La traque des Juifs dans le contexte de la « mise au pas » de la France - article ; n°3 ; vol.48, pg 595-604

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1993 - Volume 48 - Numéro 3 - Pages 595-604
The Final Solution and the Hunt for Jews in France.
How is it that after the Wannsee conference set motion the Final Solution, Heydrich and the French undersecretary of State could conclude that the French would not appose the deportation of the Jews ? To answer this question, Thaimann analyzes three sets of data the expulsion of Third Reich refugees, the gathering of information on individual Jews as well as the census of the Jewish population and the first large roundups in 1941. Her analysis demonstrates that the Franco-German cooperation and synchronization both exceeded and facilitated the satisfaction of German demands. Using contemporary German documents the autor reveals that the Vichy Government had the means to limit and possibly even cancel German initiatives.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Rita Thalmann
La traque des Juifs dans le contexte de la « mise au pas » de la
France
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 3, 1993. pp. 595-604.
Abstract
The "Final Solution" and the Hunt for Jews in France.
How is it that after the Wannsee conference set motion the "Final Solution", Heydrich and the French undersecretary of State
could conclude that the French would not appose the deportation of the Jews ? To answer this question, Thaimann analyzes
three sets of data the expulsion of Third Reich refugees, the gathering of information on individual Jews as well as the census of
the Jewish population and the first large roundups in 1941. Her analysis demonstrates that the Franco-German cooperation and
synchronization both exceeded and facilitated the satisfaction of German demands. Using contemporary German documents the
autor reveals that the Vichy Government had the means to limit and possibly even cancel German initiatives.
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Thalmann Rita. La traque des Juifs dans le contexte de la « mise au pas » de la France. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 48e année, N. 3, 1993. pp. 595-604.
doi : 10.3406/ahess.1993.279155
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_3_279155LA TRAQUE DES JUIFS
dans le contexte de la mise au pas de la France
Rita THALMANN
Le 20 janvier se réunit la Conférence de Wannsee sur la mise en uvre
de la Solution finale de la question juive initiative de Reinhard Heydrich
chef de la SIPO-SD Passant en revue les pays concernés par évacuation
des Juifs Est le sous-secrétaire tat Luther chargé des aspects diplo
matiques des questions juives au ministère des Affaires étrangères du Reich
estime alors un traitement approfondi de ce problème tiefgehende
Behandlung dieses Problems se heurte des réticences en Italie voire des
oppositions au Danemark et en Norvège qui commandent de surseoir
toute opération de ce type dans les pays concernés Mais que ni lui ni Hey
drich ne voient de difficultés prévisibles de la part de la France Apprécia
tion qui soulève au moins deux questions comment les responsables nazis
sont-ils arrivés cette conclusion est-elle vérifiée
La seconde question ayant déjà été amplement traitée par les spécia
listes1 mon propos concernera essentiellement un aspect précis de la pre
mière savoir la coopération Zusammenarbeit germano-fran aise pour
la traque des Juifs dans le cadre de la mise au pas de la France cet
effet trois remarques préalables imposent abord sur ce il faut
entendre par mise au pas expression qui avantage être parlante
mais qui peut inciter penser il agit une action unilatérale de
occupant allemand en France En fait elle est que le sens extensif du
terme Gleichschaltung dont le sens premier est synchronisa
tion Terme signifiant selon la définition du Larousse action de rendre
solidaires et simultanés les mouvements de deux appareils dans le cas
présent ceux de occupant et de tat fran ais En second lieu il convient
observer que si la persécution des Juifs en est aspect le plus tragique
cette mise au pas-synchronisation concerné tous les aspects de la
Cf notamment Michael MARRUS et Robert PAXTON Vichy et les Juifs Paris Calmann-
Lévy 1981 Serge KLARSFELD Vicfiy-Auschwitz Paris Fayard vol 1983 vol 1985
595
Annales ESC mai-juin 1993 no pp 595-604 LA POLITIQUE ANTIJUIVE
société fran aise et que certaines prémices remontent déjà aux années
trente Dernière observation afin de mieux éclairer le processus de syn
chronisation mon analyse portera successivement sur les trois moments que
sont la livraison des réfugiés du IIP Reich le recensement et le fichage des
Juifs et enfin les premières grandes rafles de 1941 prélude la déportation
La livraison des réfugiés du IIIe Reich
article 19 de la Convention armistice de juin 1940 stipule que le
gouvernement fran ais est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants
allemands désignés par le gouvernement du Reich et qui se trouvent en
France de même que dans les possessions fran aises les colonies les terri
toires sous protectorat ou sous mandat que par ailleurs le gouverne
ment fran ais engage empêcher le transfert des prisonniers de guerre ou
de prisonniers civils allemands de France dans les possessions fran aises ou
bien étranger que pour ce qui concerne les déjà trans
férés hors de France. des listes exactes portant la désignation de endroit
de leur séjour doivent être présentées En acceptant de souscrire ces dis
positions les représentants de la France qui étaient encore formellement
en juin 1940 ceux de la Troisième République violaient délibérément un
de ses principes fondamentaux le droit asile déjà passablement mis mal
il est vrai depuis 1933 par les mesures expulsion et de refoulement
immigrés politiques et de victimes de antisémitisme nazi2
Est-ce dire que les signataires de cette clause avaient pas conscience
de ce elle impliquait Selon un mémoire du ministère des Affaires étran
gères du 12 juillet 19403 article 19 de la Convention armistice obligerait
pas la France remettre les internés civils ni remettre des listes de préve
nus et condamnés La remise de listes ne serait quant elle un moyen
pratique en vue de préparer celle des prisonniers civils prescrite par cet
article Ce qui ne concernerait selon cette note que les seuls ressortis
sants allemands reconnus comme tels par les autorités fran aises et non les
individus que nous considérons comme Autrichiens Tchécoslovaques Polo
nais etc En conclusion les services fran ais estiment que le critère le plus
simple serait de libérer ceux des ressortissants allemands qui exprime
raient le désir de retourner dans le Reich extrader les personnes
demandées nommément par le gouvernement allemand
Cf Barbara VORMEIER Quelques aspects de la politique fran aise égard des émigrés
allemands 1933-1942 dans Hanna SCHRAMM Barbara VORMEIER Vivre Gurs Paris Mas-
péro 1979 pp 179-373 Rita THALMANN immigration allemande et opinion fran aise de
1933 1936 dans La France et Allemagne 1932-1936 Paris CNRS 1980 pp 148-172 même
sujet pour la période 1936-1939 dans Beiheft der Francia vol 10 Munich-Zurich ditions Arte
mis 1982 pp 47-70 Gilbert BADIA sous la direction) Exilés en France Souvenirs antifas
cistes allemands 1933-1945) Paris 1980 Jacques GRANDJONC sous la direction) migrés
fran ais en Allemagne migrés allemands en France 1685-1945 Paris 1983 pp 117-171 Anne
GRYNBERG Les camps de la honte Les internés juifs des camps fran ais 1939-1944 Paris La
Découverte 1991 pp 19-87
Archives nationales AN-AJ 41/500-PGE 327
596 THALMANN LA COLLABORATION ETAT
Cette première interprétation de article 19 qui distingue clairement la
libération des ressortissants allemands visée alinéa sur la base de celle
des prisonniers de guerre détenus par la France et extradition énoncée
alinéa comporte déjà dans le second cas une contradiction évidente Elle
prétend en effet réduire extradition aux seules personnes que les autorités
fran aises considèrent comme ressortissants allemands alors que pour les
autorités du Reich sont incluses celles que article 19 qualifie de dissi
dents Ce qui peut signifier les personnes relevant de sa souveraineté la
suite de annexion voire de occupation de leur pays origine de même
que celles ayant perdu la nationalité allemande par déchéance ou renonce
ment volontaire Les autorités fran aises estiment ailleurs nécessaire de
minimiser la portée de leur engagement dans une argumentation juridique
de quatre pages rédigée quelques mois plus tard intention de leur déléga
tion auprès de la Commission allemande armistice de Wiesbaden
Adressé le 28 novembre 1940 encore sur papier en-tête de la Répu
blique fran aise sic par le vice-président du Conseil ministre-secrétaire
Etat aux Affaires étrangères Pierre Lavai au général armée Huntziger
ce texte affirme
Le paragraphe de article 19 concernant la remise sur demande de
tous les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich est
certes rédigé en termes généraux Mais il est rappeler que ce paragraphe
dont le gouvernement fran ais avait demandé la suppression été main
tenu que sur la déclaration du général Köitel que le gouvernement allemand
se bornerait demander la livraison des incitateurs la guerre de nationalité
allemande En raison des conditions dans lesquelles la Convention armis
tice été signée et de appel fait de part et autre au sentiment de hon
neur propos de cette disposition celle-ci doit être interprétée en tenant
compte de honneur militaire et du principe de bonne foi plutôt en
attachant la lettre du texte4
Même ils ignoraient vraisemblablement la teneur un mémoire du
30 juillet 1940 dans lequel Otto Abetz5 expose Hitler orientation poli
tique il compte appliquer en France mémoire préconisant un protectorat
allemand durable assorti une eradication impitoyable rücksichtslos
ausgerottet des élites intellectuelles et politiques il suffirait de qualifier
éléments bellicistes ou de fauteurs de guerre sur la foi de déclara
tions antérieures juin 1940 les responsables fran ais ne pouvaient ignorer
ce que signifiaient pour Allemagne hitlérienne depuis 1933 honneur mili
taire et la bonne foi Et on se demande dans ces conditions comment ils ont
pu dans leur argumentation avancer hypothèse que article 19 de la
Convention armistice resterait sans doute aussi théorique que article 288
du traité de Versailles par lequel les Alliés avaient exigé en 1919 la remise
des responsables de la première guerre mondiale
Ministère des Affaires étrangères Direction politique Armistice Vichy le 28
novembre 1940 AN-AJ41/500 PGE 330
Otto ABETZ Politische Arbeit in Frankreich Salzbourg 30.7.1940 copie CDJC doc
LXXl-28
597 LA POLITIQUE ANTIJUIVE
On retiendra encore pour la suite des événements que le document fran
ais du 28 novembre précise que les dispositions de article 19 paragraphes
et comportent la charge de la France des obligations unilatérales sans réci
procité ce titre et alors elles ont été rédigées par le gouvernement alle
mand qui en le bénéfice exclusif elles ne peuvent recevoir une interpréta
tion extensive La question se pose alors de savoir pourquoi Vichy non
seulement accepté avant même occupation de la zone dite libre extra
der des réfugiés du IIIe Reich dont certains selon son interprétation
étaient plus ou avaient jamais été des ressortissants allemands Mais aussi
pourquoi Vichy utilisé cet effet les agents et les moyens de son administra
tion Tel est notamment le cas pour ne citer un exemple du jeune réfugié
Herschel Grynszpan né Hanovre mais de nationalité polonaise arrêté en
novembre 1938 par la police fran aise Paris après attentat mortel contre le
secrétaire de ambassade Allemagne vom Rath dont le procès avait été
repoussé plusieurs reprises la suite des pressions du juriste Friedrich
Grimm également agent de renseignements de Ribbentrop depuis 1934 en
France et de Reinhard Heydrich Or armistice peine signé le SS Ober
sturmführer Knochen demande son adjoint Karl Boemelburg chargé avant
la guerre sous le couvert Interpol de coordonner les activités de la Gestapo
en territoire fran ais de retrouver Grynszpan dont la trace est perdue depuis
la débâcle Après des péripéties et des tractations que ai relatées dans un
ouvrage sur La nuit de cristal le relais est pris par les services de Vichy qui le
retrouvent finalement la prison de Toulouse où il sera extradé Moyen
nant quoi Otto Abetz peut télégraphier ses supérieurs Suivant la
demande allemande Grynszpan été livré ce jour 28 juillet 1940 des émis
saires allemands la ligne de démarcation et transféré Berlin
Si dans ce cas précis il agit déjà une interprétation extensive de
article 19 paragraphe les extraditions et déportations ultérieures de réfu
giés du IIIe Reich sans parler de celles visant ultérieurement les Juifs apa
trides étrangers et fran ais ne correspondaient nullement aux assurances
du général Keitel réitérées en novembre 1940 par le négociateur allemand
Hencke la Commission armistice de Wiesbaden7 Assurances selon les
quelles les demandes du Reich seraient limitées quelques gros person
nages incitateurs la guerre et aux délinquants de droit commun Rien
sinon le désir de tat vichyste de prouver Hitler sa volonté de collabora
tion afin obtenir la conclusion rapide un traité de paix et sa reconnais
sance comme partenaire dans une Europe sous direction allemande sans
doute aussi le désir de se débarrasser essentiellement des Juifs étrangers ou
apatrides indésirables ne justifiait dans ces conditions interprétation
extensive de article 19 dès 1940 et les violations du droit asile intervenues
avant même occupation de la zone sud De plus en application de ce même
article 19 Vichy autorise dès juillet 1940 une commission allemande dite
Commission Kundt du nom un haut fonctionnaire des Affaires étrangères
Rita THALMANN Emmanuel FEINERMANN La nuit de cristal 9-10 novembre 1938 Paris
Laffont 1972 pp 45-87
Résumé de la réunion sous la présidence du général Koeitz du 14 décembre 1940 AN-
AJ41/500 PGE 327
598 THALMANN LA COLLABORATION ETAT
du Reich chargé de la présider inspecter les camps prisons et hôpitaux de
la zone non occupée8 Outre son président et deux médecins de la Croix
Rouge cette commission comprend un assistant scientifique deux repré
sentants de la Wehrmacht un interprète mais aussi un délégué du parti nazi
et trois agents du Reichssicherheitshauptamt RSHA De sorte que
annonce de sa venue dans les camps internement de la zone sud relevant
époque de la seule souveraineté fran aise provoque une vive émotion
souvent même la panique parmi les internés réfugiés politiques ou victimes
des persécutions du IIIe Reich Dans certains camps notamment Gurs la
direction autorise ceux qui se sentent particulièrement menacés se cacher
dans la campagne environnante pendant la durée de inspection
inverse dans des camps répressifs comme Le Vernet ou Rieucros destinés
aux personnes jugées notoirement indésirables la quasi-totalité des poli
tiques fut présentée la Commission sur un ordre de Vichy
Ainsi du 27 juillet au 30 août 1940 la Commission Kundt put inspecter
librement 31 camps internement 16 prisons et 10 hôpitaux de zone non
occupée Sur les 32 000 internés elle recensa cette occasion il avait
environ 500 ressortissants allemands dont quelque 000 Juifs Dans un
rapport du 1er novembre 1940 Kundt estimait que ce grand nombre inter
nés constituait une charge considérable pour économie fran aise et un dan
ger pour la sécurité politique avant de conclure Le gouvernement fran ais
nous est reconnaissant de chaque homme dont nous le déchargeons Or il
faut noter que lors de cette visite des camps leur direction devait remettre
les listes des ressortissants allemands détenus Listes vérifiées ensuite par
les services du RSHA qui pouvaient ainsi localiser les émigrés particulière
ment recherchés de zone sud Une seconde inspection de ce type sera effec
tuée du 11 au 19 juillet 1942 par le SS Hauptsturmführer Dannecker avec
accord de René Bousquet secrétaire tat la Police10
Le recensement et le fichage des Juifs
Deuxième cas ailleurs lié au précédent interprétation extensive de
la Convention armistice dans la synchronisation entre administrations alle
mande et fran aise le recensement et le fichage des Juifs11 article ali
néa faisait certes obligation au gouvernement toutes les autorités et tous
les services administratifs fran ais du territoire occupé de se conformer aux
réglementations des autorités militaires allemandes et de coopérer correc
tement zusammenarbeiten avec ces dernières Force est cependant de
constater que Vichy même pas jugé utile intervenir en occurrence
pour protester contre le recensement des Juifs ordonné le 27 septembre 1940
Barbara VORMEIER op cit. pp 265-270 et rapport de la Commission Kundt du 30.9.1940
Auswärtiges Amt Bonn AA Kult EN/f XII Zv vol 63
AA-Bonn dossier 8041 Sdh IIIK222 228 mentionné par Barbara VORMEIER op cit.
p.269
10 Rapport SS Hauptsturmführer Dannecker 20.7.1942 dans Serge KLARSFELD Vichy-
Auschwitz op cit. vol pp 274-277
11 Les Juifs sous Occupation Recueil de textes officiels fran ais et allemands 1940-1944
Paris rééd CDJC-FFDJF 1982
599 LA POLITIQUE ANTIJUIVE
par le Commandement militaire en France MBF) mesure exorbitante du
droit de la puissance occupante tel que défini par la Convention de La Haye
De plus rien sinon son propre antisémitisme et la volonté de prouver son
zèle en la matière aux maîtres du IIIe Reich obligeait Vichy assortir ce
recensement un premier statut des Juifs publié le octobre 1940 est-à-
dire le même jour que le début du recensement Puis étendre celui-ci la
zone non occupée par une loi du juin 1941 suivie du second statut des Juifs
édicté le même jour aussi peu exigé par occupant que le premier Le zèle
du gouvernement fran ais paraît évident en la matière quand on sait il
opposa au contraire énergiquement au recensement des Alsaciens-Lorrains
de zone sud demandé le 17 juillet par Himmler en vue de leur rapatriement
comme Allemands de souche Volksdeutsche dans le Reich La demande
fut annulée sur ordre exprès Hitler moyennant il est vrai la promesse de
Vichy une coopération renforcée entre polices fran aise et allemande12
La pratique du recensement et du fichage policier était certes pas nou
velle en France Elle avait connu dans les années trente sous effet de la
crise intérieure des tensions internationales et de la politique de rapproche
ment avec Allemagne un développement important visant les étrangers en
général les réfugiés du IIIe Reich en particulier Ces mesures avaient
entraîné dès 1934 une vague assignations résidence emprisonnements
expulsions et même partir de 1939 envoi dans les camps interne
ment ouverts cet effet par le gouvernement Daladier Cependant en vertu
du principe de laïcité de Etat républicain ces dispositions ne visaient pas
spécifiquement les Juifs alors que non seulement le recensement ordonné
par les autorités occupation le 27 septembre 1940 pour ensemble de la
zone occupée et réalisé par administration vichyste constitue une mesure
spécifique mais elle inclut de surcroît tous les Juifs compris ceux de
nationalité fran aise Ce fait leur dénie égalité en droit reconnue par la
Constitution tout citoyen fran ais De plus le premier statut des Juifs pro
mulgué par Vichy conjointement la mise en uvre du recensement donne
une définition du Juif aggravant celle de ordonnance allemande du 27 sep
tembre Cette dernière considère en effet comme Juif toute personne appar
tenant ou ayant appartenu la confession juive ou ayant deux grands-
parents grand-mère grand-père de juive Vichy au contraire
définit comme juive toute personne appartenant ou non une confession
quelconque qui est issue au moins trois grands-parents de race juive ou
de deux seulement si le conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de
race juive
Le deuxième statut des Juifs édicté par Vichy introduira le concept de
juif de race emprunté la législation nazie de Nuremberg 1935 Dans
les deux cas le texte fran ais dépasse largement celui de ordonnance du
Commandement militaire allemand en France qui avait pas osé aller aussi
loin initialement et empresse de le reprendre son compte noter égale
ment que les deux statuts fran ais vont reprendre la contradiction
12 Cf Eberhard JACKEL La France dans Europe Hitler Paris Fayard 1968 pp 127-129
Rita THALMANN La mise au pas Idéologie et stratégie sécuritaire dans la France occupée Paris
Fayard 1991 pp 83-85
600 THALMANN LA COLLABORATION ETAT
nazie définissant la race juive par origine confessionnelle Cette contra
diction inspecteur SS Korherr chargé de la statistique la constatait encore
en 1943 pour la déplorer Dans un rapport Himmler classé Affaire
secrète du Reich il déclare notamment La statistique présent
recensé les Juifs non pas selon la race mais selon leur origine confession
nelle pratique employée soit comme une solution de fortune soit parce il
avait une large concordance entre race et foi juive ou tout simplement
parce que on restait prisonnier des catégories confessionnelles du siècle
précédent 13
importance de ce recensement et de son exploitation conjointe par les
services de police fran ais et allemands dans la traque des Juifs le fait il
ait fallu plus un demi-siècle pour que par le plus grand des hasards Serge
Klarsfeld découvre la trace du fichier des Juifs de la région parisienne au
ministère des Anciens combattants et Victimes de guerre qui en avait nié
existence tout en utilisant encore pour attribution des cartes de déportés
ou le traitement de demandes de pensions posent tout le moins le pro
blème de attitude des différentes administrations publiques qui ont détruit
ou détiennent encore sans les rendre accessibles la recherche des archives
de cette période14
Les premières grandes rafles de Juifs prélude la déportation
Troisième cas de mise au pas-synchronisation germano-fran aise les
premières grandes rafles de Juifs Paris en mai août et décembre 194l15
il agit origine initiatives allemandes il apparaît cependant outre
la loi de Vichy du juin 1941 donnant pouvoir aux préfets interner égale
ment les Juifs fran ais les arrestations hormis celle de la rafle de
décembre 1941 effectuée en représailles après les attentats contre des mili
taires allemands ainsi que internement des personnes arrêtées sont
effectués par des policiers fran ais Ils se font avec accord pour la rafle de
mai 1941 de la Délégation générale du gouvernement dans les territoires
occupés DGTO Accord que les autorités occupation estiment automa
tiquement acquis pour la seconde rafle août 1941 où grain de sable
dans la synchronisation la protestation du délégué du ministère de
Intérieur en zone occupée qui ne voit cependant aucune objection la
poursuite de ce type de coopération sous réserve droit de souveraineté
oblige être préalablement consulté La même instance ne fera pas
davantage objection au prélèvement par occupant en décembre 1941 de
300 Juifs internés pour la plupart dans les camps de zone occupée relevant
de son administration
Or suivant le conseil de ambassadeur Abetz selon lequel il importe
pour sauvegarder la collaboration franco-allemande de faire porter la
13 CDJC doc XVII/4
14 Le Monde juif revue du CDJC Paris nouvelle série 145 avril-septembre W)-
pp 242-249 Annette KAHN Le fichier Paris Robert Laffont 1992
15 Serge KLARSFELD op cit. vol pp 15-34
601 LA POLITIQUE ANTIJUIVE
responsabilité exclusive des attentats contre des membres de armée
occupation aux Juifs et aux agents la solde des Anglo-Saxons ou de
URSS 16 le Commandant militaire allemand en France fait placarder le 14
décembre 1941 sur les murs de la capitale un avis annon ant imposi
tion aux Juifs de zone occupée une amende un milliard de francs Cette
mesure rappelle celle qui fut imposée aux Juifs du Reich après attentat de
Grynszpan contre le conseiller ambassade vom Rath en novembre 1938
exécution de cent Juifs communistes ou anarchistes La déporta
tion aux travaux forcés Est éléments criminels judéo-bolcheviks
Non seulement Vichy ne semble pas avoir émis la moindre protestation
contre ces mesures mais arguant de la nécessité endiguer les exécutions
allemandes otages pris au hasard dans la population fran aise un texte de
loi du 24 août avec effet rétroactif crée des juridictions exception dont les
condamnations mort inspiraient après un simulacre de jugement de cri
tères analogues ceux recommandés par Otto Abetz
supposer que le gouvernement fran ais ait pas connu alors le sort qui
attendait réellement les Juifs arrêtés au cours de année 1941 il ne pouvait
ignorer la proclamation allemande du 14 décembre annon ant leur déporta
tion Est Ainsi au seuil de année 1942 trois semaines de la Confé
rence de Wannsee concernant la mise en uvre de la Solution finale la
synchronisation germano-fran aise avait déjà permis de réaliser le recense
ment et le fichage des Juifs de France utilisé lors des rafles et des inter
nements de Juifs qui seront soit exécutés comme les 53 internés dont 50
militants socialistes ou communistes extraits du camp de Drancy et fusil
lés le 15 décembre au Mont Valerien soit transférés au camp de Compiègne
et déportés par le premier convoi parti de France en mars 1942 faute de
moyens de transport disponibles auparavant Dans un rapport détaillé sur
les activités antijuives de son service durant année 1941 Dannecker se féli
cite ailleurs de la coopération avec les services de police fran ais et sou
ligne en particulier efficacité du fichier juif de la Préfecture de Police de la
Seine pour les trois opérations de grande envergure entreprises contre la
juiverie de Paris 17 Ce texte daté du 22 février 1942 était pas connu au
moment de la Conférence de Wannsee Mais les nombreux rapports trans
mis régulièrement Berlin par les divers services occupation sur adapta
tion volontaire de administration fran aise au modèle allemand
compris par introduction du principe hiérarchique Führerprinzip
comme importance aux yeux de opinion publique de la légitimation par
tat fran ais des mesures antijuives donnaient Heydrich et au secrétaire
tat Luther toutes les raisons de penser en janvier 1942 il aurait
pas de difficultés prévisibles la déportation des Juifs de France Pourtant
selon une note du SS Sturmbannführer Carltheo Zeitschel chargé de la
question juive ambassade Allemagne Paris Dannecker avait estimé
nécessaire un mois plus tard informer Heydrich que quoique une partie
de la France soit occupée il ne serait pas possible agir avec les mêmes
16 Trial War Crimes TWC doc NG-5126
17 Rapport Dan-Bir IV Juifs 22.2.1942 dans Serge KLARSFELD op cit. vol 195
602 THALMANN LA COLLABORATION ETAT
procédés et la même allure en Allemagne 18 Zeitschel souligne ail
leurs dans la même note la suite des entretiens il pu avoir Vichy
le gouvernement fran ais serait disposé faire les concessions les plus larges
dans la question juive. il serait heureux être débarrassé des Juifs une
manière quelconque sans faire trop de bruit En admettant une formula
tion aussi radicale relève davantage du style des interlocuteurs allemands que
de celui des responsables fran ais on retiendra surtout la réserve finale qui
rejoint celle de Dannecker Elle prouve évidence que Vichy aurait pu dès
le début utiliser les craintes des Allemands concernant les réactions de la
population Vichy aurait pu par voie de conséquence agiter le spectre une
déstabilisation de tat fran ais dont les Allemands avaient besoin pour
maintenir ordre et la sécurité du pays ainsi que son apport économique
leur effort de guerre sans impliquer avec autant de zèle dans la politique
antijuive
analyse de trois cas de synchronisation germano-fran aise conduit aux
observations suivantes
Dès automne 1940 tat fran ais de Pétain hésite pas prendre
initiative de mesures antijuives compris dans la zone non occupée
en novembre 1942 en vertu de ses propres objectifs politiques Il le
fait donnant une interprétation extensive aux clauses de la Convention
armistice ou en pratiquant une surenchère par rapport aux demandes de
occupant
il apparaît clairement partir du tournant décisif de la radicalisa-
tion de la politique antijuive au cours de la seconde moitié de année 1941
dont les trois grandes rafles de Paris et la proclamation du général Otto von
Stülpnagel constituent en quelque sorte le prélude les initiatives émanent
des autorités allemandes il apparaît aussi clairement que le concours de
Vichy de son administration et de ses forces de police joue un rôle détermi
nant dans sa mise en uvre Selon le principe déjà énoncé le 30 janvier 1941
lors une réunion Paris sur la question juive par le SS Sturmbannführer
Kurt Lischka adjoint du délégué de la SIPO-SD en France il convient de
laisser aux Fran ais le soin de régler la suite afin éviter dans ce domaine la
réaction du peuple fran ais contre tout ce qui vient des Allemands Aussi les
services allemands se contenteront-ils de faire des suggestions
Comme le prouve le refus de procéder au recensement des Alsaciens-
Lorrains de zone sud exigé en juillet 1941 par Himmler en vue du rapatrie
ment des Allemands de souche dans le Reich Vichy aurait au moins pu
tenter de opposer extension la zone non occupée en novembre
1942 de la synchronisation germano-fran aise dans la traque puis la dépor
tation des Juifs Or en vertu de accord Bousquet-Knochen du juillet
1942 confirmé deux jours plus tard par Lavai environ 10 500 Juifs étrangers
ou apatrides de cette zone seront livrés cette date aux Allemands en
vue de leur déportation Pour mesurer la part de responsabilité des autorités
fran aises dans cette synchronisation il suffit de se reporter au bilan rétro-
18 Note Zeitschel pour le Ministre plénipotentiaire Schleier Paris 28.2.1942 dans Serge
KLARSFELD op cit. vol 196
603

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