La transition des comportements réflexes aux comportements volontaires : l'exemple de l'atteinte manuelle - article ; n°3 ; vol.85, pg 407-427

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L'année psychologique - Année 1985 - Volume 85 - Numéro 3 - Pages 407-427
Summary : The Transition from reflexive to voluntary behavior, as exemplified in reaching development.
This review is concerned with motor development in infants, and deals with the processes of transition from primitive and reflexive to later voluntary forms of behavior. This topic was mainly exemplified by reaching behavior, which can be found early under primitive, fragmentary or reflexive forms, before appearing under an achieved and voluntary form. The different views encountered in the literature were classified with respect to the degree of dependance, similitary and compatibility they establish between both types of functioning. Some authors conceive different types of either sequential or continuous filiation between both types of behavior ; on the contrary others stress their developmental antagonism ; more recently some authors have considered both types of motor behavior as being independant with regard to their ontogenetic antecedents and development, and competitive with regard to their expression.
Key words : development, reflex, movement, reaching, infants.
Résumé
Cette revue concerne le développement moteur du bébé, et traite des processus de transition entre les formes primitives ou réflexes de comportement et les formes volontaires ultérieures. Le sujet est abordé principalement par l'exemple de l'atteinte manuelle d'un objet, qui, avant d'apparaître sous une forme complète et volontaire, existe précocement sous des formes primitives, fragmentaires, ou réflexes. Les conceptions rencontrées dans la littérature ont été classées en fonction du degré de dépendance, de similitude et de compatibilité qu'elles établissent entre les deux types de fonctionnement. On a distingué des théories établissant différentes sortes de filiation, séquentielles ou permanentes, entre les deux, des théories mettant au contraire l'accent sur le caractère antagoniste de leur dévelop- pement, et enfin, plus récemment, des théories concevant les deux types de motricité comme indépendants par leurs antécédents ontogénétiques et leur développement, et concurrents dans leur expression.
Mots clés : développement, réflexe, mouvement, préhension, bébé.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Laurette Hay
La transition des comportements réflexes aux comportements
volontaires : l'exemple de l'atteinte manuelle
In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°3. pp. 407-427.
Abstract
Summary : The Transition from reflexive to voluntary behavior, as exemplified in reaching development.
This review is concerned with motor development in infants, and deals with the processes of transition from primitive and
reflexive to later voluntary forms of behavior. This topic was mainly exemplified by reaching behavior, which can be found early
under primitive, fragmentary or reflexive forms, before appearing under an achieved and voluntary form. The different views
encountered in the literature were classified with respect to the degree of dependance, similitary and compatibility they establish
between both types of functioning. Some authors conceive different types of either sequential or continuous filiation between both
types of behavior ; on the contrary others stress their developmental antagonism ; more recently some authors have considered
both types of motor behavior as being independant with regard to their ontogenetic antecedents and development, and
competitive with regard to their expression.
Key words : development, reflex, movement, reaching, infants.
Résumé
Cette revue concerne le développement moteur du bébé, et traite des processus de transition entre les formes primitives ou
réflexes de comportement et les formes volontaires ultérieures. Le sujet est abordé principalement par l'exemple de l'atteinte
manuelle d'un objet, qui, avant d'apparaître sous une forme complète et volontaire, existe précocement sous des formes
primitives, fragmentaires, ou réflexes. Les conceptions rencontrées dans la littérature ont été classées en fonction du degré de
dépendance, de similitude et de compatibilité qu'elles établissent entre les deux types de fonctionnement. On a distingué des
théories établissant différentes sortes de filiation, séquentielles ou permanentes, entre les deux, des théories mettant au contraire
l'accent sur le caractère antagoniste de leur dévelop- pement, et enfin, plus récemment, des théories concevant les deux types
de motricité comme indépendants par leurs antécédents ontogénétiques et leur développement, et concurrents dans leur
expression.
Mots clés : développement, réflexe, mouvement, préhension, bébé.
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Hay Laurette. La transition des comportements réflexes aux comportements volontaires : l'exemple de l'atteinte manuelle. In:
L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°3. pp. 407-427.
doi : 10.3406/psy.1985.29100
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1985_num_85_3_29100L'Année Psychologique, 1985, 85, 407-428
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychophysiologie générale
Institut de Neurophysiologie et Psychophysiologie1
LA TRANSITION
DES COMPORTEMENTS RÉFLEXES
AUX VOLONTAIRES :
L'EXEMPLE DE L'ATTEINTE MANUELLE
par Laurette Hay
SUMMARY : The Transition from reflexive to voluntary behavior,
as exemplified in reaching development.
This review is concerned with motor development in infants, and deals
with the processes of transition from primitive and reflexive to later volun
tary forms of behavior. This topic was mainly exemplified by reaching
behavior, which can be found early under primitive, fragmentary or
reflexive forms, before appearing under an achieved and voluntary form.
The different views encountered in the literature were classified with
respect to the degree of dépendance, similitary and compatibility they
establish between both types of functioning. Some authors conceive
different types of either sequential or continuous filiation between both
types of behavior ; on the contrary others stress their developmental anta
gonism ; more recently some authors have considered both types of motor
behavior as being indépendant with regard to their ontogenetic antecedents
and development, and competitive with regard to their expression.
Key words : development, reflex, movement, reaching, infants.
L'enfant présente à sa naissance une motricité qui est classiquement
décrite en différenciant ses aspects spontanés et réflexes. Elle s'inscrit
sur un fond tonique dont la distribution est caractéristique du nouveau-
né dans sa position couché sur le dos : hypotonie axiale, hypertonie
distale. La motricité spontanée se présente sous une forme anarchique
et sous une forme rythmique. II n'est pas aisé d'apprécier sa finalité,
ni sa contribution au futur développement moteur. Wallon (1947) lui
1. cnrs-inp 4, 31, chemin Joseph-Aiguier, 13009 Marseille. 408 Laurelle Hay
attribuait une valeur relationnelle, et cette idée a été reprise plus récem
ment (Thelen, 1981) ; mais la question n'est pas tranchée. Les mouve
ments réflexes, qui sont suscités automatiquement par des stimulations
sensorielles données, témoignent de l'existence de programmes pré
câblés. La plupart des réflexes fonctionnent dès la naissance, ou avant
pour certains ; d'autres apparaissent un peu plus tard. Mais leur destinée
au cours du développement amène à une distinction fondamentale
entre les réflexes définitifs, qui persistent jusqu'à la mort, et les réflexes
dits « archaïques », qui disparaissent au cours de la première année selon
une chronologie propre à chacun. La valeur fonctionnelle des réflexes
archaïques n'est pas toujours apparente. Un certain nombre d'entre eux
néanmoins préfigurent de façon évidente des comportements évolués
ultérieurs, tels les ré Ilexes d'agrippement et de marche. Aussi il parait
intéressant, à côté de l'approche neurologique clinique, d'envisager
l'intégration des rôllexes dans une trajectoire fonctionnelle. Cette orien
tation, proposée par Ajuriaguerra (1978), peut être guidée par la concept
ion duelle du système moteur développée par Paillard (1971, 1974),
qui consiste à distinguer entre les activités de positionnement et de
transport du corps ou de ses segments, ancrées sur la posture et orientées
en fonction du référenciel géocentrique qu'elle fournit, et les activités
de saisie, de manipulation et de transformation des objets rencontrés. En
un sens, l'activité d'approche et d'atteinte manuelles d'un objet se trouve
à la charnière de ces deux systèmes puisque, tout en relevant du transport,
elle a comme finalité essentielle la saisie (et la manipulation), préparée
d'ailleurs pendant son déroulement même, par les postures anticipatoires
de la main et des doigts (Paillard et Beaubaton, 1978). Cette activité,
qui n'apparaît sous une forme relativement complète et évoluée que
vers 5 ou 6 mois, se trouve à un stade précoce sous des formes réflexes
et fragmentaires, dont l'addition ne peut d'ailleurs suffire à constituer
le comportement évolué ultérieur. Par ailleurs, la récente mise en évi
dence chez le nouveau-né de gestes d'approches dépourvus de brus
querie et relativement adaptés à certaines caractéristiques spatiales de
l'objet, suggérant l'existence d'une forme de coordination très précoce,
introduit un élément de réflexion supplémentaire sur les antécédents
de ce comportement. C'est donc principalement à travers l'exemple de
l'atteinte manuelle d'un objet que nous ferons état des conceptions
existantes sur les modes de transition entre les différents niveaux de
comportement. S'il existe un large accord chez les auteurs pour cons
tater que le développement du contrôle moteur, et notamment du mou
vement en réponse à un objet, consiste dans l'apparition d'une forme de
comportement dit volontaire, succédant à une forme réflexe ou primitive,
les processus de passage d'un niveau à l'autre donnent lieu à des thèses
qui diffèrent, entre autres, sur le degré de similitude, de dépendance et
de compatibilité entre les deux. Nous les grouperons en trois catégories. Comportements réflexes et comportements volontaires 409
LE VOLONTAIRE DÉRIVE DU RÉFLEXE
PAR FILIATION SÉQUENTIELLE
Coordination de schemes
ou de systèmes sensori-moteurs indépendants
Coordination de schemes indépendants. — Piaget (1936) explique le
développement de la préhension en termes d'extension et de coordi
nation de schemes indépendants, c'est-à-dire dans une continuité
conceptuelle avec son interprétation de toute l'évolution de l'intell
igence. Il a défini une chronologie des relations entre la vision et la
préhension, en accordant une attention particulière aux aspects de
réciprocité de ces relations. Insistant sur la grande variabilité des âges
d'apparition d'un comportement donné, il considère que l'établissement
de dates — • rendu de toute façon impossible par le caractère très indi
viduel de ses observations — est d'un intérêt mineur par rapport à
l'ordre de succession des comportements, seul aspect significatif de la
chronologie dans la mesure où chaque étape de la séquence est un
passage nécessaire à l'émergence de l'étape suivante (leur succession
est résumée sur le tableau 1, partie gauche). Pour lui, le point de départ
du développement des comportements se situe dans les réflexes, dont
l'exercice va renforcer le mécanisme lui-même et aussi, très rapidement,
faire entrer l'organisme en interaction avec l'environnement, ce qui
détermine la modification progressive de l'activité, occasionnant des
recoupements entre les diverses sphères sensori-mo trices impliquées,
sources de nouvelles coordinations. Cette interaction est décrite dans
le langage piagétien comme le résultat de deux processus indissociables
à la fois opposés et complémentaires : l'assimilation et l'accommodation,
dont l'application au développement de la préhension est schématisée
sur la partie droite du tableau 1. L'achèvement du processus est décrit
par Piaget en terme d'assimilation active dans la mesure où l'essentiel
de ce nouveau développement est moins la nouvelle « structure » engen
drée que le cheminement qui y a conduit, fait de toutes les précédentes
extensions et coordinations successives de schemes visuels, tactiles et
de succion. La succession des étapes de la préhension est donc moins,
selon Piaget, le résultat d'un déploiement inéluctable de structures
d'origine physiologique (même si la maturation joue un rôle détermi
nant) qu'une filiation séquentielle, avec une part de hasard introduit
au cours du processus assimilateur pouvant l'accélérer ou le freiner,
dans la mesure où les schemes de la préhension s'organisent entre eux
par le fait qu'ils s'adaptent à l'environnement extérieur.
Coordination de systèmes sensori-moteurs indépendants. — Une
importante contribution au problème du franchissement des étapes de
l'atteinte manuelle d'un objet est fournie par les travaux de White sur 410 Laurette Hay
Tableau 1. — Etapes de la préhension, sehn Piaget
Etapes Observations Processus
lre Mouvements impulsifs et
réflexes.
2eautonomes de Consolidation et extension
du scheme tactile de saisie répétitifs, sans
~ 2 mois-> coordination avec d'autres préhension par assimila
tion fonctionnelle avec activités ; parfois, saisie
réciproque des mains. début d'accommodation.
Regard de la main (début). Extension du scheme pri
Activité manuelle indépen mitif tactile, avec
dante du regard. assimilation réciproque.
Assimilation des schemes
manuels par les
visuels, sans réciprocité.
3e Activité manuelle sensible Assimilation réciproque des
au regard (maintien dans schemes visuels et manuels
à l'exclusion du scheme de le champ visuel, repro
duction de mouvements préhension.
Illustration non autorisée à la diffusion regardés), à l'exclusion de Assimilation et accommodat
la préhension. ion réciproques des
Coordination succion- schemes de préhension et de succion.
Développement du scheme
de préhension par assimi
lation généralisatrice, puis
partiellement récognitive.
4e Coordination vision- Extension de la coordination
préhension, limitée aux cas entre schemes visuels et
de présence simultanée de manuels au scheme de
l'objet et de la main dans préhension, par assimila
3-4 mois— >■ le champ visuel, avec tion active.
regard alternatif main-
objet.
5e Coordination vision- Achèvement de l'assimilation
préhension, sans condition réciproque entre les
schemes visuels et manuels limitative de champ visuel,
avec réciprocité : saisir ce
qui est vu, regarder ce qui
est saisi.
le rôle de l'environnement et de la pratique. Sa position essentiellement
interactionniste est à la fois inspirée des réflexions de Piaget, et des
études sur les animaux en élevage contrôlé montrant le rôle des mouve
ments propres dans un environnement visuellement structuré. White,
Gastle et Held (1964) ont décrit avec précision la séquence de dévelo
ppement des réponses du bébé en présence d'un objet, de 1 à 5 mois, en
centrant leur propos sur les relations entre la vision et l'activité manuelle. 2. — Principales étapes du comportement Tableau
visuo-manuel et des réponses à l'objet, selon White, et al.
Age Comporlement visuo-manuel
(mois) et réactions à l'objet Processus
1,0 Réflexe tonique du Cou (RTC) Deux coordinations isolées :
— visuo-oculo-céphalique (locaPas d'adaptation oculaire
Poursuite saccadée lisation et poursuite
Pas d'attention à l'objet. visuelles) ;
— tactilo-manuelle (réflexe 1,5 RTC
Début d'adaptation oculaire d'agrippement).
Poursuite continue
Réactions attentionnelles à
l'objet.
Changement d'activité pendant
la fixation de l'objet.
2,0 RTC diminué en intensité Capture visuelle de la main.
Meilleure attention et adaptation
oculaire à la main
... et à l'objet. Lien entre systèmes œil-tête et
2,5 RTC diminué en fréquence mouvements des bras (la
Progrès de l'adaptation oculaire saisie restant tactile).
Regard soutenu de la main. (-> réactions d'extension).
Réactions d'extension ou d'élé Puis juxtaposition des systèmes
vation de la main près de œil-main et main-objet (coups
l'objet avec coups d'œil d'œil alternatifs).
alternatifs de l'un à l'autre.
3,0 RTC rare Coordination vision-toucher,
Adaptation oculaire achevée centrée sur l'interaction des
Illustration non autorisée à la diffusion Mains jointes sur la ligne mains.
médiane, parfois regardées
Augmentation des réponses bi-
manuelles.
Coups d'œil alternatifs main-
objet fréquents.
3,5 RTC disparu
Mains jointes sur la ligne
médiane sous contrôle visuel
Prédominance des réponses bi-
manuelles, avec orientation
simultanée du torse.
4,0 Activité bimanuelle dominante Coordination vision-toucher,
avec regards alternatifs et centrée sur l'interaction avec
orientation du torse. l'objet.
Intégration des systèmes visuo- Quelques approches unimanuelles
lentes avec regards alternatifs moteurs œil-main et œil-objet
avec le système tactilo- main-objet (« type Piaget »).
Parfois ouverture de la main moteur de la main.
anticipatrice du contact.
Au contact, tripotage et saisie
rudimentaire.
4,5 Apparition de l'atteinte évoluée :
rapide et directe approche de
la main depuis l'extérieur du
champ visuel, avec ouverture
anticipatrice du contact et saisie.
Disparition rapide des réponses
bimanuelles et de « type Piaget •. 412 Laurette Hay
Leur description est en de nombreux points convergente avec celle de
McGraw (1941). Le tableau 2 résume leurs observations ainsi que la
façon dont ils conçoivent l'intégration progressive de toutes les compos
antes isolées de la préhension.
White a éprouvé son modèle, notamment la séquence capture visuelle
de la main — extension et contact avec l'objet vu — approche évoluée,
en manipulant les conditions d'élevage. Il a mené son étude sur des
enfants d'une institution, dont les conditions habituelles d'élevage
étaient relativement pauvres sur le plan moteur (enfants le plus souvent
couchés sur le dos) et sensoriel (environnement uniforme). Une expé
rience a consisté à soumettre un groupe d'enfants de 37 à 124 jours à un
enrichissement massif de leur environnement, sur le plan moteur (nom
breuses manipulations, changements de posture) et sur le plan sensoriel
(environnement varié en couleurs et en formes). Le but était d'augmenter
l'intérêt visuel et les mouvements de la main par la tendance des
enfants à l'extension du bras vers des objets visuels. Mais en même
temps l'abondance d'objets dans le champ visuel de l'enfant pouvait
créer une sorte de brouillage le gênant dans la découverte de sa main
qui se trouvait fortement concurrencée par les autres objets. Le résultat
est que la capture visuelle de la main fut retardée ainsi que le début des
extensions. En fait la capture visuelle de la main s'est généralement
produite à l'occasion des premières extensions. Par contre l'approche
évoluée est apparue avec 1,5 mois d'avance sur le groupe contrôle, favo
risée qu'elle était par les nombreuses occasions d'extension qui furent
offertes dès lors que ce comportement apparut. Un autre groupe a été
soumis à un enrichissement modulé : de 37 à 68 jours, l'enrichissement
était simplement constitué de deux sucettes placées à portée de l'enfant,
dans le but de favoriser la découverte de sa main. Puis de 68 à 124 jours
la situation d'enrichissement massif était réintroduite. Le résultat est
que la capture visuelle de la main fut avancée, et le début des extensions
aussi. L'approche évoluée apparut avec au moins 1,5 mois d'avance.
Enfin il a fait porter des mitaines rayées rouge et blanc à un troisième
groupe élevé en même temps dans des conditions sensori-motrices
enrichies. C'est cette condition qui a provoqué la plus grosse avance
de la capture visuelle de la main (White et Held, 1966 ; White, 1970).
L'ensemble de ces résultats montre clairement la plasticité du déve
loppement sensori-moteur dans plusieurs de ses composantes, et sa
sensibilité aux conditions de pratique et d'environnement. Parmi les
comportements prérequis pour le déroulement de la séquence de déve
loppement, le regard de la main semble occuper une place déterminante
de par les coordinations qu'il amorce. Cette plasticité semble même
aller jusqu'à une modification de l'ordre de la séquence lui-même, puisque
par exemple le retardement de la capture visuelle de la main dans le
premier groupe rend celle-ci consécutive, ou au mieux simultanée, aux
premières extensions. Comportements réflexes et comportements volontaires 413
Référence posturale. — Le développement du contrôle des mouvem
ents, dirigés dans un espace de plus en plus cohérent et stable, suppose
la constitution d'une référence commune entre les différents champs
d'actions réflexes initiaux. Paillard (1971 ; 1974) voit dans le référentiel
postural la trame de cette unification et de cette cohérence de nos
perceptions et de nos actes. La motricité posturale soutient et situe le
corps principalement par rapport à la force verticale de la pesanteur
(référentiel géocentrique), et sert d'ancrage à la motricité de dépla
cement orienté du corps ou de ses segments vers les objets repérés dans
l'espace extérieur par rapport au corps. La constitution d'un référentiel
postural complet a comme condition première l'acquisition par le
système musculaire axial d'une force suffisante pour résister à la pesan
teur et franchir les principales étapes de la posture : 1) le redressement
de la tête, fournissant les éléments d'un repérage céphalocentrique,
particulièrement déterminant pour la coordination des espaces visuels
et auditifs ; 2) le redressement du tronc en position assise, permettant
son intégration et celle de ses segments articulés dans le référentiel
céphalocentrique, condition d'une coordination visuo-manuelle accomp
lie ; 3) la position debout avec son mécanisme d'équilibration anti-
gravi taire.
Intégration à une hiérarchie
Les partisans de l'hypothèse d'une filiation continue entre réflexe
et volontaire argumentent souvent à partir de l'effet provoqué par une
sollicitation systématique du réflexe. On a observé que l'exercice du
réflexe empêchait sa disparition (Piaget, 1936), et qu'en outre il favorisait
le développement du comportement volontaire subséquent, comme
l'ont montré les expériences de dressage du réflexe de marche auto
matique de André-Thomas et Dargassies (1952), confirmées par celles de
Zelazo, Zelazo et Kolb (1972). Dans ce cas, l'interprétation qui est
avancée est que le réflexe disparaît car il s'intègre progressivement
dans une hiérarchie qui possède ses lois propres. Il existerait donc bien
une filiation entre réflexe et comportement volontaire, mais conduisant
à l'émergence d'un comportement nouveau.
Bien que la possibilité d'exercer des réflexes à travers des procédures
de renforcement soit couramment reconnue, sa signification fonctionn
elle est encore controversée. En fait la controverse est alimentée, en
partie artificiellement, par le fait que les points de vue confrontés
relèvent de niveaux d'analyse différents. Ainsi, Zelazo (1983) considère
que ses résultats conduisent à l'idée que la marche automatique du
nouveau-né passe, à travers l'exercice, d'une réponse réflexe à une réponse
instrumentale, ce qui implique que l'expérience elle-même constitue
intrinsèquement un renforcement positif. L'accroissement de la marche
automatique entraîne une élévation du niveau de contrôle et dessine 414 Laurette Hay
les bases de la marche indépendante. C'est pourquoi il considère la
disparition du réflexe de marche comme une conséquence des pratiques
habituelles d'élevage des enfants qui limitent les occasions d'exercice,
plutôt que comme un effet d'inhibition corticale d'origine maturation-
nelle (voir plus loin). Néanmoins les études expérimentales et inter
culturelles montrent que, malgré un exercice prolongé, il semble qu'il
y ait une limite maturationnelle à l'apparition de la marche indépen
dante. Zelazo suggère que cette contrainte est d'origine cognitive et il
tire pour cela argument de l'émergence d'un certain nombre de capacités
cognitives spécifiques et de changements motivationnels résultants,
contemporains de l'apparition de la marche indépendante.
Cette interprétation « cognitive » du développement locomoteur a
été mise en cause par Thelen (1983) sur la base de ses études sur les
mouvements spontanés de « pédalage » du nourrisson qu'elle considère,
à beaucoup d'égards, comme comparables au réflexe de marche. Selon
elle, malgré l'importance des changements cognitifs à la fin de la pre
mière année, il n'est pas nécessaire d'invoquer les besoins cognitifs pour
expliquer l'apparition de la marche, qui relève pour l'essentiel de méca
nismes phylogénétiquement plus primitifs que le cortex cérébral
humain. Son idée est que le développement de la locomotion fait appel
à des changements biodynamiques en partie inconnus interagissant
avec un substratum neural sous-cortical. Une analyse expérimentale
détaillée du « pédalage » montre que la force musculaire et la masse
musculaire peuvent ne pas s'accroître de façon synchrone. Cela pourrait
limiter ou supprimer l'expression comportementale d'un réflexe dans
une période de croissance physique rapide et dans des situations impli
quant une certaine force. Aussi la rétention du réflexe de marche par
l'exercice pourrait être tout simplement un effet compensatoire de
l'entraînement physique, qui peut être occasionné par exercice expé
rimental ou naturel. D'ailleurs l'augmentation du taux de marche dans
les expériences d'entraînement de Zelazo s'est produite au long de
nombreuses semaines, ce qui, avance Thelen, est plus révélateur d'un
accroissement progressif de force que de l'établissement immédiat
d'un conditionnement instrumental qu'elle est parvenue à établir en
quelques minutes sur le pédalage. En conclusion, Thelen met l'accent
sur la nature progressive plutôt que discontinue du développement
locomoteur. Il y a une continuité entre le réflexe de marche initial et la
marche indépendante ultérieure, qui implique l'intégration des centres
sous-corticaux générateurs de programmes avec le substratum neural
du contrôle de la posture et de l'équilibre, avec en outre d'importantes
modifications dans les proportions du corps, la résistance osseuse et la
force musculaire. Comportements réflexes et comportements volontaires 415
PAR ENRACINEMENT PERMANENT ET ÉVOLUTIF
Une autre forme de filiation entre le niveau réflexe et le niveau
volontaire dans la préhension a été avancée par Twitchell (1965, 1970).
Il affirme l'existence d'une filiation très intime et permanente entre
les deux, rejetant l'idée classique, trop simpliste selon lui, d'une succes
sion dans le temps entre le fonctionnement réflexe et le fonctionnement
volontaire, telle que nous venons de l'illustrer. Tout en reconnaissant
l'importance de la vision dans la préhension volontaire, il considère
que celle-ci émerge progressivement d'un substratum réflexe lui-même
évolutif, dont il fait une analyse très fine. D'après lui le d'agrip-
pement recouvre en fait plusieurs réactions différentes qui ont surtout
été confondues faute d'avoir été analysées en termes de stimulus adéquat
à une réponse. La plus précoce est une réponse de traction déclenchée
par une stimulation proprioceptive, qui participe au réflexe de redres
sement du corps. Puis peu après commence à se manifester le réflexe
d'agrippement sous-cortical, dont le premier signe est une modulation
de la réponse de traction par stimulation tactile de la paume. Avec le
développement du réflexe d'agrippement, les mécanismes proprioceptifs
diminuent et deviennent subordonnés à des réactions au contact bien
qu'une interaction entre les réflexes de traction et d'agrippement
subsiste sous la forme d'une facilitation réciproque. Celle-ci serait
par exemple responsable des réponses d'extension avec le poing fermé
que l'on rencontre à partir de 2 mois. Le réflexe d'agrippement poursuit
son évolution par son fractionnement digital et l'orientation de la main
par rapport au stimulus tactile, ce qui conduit à la réaction instinctive
de saisie corticale. Elle est marquée par une dominance des extéro-
cepteurs, qui facilite une réaction hautement discriminative de pro
jection de la main dans l'environnement. De plus ce développement se
combine avec l'évolution relative des réactions d'agrippement et
d'évitement. Ces deux automatismes n'étant pas intégrés d'emblée, la
dominance de l'un ou l'autre selon les périodes entraîne une exagération
de certaines composantes de l'approche (comme par exemple l'ouverture
excessive de la main), et leur déséquilibre est responsable des mouve
ments athétosiques que l'on rencontre fréquemment durant la première
année. L'équilibration des automatismes d'agrippement et d'évitement
serait indispensable à un ajustement harmonieux des mouvements de
la main. La préhension volontaire ne surgit donc pas comme une entité
isolée succédant à un mode réflexe. Son évolution est progressive, et
apparaît à chaque étape comme un prolongement du mécanisme réflexe
approprié à cette étape. Chaque forme plus complexe de préhension
volontaire, écrit Twitchell, est devancée par un substratum réflexe
plus complexe.

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