et cosmique, le rituel de
fertilité qui habite toute fête huichole. Le sens de l'ensemble du rituel de Semaine
Sainte doit se chercher dans les correspondances entre deux cycles qui coexistent sans
se confondre : le cycle agraire, fondé sur l'alternance de la saison des pluies et de la
saison sèche, et le cycle « politique » (et non pas seulement « chrétien » comme le
voyait Zingg), fondé sur le culte solaire comme source et garant du pouvoir politique.
Toute la recherche de la gnose locale consiste à articuler ces deux cycles en un ensemble
cohérent. Ainsi convient-il de démontrer cette proposition de Shelton à propos de la
Semaine Sainte de Tateikie :
« Furthermore, this apparently acculturated series of ritual expressions is not divorced from the
remainder of the ritual cycle but is firmly integrated into it ». (Shelton : 2)
À cette articulation synchronique du cycle cosmique agraire et du cycle « polit
ique », il faut ajouter la dimension diachronique : l'évolution du rituel depuis quelques Kindl] LA SEMAINE SAINTE HUICHOLE DE TATEIKIE 179 Lemaistre,
décennies, marquée d'une part par l'abondance des sacrifices qui distingue le rituel de
Tateikie de celui des autres communautés huicholes, d'autre part par la participation
de nouveaux groupes. Il s'agit de groupes intérieurs à la communauté, les groupes
peyoteros, et de groupes extérieurs : les commerçants métis et les visiteurs, Mexicains
ou étrangers, en augmentation constante, tous réunis sous le même vocable : teiwarixi,
« étrangers ».
La participation des groupes peyoteros à la Semaine Sainte nous paraît tout à fait
récente, et nous tenterons de montrer que l'enjeu, à travers leur intégration au cycle
« politique », est le contrôle que les autorités centrales cherchent à établir sur ces
groupes « périphériques ».
La participation, tout aussi nouvelle, des groupes teiwarixi aux dépenses de la
Semaine Sainte, les place aussi dans une situation particulière : les rapports économi
ques viennent se greffer sur l'héritage de l'histoire et les conflits politiques et symbol
iques qu'elle a engendrés.
Ainsi le rituel va-t-il les écarter tout d'abord pour progressivement les intégrer
jusqu'aux cérémonies de compadrazgo (« compérage ») du Dimanche de Pâques.
Cette multiplicité, on pourrait dire cette hétérogénéité, de groupes aux intérêts
parfois discordants, nous paraît porteuse d'un dynamisme rituel renouvelé. Une partie
importante du travail de l'ethnologue serait alors le suivant, ainsi que le propose
J. Galinier :
«... faire ressortir le caractère dynamique de la tradition, non plus perçue comme un monolithe
se craquelant au fil du temps, mais comme une entité sociologique et politique, dont les
modalités d'évolution s'inscrivent dans les rapports de force qui nouent société nationale, État et
communautés paysannes, indiennes ou non ». (Galinier 1997 : 29)
En suivant cette dynamique, nous nous demanderons d'abord brièvement, par le
biais de l'ethno-histoire, comment s'est implanté le « cycle chrétien » dans la sierra
huichole, avant d'en considérer les développements dans le rituel contemporain de
Semaine Sainte.
Aperçu ethno-historique
Dans la sierra huichole proprement dite (c'est-à-dire en excluant les villes fondées
à sa périphérie), l'évangélisation s'est accomplie en plusieurs étapes : près de deux
siècles séparent la première incursion espagnole (1524) de l'installation effective des
franciscains dans les communautés de la sierra centrale (1722). Comme lors de la
conquête du centre du Mexique, les Espagnols appuient leur force militaire sur
l'utilisation de mercenaires indigènes qui leur servent aussi d'intermédiaires.
La première campagne militaire (1530) est extrêmement violente (Benzi 1972 :
17-18 ; Weigand 1992 : 188 ; Rojas 1993 : 25-26). La conséquence immédiate en est la
fuite de milliers d'indigènes des terres fertiles du Nayarit (kuie ytivi, « terres noires »)
vers les montagnes inhospitalières de la Sierra Madré, engendrant ce type de peuple
ment composite qu'Aguirre Beltrán a conceptualisé sous le nom de « régions de
refuge » (Aguirre Beltrán 1967).
Vers la fin du xvie siècle, l'influence chrétienne se diffuse à partir des premiers
couvents fondés par les franciscains. Il s'établit ainsi, autour des groupes monta- 180 JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES [85, 1999
gnards, une véritable ceinture fortifiée, « rempart contre la barbarie » (Velasquez
1961). Les Tlaxcaltèques, alliés des Espagnols depuis la conquête de Tenochtitlân,
sont intégrés aux corps d'armées qui pénètrent dans la région à cette époque. Inter
médiaires des missionnaires, parlant le nahuatl — langue apparentée au huichol — ils
sont vraisemblablement à l'origine des nominations nahuatl dans la mythologie
huichole de source chrétienne (Weigand 1992 : 189) 2.
Simultanément, la création des premières missions instaure une scission entre les
indigènes des « régions de refuge » et ceux que Velasquez a nommés indiosfronterizos.
La Couronne espagnole a su s'allier ces derniers en leur accordant divers avantages
en échange de leur alliance militaire, dont l'exemption du tribut n'est pas le moindre.
Ces Huicholes « périphériques » fonderont avec les franciscains les premières villes de
la région (Colotlán, Huajimic, Huejuquilla, Tenzompa, aujourd'hui sous le contrôle
des métis). Ils seront aussi les émissaires des missionnaires auprès des groupes de la
sierra et d'efficaces mercenaires lors de la conquête définitive de la sierra centrale
(1722).
C'est à cette époque que l'ordre franciscain s'établit dans la communauté qui fait
l'objet de notre étude. Il va créer une étrange dichotomie dans la société locale :
idéologiquement, la christianisation demeurera toujours superficielle. En revanche, les
franciscains instaurent la notion même de « communauté » et les autorités centrales
huicholes, telles que nous les connaissons aujourd'hui. La logique de cette politique
est d'ordre colonial : rassembler et centraliser pour mieux contrôler des groupes à
l'habitat dispersé qui ne reconnaissent comme autorité que leur propre maison
cérémonielle : le tuki.
Le paradoxe du labeur franciscain est donc que, d'une part, les huicholes revendi
quent aujourd'hui comme leur ce système politique au point que la mythologie locale
affirme que les bâtons de commandement des autorités centrales (itzu) sont issus du
soleil 3 alors que, d'autre part, la christianisation semble avoir très faiblement pro
gressé : ni Noël, ni même el dia de los muertos, pourtant si chargé de signification pour
tant d'autres groupes indigènes, n'ont ici de traduction rituelle, Quant aux autres
célébrations « syncrétiques », nous essaierons de montrer qu'elles sont, comme l'a
écrit Shelton, « fermement intégrées » au cycle cosmique-agraire.
L'apparence du rituel de Semaine Sainte nous éloigne donc du modèle chrétien :
les transactions commerciales se mêlent aux rituels de purification, les personnes en
état d'ébriété à celles qui jeûnent, les échoppes ambulantes des commerçants vecinos
(métis) côtoient les groupes locaux qui pratiquent l'échange cérémoniel de boissons et
de nourriture.
Or certaines recherches ethno-historiques récentes démontrent que ce collage de
pratiques, apparemment divergentes, apparaît dès les premiers temps de l'instauration
de la Semaine Sainte à l'âge baroque. Les frères missionnaires l'ont conçue comme une
actualisation des mystères médiévaux. De nombreux groupes indigènes ont su si bien
intégrer cette représentation à leur propre cosmovision que tout le rituel fut interdit, à
la fin xviif siècle, dans plusieurs régions du Mexique (Gruzinski 1996 : 259-260 et
350). Pour nous référer seulement aux cultures du Nord-Ouest mexicain, des rites
comme la flagellation et les combats du Christ et de ses partisans contre les forces du
« mal »,judios (« juifs »),fariseos, « judas », sont assimilés à des rituels de fertilité où
ces derniers se transforment en forces de la « nuit » porteuses de croissance vitale. Kindl] LA SEMAINE SAINTE HUICHOLE DE TATEIKIE 1 8 1 Lemaistre,
Le thème récurrent, commun à la Semaine Sainte de toutes ces cultures, semble
bien être la synthèse politique de ces forces cosmiques antagonistes. L'objectif serait
alors, comme l'écrit Crumrine des Mayos, que « du chaos surgi des conflits pour
obtenir le pouvoir socio-politique, une synthèse finale émerge : le rétablissement du
4 gouvernement civil traditionnel ». (Crumrine 1974 : 69)
Cycle cosmique et cycle politique
Le monde colonial a instauré des célébrations a priori extérieures à un cycle festif
fondé sur l'opposition complémentaire entre « saison sèche », taxata, et « saison des
pluies », ttikarita. La gnose locale s'est donc efforcée d'articuler ces nouveautés à ce
dualisme élémentaire.
Tùkari, concept déterminant des chants chamaniques, signifie conjointement la
« nuit », la « pluie », la « fertilité » de la terre : un ordre opposé à l'autorité politique,
fondée sur le symbolisme solaire. L'activité des itsukate, « porteurs des bâtons de
commandement » s'interrompt donc officiellement durant toute la saison des pluies.
Les bornes de cette période sont marquées par deux événements rituels exactement
inverses et complémentaires : les fêtes de Ktirù'puxi et de Xaparaxi tukari.
La fête de Ktirtipuxi (« retournement », « mise à l'envers ») instaure, le 4 juin,
l'entrée du monde politique dans la « nuit ». Deux rituels essentiels marquent cette
fête, considérée par les Huicholes comme la dernière du calendrier politique.
— Au centre communautaire, Tateikie, les bancs et la table des autorités politiques
centrales sont lavés par les anciens de la communauté, les Kawiterutsixi 5, puis mis à
l'envers : toute activité politique officielle cesse dès cet instant.
— Parallèlement, un pèlerinage conduit par d'autres kawiterutsixi et les tsaurixite,
chamanes-chanteurs de chaque tuki, mène la foule des xukuritamete (« porteurs de
coupes votives » de chaque tuki) jusqu'à l'espace de Teuxuripa, « là où les pierres sont
couleur de sang ». Il s'agit d'un ensemble de petits oratoires (xirikite) consacrés à des
ancêtres spécifiques du lieu 6, situé à près d'une journée de marche de Tateikie, vers
l'est. Là, selon le mythe wixarika, l'enfant se jeta dans le brasier pour réapparaître
soleil « cinq pas plus loin » comme disent les chants : à Wirikuta, dans l'État de
San Luis Potosi, à cinq cents kilomètres de la Sierra huichole, dans les champs du
peyotl et des cerfs ancestraux.
En cet espace se déroule un grand chant nocturne à plusieurs voix. Des taureaux
sont sacrifiés. Il s'agit d'aider l'astre, fondateur et garant de l'ordre politique, à entrer
dans une « nuit » qui durera exactement quatre mois, jusqu'à la fête inverse de
Xaparaxi tukari, le 4 octobre : l'expression signifie littéralement « jour de saint Franç
ois » et la date est effectivement celle de la fête de saint François d'Assise dans le
calendrier chrétien, c'est-à-dire du fondateur de l'ordre qui tente depuis deux siècles
d'évangéliser les autochtones. Néanmoins, cela importe peu ici : ce que les Huicholes
fêtent, c'est la fondation de leurs autorités centrales actuelles.
Ce rituel est considéré par ses acteurs comme ouvrant le calendrier politique. En
effet, il suit immédiatement la saison des pluies et le retour du soleil, donneur et garant
du pouvoir politique. Ainsi le rituel est-il non seulement marqué par la remise à
l'endroit des bancs et de la table, et donc par le retour des autorités en fonction, mais 182 JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES [85, 1999
il sert aussi de prélude à l'avènement des suivantes. Les kawiterutsixi donnent en effet
à connaître le « rêve » qu'ils ont fait du nom du futur tatuani : le gouverneur de la
communauté. Ce « dévoilement », ce destape, invite à plusieurs remarques.
— Il fonctionne comme une occurrence du mythe solaire. Celui-ci en effet affirme
que le soleil ne peut être effectif qu'à partir du moment où un animal ancestral (le
dindon) a trouvé son nom : Tau.
— Nos interlocuteurs wixaritari ont précisé que ce renouvellement du nom du
tatuani-soleil est parallèle au renouvellement du jeune maïs dans les milpas et à la
poussée des bois du jeune cerf qui, dit-on, les perd au début de la saison des pluies.
« C'est aussi la nuit pour lui » disent-ils.
— Enfin, nous pouvons remarquer que le rituel organise une instabilité chronique
des autorités politiques. Les deux fêtes mentionnées ici traduisent leur mise entre
parenthèses : une première fois, lors de la Ktirù'puxi, puisqu'elles entrent dans une
« nuit » où l'officialité de leurs fonctions disparaît avec l'astre ; une seconde fois, lors
de la Xaparaxi tukari, puisqu'il s'agit avant tout de la révélation du nom de leurs
successeurs.
Entre ces deux extrêmes du cycle politique s'intercalent les trois autres grandes
célébrations communautaires : la Patsixa ou « changement » des autorités centrales
durant les premiers jours de janvier ; la Naxiviyari ou « pluie de cendres » en février ;
enfin, la Semaine Sainte. En donnant un aperçu de la portée politique de chacune de
ces fêtes, nous chercherons à comprendre, par déduction, ce que la Semaine Sainte a de
spécifique et, aussi, de paroxystique.
La Patsixa ou, en espagnol, cambio de varas, « changement des bâtons de com
mandement », correspond à l'intronisation officielle du nouveau tatuani et des autres
autorités centrales. La cérémonie de passation des varas se déroule à Mezquitic,
municipio métis de tutelle. Ainsi sont signifiées conjointement la source extérieure du
pouvoir dont est issu le tatuani et la légitimité qu'il en tire.
De retour dans la communauté, les porteurs des bâtons de commandement,
anciens et nouveaux, les kawiterutsixi et les tsaurixite se réunissent pour chanter les
mythes cosmogoniques, comme ils le font pour toutes les autres fêtes du cycle
politique. Pour la Patsixa, ils se déplacent vers un terre-plein surplombant la barranca,
situé à l'est de Tateikie : vers le soleil levant. Le lieu a été nommé Upari mukumane :
« là où se trouve la chaise ». Une chaise en bambou et en roseau a en effet été disposée
au milieu des offrandes. Les bâtons de commandement y sont dressés sur le dossier.
Lorsque le soleil se posera sur eux, à l'aube, on procédera au sacrifice d'un ou de
plusieurs taureaux.
Troisième temps fort de la Patsixa, le rituel se clôt les jours suivants par des dons
très onéreux de boissons et de nourriture offerts par les autorités sortantes aux
nouvelles. Un secrétaire enregistre très précisément tous ces dons : les autorités
entrantes devront en rendre au moins autant à celles qui leur succéderont l'année
suivante. Faute d'avoir pu analyser plus la provenance de ces dons et les
réseaux familiaux par lesquels ils se constituent, nous ne pouvons proposer ici un
modèle d'explication. Tout au plus pouvons-nous remarquer que, s'il y a obligation
pour les partenaires à donner, à recevoir et à rendre, la valeur agonistique de pur
prestige nous a semblé secondaire. D'autre part, le délai de restitution est essentiel

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.