La transmission. Le sida et ses savoirs - article ; n°150 ; vol.39, pg 59-83

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L'Homme - Année 1999 - Volume 39 - Numéro 150 - Pages 59-83
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Laurent Vidal
La transmission. Le sida et ses savoirs
In: L'Homme, 1999, tome 39 n°150. pp. 59-83.
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Vidal Laurent. La transmission. Le sida et ses savoirs. In: L'Homme, 1999, tome 39 n°150. pp. 59-83.
doi : 10.3406/hom.1999.453567
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1999_num_39_150_45356753
La transmission
Le sida et ses savoirs
Laurent Vidal
L. E SIDA pose à la communauté scientifique une question dont l'original
ité tient au caractère apparemment inconciliable des positions qu'elle des
sine : s'agit-il d'une maladie transmissible ou contagieuse et quelles sont
les conséquences de l'une ou l'autre définition sur la perception sociale du
malade et de la maladie ? Alors que, dans une optique de santé publique,
il sera évoqué comme une affection transmissible, pour éviter les amal
games porteurs de défiance et de stigmatisation avec les maladies conta
gieuses «classiques» (tuberculose, lèpre... [Héritier 1995]) \ d'un strict
point de vue médical le VIH apparaîtra, littéralement, contagieux puis
qu'il se transmet par contact de liquides corporels infectés avec des
muqueuses (Fabre 1993). Une telle discussion révèle une double particul
arité. En premier lieu, inscrivant et figeant les argumentations suivant une
perspective de santé publique par opposition à une perspective médicale,
elle rappelle l'existence de possibles points de divergence entre les savoirs
de santé publique et les savoirs médicaux2. Second point sur lequel il
importe d'insister : bien que banal dans le cas du sida3, un tel écart revêt
1. Gérard Fabre (1993 : 26) répond indirectement à cette crainte en remarquant que le fait de rendre
« illégitime » le terme de contagion pour parler du sida n'empêchera pas l'opinion de « continuer à per
cevoir l'infection par le VIH sous le prisme contagioniste ». Dilemme d'un discours qui pour être trans- ^*
mis n'en est pas pour autant entendu : nous en relèverons une nouvelle illustration dans l'interprétation ^2
des discours préventifs. ^i
2. L'hiatus entre l'objectif de protection des intérêts de l'individu malade que s'assigne le médecin et la IO
défense du bien-être collectif, fondement de la démarche de santé publique, traverse l'histoire de celle-ci "U
(Fassin 1996). <^J
3. Les dilemmes posés par l'annonce de la séropositivité et l'information de l'entourage du malade g^,.
reprennent et confirment la permanence de ces contradictions — internes à l'exercice du travail de méde- ^J
ein - qui peuvent opposer pratiques médicales et démarches de santé publique. Q
Je tiens à remercier Monique Chevallier-Schwartz (anthropologue, Orstom-CNRS), ^
Karine Delaunay (historienne, ANRS-Orstom) et Philippe Msellati, (épidémiologiste, Orstom) pour \~m
leur lecture attentive d'une première version de ce texte et leurs précieuses suggestions. SUJ
L'HOMME 150/1999, pp. 59 à 84 ici une dimension particulière dans la mesure où il se fonde sur une
absence de réflexion sur le contenu et les enjeux de la notion initiale de
« mode de transmission du VIH ».
L'anthropologie et l'histoire des sciences — puisque c'est essentiellement
au sein de ces disciplines que s'est engagée la discussion sur la notion de
contagion appliquée au sida — font ici œuvre paradoxale : alors que nous
sommes en présence d'une affection qui impose des échanges interdisci
plinaires et que l'anthropologie, en particulier, évalue la pertinence de ses
méthodes confrontées à l'objet de recherche constitué par le sida, les argu
mentations et catégorisations médicales ont rarement été interrogées par
les sciences sociales, tant dans leurs acquis et leurs incertitudes qu'au
regard des représentations profanes qui leur font écho4. Situation fort
ement paradoxale, en effet, car dans les termes de l'échange voulu ou
imposé entre sciences sociales et médicales, le questionnement des termes
eux-mêmes représente, pourrait-on dire, le point aveugle de cette ren
contre. Or, penser les catégories utilisées ne peut se réduire — s'agissant du
sida — à un simple exercice intellectuel de clarification du contenu d'un
langage partagé par des scientifiques d'horizons divers : la circulation de
l'information sur le sida et les constructions individuelles et collectives des
réponses à la maladie posent de façon récurrente cette question du sens du
discours médical. Il n'est d'attitudes et de discours — de malades, de so
ignants ou de personnes dans une proximité moindre avec la maladie — qui
ne renvoient au contenu des informations médicales relatives à la préven
tion de l'affection (modes de transmission, risque effectif, dépistage) ou à
sa prise en charge (traitements, accompagnement du patient).
Dans le cadre d'une réflexion plus générale sur les oppositions admises
entre « séropositivité » et « maladie », ou « maladie chronique » et « malad
ie aiguë », j'ai tenté de montrer que le savoir scientifique sur l'infection à
VIH et l'expérience de la maladie développée par les personnes atteintes
obligent à contester la validité de ces distinctions 5. Les modalités d'an
nonce de la séropositivité et du suivi médical de l'affection m'ont amené à
suggérer l'existence d'un savoir syncrétique, élaboré à partir d'un ensemble
de pratiques et de connaissances, médicales et profanes6, sur le sida. En
4. Mentionnons toutefois le remarquable travail effectué par Michel Barthélémy (1994) qui, au travers
d'une lecture approfondie de textes médicaux et administratifs, analyse le processus de catégorisation à
l'œuvre les premières années de l'épidémie, aux États-Unis (avec la désignation des homosexuels et des
Haïtiens) et en France (autour de la « victimisation » des hémophiles).
5. Développée dans un ouvrage récent (Vidal 1996 : 180-199), cette réflexion s'inscrit dans le cadre de
recherches menées de 1990 à 1994 à Abidjan (Côte-d'Ivoire) sur les réponses sociales au sida, principa
lement appréhendées à partir de l'expérience des malades.
6. À ce stade de ma réflexion, avant de préciser la nature des savoirs « médicaux » et « profanes », je ren
voie à travers ces termes à un corpus de connaissances produites par la communauté scientifique (les
« savoirs médicaux ») par opposition à celles extérieures à ce milieu (les « savoirs profanes »).
Laurent Vidal cours d'élaboration, ce syncrétisme se caractérise par une forte tendance au
nivellement des savoirs partagés par les différents acteurs de la maladie : le
médecin tend à utiliser un langage empruntant aux referents culturels pré- " '
supposés de son patient pour lui annoncer sa séropositivité (et parle ainsi
de « sang mauvais » ou « sang sale »7) et ce dernier, dans sa quête de soins,
décrit des processus de cumuls de thérapeutiques et souligne l'importance
d'un accompagnement familial. De même que ce phénomène de soins
n'est pas sans rappeler les initiatives médicales les plus avancées en matière
de traitement (celle consistant à associer des médicaments antirétrovi-
raux), de même le choix d'un accompagnement du malade par son entou
rage familial évoque l'option médicale visant à privilégier les soins à
domicile et « ambulatoires ». Nous avons là des correspondances et des
convergences qui, appliquées à la sphère de la prise en charge de la malad
ie, vont également se retrouver dans diverses connaissances et pratiques
relatives aux modes de transmission du VIH et, partant, de la prévention
de l'infection. Systématiser quelque peu la recherche de telles expressions
d'un savoir syncrétique oblige à souligner les insuffisances et incertitudes
qui traversent les savoirs médicaux et profanes sur le sida. Exercice qui doit
porter non seulement sur le contenu de ces savoirs mais aussi, et de façon
essentielle, sur leurs modalités de transmission, d'interprétation et de réap
propriation. De la sorte, pourront émerger des points de rencontre entre
savoirs, et il s'agira de comprendre dans quelle mesure ils sont le fruit de
réinterprétations (du savoir scientifique par le savoir profane, et inverse
ment) ou la résultante de représentations, communes à chacun, du sida et
de ses modes de transmission.
Afin de saisir les enjeux, tout à la fois de santé publique et épistémolo-
gique, que révèlent ces mises en relation, ces transmissions de savoirs, je
porterai une attention particulière à la notion de transmission du VIH de
la mère à l'enfant — dont la structuration et les représentations sont exemp
laires des constructions des savoirs en présence — et, dans une moindre
mesure, à celle de transmission par voie sexuelle, toutes deux voies de dif
fusion premières du virus du sida en Afrique. À cet effet, seront convo
quées analyses et interprétations fournies par les épidémiologistes, les
médecins et les tradithérapeutes, les malades et les personnes issues de ce
que l'on appelle communément la « population générale »8.
7. Relevées à Abidjan entre 1990 et 1994 (Vidal 1992, 1994), ces expressions se rencontrent moins de Í2
nos jours dans les services ayant organisé leurs activités de prise en charge de la maladie, et donc d'an- 3i
nonce de la séropositivité. Î3
8. Les données de terrain présentées ici ont été recueillies lors de mes premiers travaux à Abidjan de ^J
1990 à 1994 et, depuis 1996, dans le cadre d'une réflexion sur les fondements sociaux du risque. Cette *o
seconde recherche s'est engagée auprès de personnes atteintes, d'anciens tuberculeux séronégatifs, de per- Q
sonnels de santé et d'habitants d'un quartier populaire d'Abidjan. Elle s'inscrit dans un projet codirigé ^
par Claude Fay (Orstom-EHESS, Centre d'études africaines) et moi-même, lequel est financé par VUJ
Le sida et ses savoirs généralités en singularités, la transmission du VIH De
¿2 H n'est pas inutile de rappeler, fort banalement, que dans la
sion, il y a un émetteur, un receveur et une modalité. Or, des modes de
transmission avérés du VIH, seule la transmission de la mère à l'enfant
nomme et identifie l'émetteur : la mère. Quand on parle de « transmission
sexuelle », c'est un partenaire sexuel qui est désigné, sans plus de préci
sions. Lorsque l'on se réfère à la transmission par voie transfusionnelle, un
geste médical est désigné : il demeure tout à fait exceptionnel qu'un médec
in ou tout intervenant médical soit identifié9, et encore moins désigné,
comme auteur du geste contaminant. En somme, pour l'ensemble des
modes de transmission, à l'exception de la transmission mère-enfant,
lorsque l'émetteur est connu de la personne infectée (tel partenaire sexuel,
par exemple), il n'est pas nommé par le mode de transmission en cause.
Ne serait-ce que de ce seul point de vue, la mère-enfant
témoigne donc d'une particularité au regard des autres modes de trans
mission du VIH. Précisons qu'une telle particularité peut avoir des consé
quences sociales non négligeables dans la mesure où l'infection de l'enfant
désigne celle de sa mère — éventuellement ignorée jusqu'alors - avec d'évi
dents risques de stigmatisation que ne sous-tend pas la terminologie des
autres modes de transmission.
Une fois cette spécificité terminologique de la transmission mère-enfant
signalée, il est remarquable de constater l'hétérogénéité des émetteurs « en
cause » dans la transmission du VIH en général. En d'autres termes, si l'on
se demande quelle est la personne à l'origine du geste ayant occasionné la
transmission du VIH, on constate qu'il s'agit : de la mère, d'un partenaire
(identifié ou non) dans la transmission sexuelle, de soi-même, toxicomane
(lors d'une transmission par voie intraveineuse) ou soignant (cas de la
transmission nosocomiale10), du personnel de santé qui a procédé à la
transfusion sanguine ou à l'injection avec du matériel souillé. Cette diver
sité se double d'une variété des modalités de contamination : une activité
physiologique (enfanter, avoir des rapports sexuels), une activité mobili
sant un support matériel (seringue ou tout autre matériel contaminé). Si
la transmission mère-enfant se retrouve dans ce type de partition suivant
l'existence ou non d'un objet vecteur de la transmission du VIH, elle
marque en revanche à nouveau son originalité par rapport à l'ensemble des
l'Agence nationale de recherches sur le sida et s'intitule « Face au sida, négociations sociales des risques en
Côte-d'Ivoire et au Mali ».
9. Les cas de contaminations supposées en milieu de soins mettant en cause un médecin — dûment
identifié — infecté par le VIH et susceptible de ce fait d'avoir contaminé certains de ses patients restent
exceptionnels.
10. Transmission intervenant en milieu de soins.
Laurent Vidal autres modes de transmission dès lors que l'on se penche sur la modalité
de contamination de 1'« émetteur » lui-même. Elle apparaît alors comme
le seul cas de qui implique nécessairement au préalable un ""*
autre mode de transmission : la mère qui infectera son enfant n'a pu l'être
que par voie sexuelle ou sanguine11. Chronologiquement, deux modes de
transmission différents sont donc en cause. Processus que l'on ne retrouve
pas dans l'enchaînement des autres situations de contamination qui, à
la différence de la transmission mère-enfant, peuvent comprendre deux
modes de transmission identiques (une personne infectée par voie sexuelle
qui transmettra à son tour le VIH par voie sexuelle ; une contamination
par une seringue infectée, utilisée par une personne elle-même contami
née par voie intraveineuse).
Ces spécificités de la transmission de la mère à l'enfant (signification de
la terminologie et implications d'autres modes de transmission) se dou
blent d'une réelle difficulté à comprendre l'unité que recouvre la notion
de transmission mère-enfant du point de vue des modalités concrètes de du virus. En effet, lors de la transmission par voie sexuelle ou
sanguine, les gestes contaminants sont un rapport sexuel ou un contact
avec du sang infecté. Or, avec la transmission mère-enfant, plusieurs
« gestes » qui sont autant de moments demeurent impliqués dans la conta
mination12: la grossesse, l'accouchement et l'allaitement. Moments que
l'on distinguera par ailleurs des mécanismes biophysiologiques (passage
par le placenta ou le liquide amniotique [Mandelbrot 1996 : 8] et par la
muqueuse buccale, lors de l'allaitement [Bélec 1996 : 32-33]). Si l'on s'en
tient à ces moments, il n'y a pas un mais trois modes de transmission ra
ssemblés sous l'unique appellation de « transmission de la mère à l'enfant ».
Ces modes de transmission peuvent être mis sur le même plan et par
conséquent s'ajouter à la transmission sexuelle (qu'elle soit hétéro- ou
homosexuelle), transfusionnelle ou par voie intraveineuse. On devrait
alors parler de transmission lors de la grossesse, lors de l'accouchement,
lors de l'allaitement, lors de rapports sexuels, lors de transfusions, lors
d'injections. Un tel redécoupage donnerait une cohérence à une typologie
actuelle qui renvoie tantôt à un « émetteur » précis (la mère, dans la trans
mission mère-enfant), tantôt à des modalités de transmission (rapport
sexuel ; contact avec du sang infecté) .
1 1 . Au moins en Afrique : peut-être arrivera-t-on ailleurs à des cas où, l'espérance de vie des personnes J>
infectées augmentant, des jeunes filles contaminées par leur mère transmettront à leur tour le VIH à leur J3
enfant. qj
12. L'identification précise du moment de l'infection et la description exacte du mécanisme de celle-ci ")
demeurent plus incertaines pour la transmission de la mère à l'enfant que pour la transmission sexuelle, Q
mettant de ce fait en relief un autre élément d'originalité du savoir qui s'est élaboré autour de la com- ?
préhension des mécanismes de la transmission. "-lU
Le sida et ses savoirs cette suggestion, le statut original que confère à la notion de Par-delà
transmission mère-enfant l'ensemble de ses particularités — tant séman-
tiques que pratiques — n'est pas sans rappeler l'originalité et la spécificité
du sida en général, régulièrement débattues par les historiens des sciences
et les anthropologues (Bourdelais 1989; Dozon 1991; Farmer 1996;
Grmek 1988 ; Héritier 1990). L'originalité de la transmission mère-enfant
tient au fait qu'elle cumule un ensemble de traits qui, pris séparément, ne
sont propres ni à ce mode de transmission ni à l'infection à VIH. Ce phé
nomène de spécification est comparable à celui qui marque le sida lui-
même. Ce n'est pas la seule maladie transmise par voie sexuelle, mortelle,
impliquant une phase asymptomatique mais contaminante, et qui est
l'objet de peurs et de stigmatisations potentielles : en revanche, le sida est
certainement la seule affection actuelle associant l'ensemble de ces carac
téristiques. Aussi — du seul point de vue de la terminologie médicale et
sans s'attarder sur les spécificités biologiques de l'atteinte immunitaire
provoquée par le VIH — la création d'un acronyme (SIDA), devenu par la
suite substantif (sida), traduit-il et confirme-t-il le caractère original de
l'affection décrite13.
Avec la transmission mère-enfant, nulle réflexion sur le signifiant lui-même
au sein de la communauté scientifique médicale n'a permis de souligner et de
tirer les conséquences de l'hétérogénéité des présupposés classificatoires
contenus dans les notions de transmissions mère-enfant et — partant —
sexuelle, par voie sanguine ou nosocomiale. On pourrait objecter qu'il suffit
de signifier par le terme de transmission mère-enfant que le VIH passe de la
mère à l'enfant pour l'adopter : argument certes suffisant mais qui ne répond
pas aux interrogations posées par la transmission du VIH ainsi désignée.
Deux raisons essentielles motivent ce point de vue. D'une part, la commun
auté scientifique médicale elle-même n'a de cesse de nous révéler la comp
lexité des mécanismes à l'œuvre dans la transmission mère-enfant : une
approche générale de ces acquis scientifiques convainc aisément — nous le ver
rons — du caractère foncièrement réducteur de la notion de transmission
mère-enfant. D'autre part, dans une perspective de santé publique — dont
médecins et épidémiologistes ont précisément le souci - les interprétations
profanes de cette transmission dénotent des confusions et des lacunes, au
regard de la connaissance des autres modes de transmission du VIH, qui peu
vent avoir des conséquences en matière d'adhésion à un discours préventif.
Avant de se pencher sur ces appréhensions du discours préventif, les
interventions en matière de réduction du risque de transmission du VIH
13. Michel Barthélémy (1994 : 49) retrace la chronologie scientifique et sémantique ayant conduit à la
première désignation sous le terme de « SIDA », en septembre 1982, des « cas de sarcome de Kaposi et
de maladies opportunistes chez des personnes auparavant en bonne santé ».
Laurent Vidal à l'enfant — au premier rang desquelles l'administration d'AZT à la femme
enceinte infectée — soulignent à nouveau les spécificités des enjeux de ce
mode de transmission. Tout d'abord, la mère ne tire directement aucun "*
bénéfice thérapeutique de la prise d'AZT. C'est un mode de prévention
strictement altruiste : la mère prend ce médicament pour éviter la conta
mination de son enfant. De façon comparable, la décision de la mère
infectée de ne pas allaiter son enfant relève de la même démarche. Force
est de constater que la question se pose en des termes différents pour les
autres modes de prévention (protection des relations sexuelles, sécurité
transfusionnelle, utilisation de matériel d'injection unique). Lorsqu'il
s'agit d'amener une personne infectée par le VIH à protéger ses relations
sexuelles, l'objectif est certes d'éviter que son partenaire soit infecté mais
il est aussi - cela fait partie du discours médical destiné au patient — de
faire en sorte que le séropositif ne se réinfecte pas : la prévention proposée
par le discours médical et adoptée par l'individu est loin d'être unique
ment altruiste. Elle ne l'est pas davantage lorsqu'elle s'adresse à l'ensemble
de la population ou aux personnes séronégatives. Quel que soit le statut
sérologique de la personne qui reçoit le message préventif, il est clair que
l'adoption effective de mesures de prévention a pour objectif d'abord de se
protéger, puis de protéger l'autre.
De son côté, la prévention de la transmission par voie sanguine appar
aît dans un premier temps clairement altruiste. Dans le cas de la trans
mission en milieu de soins, les poches de sang sont dépistées afin d'éviter
que celui qui sera transfusé ne soit contaminé : il en est de même pour la
stérilisation d'objets susceptibles d'être contaminants. Une forme de prise
en compte de l'autre semble aussi gouverner la prévention de la transmis
sion par injection de drogue de la part du toxicomane qui détruit sa
seringue. Si, sur cette question de l'altruisme, prévention de la transmis
sion mère-enfant et prévention de la contamination par voie sanguine se
rejoignent, un deuxième élément entre en ligne de compte qui conduit à
souligner l'originalité des questions en jeu autour de la transmission mère-
enfant. En effet, dans les techniques visant à détecter et éliminer le sang
contaminé, on intervient, par définition, avant que le geste potentiell
ement contaminant ne soit effectué, c'est-à-dire la transfusion. Il en est de
même lors de la prévention de la transmission par voie intraveineuse. Dans
la prévention de la transmission mère-enfant, l'administration d'AZT ^
précède le moment le plus contaminant mais elle intervient pendant la SS
grossesse. En d'autres termes, dans la prévention de la transmission w
mère-enfant, un processus est en cours (une grossesse) qui peut déboucher to
sur une contamination de l'enfant : l'intervention visera à. réduire la pro- §
habilité de cette contamination au regard de ce qu'elle serait en l'absence £]
Le sida et ses savoirs de prise d'AZT. Dans la transmission sexuelle, transfusionnelle ou par voie
sanguine en général, le processus susceptible de s'avérer contaminant n'est
pas enclenché lorsque l'action préventive intervient (préservatif puis rela
tion sexuelle, dépistage du sang puis transfusion, stérilisation du matériel
médical puis intervention médicale...). Au regard du processus de tran
smission du VIH, la chronologie de l'intervention préventive n'est donc
pas la même et elle s'avère tout à fait originale pour la prévention de la
transmission mère-enfant.
Sur ces deux points (caractère altruiste ; moment auquel elle intervient
dans le processus potentiellement contaminant) la prévention de la tran
smission mère-enfant marque clairement sa différence et son originalité
au regard des autres types de prévention de la transmission du VIH.
S'ajoutant à celles identifiées lors de l'analyse de la terminologie employée
et des modalités de transmission en jeu, ces positions originales livrent de
précieux enseignements sur le contenu et la construction du savoir médic
al sur le sida. Le premier et le plus général de ces enseignements reste que
le savoir médical tend à simplifier des situations dont il révèle, parall
èlement, la complexité et le caractère spécifique. Une clarté formelle
s'accompagne d'indices précis d'une nécessaire remise en question concept
uelle et classificatoire. Faut-il s'étonner que le savoir scientifique s'enri
chisse — en toute rigueur méthodologique — de données qui interrogent ses
fondements sans pour autant opérer le travail réflexif sur la signification et
les implications de ceux-ci ou, plus simplement, considérer qu'il n'y a là
qu'un processus commun aux savoirs en jeu autour du sida ?
Acquis, incertitudes et objectifs
des savoirs épidémiologiques
Afin d'avancer dans cette réflexion et avant d'en venir aux dimensions
profanes des représentations de la transmission de la mère à l'enfant, puis
de la transmission sexuelle, un regard sur les données médicales et épidé
miologiques relatives à ces modes de transmission confirme l'existence
d'une multiplicité de registres d'analyse dans les interventions et les di
scours médicaux.
Parmi les interventions médicales visant à prévenir la transmission du
VIH de la mère à l'enfant14, trois retiennent l'attention des épidémiolo-
gistes et cliniciens travaillant plus particulièrement en Afrique : l'adminis-
14. Le taux de transmission de la mère à l'enfant est compris entre 13 et 32 % dans les pays industrial
isés et entre 25 et 48 % dans les pays du Sud, notamment en Afrique (Dabis et al. 1993 : 1140).
L'essentiel des cas de transmission interviennent en fin de grossesse, pendant l'accouchement ou lors de
l'allaitement : les interventions visant à réduire la transmission doivent porter sur cette période périnat
ale, en particulier dans les pays en développement, où les femmes allaitent (Mandelbrot 1996 : 7).
Laurent Vidal d'AZT sur une courte période — déjà évoquée —, la désinfection des tration
voies génitales de la mère et sa supplementation en vitamine A (Méda et
al. 1997 : 122). L'option consistant à n'agir que sur les comportements des "*
femmes pour faire en sorte qu'elles ne transmettent pas le VIH à leur
enfant paraît difficilement envisageable puisque cela reviendrait à faire en
sorte que toute femme en âge de procréer protège ses rapports et que toute
femme déjà infectée n'ait pas d'enfant. Ces deux moyens pour prévenir la
transmission mère-enfant ont ceci d'intéressant qu'ils obligent à un éla
rgissement de la perspective en direction du problème général des change
ments de comportements — sexuels et reproductifs - et introduisent donc
une problématique de sciences sociales suivant laquelle le choix d'avoir un
enfant lorsque l'on est infectée s'inscrit, par-delà le rapport à la maladie ou
à la mort, dans l'optique du maintien ou de la réactivation de relations
familiales ou de sexe.
Un deuxième constat accompagne les choix des trois interventions évo
quées : elles ne possèdent pas toutes a priori un même degré d'efficacité et
de « faisabilité ». Ainsi, l'essai thérapeutique visant à utiliser de l'AZT sur
une courte période s'inspire des résultats de l'étude menée dans des pays
occidentaux qui ont démontré l'efficacité de cette intervention pour
réduire la transmission de la mère à l'enfant. Mais, pour être réalisée en
Afrique, un tel essai nécessite des adaptations qui obligent à poser à nou
veau la question de son efficacité et de son caractère applicable aux
contextes cliniques et sanitaires que l'on rencontre sur ce continent. De leur
côté, les procédures de désinfection des voies génitales ou d'administration
de vitamine A apparaissent nettement plus aisées à mettre en œuvre mais
leur efficacité reste à démontrer. D'un point de vue anthropologique, les
choix de la désinfection ou de la prise de vitamine A possèdent une parti
cularité : ils témoignent d'une forme de dé-médicalisation de la prise en
charge du sida. En effet, ces deux interventions ne nécessitent pas de dépis
tage des femmes enceintes donc de diagnostic et de suivi en tant que tel de
l'infection à VIH. Toute femme enceinte, quel que soit son statut sérolo-
gique, peut en effet prendre de la vitamine A ou subir une désinfection
vaginale lors de son accouchement sans que cela ait un effet négatif pour sa
santé ou celle de son enfant. Finalement, le choix de l'intervention suivant
le double critère de l'efficacité et de la « faisabilité » conduit à dessiner des
rapports à la maladie et au patient originaux, susceptibles de modeler le „,
contenu d'éléments du discours médical appliqué à l'infection par le VIH 55
(intervention, prévention) : l'intervention apparaît alors comme résultant w
aussi de constats sociologiques et elle comprend une démarche de préven- to
tion qui suppose des degrés variables de médicalisation et n'impose pas la §
connaissance du statut sérologique, donc le dépistage. £]
Le sida et ses savoirs

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