La transmission sociale chez les primates - article ; n°3 ; vol.93, pg 427-439

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 3 - Pages 427-439
Résumé
La transmission sociale chez les primates peut apparaître à l'intérieur d'une même génération (transmission intra-génération), ou entre deux générations successives (transmission inter-générations, en général de la mère aux jeunes). Les processus cognitifs sous-jacents impliquent un apprentissage par observation et sont de deux types : soit une accentuation locale, soit une imitation. Des problèmes de définition ont conduit vraisemblablement à une surestimation de l'existence de capacités d'imitation chez les primates. Des données récentes laissent en effet penser que cette capacité serait très restreinte, voire inexistante chez les primates non humains ; en revanche, elle se manifesterait de façon très précoce chez le nouveau-né humain. Le problème de la continuité des capacités mentales chez les primates est abordé en discussion.
Mots clés : transmission sociale, imitation, accentuation locale, primates.
Summary : Social transmission among non-human primates.
Social transmission could occur within the same generation (intra-generation transmission) or between successive generations (inter-generations transmission : from the mother to the offspring). Observational learning is the main mechanism involved for social transmission to occur. Many authors assume that imitation does exist in non-human primates, because they consider that observational and imitation learning refer to the same process. But, others consider that observational learning may be due either to local enhancement or to imitation. Local enhancement could probably explain inter-generation transmission, while intra-generation transmission could be due to imitation. Nevertheless, it has to be stressed that recent studies have shown that true imitation has probably been overesti-mate in non-human primates. Moreover, it seems that imitation does exist in new-born human infants ; it could be possible that it is specifically a human cognitive ability. Finally, the problem of species-specific mental abilities in primates is discussed. It may be concluded that inter- and intra-generation transmissions have been involved in the cultural evolution of both non-human primates and of Homo.
Key-words : social transmission, imitation, local enhancement, primates.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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R. Chalmeau
Alain Gallo
La transmission sociale chez les primates
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°3. pp. 427-439.
Résumé
La transmission sociale chez les primates peut apparaître à l'intérieur d'une même génération (transmission intra-génération), ou
entre deux générations successives (transmission inter-générations, en général de la mère aux jeunes). Les processus cognitifs
sous-jacents impliquent un apprentissage par observation et sont de deux types : soit une accentuation locale, soit une imitation.
Des problèmes de définition ont conduit vraisemblablement à une surestimation de l'existence de capacités d'imitation chez les
primates. Des données récentes laissent en effet penser que cette capacité serait très restreinte, voire inexistante chez les
primates non humains ; en revanche, elle se manifesterait de façon très précoce chez le nouveau-né humain. Le problème de la
continuité des capacités mentales chez les primates est abordé en discussion.
Mots clés : transmission sociale, imitation, accentuation locale, primates.
Abstract
Summary : Social transmission among non-human primates.
Social transmission could occur within the same generation (intra-generation transmission) or between successive generations
(inter-generations transmission : from the mother to the offspring). Observational learning is the main mechanism involved for
social to occur. Many authors assume that imitation does exist in non-human primates, because they consider that
observational and imitation learning refer to the same process. But, others consider that observational learning may be due either
to local enhancement or to imitation. Local enhancement could probably explain inter-generation transmission, while intra-
generation transmission could be due to imitation. Nevertheless, it has to be stressed that recent studies have shown that true
imitation has probably been overesti-mate in non-human primates. Moreover, it seems that imitation does exist in new-born
human infants ; it could be possible that it is specifically a human cognitive ability. Finally, the problem of species-specific mental
abilities in primates is discussed. It may be concluded that inter- and intra-generation transmissions have been involved in the
cultural evolution of both non-human primates and of Homo.
Key-words : social transmission, imitation, local enhancement, primates.
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Chalmeau R., Gallo Alain. La transmission sociale chez les primates. In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°3. pp. 427-439.
doi : 10.3406/psy.1993.28705
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_3_28705L'Année psychologique, 1993, 93, 427-439
REVUE CRITIQUE
Centre de Recherche en Biologie du Comportement
CNRS URA 664
Université Paul-Sabatier, Toulouse1
LA TRANSMISSION SOCIALE
CHEZ LES PRIMATES
par Raphaël Chalmeau et Alain G-allo
SU MM AR Y : Social transmission among non-human primates.
Social transmission could occur within the same generation (intra-
generation transmission) or between successive generations ( inter- genera
tions transmission : from the mother to the offspring). Observational
learning is the main mechanism involved for social transmission to occur.
Many authors assume that imitation does exist in non-human primates,
because they consider that observational and imitation learning refer to the
same process. But, others consider that observational may be due
either to local enhancement or to imitation. Local enhancement could pro
bably explain inter- generation transmission, while intra- generation trans
mission could be due to imitation. Nevertheless, it has to be stressed that
recent studies have shown that true imitation has probably been overesti
mate in non-human primates. Moreover, it seems that imitation does exist
in new-born human infants ; it could be possible that it is specifically a
human cognitive ability. Finally, the problem of species-specific mental
abilities in primates is discussed. It may be concluded that inter- and intra-
generation transmissions have been involved in the cultural evolution of
both non-human primates and of Homo.
Key-words : social transmission, imitation, local enhancement, primates.
INTRODUCTION
La transmission sociale chez les primates est le plus souvent analysée
dans le cadre comparatif de la théorie de l'évolution (Menzel, Davenport
et Rogers, 1972 ; McGrew et Tutin, 1978 ; McGrew, 1992). Il s'agirait
1. 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex. 428 Raphaël Chalmeau et Alain Gallo
d'un précurseur de la culture humaine qu'une étude comparative
pourrait aider à mieux comprendre et à caractériser (Morin et Piattelli-
Palmarini, 1974). Depuis que les auteurs utilisent le terme de pré
culture chez les primates non humains (Kawai, 1965), la transmission
sociale d'un comportement acquis a été étudiée dans de nombreux
groupes taxonomiques, comme les rats, les chats, les oiseaux et les
primates (Galef, 1976). Le phénomène existe, en effet, chez des espèces
variées de primates aussi bien chez des singes « inférieurs » que chez des
primates anthropoïdes. Les processus cognitifs sous-jacents à la trans
mission sociale (de l'utilisation d'un outil par exemple) semblent exister
à divers degrés au sein de l'ordre des primates, l'augmentation de leur
complexité étant étroitement liée à l'évolution phylogénétique. Le
« fossé » évolutif séparant les singes anthropoïdes (et spécialement les
chimpanzés) des autres singes serait une vue de l'esprit. En effet, de
nombreuses capacités cognitives, testées depuis des capucins (cebus
apella), des macaques (Macaca sp.), des babouins (Papio sp.), ju
squ'aux anthropoïdes comme des orangs-outans (Pongo pymaeus), des
gorilles (Gorilla gorilla) et des chimpanzés (Pan sp.), sur la base de
l'intelligence sensori-motrice piagétienne, semblent suivre un continuum
évolutif (Lethmate, 1982 ; Jordan, 1982 ; Antinucci, 1989 ; Parker et
Gibson, 1990 ; de Waal, 1992).
On peut distinguer deux types de transmission sociale d'un nouveau
comportement : les transmissions parents-enfants, et les transmissions
inter-individuelles au sein d'une même génération. Les
intra-génération sont réalisées au sein d'un groupe, à partir d'un individu
« inventeur ». La diffusion du nouveau comportement est soumise à des
contraintes sociales (ce sont en général les individus de la même classe
d'âge que l'inventeur qui acquièrent le nouveau comportement, d'où
le terme intra-génération qui caractérise ce type de transmission). Les
transmissions parents-enfants concernent principalement la mère et son
jeune dans des activités de recherche de nourriture et permettent une
transmission de génération en génération. Même s'il est possible que des
mécanismes similaires d'acquisition sous-tendent à la fois les trans
missions intra- et inter-générations, la diffusion d'une nouvelle habitude
au sein d'un groupe n'emprunte pas nécessairement le même « trajet »
social suivant le type de transmission considéré.
A) Propagation d'un nouveau comportement :
TRANSMISSION INTRA-GÉNÉRATION
Lorsqu'un nouveau comportement est mis en œuvre par un individu,
il se répand au sein du groupe d'une manière prévisible (Menzel, 1968,
1972 ; Miyadi, 1964) : les liens affiliatifs et agonistiques, en d'autres
termes, la dynamique sociale du groupe observé, en structurent la propa- Transmission sociale chez les primates 429
gation (Pallaud, 1990). En effet, on peut logiquement considérer que ce
comportement sera acquis en premier lieu par les partenaires (les parte
naires de jeu, les frères et sœurs) qui possèdent des liens afïiliatifs
importants avec l'inventeur (Wechkin, 1970 ; Lepoivre et Pallaud, 1985),
c'est-à-dire par ceux qui passent le plus de temps avec l'inventeur.
Dans le cas le plus étudié de propagation intra-génération (chez les
macaques japonais : Kawamura, 1959 ; Itani, 1958 ; Kawai, 1965),
les juvéniles paraissent plus innovateurs que les adultes : une nouvelle
habitude (ici, laver des patates douces dans l'eau de mer avant de les
ingérer) acquise par une femelle juvénile va se transmettre dans la classe
d'âge des juvéniles. Ce type de transmission ne concerne pas les mâles
adultes qui paraissent se désintéresser de ce nouveau comportement.
Cette « rigidité comportementale » des individus dominants se retrouve
dans certaines expériences d'apprentissage en situation sociale (chez
Macaca mulatto, : Bunnel, Kenshalo, Allen, Manning et Sodetz, 1979 ;
Anderson, Peignot, Aldelbrecht, Fontaine et Peugeot, 1992 ; chez
Macaca fascicularis : Bunnel et Perkins, 1980 ; chez Macaca tonkeana : 1985 ; chez Pan troglodytes : Chalmeau et Gallo, 1993). Mais
d'autres auteurs montrent à l'inverse que seuls les animaux dominants
apprennent une tâche en situation sociale (chez Papio papio : Lepoivre,
1985). Strayer (1976) émet l'hypothèse d'une relation entre la tâche à
apprendre et le statut social de l'individu : un animal subordonné
aura plus de facilité à acquérir une tâche fondée sur une inhibition
comportementale, alors que pour une qui implique des relations
de compétition, les individus dominants seront avantagés. La dynamique
sociale des espèces considérées permet donc de rendre compte, en partie,
des différences inter-individuelles de la performance lors d'une tâche
d'apprentissage en situation sociale. D'autre part, Visalberghi et Fra-
gaszy (1990a) observent que les individus qui ont l'habitude d'exploiter
les actions des autres n'expriment pas le nouveau comportement : ce
sont, le plus souvent, les individus dominants qui restent dans une telle
logique d'exploitation.
B) Transmission d'un nouveau comportement :
TRANSMISSION INTER-GÉNÉRATÏON
La seconde phase, au niveau évolutif, est le passage d'une propagat
ion intra-génération à une transmission inter-générations. Alors que
les mères apprennent un nouveau comportement par la voie de la trans
mission intra-génération, elles deviennent à leur tour capables « d'ensei
gner » ce nouveau comportement à leur progéniture (sans intention
obligatoire de la part de la mère). A ce moment de la propagation, les
mères sont imitées par leurs jeunes (Boesch, 1991). La majorité des cas
observés dans la nature concernent une transmission inter-générations ; Raphaël Chalmeau et Alain Gallo 430
dans peu de cas, les chercheurs ont eu l'opportunité d'observer l'émer
gence et la diffusion d'une nouvelle habitude (Kawai, 1965).
L'exemple bien connu de la « pêche aux termites » entre dans le
cadre de la transmission inter-générations (Goodall, 1968 ; McBeath et
McGrew, 1982), ainsi que de nombreux comportements liés à l'alimen
tation (Sugiyama et Koman, 1979) : casser des noix de palmes (Boesch
et Boesch, 1984 ; Hannah et McGrew, 1987), attraper des fourmis
(McGrew, 1974 ; Nishida et Hiraiwa, 1982 ; Sugiyama, Koman et Boye
Sow, 1988), chasser en coopération (Boesch et Boesch, 1989), partager
la nourriture (de Waal, 1989), ou encore boire à l'aide d'une « éponge »
(Kitahara- Frisch et Norikoshi, 1982).
Des observations actuelles permettent d'inférer l'existence d'une
propagation intra-génération, puis d'une transmission inter-générations,
pour rendre compte des différences de comportements entre populations
de la même espèce (Sugiyama et al., 1988 ; McGrew, 1992) que les
contraintes écologiques, à elles seules, ne suffisent pas à expliquer.
C) Mécanismes d'acquisition d'un nouveau comportement
Pour les deux niveaux de transmission (intra- et inter-générations),
le mécanisme prépondérant semble être l'apprentissage
par observation. Cette forme d'apprentissage est considérée par de
nombreux auteurs comme un mécanisme courant et indispensable dans
de nombreuses sociétés de primates (Crawford et Spence, 1938 ; Menzel,
1972 ; Menzel et al, 1972 ; Beck, 1974 ; Strayer, 1976 ; Galef, 1976 ;
Lepoivre et Pallaud, 1985 ; Tomasello, Davis-Dasilva, Camak et Bard,
1987 ; Fragaszy et Visalberghi, 1989 ; Anderson, 1990), et elle existe
également dans d'autres groupes zoologiques (chez le chat et les oiseaux :
voir Galef, 1988 ; Lefebvre et Palameta, 1988 ; mais aussi chez un
invertébré comme le poulpe : Fiorito et Scotto, 1992). Il implique la
présence d'un animal démonstrateur (ou modèle) qui, par son activité,
entraîne une augmentation de la probabilité d'apparition de ce nouveau
comportement parmi ses congénères-observateurs (Robert, 1970).
En nous appuyant sur la formulation classique de Thorpe (1956 ;
voir aussi Pallaud, 1982 ; Tomasello, 1990 ; Visalberghi et Fragaszy,
1990è), on peut classer tous les apprentissages par observation décrits
dans la littérature dans deux grandes catégories, l'accentuation locale
et l'imitation.
L'accentuation locale locale (local ou stimulus enhancement) suppose que
l'activité d'un animal modèle attire l'attention d'un animal observateur
sur des caractéristiques environnementales qui lui permettront de réaliser Transmission sociale chez les primates 431
ce nouveau comportement plus rapidement que par un apprentissage
individuel par essais et erreurs (Robert, 1970 ; Tomasello, 1990 ; Visal-
berghi et Fragaszy, 19906). Un processus associatif, couplé à un ajust
ement par essais et erreurs, pourrait rendre compte du phénomène observé.
Par exemple, la localisation de la récompense serait acquise ainsi, ou plus
généralement, la de la zone du dispositif expérimental où
l'animal qui a appris concentre son activité. Ce type de processus pourr
ait donc expliquer une vitesse d'acquisition plus grande que si l'animal
devait seul résoudre le problème posé, c'est-à-dire quand il est l'inventeur.
L'imitation
L'apprentissage par imitation implique que l'animal observateur
soit directement attiré par le comportement de modèle et
reproduise ce comportement (Thorpe, 1956). Cette reproduction peut
suivre de façon plus ou moins exacte les mouvements du modèle (chez
les chimpanzés : Tomasello et al., 1987 ; chez les pigeons : Palameta et
Lefebvre, 1985). Pour Chevalier-Skolnikofî (1989), cet apprentissage
impliquerait des capacités cognitives complexes (représentation de
l'action, anticipation et compréhension) et serait réservé aux espèces
les plus évoluées. Cependant, il existe des problèmes de définition des
termes « imitation » et « apprentissage par observation » qui, pour de
nombreux auteurs, sont synonymes. Nous conserverons, comme Robert
(1970), le terme apprentissage par observation pour désigner un phéno
mène observé, l'imitation (ou l'accentuation locale) serait le mécanisme
rendant compte de ce phénomène.
DISCUSSION
On a longtemps admis que pour les singes anthropoïdes (apes) et
pour l'homme, l'acquisition de nouveaux traits de comportements est
réalisée par apprentissage par observation, alors que pour les singes
(monkeys) et les autres mammifères, l'apprentissage par essais et erreurs
représenterait le mode principal d'acquisition (Beck, 1974). De plus,
de nombreux auteurs considéraient que l'imitation est une capacité
très développée chez les chimpanzés. Cette faculté d'apprentissage par
imitation a également été inférée chez des macaques et des babouins
(Itani, 1958 ; Strum, 1975 ; Strayer, 1976). Cependant, une utilisation
abondante de nouveaux termes (G-alef (1988) a dénombré plus de
22 termes différents utilisés comme synonymes d'imitation), le plus
souvent définis dans le cadre d'une expérience particulière, a entraîné
une certaine confusion au niveau des mécanismes sous-jacents respon
sables de l'apprentissage. Le fait de considérer le concept d'imitation,
par exemple, comme un synonyme de l'apprentissage par observation a 432 Raphaël Chalmeau el Alain Gallo
conduit à une surestimation de l'existence de la capacité d'imitation
chez les primates. De plus, toutes les précautions méthodologiques
n'étaient pas toujours prises pour écarter une explication plus écono
mique du phénomène par l'intermédiaire de l'accentuation locale.
De nombreuses compétences cognitives existent à des degrés variés
dans le groupe des primates (Mathieu, Bouchard, Granger et Hersco-
vitch, 1976 ; Beck, 1976 ; Vauclair, 1982 ; Natale, Antinucci, Spinozzi
et Poti, 1986 ; Cheney, Seyfarth et Smuts, 1986 ; Antinucci et Visal-
berghi, 1986 ; Whiten et Byrne, 1988 ; Antinucci, 1989 ; Schino, Spi
nozzi et Berlinguer, 1990 ; Parker et Gibson, 1990 ; de Waal, 1992).
Ces études de psychologie comparée, en se basant sur les stades piagé-
tiens de l'intelligence sensori-motrice, montrent qu'il existe une corré
lation entre la position phylétique de l'espèce considérée et le stade
sensori-moteur atteint, par exemple pour la permanence de l'objet
et l'utilisation d'outils (Mathieu et al, 1976 ; Parker et Gibson, 1977 ;
Chevalier-Skolnikoff, 1989; Natale et al, 1986; Schino et al, 1990).
Il semble raisonnable de penser que les capacités cognitives impliquées
lors d'un apprentissage par observation suivent aussi un continuum,
corrélé à l'échelle phylétique des primates.
Cependant, depuis peu, certains auteurs s'accordent pour dire que
l'imitation au sens strict semble absente chez les primates non humains
(Tomasello, 1990, 1992 ; Fragaszy et Visalberghi, 1990 ; Visalberghi et
Fragaszy, 19906 ; Visalberghi, 1992). Par exemple, l'imitation était
considérée comme le mécanisme principal d'acquisition dans le cas d'une
transmission intra-génération (Itnai, 1958 ; Strayer, 1976). Strayer
(1976), en effet, pense que le processus de transmission mère-jeune peut
être graduel. Au contraire, la propagation intra-génération implique,
selon lui, une acquisition soudaine du nouveau pattern par un animal
qui observe le modèle social. Pour cet auteur, le processus responsable
serait l'imitation. Cependant, la propagation d'un nouveau comporte
ment alimentaire (dans l'exemple des macaques japonais) est très lente :
trois ans après l'apparition de ce nouveau comportement, seulement
11 individus sur 25 avaient adopté cette technique (Kawai, 1965). De
plus, l'accentuation locale associée à l'apprentissage individuel suffit à
expliquer le phénomène observé. D'autre part, rares sont les études
qui permettent d'affirmer que l'imitation plutôt que l'accentuation
locale a permis la diffusion d'un nouveau comportement au sein d'un
groupe (voir Galef, 1988). Des expériences sur les capacités d'imitation
chez des chimpanzés, chez des jeunes enfants, et chez des chimpanzés
« éduqués » par l'homme montrent que les deux derniers groupes ont des
performances similaires, alors que le premier groupe semble incapable
d'imiter le démonstrateur. Le fait que les chimpanzés dans la nature
ne reçoivent pas d'instructions intentionnelles des congénères rendrait
l'imitation improbable selon Tomasello (1992). Cependant, en ce qui
concerne particulièrement les chimpanzés dans leur milieu naturel, on Transmission sociale chez les primates 433
ne peut pas à l'heure actuelle trancher la question de l'existence ou non
de cette capacité d'imitation. Il semblerait fort probable qu'elle inter
vienne au niveau de la transmission mère-jeune (Boesch, 1991). Quoi qu'il
en soit, cette lacune chez les primates non humains (mis à part les
chimpanzés qui n'ont donc pas jusqu'à présent un statut définitif)
remettrait en cause la thèse d'un continuum des capacités mentales
chez les primates.
La faculté d'imitation a également été très étudiée chez l'enfant.
On sait que Piaget (1946) a défini six stades d'imitation se succédant
durant l'ontogenèse de l'enfant humain qui peuvent être regroupés
en trois niveaux principaux. Lors du premier niveau (de la naissance
à 8-12 mois), l'enfant est capable d'imiter des manœuvres simples
comme les mouvements des doigts, et des vocalisations. Au second
niveau (8-12 mois à 18-24 mois), l'enfant imite les mimiques faciales.
Enfin, le dernier niveau (à partir de 2 ans) est caractérisé par la faculté
d'imitation différée sans entraînement. Ces travaux permettent, dans
le cadre de la psychologie comparée, d'étudier l'ontogenèse de la faculté de diverses espèces de primates. Ainsi Meltzoff (1988), en
s'appuyant sur les stades piagétiens, a démontré que la faculté d'imita
tion était très précoce chez l'homme, puisque 70 % des enfants de 1 à
2 ans testés sont capables d'imitation différée. De plus, l'imitation semble
être une faculté innée des nouveau-nés humains, puisque le nouveau-né
est capable d'imiter des mimiques faciales (Meltzoff, 1988 ; Kugiumut-
zakis, 1992). Même si la grille piagétienne a sous-estimé les capacités
d'imitation de l'enfant humain, elle peut servir de base de travail pour
de telles études chez d'autres espèces de primates.
Ainsi, le même phénomène général (l'apprentissage par observation)
sert de base explicative à de nombreux travaux, même si les capacités
cognitives mises en jeu sont différentes. Une façon d'accéder aux méca
nismes sous-jacents lors d'un apprentissage par observation serait de
dichotomiser expérimentalement l'activité de l'animal modèle des
caractéristiques environnementales sur lesquelles il agit (Sumita,
Kitahara-Frisch et Norikoshi, 1985 ; Tomasello et al., 1987). Ainsi, il
serait possible d'observer les indices (activités du modèle versus environ
nement) pris en compte par l'animal observateur lors de l'apprentissage.
La distinction entre les observables et les mécanismes sous-jacents
devrait permettre de clarifier les débats. D'un point de vue purement
opérationnel, le critère de la manifestation observable macroscopique-
ment d'un apprentissage dû à l'observation des comportements d'un
modèle par un démonstrateur est l 'économie réalisée par les observateurs
dans la réalisation de la même tâche. La description fine des activités du
démonstrateur et une estimation de leur reproduction plus ou moins
fidèle (« topographie » des réponses) constitueraient ensuite des indices
intéressants permettant d'énoncer ce que l'observateur a appris (voir
Palameta et Lefebvre (1985) sur les pigeons, et Tomasello et al. (1987)
AP — 15 434 Raphael Chalmeaii et Alain Gallo
sur les chimpanzés). Ces deux indices devraient permettre de distinguer
entre les mécanismes d'accentuation locale et des « niveaux » d'imitation
selon, par exemple, que l'observateur atteint à sa façon le résultat, ou
bien en reproduisant mouvement par mouvement les comportements du
démonstrateur. Une analyse utilisant les techniques fines de l'éthologie,
telles qu'un répertoire comportemental détaillé ou une étude des mouve
ments, serait indispensable en l'occurrence.
L'apprentissage par observation renvoie à deux mécanismes que l'on
peut aussi distinguer en fonction de l'intégration plus ou moins ancienne
du nouveau comportement dans le groupe étudié. C'est l'échelle du temps
qui peut permettre de distinguer les différents types de transmission :
en premier lieu, après une « invention » individuelle, apparaît une
transmission intra-génération structurée par les relations affiliatives au
sein du groupe, puis une transmission de génération en génération, qui
peut entraîner des différences comportementales entre populations. Ce
type d'évolution, lors de l'acquisition puis de la transmission d'un nou
veau comportement, a marqué les premiers hominidés, puisque lors de la
cohabitation des Hominoïdes et des Australopithèques (Leakey et
Lewin, 1985 ; Lewin, 1990), des différences culturelles sont déjà obser
vables au niveau de la fabrication d'outils par exemple. Divers travaux
(Itani, 1958 ; Kawamura, 1959 ; Kawai, 1965 ; Menzel et al, 1972 ;
Strum, 1975 ; McGrew et Tutin, 1978 ; Boesch et Boesch, 1989 ; McGrew,
1992) sur les primates non humains utilisent le terme de « culture » (ou
sub-culture, infra-culture, coutume sociale et tradition sociale) pour
rendre compte de variations comportementales au niveau social, au
niveau de l'alimentation ou encore au niveau de la fabrication et de
l'utilisation d'outils. McGrew (1992) considère en effet que les chim
panzés remplissent les critères opérationnels de la définition de la culture
telle qu'elle est conçue par les anthropologues. Les différences d'habi
tudes dans l'utilisation d'outils ne peuvent pas être totalement expliquées
par les contraintes environnementales. Ces habitudes deviennent cou
tumes. Les prémices d'une société fondée sur une culture propre à une
population sont observables dans de nombreux groupes de primates
non humains, et plus spécifiquement chez les chimpanzés. Tomasello
(1990) considère en revanche que la transmission culturelle stricto sensu
de l'utilisation d'un outil, par exemple, implique la reproduction d'un
comportement. Hors cette capacité d'imitation semble inexistante (ou
rare tout au plus) chez les chimpanzés, la transmission culturelle serait
donc ipso facto réservée à l'espèce humaine. Cependant, le problème
des chimpanzés, dont la position phylétique en fait l'espèce la plus
proche de l'Homme, semblerait impliquer la mise en œuvre du méca
nisme de l'imitation (Boesch, 1991), phénomène jugé plus complexe
que l'accentuation locale ou l'apprentissage par essai et erreur. Il en
résulte qu'on peut se demander ce qu'implique au niveau cognitif
l'émergence de ces capacités. Sont-elles nécessairement corrélées à Transmission sociale chez les primates 435
l'émergence de la conscience de soi et des autres (Griffin, 1976 ; Crook,
1983), à la capacité de « se mettre à la place de l'autre » (empathie, voir
Premack et Woodruff, 1978 ; Povinelli, Nelson et Boysen, 1992) et de
se représenter la succession de ses comportements avant de les repro
duire ? On rencontre ici le problème de l'implication du symbolique
dans l'activité de « copie » des actes d'un autre. A l'occasion de ce qui
paraît être un manque incompréhensible, chez les chimpanzés particu
lièrement, il est possible que les chercheurs en anthropologie soient
conduits à reconsidérer les catégories qu'ils utilisent. Plusieurs travaux
sur la « cognition animale » (cf. la reconnaissance de soi dans le miroir
par le pigeon par exemple : Epstein, Lanza et Skinner, 1981 ; ou encore
par les primates : Gallup, 1982 ; Anderson, 1984) semblent y conduire.
RÉSUMÉ
La transmission sociale chez les primates peut apparaître à V intérieur
d'une même génération (transmission intra- génération ), ou entre deux
générations successives inter- générations, en général de la
mère aux jeunes). Les processus cognitifs sous-jacenls impliquent un
apprentissage par observation et sont de deux types : soit une accentuation
locale, soit une imitation. Des problèmes de définition ont conduit vraisem
blablement à une surestimation de Vexistence de capacités d'imitation chez les
primates. Des données récentes laissent en effet penser que cette capacité
serait très restreinte, voire inexistante chez les primates non humains ; en
revanche, elle se manifesterait de façon très précoce chez le nouveau-né
humain. Le problème de la continuité des capacités mentales chez les pri
mates est abordé en discussion.
Mots clés : transmission sociale, imitation, accentuation locale, pri
mates.
BIBLIOGRAPHIE
Anderson J. R. — (1984) Monkeys with mirrors : Some questions for primate
psychology, International Journal of Primatology, 5, 81-98. J. R. — (1985) Development of tool-use to obtain food in a captive
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