La théorie de la détection du signal et le traitement de stimuli nociceptifs - article ; n°2 ; vol.91, pg 247-268

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L'année psychologique - Année 1991 - Volume 91 - Numéro 2 - Pages 247-268
Résumé
L'article présente une revue de travaux ayant abordé l'étude de la perception de la douleur dans le cadre de la Théorie de la Détection des Signaux. Ce modèle permet de déterminer dans quelle mesure une modification de la perception de la douleur est attribuable à une modification de la sensibilité des récepteurs, ou plutôt à un glissement du critère de décision selon lequel une sensation est catégorisée comme douloureuse ou non douloureuse.
On relève peu de facteurs susceptibles d'affecter la sensibilité des récepteurs. Les substances antalgiques émoussent cette sensibilité, bien entendu, mais aussi la douleur chronique, la dépression, ou le stress physique momentané consécutif à un effort intense ; la sensibilité parait, au contraire, exacerbée par la prise de cannabinoïdes. Un. plus grand nombre de variables affectent le critère de catégorisation. Certaines réduisent la propension à interpréter les sensations comme douloureuses, tels que les placebos, les suggestions verbales, l'acupuncture, la douleur chronique, la dépression. Quelques éléments, comme les cannabinoïdes, l'anxiété, la peur, paraissent au contraire augmenter cette propension.
Mots clés : perception de la douleur, théorie de la détection du signal.
Summary : Signal Detection Theory and the perception of pain.
This paper reviews experiments on the perception of pain using the framework of Signal Detection Theory. This model allows us to determine whether or not a modification of the limits of pain perception is attributable to a modification of the receptors' sensitivity, or to a shift of the decision criterion according to which a sensation is categorized as painful or not painful.
Few factors seem to affect sensitivity to pain. Some appear to reduce it : antalgic substances, of course, but also chronic pain, depression, or momentary physical stress ; in contrast, taking drugs like cannabis seems to enhance receptivity to pain. More factors were observed to affect the decision criterion. Among those which reduce the tendency to interpret the sensations as painful, one finds some placebos, verbal suggestions, acupuncture, chronic pain, depression ; among those which have the opposite effect, one finds cannabis, anxiety, and fear.
Key-words : perception of pain, signal detection theory.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Mireille Vause
J. Costermans
Pascal Janne
La théorie de la détection du signal et le traitement de stimuli
nociceptifs
In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°2. pp. 247-268.
Citer ce document / Cite this document :
Vause Mireille, Costermans J., Janne Pascal. La théorie de la détection du signal et le traitement de stimuli nociceptifs. In:
L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°2. pp. 247-268.
doi : 10.3406/psy.1991.29458
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1991_num_91_2_29458Résumé
Résumé
L'article présente une revue de travaux ayant abordé l'étude de la perception de la douleur dans le
cadre de la Théorie de la Détection des Signaux. Ce modèle permet de déterminer dans quelle mesure
une modification de la perception de la douleur est attribuable à une modification de la sensibilité des
récepteurs, ou plutôt à un glissement du critère de décision selon lequel une sensation est catégorisée
comme douloureuse ou non douloureuse.
On relève peu de facteurs susceptibles d'affecter la sensibilité des récepteurs. Les substances
antalgiques émoussent cette sensibilité, bien entendu, mais aussi la douleur chronique, la dépression,
ou le stress physique momentané consécutif à un effort intense ; la sensibilité parait, au contraire,
exacerbée par la prise de cannabinoïdes. Un. plus grand nombre de variables affectent le critère de
catégorisation. Certaines réduisent la propension à interpréter les sensations comme douloureuses, tels
que les placebos, les suggestions verbales, l'acupuncture, la douleur chronique, la dépression.
Quelques éléments, comme les cannabinoïdes, l'anxiété, la peur, paraissent au contraire augmenter
cette propension.
Mots clés : perception de la douleur, théorie de la détection du signal.
Abstract
Summary : Signal Detection Theory and the perception of pain.
This paper reviews experiments on the perception of pain using the framework of Signal Detection
Theory. This model allows us to determine whether or not a modification of the limits of pain perception
is attributable to a modification of the receptors' sensitivity, or to a shift of the decision criterion
according to which a sensation is categorized as painful or not painful.
Few factors seem to affect sensitivity to pain. Some appear to reduce it : antalgic substances, of course,
but also chronic pain, depression, or momentary physical stress ; in contrast, taking drugs like cannabis
seems to enhance receptivity to pain. More factors were observed to affect the decision criterion.
Among those which reduce the tendency to interpret the sensations as painful, one finds some
placebos, verbal suggestions, acupuncture, chronic pain, depression ; among those which have the
opposite effect, one finds cannabis, anxiety, and fear.
Key-words : perception of pain, signal detection theory.L'Année Psychologique, 1991, 91, 247-268
REVUE CRITIQUE
Cliniques universitaires de Mont-Godinne
Unité de psychologie1 *
Faculté de Psychologie
Unité de Psychologie cognitive
Université catholique de Louvain2 **
LA THÉORIE
DE LA DÉTECTION DU SIGNAL
ET LE TRAITEMENT
DE STIMULI NOCICEPTIFS
par Mireille Vause*, Jean Costermans** et Pascal Janne*
SUMMARY : Signal Detection Theory and the perception of pain.
This paper reviews experiments on the perception of pain using the
framework of Signal Detection Theory. This model allows us to determine
whether or not a modification of the limits of pain perception is attributable
to a modification of the receptors' sensitivity, or to a shift of the decision
criterion according to which a sensation is categorized as painful or not
painful.
Few factors seem to affect sensitivity to pain. Some appear to reduce
it : antalgic substances, of course, but also chronic pain, depression, or
momentary physical stress ; in contrast, taking drugs like cannabis seems
to enhance receptivity to pain. More factors were observed to affect the
decision criterion. Among those which reduce the tendency to interpret the
sensations as painful, one finds some placebos, verbal suggestions, acupunct
ure, chronic pain, depression ; among those which have the opposite effect,
one finds cannabis, anxiety, and fear.
Key-words : perception of pain, signal detection theory.
Parmi les multiples travaux que la psychologie expérimentale a
consacrés aux processus perceptifs, ceux qui portent sur la perception
de la douleur présentent assurément un intérêt particulier en ce qu'ils
sont plus directement pertinents dans un secteur de la pratique psycho
logique en rapide développement.
1. B-5530 Yvoir, Belgique.
2. Département de Psychologie expérimentale, Voie du Roman Pays 20,
B-1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. 248 M. Vause, J. Coslermans et P. Jaune
Les études classiques sur le seuil de la douleur utilisent diverses
modalités d'induction expérimentale de sensations nociceptives, telles
que la stimulation électrique cutanée, l'exposition à une chaleur radiale,
le cold pressor test, ou le « test du tourniquet ». La technique du cold
pressor test consiste à immerger la main du sujet dans un bain d'eau
glacée maintenue à température constante, jusqu'au moment où la
douleur survient (seuil absolu) ou jusqu'au moment où elle est jugée
intolérable (seuil de tolérance). Le « test du tourniquet » consiste à
induire une ischémie au niveau du bras en lui appliquant un sphygmo-
manomètre qui occlut le flux sanguin.
Cependant, on a maintes fois montré que les mesures traditionnelles
de seuil sont incapables de faire la part entre ce qui, dans les réponses,
est dû aux capacités de transcodage sensoriel de l'information et ce
qui est dû aux processus d'interprétation de cette information. Or,
une telle distinction semble particulièrement à propos quand il s'agit
de la douleur : davantage encore que toute autre modalité perceptive,
la apparaît comme une expérience non seulement sensorielle,
mais aussi cognitive et émotionnelle, et de surcroît, elle s'inscrit le plus
souvent dans un cadre relationnel complexe (pour une théorie multi-
dimensionnelle de la douleur, voir en particulier Melzack et Wall, 1965,
1982).
Dès lors, confrontés à la variabilité des mesures traditionnelles
du seuil de la douleur, des chercheurs, à la suite de Clark (1969), ont
suggéré qu'une bonne part de cette variabilité pourrait être due à
l'influence non contrôlée des processus de catégorisation. Une procédure
de choix forcé, qui seule permet un certain contrôle des stratégies de
décision, n'a guère été employée dans ce domaine. Les auteurs ont
proposé plutôt d'approcher la perception de la douleur par la Théorie
de la Détection du Signal (tds) (Green et Swets, 1966). Force nous
est de considérer ici la tds comme connue du lecteur au moins dans ses
grandes lignes (voir par exemple Bonnet, 1986 ; Tiberghien, 1984). Nous
dirons simplement qu'elle permet d'estimer de manière distincte la
« sensibilité » du sujet et le « critère de décision » qu'il emploie. Le para
mètre « sensibilité » reflète, en l'occurrence, sa capacité d'acquérir de
l'information sur les stimuli nociceptifs, c'est-à-dire de se trouver
dans des « états d'observation » différents selon que les stimuli sont plus
ou moins intenses. Mais un même état d'observation pourra être inter
prété ou catégorisé comme douloureux ou comme non douloureux, Aussi,
le critère de catégorisation reflète l'attitude du sujet face à l'expérience
douloureuse ; il représente une sorte de « barrière » en deçà de laquelle les
observations sont catégorisées comme non douloureuses, et au-delà de
laquelle elles au contraire comme douloureuses.
Le présent travail a pour objectif de tenter une synthèse de ce que
l'application de la tds au champ de la perception nociceptive a permis
jusqu'à présent de mettre en évidence. Cette application pose cependant Le traitement de stimuli nociceptifs 249
plusieurs problèmes d'ordre méthodologique qu'il nous paraît nécessaire
d'indiquer d'entrée de jeu, car ils permettent de comprendre pourquoi les
procédures utilisées dans les expériences qui seront rapportées divergent
sur plusieurs points de la manière usuelle de faire.
Le paradigme tds voudrait que l'on administre au sujet deux types de
stimuli, les uns douloureux (les «signaux »), les autres non douloureux (les
« bruits »). Ceci soulève deux sortes de difficultés. D'abord, l'adminis
tration de stimuli réellement douloureux ne manque pas de poser divers
problèmes d'ordre éthique comme d'ordre pratique. D'autre part, on se
heurte à l'impossibilité de caractériser « objectivement » les deux types de
stimuli à administrer. En effet, que le stimulus soit douloureux ou non
ne relève pas directement de ses propriétés physiques mais bien de la
dimension douloureuse qui lui est attribuée : un stimulus douloureux est
une stimulation nociceptive dont l'observateur estime qu'elle est doulour
euse. Il n'est pas possible, dans ces conditions, de calculer le taux de
détections correctes (la probabilité qu'un stimulus douloureux soit
classé comme tel) et le taux de « fausses alertes » (la probabilité qu'un
stimulus non douloureux soit déclaré douloureux) indispensables,
dans le cadre de la tds, pour déterminer la sensibilité d'une part, le
critère de catégorisation d'autre part.
Pour contourner cette double difficulté, on a eu recours à deux
stratagèmes très inégalement représentés dans la littérature. Quelques
auteurs ont choisi de présenter au sujet, en guise de « stimuli », une série
de situations imaginaires typiques, dont certaines (les « signaux ») sont
réputées relativement douloureuses et d'autres (les « bruits ») sont répu
tées indolores (par exemple « En touchant le commut
ateur je reçois une secousse électrique » vs « Je me baisse vivement
de manière à éviter le projectile »). Le sujet est invité à évaluer par oui
ou par non, ou plus fréquemment sur une échelle, le caractère douloureux
de chacune de ces situations. Telle est la procédure mise en œuvre
dans le « Situational Pain Questionnaire » (Clark et Yang, 1983). Il
s'agit certes là d'une évaluation pour le moins indirecte.
La grande majorité des auteurs ont choisi une autre voie. On utilise
de véritables stimuli, que, faute de pouvoir les caractériser objective
ment comme douloureux ou non, on fait varier simplement en intensité.
En outre, on remplace la mesure de la sensibilité absolue par une
mesure de sensibilité différentielle. Le plus souvent, on administre
au sujet des stimulations, sinon franchement douloureuses, en tout cas
désagréables, pouvant présenter plusieurs intensités, et on lui demande
d'évaluer sur une échelle l'importance de la douleur ou du désagrément
ressentis. La façon dont le sujet utilise les degrés de l'échelle permettra
de déterminer la sensibilité et le critère pour chaque paire de valeurs
adjacentes. Il reste qu'il s'agit moins ici de détection que de discrimi
nation, et que la question se pose de savoir dans quelle mesure la façon
dont le sujet réalise des discriminations entre divers niveaux de stimi;- 250 M. Vause, J. Coslermans et P. Janne
lation nociceptive est un bon estimateur de sa sensibilité générale à la
douleur (Rollman, 1976, 1977, 1979).
Une autre difficulté dans l'application de la tds provient de ce
que chaque niveau d'intensité doit être présenté un assez grand nombre
de fois (il s'agit d'estimer des probabilités). Son usage dans l'étude de la
douleur a amené la plupart des auteurs à réduire leurs exigences à
cet égard. Dans ces conditions, il convient à tout le moins d'estimer
les valeurs de sensibilité et de critère par des méthodes, dites non para
métriques, ne postulant ni la normalité des distributions des états d'obser
vation ni l'égalité de leurs variances. De telles méthodes ont été proposées
par McNicol (1972). Plusieurs auteurs n'ont cependant pas hésité à appli
quer des méthodes paramétriques à des observations très peu nombreuses.
Avec ces réserves méthodologiques à l'esprit, on se propose main
tenant de passer un certain nombre de travaux en revue. Nous les
organiserons de façon thématique. Nous relaterons d'abord des expé
riences consacrées à la façon dont opèrent diverses techniques de
modulation de la douleur, en nous demandant si elles agissent sur la
discrimination sensorielle ou plutôt sur la décision catégorielle. Nous
examinerons ensuite les effets sur ces paramètres d'un certain nombre
de variables interindividuelles.
1. EFFETS DE STRATÉGIES COGNITIVES DE CONTRÔLE DE LA DOULEUR
Ces dernières années, un grand nombre de stratégies « cognitives »
de contrôle de la douleur, telles que le placebo, le détournement de
l'attention, la réinterprétation, la suggestion, le modelage social,
ont été proposées dans le but d'atténuer la douleur clinique. Celles-ci
élèvent généralement le seuil de la douleur (par « seuil » nous entendrons
désormais l'évaluation telle qu'elle résulte de mesures psychophysiques
classiques). La question qui se pose, et qui appelle le recours à la tds,
est de savoir si cette élévation du seuil traduit une moindre réceptivité
sensorielle, ou plutôt une élévation du critère au-delà duquel les obser
vations sont interprétées comme douloureuses.
La première application de la tds au problème de la perception
douloureuse est l'œuvre de Clark (1969) et porte sur Yeffet placebo.
Il administre un placebo oral, présenté comme un analgésique puissant
à action rapide, à un groupe de sujets volontaires qui évaluent ensuite
l'expérience perceptive produite par des stimulations thermiques de
différentes intensités. L'analyse traditionnelle des données indique
que, par rapport à une condition contrôle, le placebo élève le seuil de
douleur. Toutefois, l'analyse des données par la tds montre que cette
élévation du seuil est, comme on pouvait bien le penser, uniquement
causée par une élévation du critère de réponse, tandis que la discr
imination thermique reste inchangée. Des résultats similaires ont été
obtenus par Feather, Chapman et Fisher (1972). Le Iraitemenl de stimuli nociceplifs 251
Clark et Goodman (1974) ont étudié l'effet de la suggestion verbale
sur la perception d'une douleur induite par des stimulations thermiques.
Après une tâche tds contrôle, les sujets reçoivent des consignes qui
visent à élever ou à abaisser le seuil absolu ou le seuil de tolérance.
Par exemple, les sujets sont avertis que les stimulations de la tâche
contrôle ont fatigué leurs récepteurs et qu'ils seront donc capables
d'endurer des stimulations plus intenses. L'analyse traditionnelle des
données révèle que la suggestion verbale modifie le seuil absolu ou le
seuil de tolérance dans la direction attendue. Une analyse tds montre
toutefois que le seul effet des suggestions est de modifier le critère ;
elles n'affectent nullement les capacités de discrimination des stimu
lations thermiques.
Des résultats similaires ont été obtenus par Dougher (1979), qui
a étudié les effets de la suggestion verbale dans une situation d'éva
luation de la douleur induite par pression focale. Les étudiants qui
ont été informés qu'une propension à se plaindre rapidement est souvent
associée à des problèmes émotionnels ont un seuil plus élevé que ceux
qui ont été informés que c'est la répugnance à se plaindre qui est sympto-
matique de émotionnels. Cette différence se révèle attri-
buable à un glissement du critère, la suggestion verbale n'affectant pas la
discrimination sensorielle.
Craig et ses collaborateurs (Craig et Coren, 1975 ; Craig et Ward, 1975,
in Rollman, 1977) ont utilisé la tds pour étudier les influences sociales
médiatisées, non plus par des suggestions verbales, mais par le compor
tement d'un modèle simulant une tolérance ou une intolérance à la
douleur. Ainsi, leurs observations montrent que la présence d'un modèle
« tolérant » mène à une élévation du seuil ; et, curieusement, cette
élévation s'accompagne d'une réduction de la discrimination sensorielle
sans aucun changement significatif du critère de réponse. Cependant,
en raison des différences interindividuelles dans l'utilisation de l'échelle
d'évaluation des stimulations, les auteurs transforment les évaluat
ions de chaque sujet en évaluations standards avant de calculer les
paramètres de la tds. Il nous apparaît que cet alignement préalable
fausse le calcul de la discrimination et supprime toute possibilité de
mettre en évidence un changement du critère de réponse.
En conclusion, des stratégies « cognitives » de contrôle de la douleur,
telles que le placebo et la suggestion verbale, ne semblent affecter
que le critère. Il en est probablement de même pour le modelage social,
bien que les résultats sur ce point soient difficilement interprétables.
2. EFFETS DES ANTALGIQUES ET DES PSYCHOTROPES
Plusieurs travaux ont étudié l'efficacité thérapeutique d'antal
giques à la lumière de la tds. En raison de l'importance de l'anxiété
dans la douleur clinique, l'utilisation complémentaire d'anxiolytiques 252 M. Vause, J. Costermans et P. Janne
ou d'autres psychotropes est souvent prônée. En cette matière il appar
aît particulièrement intéressant, à travers les composantes sensor
ielle et attitudinale que distingue la tds, de faire la part entre les
propriétés analgésiques et les propriétés anxiolytiques et thymiques
des médications.
Yang, Clark, Ngai, Berkowitz et Spector (1979) ont évalué dans
une même étude les propriétés analgésiques de la morphine, du diazepam,
et d'un sérum physiologique, chez trois groupes de sujets volontaires,
en observant leurs réponses à des stimulations thermiques. Le tra
itement traditionnel des données montre que la morphine produit
une élévation significative du seuil de la douleur, tandis que le diazepam
a un effet nettement moins prononcé. La décomposition du seuil en ses
composantes sensorielle et attitudinale révèle que l'élévation du seuil
par la morphine est due autant à une réduction de la discrimination
qu'à une élévation du critère. Par contre, l'élévation du seuil par le
diazepam est due principalement à une élévation du critère et secondaire
ment à une diminution légère mais significative de la discrimination.
Les auteurs pensent que l'élévation du critère de réponse traduit des
changements émotionnels liés aux propriétés anxiolytiques de ces
médications ; la diminution de la sensibilité reflète, par contre, une
réduction de l'input neuronal afférent, liée à leurs propriétés analgé
siques. Pour ce qui est du diazepam, ces observations sont nettement
plus éclairantes que celles qu'avaient présentées Chapman et Feather
(1973), selon lesquelles le diazepam élèverait le seuil classique de tol
érance sans cependant affecter ni la discrimination ni le critère.
D'autres travaux ont montré que l'administration d'oxyde nitré,
un gaz analgésique, réduit la sensorielle et élève le
critère de décision à des stimulations thermiques, par comparaison
avec une condition sous placebo (Chapman, Murphy et Butler, 1973).
Par contre, Buchsbaum, Davis, Coppola et Naber (1981) ont observé
que la morphine, ainsi que l'aspirine, réduisent la discrimination de
stimuli électriques sans changement de critère. Cette étude, longitu
dinale, met par ailleurs en évidence que la sensibilité présente une
plus grande fidélité test-retest que le critère de réponse. Pour les auteurs,
la fidélité de la sensibilité serait un indice de son rapport étroit avec les
fonctions neuro-sensorielles, qui seraient plus stables dans le temps que les cognitives ou affectives.
Les cannabinoïdes et leurs analogues de synthèse sont parfois
utilisés pour réduire la douleur cancéreuse. L'évaluation des pro
priétés analgésiques de substances psychotropes, qui possèdent des
caractéristiques thymiques marquées, présente une difficulté parti
culière du fait que l'atténuation de la douleur clinique pourrait être
causée par leurs propriétés euphorisantes même en l'absence d'anal
gésie proprement dite. Afin d'évaluer les propriétés analgésiques
de ces substances, Clark, Janal, Zeidenberg et Nahas (1981) ont réalisé Le traitement de stimuli nociceptifs 253
une étude tds avec des stimuli thermiques chez des consommateurs
modérés de marijuana. Il apparaît que celle-ci ne produit pas d'analgésie.
On observe, au contraire, une augmentation de la discrimination et un
abaissement du critère de réponse, ce qui suggère qu'elle accentue la
perception de la douleur et donc qu'elle a un effet hyperalgésique. Ces
résultats, qui sont donc en contradiction avec la réputation d'efficacité
des cannabinoïdes dans le traitement de la douleur cancéreuse, devraient
être étayés par des études complémentaires.
En conclusion, les basées sur la tds montrent que des antal
giques connus, tels que l'aspirine, l'oxyde nitré et la morphine, ont
essentiellement un effet sur la réceptivité sensorielle à la douleur. Par
contre, et bien que les résultats soient quelquefois contradictoires,
des anxiolytiques tels que le diazepam semblent avoir surtout un effet
sur le critère de réponse.
3. EFFETS DE L'ACUPUNCTURE ET DE LA PHYSIOTHÉRAPIE
La question de 1' « analgésie » induite par des méthodes de trait
ement de la douleur issues des « médecines parallèles », telles que l'ac
upuncture ou la neuro-stimulation électrique transcutanée (ou physiot
hérapie), a généré des controverses considérables. La physiothérapie
consiste en une stimulation électrique sélective des fibres nerveuses
myélanisées de gros diamètre, et ce au niveau de la peau. L'acupuncture
consiste en une électrique, au moyen d'aiguilles implantées
dans le derme, qui évite au contraire de stimuler les voies sensorielles
principales. Selon les conceptions de Melzack et Wall (1965), des impuls
ions périphériques afférentes peuvent moduler la transmission des
signaux nociceptifs en fermant le « portillon » au niveau des cornes
dorsales de la moelle épinière. Durant les années 70, plusieurs recherches
ont appliqué la tds à l'étude de 1' « analgésie » par acupuncture et par
physiothérapie, afin de spécifier la contribution relative des changements
sensoriels et des modifications attitudinales dans la perception de la
douleur sous ces traitements.
La première recherche tds sur les effets thérapeutiques de V acu
puncture est due à Clark et Yang (1974). Ils n'observent aucune diffé
rence dans la capacité de discrimination de stimulations thermiques
ni entre les périodes avant, durant et après acupuncture, ni entre
le bras sous acupuncture et le bras sans traitement. Par contre, ils
montrent que l'acupuncture élevé le critère de réponse, mais un
iquement pour le bras sous acupuncture et seulement durant la période
de traitement. Ils concluent que l'acupuncture ne produit pas d'anal
gésie ; son seul effet est un effet placebo qui amène les sujets à élever
momentanément la barrière au-delà de laquelle les stimulations sont
considérées comme douloureuses. Ces résultats ont suscité un vif émoi,
comme en témoignent les nombreuses discussions concernant la procé- 254 M. Vause, J. Cosiermans et P. Janne
dure et l'analyse des résultats de cette recherche (Chapman, Gehrig
et Wilson, 1975ft ; Hayes, Bennett et Mayer, 1975 ; McBurney, 1975 ;
Clark, Yang et Hall, 1975).
Des résultats différents ont été présentés par Chapman et ses
collègues, qui ont étudié les effets de l'acupuncture sur la perception
de la douleur induite par une stimulation électrique des gencives
(Chapman, Gehrig et Wilson, 1975a ; Chapman, Wilson et Gehrig,
1976a, 19766; Chapman, Sato, Martin et al., 1982). Par comparaison
avec une condition contrôle, ils constatent eux aussi que l'acupunc
ture produit une élévation du critère, similaire à celle trouvée par
Clark et Yang (1974). Mais ils observent en outre une réduction de la
sensibilité différentielle. L'importance de cet effet apparaît cepen
dant comme très relative. D'abord, il dépend de la position anato-
mique de l'implantation des aiguilles et non de la stimulation des
structures profondes du derme. Par ailleurs, cet effet « analgésique »
de l'acupuncture se limite essentiellement aux stimuli de faible
intensité ; la diminution des plaintes pour les niveaux plus élevés de
stimulation semble être due principalement au critère de réponse.
Lloyd et Wagner (1976) ont émis l'hypothèse que les différences
entre les résultats de Clark et Yang (1974) et ceux de Chapman et
de ses collaborateurs pourraient provenir de l'emploi d'une mesure
imprécise de la sensibilité. Afin d'en obtenir une mesure plus précise,
ils utilisent dans une tâche tds une procédure par choix forcé. Pour
chaque essai, ils présentent deux stimuli thermiques d'intensité diff
érente dans deux intervalles d'observation et demandent aux sujets
d'indiquer dans quel intervalle, le premier ou le second, se trouve le
stimulus le plus douloureux. Cette technique du choix forcé permet une
mesure de la sensibilité qui soit indépendante des facteurs de stratégie.
Leurs résultats confirment que l'acupuncture diminue signiflcativement
la capacité de discrimination de stimuli thermiques de niveaux extr
êmement bas qui ne sont jamais décrits comme douloureux, mais qu'elle
devient sans effet dès que les stimuli thermiques sont plus intenses.
Venons-en maintenant à la neuro-stimulation électrique. Clark,
Hall et Yang (1976) ont montré chez des sujets normaux que la neuro
stimulation électrique transcutanée du nerf médian diminue la di
scrimination et élève le critère de plainte pour des stimulations the
rmiques appliquées au niveau de la région de la main innervée. Cet
effet « analgésique » apparaît au niveau de la main traitée par physio
thérapie et non au niveau de la main contrôle. De plus, il ne dure
que pendant le traitement et n'affecte que la perception de stimu
lations d'intensité relativement basse. Les auteurs suggèrent que cette
diminution de la sensibilité pourrait être due à une inhibition pér
iphérique de la transmission de l'information nociceptive. Ces résultats
ont, eux aussi, donné lieu à des controverses.
Malow et Dougher (1979) les trouvent incompatibles avec la « théorie

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