La valeur adaptative des comportements aléatoires - article ; n°2 ; vol.79, pg 505-525

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L'année psychologique - Année 1979 - Volume 79 - Numéro 2 - Pages 505-525
Summary
A general hypothesis which attaches a biological adaptive value to random animal behaviour is proposed. Randomness is not considered here as an interfering factor disturbing a deterministic process but as an essential behavioural feature which, as such, must have been conserved by evolution. This hypothesis is illustrated by surveying such displacement behaviours as dispersion, exploration, cinesis, and homing. A special case is set out in which a given number of locations are each supposee to sustain one prey (the random process thus becomes a predator process). It is shown that the efficiency of random walk is extensively increased if the preys are allowed to change their locations even at a very low rate.
The function which has been assignee to randomness in some classical psychological theories (trial-and-error learning, operant conditioning, stochastic models) is discussed. In other respects, the function of pseudo-random processes in some human techniques is emphasized.
Résumé
II est fait l'hypothèse du caractère biologiquement adaptatif de la composante aléatoire de certains comportements animaux. L'aspect aléatoire n'est plus ici considéré comme résultant de Vinterférence de facteurs parasites avec un processus déterministe, mais comme une propriété essentielle du comportement ayant été conservée en tant que telle par l'évolution. Celte hypothèse est illustrée par l'examen de quelques comportements de déplacement comme la dispersion, l'exploration, les cinèses, et le retour au nid. Un modèle mathématique simple, simulant un prédateur à la recherche d'un nombre déterminé de proies, montre que l'efficacité d'une recherche aléatoire est considérable, en particulier lorsque les proies présentent un certain taux (même très faible) de mobilité.
L'importance des processus pseudo-aléatoires dans quelques techniques humaines est également soulignée. Mais on relève par ailleurs la prudence avec laquelle le rôle du hasard est évoqué dans quelques théories psychologiques classiques (apprentissage par essais et erreurs, conditionnement opérant, modèles stochastiques).
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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Pierre Bovet
La valeur adaptative des comportements aléatoires
In: L'année psychologique. 1979 vol. 79, n°2. pp. 505-525.
Abstract
Summary
A general hypothesis which attaches a biological adaptive value to random animal behaviour is proposed. Randomness is not
considered here as an interfering factor disturbing a deterministic process but as an essential behavioural feature which, as such,
must have been conserved by evolution. This hypothesis is illustrated by surveying such displacement behaviours as dispersion,
exploration, cinesis, and homing. A special case is set out in which a given number of locations are each supposee to sustain one
prey (the random process thus becomes a predator process). It is shown that the efficiency of random walk is extensively
increased if the preys are allowed to change their locations even at a very low rate.
The function which has been assignee to randomness in some classical psychological theories (trial-and-error learning, operant
conditioning, stochastic models) is discussed. In other respects, the function of pseudo-random processes in some human
techniques is emphasized.
Résumé
II est fait l'hypothèse du caractère biologiquement adaptatif de la composante aléatoire de certains comportements animaux.
L'aspect aléatoire n'est plus ici considéré comme résultant de Vinterférence de facteurs parasites avec un processus
déterministe, mais comme une propriété essentielle du comportement ayant été conservée en tant que telle par l'évolution. Celte
hypothèse est illustrée par l'examen de quelques comportements de déplacement comme la dispersion, l'exploration, les
cinèses, et le retour au nid. Un modèle mathématique simple, simulant un prédateur à la recherche d'un nombre déterminé de
proies, montre que l'efficacité d'une recherche aléatoire est considérable, en particulier lorsque les proies présentent un certain
taux (même très faible) de mobilité.
L'importance des processus pseudo-aléatoires dans quelques techniques humaines est également soulignée. Mais on relève par
ailleurs la prudence avec laquelle le rôle du hasard est évoqué dans quelques théories psychologiques classiques
(apprentissage par essais et erreurs, conditionnement opérant, modèles stochastiques).
Citer ce document / Cite this document :
Bovet Pierre. La valeur adaptative des comportements aléatoires. In: L'année psychologique. 1979 vol. 79, n°2. pp. 505-525.
doi : 10.3406/psy.1979.28284
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1979_num_79_2_28284L'Année Psychologique, 1979, 79, 505-523
NOTE THÉORIQUE
LA VALEUR ADAPTATIVE
DES COMPORTEMENTS ALÉATOIRES
par Pierre Bovet
Laboratoire de Psychologie expérimentale1
Equipe de Recherche associée au CNRS
Université des Sciences sociales de Grenoble
SUMMARY
A general hypothesis which attaches a biological adaptive value to
random animal behaviour is proposed. Randomness is not considered here
as an interfering factor disturbing a deterministic process but as an essential
behavioural feature which, as such, must have been conserved by evolution.
This hypothesis is illustrated by surveying such displacement behaviours
as dispersion, exploration, cinesis, and homing. A special case is set
out in which a given number of locations are each supposed to sustain
one prey (the random process thus becomes a predator process). It is
shown that the efficiency of random walk is extensively increased if the
preys are allowed to change their locations even at a very low rate.
The function which has been assigned to randomness in some classical
psychological theories (trial-and-error learning, opérant conditioning,
stochastic models) is discussed. In other respects, the function of pseudo
random processes in some human techniques is emphasized.
l'idée de hasard en biologie
L'importance copernicienne de la théorie biologique de l'évolution
n'est plus à souligner. Etayée aujourd'hui par les prodigieuses décou
vertes de la biochimie dans le domaine de la génétique, sa cohérence est
telle que son influence est omniprésente dans la pensée contemporaine.
A tel point que l'on voit même dénoncer par certains l'impérialisme des
concepts de la biologie moderne (Achard, Chauvenet, Lage, Lentin,
Nève et Vignaud, 1977). Quelle consécration !
1. Adresse de l'auteur : Laboratoire de Psychologie expérimentale,
29, avenue Robert-Schumann, 13621 Aix-en-Provence. •
P. Bovel 506
Depuis la publication de l'ouvrage de Monod (1970), chacun sait
que le hasard occupe une place centrale dans la théorie de l'évolution.
On sait moins cependant que cette place n'a été acquise que difficilement.
On notera en particulier que le rôle fondamental du hasard n'est pas
mentionné dans l'œuvre du père de la théorie de l'évolution, Darwin
(cf. Rufïié, 1976, p. 48). Ce n'est que progressivement que le rôle du
hasard s'impose aux successeurs de Darwin : Weisman, dont le nom
est attaché à la non-transmissibilité des caractères acquis, et de Vries
— l'un des auteurs de la redécouverte des lois de Mendel — qui souligne
le caractère arbitraire des variations du génotype (cf. Jacob, 1970,
p. 241).
Le hasard n'apparaît donc pas à première vue comme un des éléments
constitutifs essentiels de l'évolutionnisme : plus importantes semblent
être les idées de variations des êtres vivants et d'élimination des êtres
les moins adaptés au profit des plus adaptés à l'environnement. Il faut
se demander alors en quoi consiste la spécificité du recours au hasard
comme source de la variation des êtres vivants2. Epistémologiquement,
c'est une libération : cela permet d'abandonner la recherche stérile de
l'enchaînement qui, de l'adaptation phénotypique, devrait conduire à la
modification du génotype. Scientifiquement, c'est plus encore que cela.
C'est la condition nécessaire et suffisante de la prise en considération
d'un ensemble de variations d'un tout autre ordre que celui auquel est
susceptible de conduire un mécanisme adaptatif : l'ensemble des varia
tions formellement imaginables et non plus seulement téléonomiquement
réalistes3. On gagne de la sorte ni plus ni moins que toute la puissance
de la science du hasard — le calcul des probabilités — comme le montrent
admirablement les lois de Mendel à la valeur universelle.
LE PARADOXE DU RECOURS AU HASARD
DANS L'EXPLICATION SCIENTIFIQUE
S'en remettre au hasard pur comme principe créatif du monde
vivant n'est pas une inclination naturelle de la pensée humaine. « Cette
notion est, de toutes celles de toutes les sciences, la plus destructive de
tout anthropocentrisme, la plus inacceptable intuitivement pour les
êtres intensément téléonomiques que nous sommes » (Monod, op. cit.,
p. 148).
2. Nous ne distinguerons pas dans ce rapide survol de la théorie de l'évo
lution les différents niveaux d'irruption du hasard : mutations, fécondation*
choix: du partenaire...
3. Sur ce point, c'est un sujet d'étonnement pour nous que de voir
reprocher aux biologistes leur vision téléonomique du monde vivant
(cf. Achard et coll., op. cit.), alors que, précisément, ils bouleversent cette
vision. Valeur adaptative des comportements aléatoires 507
En physique également, où la théorie quantique a complètement
renouvelé les mécanismes explicatifs invoqués par cette science, tout
le monde n'est pas d'accord sur le statut ultime du hasard découvert
dans la matière. « On a avancé que nos incertitudes présentes existent
parce que les systèmes atomiques peuvent avoir une sous-structure
cachée, que nous ne pouvons observer avec nos moyens actuels et à
cause de laquelle le système fonctionne d'une manière apparemment
erratique » (Frish, 1975, p. 15).
Ainsi, confier au hasard un rôle déterminant dans l'explication
scientifique apparaît dans les secteurs fondamentaux de la recherche
comme une démarche fructueuse mais paradoxale. Le paradoxe pro
vient de ce que la science prend comme objet d'étude des faits dont elle
cherche à s'assurer de la reproductibilité. C'est-à-dire des faits qui,
tout à l'opposé des événements aléatoires, présentent une régularité
maximale dans leur apparition. En d'autres termes, la démarche scien
tifique recherche les déterminismes de la nature et non pas ses aléas.
Il faut donc opérer un véritable renversement de perspective pour
utiliser le hasard comme modèle explicatif.
Le hasard n'est plus alors un simple révélateur de régularités, un
fond de bruit sur lequel se détachent par contraste les événements signi
ficatifs, mais devient un élément à part entière constitutif du phénomène
étudié ; ou, plus exactement, de la représentation que le scientifique se
fait de ce phénomène.
l'idée de hasard en psychologie
Nous voudrions défendre ici l'intérêt en psychologie de ce renverse
ment de perspective. Bien entendu, il faudrait pouvoir reconstituer
l'évolution de l'idée de hasard dans la recherche en psychologie, et faire
ainsi ressortir — • parallèlement à l'utilisation du hasard dans les plans
d'expérience et dans le traitement statistique • — les quelques tentatives
d'utilisation du hasard comme élément constitutif d'un modèle du
sujet. Bien que notre propos ne soit pas ici d'entreprendre une telle
analyse épistémologique ou simplement historique (analysé déjà entre
prise d'ailleurs par Reuchlin, 1968), considérons cependant à titre
d'exemples : la théorie des essais et erreurs de Morgan et de Thorndike
(cf. Gréco, 1963), la théorie du conditionnement opérant de Skinner
(cf. Richelle et Droz, 1976), et les modèles stochastiques de Bush,
Mosteller, Sternberg, Estes et Atkinson (cf. Rouanet, 1967).
On peut se faire de la théorie des essais et erreurs une conception
analogiquement proche de la théorie de l'évolution. Placé dans une
situation nouvelle pour lui, un animal s'active, se mouvant et agissant
sur l'environnement de façon très variée, tout en étant réceptif aux
résultats de ces diverses actions. Certains actes - — ou séquences d'actes —
entraînant un avantage (la boîte dans laquelle un chat est enfermé P. Bovet 508
s'ouvre, par exemple) sont alors progressivement multipliés aux dépens
d'autres actes. Dans le cadre d'un tel schéma, on peut croire que les
pères de la théorie des essais et erreurs accordent un rôle important au
hasard. Ce n'est pas l'avis d'un chercheur qui se pose comme l'un de
leurs successeurs : Spence (1951, p. 717), qui écrit à ce sujet : « Tout à
l'opposé des dires de certains auteurs (Krechevsky, 1932), nous consi
dérons que dès son origine cette théorie n'envisageait pas la phase
initiale de l'apprentissage comme un processus aveugle, au hasard et
sans but (they did not view the presolution period as a blind, random,
undirected affair). (...) Dans le cadre d'un apprentissage par essais et
erreurs, cadre proposé par les tenants d'une psychologie de type S-R,
les réponses initiales d'un sujet sont déterminées par la force qu'elles
ont acquises chez ce sujet, par renforcement dans des situations préa
lables similaires. (...) D'autres facteurs peuvent être évoqués pour
expliquer la variabilité des conduites dans la phase initiale de l'appren
tissage : période réfractaire, inhibition, variation de la situation-stimulus
sous l'effet des réponses du sujet, etc. »
La théorie du conditionnement opérant se fonde sur des situations
expérimentales qui résultent d'une sorte d'épuration des uti
lisées par les théoriciens des essais et erreurs. Et il est très remarquable
que Skinner défende l'idée de cette continuité de méthode, juste après
avoir précisé que « pour Thorndike, une réponse efficace pouvait très
bien être sélectionnée par ses conséquences dans le même sens que, dans
la théorie de l'évolution, une mutation est sélectionnée par sa contri
bution à la survie » (Skinner, 1971, p. 21). Mais, ainsi que Spence pour la
théorie des essais et erreurs, les tenants les plus fidèles de la théorie
du conditionnement opérant s'empressent de rechercher une cause,
un déterminisme aux variations du comportement parmi lesquelles
s'opère une sélection : « Les conduites qui se proposent à cette sélection
ont évidemment une origine, elles ne sont pas spontanées, sans causes.
Elles peuvent être déterminées par des facteurs innés ou par des condi
tionnements opérants antérieurs, ou par conditionnement pavlovien
comme dans le cas de Vautoshaping, et ne sont naturellement pas indé
pendantes des stimulations inhérentes à la situation expérimentale »
(Richelle et Droz, op. cit., p. 232).
Dans le cas des modèles stochastiques d'apprentissage, l'importance
du nouveau statut conféré au hasard n'échappe pas à Rouanet (op. cit.,
p. 8) qui écrit : « L'introduction de modèles probabilistes (...) traduit
cette nouvelle attitude scientifique — déjà classique chez beaucoup de
physiciens — pour laquelle l'aléatoire n'est plus synonyme d'ignorance
ou de désordre, mais sait traduire la meilleure approximation d'un
phénomène présentant une certaine régularité à travers la variabilité. »
Ces propos apparaissent réservés quant au rôle explicatif des modèles
stochastiques et, partant, du hasard. Cependant, Rouanet écrit plus
loin [ibid., p. 20) : « Nous pensons que dans la mesure où ayant pu Valeur adaptative des comportements aléatoires 509
valider un modèle, ou une famille de modèles, on a par là même réduit
considérablement les mécanismes psychologiques possibles, on peut
soutenir que les modèles fournissent un type d'explication authentique,
même si d'autres types d'explication peuvent être recherchés. Mais ce
type d'explication est essentiellement abstrait, au sens où le mot
« abstrait » est employé par Piaget (1963, p. 130) dans son schéma de
l'explication causale : en effet, il met l'accent sur la démarche deductive
plutôt que sur le substrat auquel elle s'applique (...). »
En définitive, et en nous limitant abusivement aux trois exemples de
modèles que nous venons de considérer, il semble que le rôle explicatif
du hasard en psychologie, quand il n'est pas purement et simplement
nié, n'est invoqué qu'avec une certaine prudence. En particulier, l'hypo
thèse de processus aléatoires comme constituants fondamentaux du
comportement des êtres vivants (c'est la question de « l'existence d'une
roulette dans la tête du sujet ») n'est jamais clairement formulée, même
par ceux qui prônent l'utilisation de modèles aléatoires du comportement.
Nous osons espérer faire entrevoir ici le bien-fondé d'une telle hypothèse
pour l'explication de comportements de niveaux variés.
Mais auparavant il nous faut préciser ce que nous entendons par
« valeur adaptative », d'une part, et par « hasard », d'autre part.
LA VALEUR ADAPTATIVE DES COMPORTEMENTS
L'expression de valeur adaptative telle que nous l'utilisons peut
très bien, en premier lieu, être comprise au niveau des conduites indi
viduelles, sans référence au concept biologique d'espèce. L'expression
doit ainsi être entendue comme « valeur d'agent adaptateur », au sens
étymologique de : qui rend apte.
A ce niveau, nous voulons suggérer que la fonction essentielle des
comportements aléatoires consiste à permettre à l'individu de produire
des actions originales en réponse à des problèmes inédits. Dans cette
optique, un comportement aléatoire serait susceptible de s'adapter à
une situation nouvelle, de la même manière que le volume constitué par
les molécules d'un gaz s'adapte, par le jeu du hasard, à la forme de n'im
porte quel récipient.
Mais en recourant à l'expression de valeur adaptative, nous nous
situons en fait dans une perspective explicative plus large (qui englobe,
sans y rien ôter, le point de vue précédent) : la perspective évolutionniste
qu'il est d'usage aujourd'hui, s'agissant de comportements, de qualifier
d'éthologie (cf. Eibl-Eibesfeldt, 1972). Dans cette optique, l'expression
de valeur adaptative laisse entendre que l'aspect aléatoire de certaines
conduites a été sélectionné et préservé au cours de la phylogenèse, en
vertu de l'intérêt qu'il présentait pour la perpétuation des espèces
concernées.
Cet intérêt pour l'espèce se résume, en bonne part, à l'intérêt pour 510 P. Bovél
l'individu— déjà souligné. Mais, en outre, il est probable que certains
comportements aléatoires ne prennent tout leur sens pour l'espèce
qu'en portant sur cet étage intermédiaire entre l'individu et
qu'est la population. Nous verrons ainsi que des déplacements indivi
duels aléatoires conduisent à la dispersion d'un ensemble d'individus,
favorisant ces individus à un niveau plus collectif qu'individuel. Dans
tous les cas, soit que l'avantage se répercute uniformément chez tout le
monde, soit qu'il se manifeste seulement sous forme d'une résultante
globale, l'espèce y trouve son compte.
On notera cependant que l'expression de valeur adaptative ne peut
être tenue ici pour synonyme du concept de « valeur sélective » qui a
un sens technique précis en biologie : celui d'un indice quantitatif
basé sur le nombre de descendants (cf. Jacquard, 1975). Nous nous
situons en effet au niveau d'un modèle de comportement très général,
et non pas au niveau d'une particularité comportementale saillante,
susceptible d'être mise en relation avec un génotype identifiable, ni
même à celui d'un trait de comportement qui nous orienterait présente
ment dans la recherche de différences individuelles (cf. Roubertoux
et Garlier, 1976).
Bref, c'est en ayant conscience de son ambiguïté que nous utilisons
l'expression de valeur adaptative pour situer le champ de nos hypot
hèses. Qu'il nous soit permis de nous abriter dans cette utilisation
derrière la citation suivante qui, bien que n'utilisant pas le mot hasard,
touche au cœur de notre sujet : « La variabilité de la réponse est plus
grande dans les programmes de renforcements intermittents que dans
les programmes de renforcement continu. De même, elle est plus grande
dans les phases d'extinction expérimentales que dans les phases ren
forcées. La valeur adaptative de cette variabilité accrue est évidente :
l'organisme a ainsi d'autant plus de chance de produire une réponse
à nouveau efficace si les contingences de renforcement dans son milieu
se sont modifiées » (Richelle et Droz, op. cit., p. 342).
DÉFINITION DU HASARD
Le hasard n'est qu'un concept. C'est une création de l'esprit, fort
utile par sa pureté, création qui, en tant que telle, ne saurait être
observée. Concept : abstraction pure, le hasard est unique. Sur ce point
nous ne suivrons pas Monod (op. cit., p. 148 et sq.), qui distingue le
hasard essentiel du hasard opérationnel. Tout au plus pourrait-on opposer
des utilisations relativement opérationnelles à des utilisations plus
essentielles du hasard.
Fondamentalement, le hasard est une notion destinée à être utilisée
dans un raisonnement logique, à la place d'une cause, lorsque l'on veut
précisément faire abstraction de cette cause. Grâce à cette substitution
la logique est sauve, même lorsqu'elle s'intéresse à l'enchaînement Valeur adaptative des comportements aléatoires 511
d'événements qui ne dépendent pas « logiquement » les uns des autres.
L'extension du domaine logico-mathématique qui, au xv,me siècle,
s'est développé sur ces bases, a pour nom calcul des probabilités. C'est ce
calcul qui permet de faire usage du hasard dans la recherche scientifique.
Renversons cette idée et nous obtenons une définition du hasard que
nous ferons nôtre : le hasard est la qualité de tout ce qui se conforme au
calcul des probabilités.
L'usage fondamental qui est fait du hasard consiste à confonter des
données quantifiées, obtenues par expérimentation, aux prédictions
d'un modèle théorique recourant au principe du hasard. On pourra
être intéressé alors dans cette confrontation, soit par un résultat négatif
(c'est le célèbre rejet de l'hypothèse nulle destiné à mettre en évidence
la significativité d'une liaison observée), soit par un résultat positif
(cas d'un modèle stochastique qui rend correctement compte des données
observées).
La première démarche est très classique. Le hasard y est invoqué
pour ainsi dire à titre de contre-épreuve, ou encore de révélateur sur
le fond duquel se détachent les faits non contingents.
La seconde démarche est plus complexe car elle tend à valider non
pas un modèle déterministe d'un phénomène en le confrontant à tout
ce qui aurait pu être obtenu par hasard, mais un modèle qui comporte
lui-même le jeu de variables aléatoires.
La question que nous posons ici revient à préciser quel niveau
d'explication atteint le recours au hasard dans cette deuxième démarche
lorsqu'elle est utilisée en psychologie. Nous voudrions montrer que, loin
de n'être qu'un simple artifice destiné à suppléer notre ignorance des
mécanismes effectivement mis en jeu dans un organisme, le hasard est,
dans certains cas, un concept véritablement explicatif au sens où l'on
peut entendre l'explication en biologie. D'un mot, cela revient à démont
rer que des conduites hypothétiquement aléatoires sont parfaitement
adaptées à certains buts biologiquement intéressants, et à en conclure
que l'évolution a très bien pu sélectionner dans ces cas des mécanismes
conduisant précisément à la production de conduites de type aléatoire.
EFFICACITÉ DU RECOURS AU HASARD
DANS QUELQUES TECHNIQUES HUMAINES
Nous voudrions faire comprendre l'efficacité que peut atteindre
le recours au hasard en mentionnant quelques techniques basées sur
son utilisation. On sait que le hasard — ou plutôt un pseudo-hasard,
car le hasard, nous l'avons dit, n'est qu'une abstraction — est utilisé
aujourd'hui sous le nom de méthodes de Monte-Carlo pour résoudre de
nombreux problèmes formels de diverses natures (cf. Maurin, 1975).
On sait peut-être moins que le hasard est aussi utilisé dans ce domaine
parfaitement déterministe qu'est l'informatique : « Le hasard est un 512 P. Bovet
facteur d'organisation équilibrée dans le développement des listes
structurées en arborescences. Il apporte une solution de compromis entre
ce qui pourrait permettre un accès très facile compensé par une difficulté
de mise à jour et, vice versa, en conférant au cheminement dans la struc
ture une longueur moyenne minimale quelles que soient les circonstances »
(Gorge, 1975, p. 164).
Mais il est d'autres techniques humaines, beaucoup plus concrètes
celles-là, où le hasard est aussi utilisé. Nous pensons aux techniques
de polissage — - dont l'importance est telle qu'elles ont donné leur nom
à un âge de la préhistoire — et plus spécialement à un polissage bien
particulier sur lequel on nous permettra de nous étendre un peu tant il
nous semble exemplaire : la confection du miroir d'un télescope. Il
s'agit fondamentalement d'obtenir une courbure sphérique en creux
sur l'une des faces planes d'un cylindre (très aplati) de verre. On se
doute que l'on recherche dans cette affaire une excellente précision dans
l'exécution. Or la solution adoptée est d'une très grande simplicité — du
moins dans son principe. On creuse le cylindre qui deviendra le miroir
à l'aide d'un autre cylindre plat en utilisant bien sûr une poudre abra
sive (l'oxyde de fer est recommandé), la clé du succès résidant dans
l'aléatorisation des mouvements de frottement. La légende veut même
que le télescope soit d'autant plus réussi que son constructeur manque
d'expérience : la naïveté serait garante d'un bon hasard !
Ainsi il est très remarquable que pour l'obtention d'une courbure
parfaitement déterminée — la courbure sphérique — on soit amené à
utiliser un phénomène présentant des caractéristiques aléatoires : les
mouvements — volontairement désordonnés — du bras et de la main
du constructeur*.
LE VIVANT COMME SOURCE DE HASARD
Par rapport aux méthodes mathématiques et informatiques men
tionnées auparavant, le polissage présente une différence manifeste : la
source aléatoire n'est pas simulée par un algorithme (cf. Maurin, op. cit.)
mais est recherchée dans l'homme lui-même. C'est l'organisme qui est
utilisé pour produire le bruit nécessaire à l'accomplissement du projet.
Il vient alors tout de suite à l'esprit d'autres situations dans lesquelles
le vivant est utilisé pour simuler le hasard : ce sont les jeux (domaine
dans lequel prit d'ailleurs naissance la science du hasard ou calcul des
probabilités). Qu'il s'agisse de la main qui jette les dés, brasse les cartes
ou lance la roulette, ou bien du lapin affolé de nos kermesses qui doit
choisir entre les nombreuses niches supportant des paris, c'est encore
dans le comportement d'organismes vivants qu'est recherché le garant
4. Dans le cas d'une réalisation mécanisée, on crée le hasard par l'util
isation de machines comportant du jeu dans les articulations. adaptative des comportements aléatoires 513 Valeur
de l'aléatoire5. Le fait que beaucoup de gens parient au « tiercé » en
adoptant la même attitude que lorsqu'ils parient au « loto » peut égale
ment être évoqué ici : la performance des chevaux de course est notoireimprévisible en grande part.
Il nous importe peu ici de chercher à préciser les mécanismes physio
logiques responsables de la variabilité pseudo-aléatoire des comporte
ments. On peut d'ailleurs très bien, à ce niveau, faire l'hypothèse que le
hasard réside en dernier ressort dans le monde physique et que les orga
nismes vivants ne sont que des amplificateurs des variations qu'ils
captent ou, pour plagier Schrödinger (cit. par Lwoff, 1970, p. 177) qui
parle de pompes à ordre, des pompes à désordre. Dans cette optique, il
suffit de supposer qu'un organisme est muni de récepteurs sensibles au
bruit environnant. On peut d'ailleurs très bien faire l'hypothèse que cette
fonction d'enregistrement du bruit est confiée aux organes sensoriels
eux-mêmes classiquement considérés comme des détecteurs d'informat
ions signifiantes.
L'hypothèse de voies captant et entretenant du bruit d'origine
externe au profit de l'organisme est d'ailleurs clairement formulée par
Paillard qui s'intéresse au rôle du hasard au plan de l'organisation struc
turale et fonctionnelle du système nerveux : « On peut s'interroger sur
la véritable signification de cette activation « diffuse » des systèmes réti-
culaires du tronc cérébral généralement considérée comme source de
réglage des niveaux de vigilance. Il serait tentant de considérer ces
structures comme des collecteurs de bruit alimentés par les divers
canaux sensoriels. Ce bruit serait ainsi récupéré par les voies collatérales
des grands systèmes de distribution spécifique » (sous presse).
Nous intéressant au rôle du hasard au plan des comportements, nous
pouvons donc nous appuyer sur ces considérations qui supposent une
source de bruit disponible dans l'organisme, sans trop nous préoccuper
ici de l'ultime origine, exogène ou endogène, de cette source.
De fait, la question que nous nous posons actuellement porte sur la
signification des composantes aléatoires des comportements et non pas
sur leur soubassement organique.
Etant entendu, une fois encore, que lorsque nous parlons de phéno
mènes aléatoires, il ne peut s'agir que de modèles probabilistes que nous
nous faisons de ces phénomènes, nous allons maintenant envisager la
signification fonctionnelle (ou valeur adaptative au double sens où
5. C'est d'ailleurs une astuce de psychologie expérimentale (D. Norman,
communication au Nato Advanced Studies Institute in Online Computing
for Behavioural Science, Sheffield, Grande-Bretagne, juillet 1969) que d'uti
liser la réponse même d'un sujet à un stimulus pour choisir aléatoirement
le stimulus suivant : il suffît de mesurer la latence de la réponse avec une
précision électronique et de prendre comme source aléatoire les dernières
décimales de cette mesure.

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