La valeur cathartique de l'agression : un mythe ou une inconnue ? - article ; n°2 ; vol.77, pg 525-550

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1977 - Volume 77 - Numéro 2 - Pages 525-550
Résumé
Cet article passe en revue les nombreuses mises à l'épreuve expérimentales de la catharsis au niveau de l'agression. Trois conclusions se dégagent. 1) La contre-attaque physique ou verbale peut réduire la tension physiologique uniquement dans la mesure où elle est perçue comme susceptible d'arrêter ou d'éviter une stimulation désagréable. 2) Les expressions directes ou indirectes n'ont pas en tant que telles de pouvoir cathartique ; au contraire, dans beaucoup de cas, elles renforcent plutôt qu'elles ne diminuent l'agressivité résiduelle. 3) La catharsis par agression ne se produit que si l'interaction agressive donne lieu à une réinterprétation de la situation, de sorte que la signification agressive de celle-ci est réduite.
Une telle conception remet en question les modèles théoriques traditionnels de l'agression ainsi que certaines formes thérapeutiques actuellement en vogue.
Summary
This paper reviews the numerous experimental investigations of aggression catharsis. The conclusions are threefold : 1) Verbal or physical counter-attacks can reduce physiological tension only to the extent that they are considered as likely to stop or to avoid an aversive stimulation. 2) The direct and indirect expressions of aggression have no cathartic power per se ; on the contrary, they increase rather thon decrease the residual aggression. 3) Aggression catharsis occurs only if the aggressive interaction produces a reinterpretation of the situation which changes the aggressive meaning of that situation. Such a perspective seriously questions the traditional theore-tical models of aggression as well as several fashionable therapeutic schools.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
Lecture(s) : 25
Nombre de pages : 27
Voir plus Voir moins

J.-P. Leyens
La valeur cathartique de l'agression : un mythe ou une inconnue
?
In: L'année psychologique. 1977 vol. 77, n°2. pp. 525-550.
Résumé
Cet article passe en revue les nombreuses mises à l'épreuve expérimentales de la catharsis au niveau de l'agression. Trois
conclusions se dégagent. 1) La contre-attaque physique ou verbale peut réduire la tension physiologique uniquement dans la
mesure où elle est perçue comme susceptible d'arrêter ou d'éviter une stimulation désagréable. 2) Les expressions directes ou
indirectes n'ont pas en tant que telles de pouvoir cathartique ; au contraire, dans beaucoup de cas, elles renforcent plutôt qu'elles
ne diminuent l'agressivité résiduelle. 3) La catharsis par agression ne se produit que si l'interaction agressive donne lieu à une
réinterprétation de la situation, de sorte que la signification agressive de celle-ci est réduite.
Une telle conception remet en question les modèles théoriques traditionnels de l'agression ainsi que certaines formes
thérapeutiques actuellement en vogue.
Abstract
Summary
This paper reviews the numerous experimental investigations of aggression catharsis. The conclusions are threefold : 1) Verbal
or physical counter-attacks can reduce physiological tension only to the extent that they are considered as likely to stop or to
avoid an aversive stimulation. 2) The direct and indirect expressions of aggression have no cathartic power per se ; on the
contrary, they increase rather thon decrease the residual aggression. 3) Aggression catharsis occurs only if the aggressive
interaction produces a reinterpretation of the situation which changes the aggressive meaning of that situation. Such a
perspective seriously questions the traditional theore-tical models of aggression as well as several fashionable therapeutic
schools.
Citer ce document / Cite this document :
Leyens J.-P. La valeur cathartique de l'agression : un mythe ou une inconnue ?. In: L'année psychologique. 1977 vol. 77, n°2.
pp. 525-550.
doi : 10.3406/psy.1977.28213
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1977_num_77_2_28213LA VALEUR CATHARTIQUE DE L'AGRESSION
UN MYTHE OU UNE INCONNUE ?
par Jacques-Philippe Leyens1
Université de Louvain
SUMMARY
This paper reviews the numerous experimental investigations of aggres
sion catharsis. The conclusions are threefold : 1) Verbal or physical
counter-attacks can reduce physiological tension only to the extent that they
are considered as likely to stop or to avoid an aversive stimulation. 2) The
direct and indirect expressions of aggression have no cathartic power per se ;
on the contrary, they increase rather than decrease the residual aggression.
3) Aggression catharsis occurs only if the aggressive interaction produces a
reinterpretation of the situation which changes the aggressive meaning of
that situation. Such a perspective seriously questions the traditional theore
tical models of aggression as well as several fashionable therapeutic schools.
Gomme beaucoup de termes psychologiques, la catharsis n'a pas
une signification univoque. Lorsqu'elle concerne l'agression, la catharsis
se définit d'une manière générale comme la diminution, voire l'extinc
tion, de comportements et de sentiments agressifs, due à une expression
préalable d'agression. Plutôt que de comportements et de sentiments
agressifs, certains auteurs parleront d'une diminution de tension consé
cutive à cette expression. Nous nous réservons de spécifier ces défini
tions par la suite, lorsque nous examinerons le statut empirique de la
catharsis.
En effet, dès l'origine, la catharsis fut une notion controversée.
Platon, par exemple, ne partageait pas du tout l'avis d'Aristote qui
voyait dans la tragédie l'occasion d'une catharsis, c'est-à-dire l'oppor
tunité pour le spectateur de se purifier, notamment de ses tendances
1. Cet article a été rédigé dans le cadre d'un projet de recherches subven
tionné par le Fonds de la Recherche fondamentale collective. Que Gérard de
Montpellier et Bernard Rimé veuillent bien trouver ici les signes de notre
gratitude pour leurs nombreuses suggestions critiques.
Adresse : Laboratoire de Psychologie expérimentale et sociale, Voie
du Roman Pays, 20, 1348 Ottignies/Louvain-La-Neuve.
L'Année psychologique 2/77, 525-550 526 J.-Ph. Leyens
agressives1. Depuis lors, les deux philosophes grecs ont eu de nombreux
émules.
L'ambivalence vis-à-vis de la catharsis se manifeste déjà chez les
auteurs de l'ouvrage Frustration and Aggression (Dollard et coll., 1939),
les premiers à avoir énoncé systématiquement une théorie de l'agression.
Pour Dollard et ses collègues, qui subissent l'influence des conceptions
psychanalytiques et du modèle motivationnel de Hull, la frustration
met en branle une pulsion (drive) agressive que viendra réduire le
comportement agressif. Il en résulte que « l'occurrence de tout acte
d'agression est censé réduire l'instigation à l'agression. Dans la termi
nologie psychanalytique, une telle décharge est appelée catharsis »
(Dollard et coll., 1939, p. 50). Les mêmes auteurs signalent cependant
(1939, p. 6 et p. 50) que la réduction de l'instigation à l'agression est
probablement souvent temporaire et que le comportement agressif
est d'autant plus susceptible de se reproduire qu'il a mené antérieur
ement au but recherché.
Dans le domaine de l'agression, où les partisans de la théorie « fru
stration-agression » sont encore nombreux et où les modèles homéosta-
siques, hydrauliques, régnent de façon maîtresse, cette double pers
pective va perdurer. La recherche s'énoncera en termes exclusifs,
s'enfermant ainsi dans le dilemme suivant : ou bien il y a réduction de
l'instigation et donc catharsis, ou bien il y a renforcement et donc
absence de catharsis, voire même probabilité accrue de comportements
agressifs. Cet article, nous l'espérons, montrera ce qu'il faut penser
de pareille alternative.
La mise à l'épreuve expérimentale de la catharsis ayant suscité
de nombreuses expériences avec des variables dépendantes et ind
épendantes très diverses, nous procéderons, pour la clarté de cet exposé,
à plusieurs distinctions.
Nous traiterons d'abord des expériences qui ont envisagé les variables
dépendantes au niveau du comportement et des attitudes, pour analyser
ensuite les recherches psychophysiologiques. Le premier groupe étant
fort important et hétérogène, il sera encore subdivisé selon que l'activité
censée amener la catharsis est indirecte ou directe, c'est-à-dire que le
sujet ne se comporte pas lui-même de façon agressive ou, au contraire,
attaque une cible déterminée soit verbalement, soit physiquement. Un
tel découpage en fonction des variables dépendantes et indépendantes
est plus pragmatique que théorique et nous le proposons uniquement
comme un guide de discussion des différentes recherches.
1. Cf. l'ouvrage de Barrucand (1970) qui discute l'étymologie du terme
catharsis et qui retrace son histoire, surtout dans le domaine clinique, depuis
l'Antiquité jusqu'à nos jours. valeur cathartique de l'agression 527 La
Dans la dernière partie de l'article, enfin, nous énoncerons notre
conception personnelle à laquelle nous a amené l'examen des expériences
présentées. Nous tenterons d'y montrer que l'alternative « renforcement
ou réduction de pulsion » doit être dépassée au profit de l'analyse de
l'interaction agressive et de la signification de celle-ci à différents
moments pour les protagonistes.
L'EXPRESSION INDIRECTE DE L'AGRESSION
l'activité fantasmatique
Une première manière de réaliser indirectement la catharsis est de
substituer au comportement agressif des activités fantasmatiques de
type agressif comme, par exemple, les réactions à des images du Thematic
Apperception Test (T. A. T.). C'est le raisonnement suivi par Fesh-
bach (1955). Ses sujets sont répartis en trois conditions. Dans la pre
mière de celles-ci, ils sont insultés par un expérimentateur arrogant
qui dénigre leur intelligence et leur maturité et ils doivent ensuite
écrire une histoire à propos de chacune des quatre cartes du T. A. T. qui
leur sont montrées. Dans la deuxième condition, après l'insulte, les
sujets doivent soit répondre à un test, soit décrire des diapositives.
Dans le troisième groupe, enfin, l'expérimentateur se montre courtois
et les sujets reçoivent les cartes du T. A. T. Les principaux résultats
sont les suivants. Dans leurs réponses à un questionnaire d'attitude,
les sujets de la première condition sont plus hostiles vis-à-vis de l'exp
érimentateur que ceux de la deuxième condition. En outre, si le contenu
agressif des réponses au T. A. T. n'est guère plus important dans la
situation d'insulte que dans celle de non-insulte, la corrélation entre ce
contenu et l'attitude agressive ultérieure est négative et significative-
ment différente de zéro dans le premier cas et ne l'est pas dans l'autre.
De tels résultats, absolument conformes aux hypothèses originales
de la réduction de tension (drive reduction), ne se retrouvent pas tout
à fait chez Pytkowicz, Wagner et Sarason (1967) qui reprennent dans
ses grandes lignes l'expérience de Feshbach. Chez ces auteurs, l'acti
vité fantasmatique — le rêve éveillé ou la réaction au T. A. T. — donne
lieu à une agressivité moindre qu'une tâche supposée neutre — deviner
l'âge et le sexe d'un écrivain d'après un extrait de ses œuvres.
Cette mesure concernait l'attitude envers un expérimentateur
insultant. Par contre, les sujets maltraités de la tâche contrôle se décri
vaient eux-mêmes comme moins agressifs que les autres et ceci était
surtout vrai chez ceux qui recouraient souvent aux rêves éveillés dans
leur vie quotidienne. Il n'y a pas non plus de relation entre le contenu
agressif de l'activité fantasmatique et l'attitude agressive ultérieure ;
les réactions fantasmatiques agressives — très peu nombreuses —
dépendraient davantage de la personnalité que de la situation. 528 J.-Ph. Leyens
De l'avis même des auteurs, « la complexité de ces résultats suggère
que le concept hydraulique de la catharsis qui repose sur la réduction
d'une pulsion n'est pas suffisant ».
Spiegel et Zelin (1973), eux non plus, ne trouvent pas de différence
dans le contenu agressif des réponses à des stimulus fort semblables
au T.A.T. suivant que les sujets ont été frustrés ou non. De plus, dans
cette recherche, les sentiments de colère ne varient pas selon que l'acti
vité fantasmatique était dirigée ou non contre l'expérimentateur
insultant.
Il apparaît que peu d'études ont été jusqu'à présent consacrées au
rôle des activités fantasmatiques sur l'effet cathartique et que les
résultats ne sont guère concluants. Si l'on y rencontre une « réduction
d'agression » et, en ce sens, une catharsis, la confirmation des théories
originales est peu convaincante.
l'humour
Selon Freud (1960) le mot d'esprit, l'humour à connotation agressive
est une forme voilée d'attaque qui procure un plaisir intellectuel en
même temps qu'une satisfaction motivationnelle, puisque la subtilité
de l'humour prend au piège la censure et réalise la pulsion. Participer,
en tant qu'observateur par exemple, à ce type d'humour revient donc
à se joindre à l'attaque et, si le modèle de la décharge de pulsion est
correct, le plaisir que l'on y prend devrait amener une catharsis chez
les sujets préalablement irrités.
Sur ce fondement théorique, les chercheurs qui se sont emparés
du problème ont généralement proposé trois hypothèses : 1) l'humour
agressif serait d'autant plus apprécié que les sujets sont en colère ;
2) l'audition ou la vision de ce même humour agressif devrait réduire
les sentiments ou comportements agressifs des sujets irrités ; 3) enfin,
il devrait y avoir une corrélation négative entre l'évaluation de l'humour
agressif et le comportement (ou le sentiment) agressif ultérieur.
La réponse à la première hypothèse est, en général, négative
(Byrne, 1957 ; Landy et Mettee, 1969 ; Leak, 1974). Les deux seules
études a avoir trouvé une relation se différenciaient toutefois des
précédentes en ce que la présentation de l'humour ne succédait pas
immédiatement à l'induction d'insulte : chez Strickland (1959), les
sujets devaient attendre une vingtaine de minutes alors que chez
Dworkin et Efran (1967), ils remplissaient un questionnaire concernant
leur état d'esprit. Ayant pris conscience de cette différence méthodol
ogique, Singer (1968) la manipule systématiquement : avant la présen
tation d'un enregistrement humoristique et agressif ou de son équivalent
dans d'autres conditions du plan expérimental, la moitié de ses sujets
doivent se décrire sur un questionnaire ad hoc ; ce n'est pas le cas pour
les autres qui, ayant été insultés ou non, entendent aussitôt l'enregistre- La valeur cathartique de l'agression 529
ment suivant, humoristique ou non. Il constate que les premiers appré
cient davantage l'humour, mais il s'agit ici d'humour aussi bien agressif
que non agressif, et il importe peu que les sujets aient été irrités ou non.
Il semble donc difficile d'exprimer les résultats de Strickland (1959)
et de Dworkin et Efran (1967) en termes de tâche interposée : en fait
on ne dispose d'aucune explication satisfaisante.
Les résultats sont beaucoup plus convergents, par contre, en ce
qui concerne la deuxième hypothèse. L'exposition à des messages
humoristiques agressifs aussi bien que non agressifs réduit signiflca-
tivement les sentiments (Dworkin et Efran, 1967 ; Singer, 1968) et
les attitudes hostiles (Landy et Mettee, 1969), par rapport à des mes
sages non humoristiques. Berkowitz (1970), qui n'utilise que des
sages humoristiques, ne trouve pas non plus de véritable différence
entre ces deux types dans leur impact sur l'agression (en fait, l'humour
agressif a même tendance à augmenter l'attitude agressive et cette
tendance est significative au seuil arbitraire de .05 selon le traitement
des données qui est envisagé). Seul Leak (1974) obtient des résultats
qui respectent la spécificité de l'humour agressif.
Devant cet effet quasi général d'une réduction d'agression quel
que soit le type d'humour, faut-il encore parler de catharsis, du moins
au sens général ? N'est-il pas plus économique d'invoquer l'incompat
ibilité des réponses humoristiques et agressives ? Dans la mesure où
le sujet apprécie les blagues ironiques qu'on lui montre ou fait entendre,
il devient de meilleure humeur et son agressivité diminue. Nous sommes
loin, ici, d'un modèle de décharge d'énergie.
D'ailleurs, et ceci répond à la troisième hypothèse, si Singer (1968)
trouve une corrélation significative pour certains de ses sujets entre
l'appréciation de l'humour agressif et le sentiment ultérieur, Dworkin
et Efran (1967) constatent, eux, une absence de relation, et les autres
auteurs omettent d'en parler. Ceci confirme encore l'insuffisance du
modèle hydraulique (ou de réduction d'instigation) à rendre compte
d'une diminution d'agression qui semble, par ailleurs, bien réelle et
facilement explicable.
LES FILMS VIOLENTS
Une autre manière de réaliser éventuellement la catharsis est celle
de la participation vicariante. Plutôt que de s'engager lui-même dans
une interaction agressive, le sujet l'observe par l'intermédiaire d'autres
personnes. C'est notamment le cas de films à contenu violent, où les
acteurs se substituent au spectateur pour accomplir toutes sortes
d'actes violents. On s'est longuement demandé si de tels films avaient
une valeur cathartique, ou s'ils pouvaient, au contraire, susciter des
comportements d'agression ultérieurs. Le nombre de recherches consa
crées à ce sujet est impressionnant et elles ont déjà donné lieu à plu-
AP 18 530 J.-Ph. Leyens
sieurs revues critiques (Goranson, 1970 ; Leyens, 1970 ; Leyens et
Camino, 1974; Liebert et coll., 1973). Le résultat le plus fréquent
est celui d'une augmentation de violence chez les spectateurs qui sont,
par ailleurs, enclins à se comporter agressivement (parce qu'ils sont
irrités, entraînés dans une interaction agressive, etc.). Cet effet, contraire
à la catharsis, se manifeste chez les enfants (Bandura, 1965) tout comme
chez les adultes (Berkowitz, 1965) et les délinquants (Berkowitz et
coll., 1974) ; il résiste à diverses variables dépendantes et indépen
dantes, se manifeste dans différentes cultures (Goldstein et coll., 1975)
et ne se limite pas au milieu « artificiel » du laboratoire (Leyens et
coll., 1975).
Etant donné qu'il s'agit, ici, d'un domaine de recherches qui s'est
développé indépendamment de celui de la catharsis et qui dépasse
largement ce dernier en ampleur, nous ne pouvons que renvoyer le
lecteur intéressé aux revues critiques déjà mentionnées.
AGRESSION INDIRECTE MAIS RÉELLE
Logiquement, la catharsis devrait être plus facilement décelable
lorsque c'est l'agent même de l'irritation, plutôt qu'un personnage de
film, qui est attaqué. Dans ce cas, cependant, il faut veiller à ce que
l'attaque n'entraîne ni culpabilité, ni anxiété, ni encore suppression
de la frustration : ces facteurs sont assurément susceptibles de faire
diminuer l'agression subséquente mais ils empêchent un test adéquat
de la catharsis. L'expérience qui tient le mieux compte de ces exigences
est sans conteste celle de Bramel, Taub et Blum (1968).
Afin que leurs résultats ne soient pas explicables par l'anxiété, les
sujets de Bramel et coll. ne délivraient pas eux-mêmes la punition mais
ils étaient mis au courant d'une punition qui avait été infligée plusieurs
mois auparavant par une autre personne. C'est en ce sens qu'on peut
parler d'une agression réelle mais indirecte. Afin également que les
résultats ne soient pas dus à un effet d'imitation ou à une diminution
des inhibitions, la punition censée induire la catharsis n'est pas pro
voquée par une agression de même type que celle que les sujets auront
l'occasion d'affliger ultérieurement.
La mise en scène expérimentale est la suivante. Un expérimentat
eur A délivrait aux sujets un test de performance intellectuelle ; il
insultait et dénigrait l'intelligence d'une moitié des sujets et se
montrait neutre avec l'autre moitié (conditions d'insulte et de non-
insulte). Un expérimentateur B remplaçait ensuite l'expérimentateur A
et, sous le prétexte d'une tâche de diagnostic psychologique, il faisait
entendre une bande enregistrée de quelqu'un qui était sous l'influence
d'une drogue. Ce quelqu'un était, par hasard, A et,
suivant la condition, la drogue avait des effets neutres, euphoriques
ou douloureux. Les sujets avaient à exprimer certains jugements valeur cathartique de l'agression 531 La
pendant l'audition de la bande, après quoi ils cotaient de façon ano
nyme les deux expérimentateurs. Ces dernières cotations pouvaient
constituer des attaques réelles car elles étaient destinées au secrétariat
du département afin que celui-ci puisse juger de la qualité des expéri
mentateurs, et briser éventuellement leur contrat de travail.
Nous examinerons ici une combinaison des évaluations obtenues
par l'expérimentateur A pour sa compétence et sa courtoisie, qui
85
Douleur
Euphorie 75
intensité Neutre
65
pour
55
tence et
courtoisie
insulte non. insulte
Fig. 1. — Taux moyens d'agression
en fonction du feed-back et de l'insulte
étaient les principales variables dépendantes. La figure 1 montre que,
par rapport aux sujets non insultés, ceux qui ont été insultés émettent
moins de jugements défavorables lorsque l'expérimentateur A souffre
que lorsqu'il ne souffre pas. Les auteurs concluent donc qu'il y a eu
catharsis lorsqu'il y a eu feed-back de douleur puisque, dans cette
condition, la différence entre les traitements d'insulte et de non-insulte
est la moins grande. On entrevoit ici encore la difficulté qu'il y a à
concevoir la catharsis comme un phénomène univoque. Quelles sont,
en effet, les conditions de comparaison les plus adéquates pour juger
d'un effet cathartique ? Les auteurs optent pour les groupes non insultés
et vérifient dès lors leur prédiction. Personnellement, il nous semblerait
plus logique de considérer la condition « insulte - feed-back neutre »
comme point de référence essentiel et, dans ce cas, la différence en
faveur de la catharsis devient minime. 532 J.-Ph. Leyens
L'EXPRESSION DIRECTE DE L'AGRESSION
l'expression verbale
Assez curieusement, les études sur le rôle de l'agression verbale
dans la catharsis sont très peu nombreuses et la plupart d'entre elles
sont relativement anciennes. Les expériences de Thibaut et Coules (1952),
Pepitone et Reichling (1955), et Rosenbaum et De Charms (1960)
montrent toutes un effet cathartique, mais leurs défauts méthodolo
giques sont tellement apparents que leurs auteurs eux-mêmes sont
enclins à rejeter une interprétation favorable à la catharsis. De Charms
et Wilkins (1963), ainsi que Kahn (1966), obtiennent des résultats
opposés aux précédents et sont affirmatifs : l'expression verbale de
l'hostilité renforce le comportement agressif plutôt qu'elle ne le diminue.
Plus récemment encore, Ebbesen, Duncan et Konecni (1975) ont
testé l'efficacité de l'attaque verbale dans un contexte tout à fait
naturel. Leurs sujets étaient des employés quittant une grande compag
nie aéronautique soit parce qu'ils étaient licenciés, soit parce qu'ils
étaient pensionnés ou changeaient de département. Ces derniers, contra
irement aux premiers, n'avaient donc pas de raisons d'être particulièr
ement fâchés et cette dichotomie reproduit les traitements classiques
en laboratoire : insulte opposée à non-insulte. Une deuxième variable
était introduite pendant une interview conduite par un responsable de
la gestion « Personnel » avant le départ définitif — ou temporaire
peut-être — de la compagnie : l'interviewer réprimait toute expression
d'hostilité ou, au contraire, suscitait la verbalisation de l'agressivité
soit contre la compagnie en général, soit contre le chef de service, soit
encore contre le sujet lui-même (autocritique). A la fin de l'interview,
tous les sujets recevaient un questionnaire qui variait selon une tro
isième variable indépendante : en effet, ce questionnaire donnait à
tous les employés l'occasion de se montrer agressifs contre la compagnie,
ou contre le chef de service, ou contre eux-mêmes.
On remarque que les sujets irrités par leur licenciement ne deviennent
pas plus agressifs en général, mais que, par comparaison avec ceux
dont l'agressivité est réprimée, ils renforcent uniquement leur hostilité
vis-à-vis de la victime — la compagnie en général ou le chef de service —
qu'ils ont dénigrée pendant l'interview. Ce renforcement ne se manifeste
pas chez les sujets non irrités par leur situation professionnelle. Les
résultats concernant l'autocritique sont plus complexes : l'induction
à l'autocritique pendant l'interview diminue l'autodévaluation chez les
employés mécontents de leur sort professionnel mais la favorise chez
les autres. Les auteurs utilisent ce dernier résultat pour rejeter une
interprétation de Kahn (1966) en termes de cohérence cognitive. De
fait, la consistance aurait exigé que tous les sujets chez lesquels on La valeur cathartique de l'agression 533
avait suscité l'autocritique continuent à se dévaluer. L'explication
d'Ebbesen, Duncan et Koneëni est la suivante : l'effet instigateur serait
dû à une double activation émotionnelle : celle que susciterait l'agres
sivité verbale et celle qui proviendrait de la possibilité d'un échange
agressif ultérieur. Nous verrons le bien-fondé de pareille explication
après avoir discuté l'agression physique.
l'agression physique
Avant les programmes entrepris par Doob (1970), Doob et
Wood (1972), Konecni et Doob (1972) et poursuivis par Konecni
(essentiellement Konecni, 1975 et Konecni et Ebbesen, 1976), l'agres
sivité physique n'avait guère été étudiée comme activité cathartique.
Etant donné l'importance et la complexité de ces recherches, sans
doute n'est-il pas inutile de décrire de façon générale le paradigme
qui y fut employé.
Après avoir été présentés l'un à l'autre, et en l'absence de l'expér
imentateur, le sujet et un comparse doivent résoudre individuellement
une tâche qui consiste le plus souvent à trouver des anagrammes.
Ceux-ci sont objectivement difficiles mais le comparse les réussit en
un temps très rapide et, dans les conditions d'insulte, se met ensuite
à injurier le sujet : il dénigre son intelligence et accumule les remarques
désagréables et sarcastiques de façon à l'empêcher de travailler sa
inement et d'arriver à une performance normale. Dans les expériences
de Koneéni (1975), Koneëni et Ebbesen (1976), l'insulte sera encore
augmentée d'une frustration : le comparse confisquera la feuille du
sujet l'empêchant tout à fait de travailler : les contre-attaques éven
tuellement cathartiques du sujet sont découragées par un prétendu
système d'enregistrement, voire même par des rappels à l'ordre. Dans
les conditions de non-insulte, par contre, le comparse travaille rapi
dement, sans se préoccuper du sujet et sans faire montre de sa réussite
rapide.
Après une période approximativement équivalente pour tous les
sujets, l'expérimentateur revient dans la salle d'expérience, se soustrait
adroitement à toutes les remarques que pourrait émettre le sujet,
introduit une nouvelle tâche et s'éclipse à nouveau. A ce moment-là
le sujet doit envoyer des chocs électriques au comparse chaque fois
que celui-ci commet prétendument une erreur dans une tâche d'apprent
issage (chez Doob, 1970, les chocs étaient remplacés par une perte
d'argent). Ces chocs ont une durée préétablie et leur rythme est fixé
par l'expérimentateur. Les conditions d'absence de chocs sont, elles,
manipulées de façons différentes suivant les expériences. Lorsque
l'expérimentateur revient à la fin de la tâche, sanctionnée ou non, il
prend note du nombre d'erreurs commises par le comparse, donne les
instructions pour la troisième partie de l'étude, et s'absente jusqu'à la

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.