La valeur discriminante de l'information qui individualise un objet et la connaissance de ses catégories d'appartenance - article ; n°2 ; vol.97, pg 237-265

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 2 - Pages 237-265
Résumé
Cette étude concerne la tendance à négliger l'information sur la probabilité a priori au profit de l'information individualisante. On part du principe que les sujets manifestent cette tendance puisqu'ils privilégient l'hypothèse de la forte valeur discriminante de l'information individualisante. Selon l'hypothèse proposée, la tendance à négliger l'information sur la probabilité a priori doit s'atténuer dans deux cas. Quand les sujets ne connaissent pas les catégories évoquées et ils ne sont pas en mesure d'évaluer la valeur discriminante de l'information individualisante. Quand ils les connaissent, mais quand selon leurs connaissances, les caractéristiques contenues dans l'information individualisante ne correspondent pas à celles qu'ils considèrent comme discriminantes.
Ainsi en reprenant l'histoire des avocats et des ingénieurs de Tversky et Kahneman, on manipule le type de catégories professionnelles proposées aux sujets. Les résultats d'une première expérience permettent de justifier leur choix. Ceux d'une seconde expérience montrent l'impact des professions choisies sur les écarts entre les estimations des sujets et les résultats de calcul de la probabilité en confirmant l'hypothèse.
Mots-clés: information individualisante, information sur la probabilité « a priori», connaissance de l'objet, rationalité.
Summary: The discriminant value of information that individualizes an object and indicates its category membership.
This study examines with the tendency to neglect information pre-existing base rate in favor of individuating information. Subjects may have this tendency because they believe in the strong distinguishing value of individuating information. According to this hypothesis, the tendency to neglect information on pre-existing base rate should be weaken in two cases.
First, when the subjects have no knowledge of the categories that are mentioned and are not able to estimate the distinguishing value of the individuating information. Second, when subjects are acquainted with the categories but when, according to their knowledge, the characteristics of the individuating information do not correspond to the ones they see as distinguishing. Hence, by retelling Tversky and Kahneman's story of the lawyers and engineers, we can manipulate the type of job categories with which the subjects are presented. The results of a first experiment enabled us to justify subjects' choices. A second experiment showed the impact of the job selection on the discrepancy between the subjects' estimates and the results of calculations of the base rate, supporting the hypothesis.
Key words : individuating information, base rate, knowledge of the object, rationality.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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E. Drozda-Senkowska
La valeur discriminante de l'information qui individualise un objet
et la connaissance de ses catégories d'appartenance
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°2. pp. 237-265.
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Drozda-Senkowska E. La valeur discriminante de l'information qui individualise un objet et la connaissance de ses catégories
d'appartenance. In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°2. pp. 237-265.
doi : 10.3406/psy.1997.28951
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_2_28951Résumé
Résumé
Cette étude concerne la tendance à négliger l'information sur la probabilité a priori au profit de
l'information individualisante. On part du principe que les sujets manifestent cette tendance puisqu'ils
privilégient l'hypothèse de la forte valeur discriminante de l'information individualisante. Selon
l'hypothèse proposée, la tendance à négliger l'information sur la probabilité a priori doit s'atténuer dans
deux cas. Quand les sujets ne connaissent pas les catégories évoquées et ils ne sont pas en mesure
d'évaluer la valeur discriminante de l'information individualisante. Quand ils les connaissent, mais
quand selon leurs connaissances, les caractéristiques contenues dans l'information individualisante ne
correspondent pas à celles qu'ils considèrent comme discriminantes.
Ainsi en reprenant l'histoire des avocats et des ingénieurs de Tversky et Kahneman, on manipule le
type de catégories professionnelles proposées aux sujets. Les résultats d'une première expérience
permettent de justifier leur choix. Ceux d'une seconde expérience montrent l'impact des professions
choisies sur les écarts entre les estimations des sujets et les résultats de calcul de la probabilité en
confirmant l'hypothèse.
Mots-clés: information individualisante, information sur la probabilité « a priori», connaissance de l'objet,
rationalité.
Abstract
Summary: The discriminant value of information that individualizes an object and indicates its category
membership.
This study examines with the tendency to neglect information pre-existing base rate in favor of
individuating information. Subjects may have this tendency because they believe in the strong
distinguishing value of individuating information. According to this hypothesis, the tendency to neglect
information on pre-existing base rate should be weaken in two cases.
First, when the subjects have no knowledge of the categories that are mentioned and are not able to
estimate the distinguishing value of the individuating information. Second, when subjects are acquainted
with the categories but when, according to their knowledge, the characteristics of the individuating
information do not correspond to the ones they see as distinguishing. Hence, by retelling Tversky and
Kahneman's story of the lawyers and engineers, we can manipulate the type of job categories with
which the subjects are presented. The results of a first experiment enabled us to justify subjects'
choices. A second experiment showed the impact of the job selection on the discrepancy between the
subjects' estimates and the results of calculations of the base rate, supporting the hypothesis.
Key words : individuating information, base rate, knowledge of the object, rationality.L'Année psychologique, 1997, 97, 237-265
Équipe de recherche «Représentations sociales
et Processus idéologiques»
Université Paris X1
LA VALEUR DISCRIMINANTE DE L'INFORMATION
QUI INDIVIDUALISE UN OBJET
ET LA CONNAISSANCE
DE SES CATÉGORIES D'APPARTENANCE2
par Ewa DrOZDA-SeNKOWSKA
SUMMARY : The discriminant value of information that individualizes an
object and indicates its category membership.
This study examines with the tendency to neglect information pre-existing
base rate in favor of individuating information. Subjects may have this
tendency because they believe in the strong distinguishing value of
individuating information. According to this hypothesis, the tendency to
neglect information on pre-existing base rate should be weaken in two cases.
First, when the subjects have no knowledge of the categories that are
mentioned and are not able to estimate the distinguishing value of the
individuating information. Second, when subjects are acquainted with the
categories but when, according to their knowledge, the characteristics of the information do not correspond to the ones they see as
distinguishing. Hence, by retelling Tversky and Kahneman's story of the
lawyers and engineers, we can manipulate the type of job categories with which
the subjects are presented. The results of a first experiment enabled us to
subjects' choices. A second experiment showed the impact of the job justify
selection on the discrepancy between the subjects' estimates and the results of
calculations of the base rate, supporting the hypothesis.
Key words : individuating information, base rate, knowledge of the object,
rationality.
1 . 200, avenue de la République, 92001 Nanterre.
2. Pour une raison que j'ignore, cette tendance à été traduite en français
comme « l'erreur de base ». Autant le terme anglais base rate signifie tout sim
plement la probabilité a priori, autant le terme français exige qu'on le devine. 238 Ewa Drozda-Senkowska
INTRODUCTION
Dans une série d'études désormais classiques, Tversky et
Kahneman (1973, 1982) montrent qu'en estimant la probabilité
qu'un objet appartienne à l'une de deux catégories, nous avons
tendance à privilégier l'information qui individualise celui-ci au
détriment de l'information sur la fréquence relative des deux
catégories dans la population envisagée. Tout laisse à penser que
cette tendance est à l'origine des écarts entre notre façon d'est
imer la probabilité et la façon dont nous devrions le faire. Il
devient alors intéressant de s'interroger sur les facteurs qui nous
conduisent à privilégier l'information qui individualise l'objet
de nos prévisions.
Parmi ces facteurs, ceux qui se réfèrent à notre connaissance
des catégories envisagées font rarement l'objet d'études. Pourt
ant, pour juger si une ou plusieurs caractéristiques de l'objet
permettent de décider à quelle catégorie il appartient, il faut,
entre autres, disposer d'un minimum de connaissances sur ces
catégories. Dans cet article, je présente deux expériences dont
l'objectif est d'analyser l'impact éventuel de ce type de connais
sances sur la façon dont nous traitons l'information individuali
sante. Mes hypothèses ainsi que la procédure expérimentale se
réfèrent au fondement théorique sur lequel repose le paradigme
expérimental de Tversky et Kahneman. Ce dernier est fréquem
ment utilisé, par contre il est rarement analysé. Il me paraît
donc utile de commencer par le rappeler brièvement.
Afin de constater la tendance à privilégier l'information indi
vidualisante, Tversky et Kahneman ont conçu plusieurs his
toires dont deux sont devenues classiques. L'une est celle des
taxis bleus et verts et l'autre, que j'ai empruntée pour mes expé
riences, celle des ingénieurs et des avocats. Son contenu est le
suivant :
« Un jury composé de psychologues a interviewé un échantil
lon composé de 70 ingénieurs et de 30 avocats. Le jury a résumé
ses impressions dans des descriptions succinctes de ces individus.
La description suivante a été tirée au hasard de l'échantillon
composé des 70 ingénieurs et 30 avocats.
« Jean est un homme de 39 ans. Il est marié et a deux
enfants. Il s'occupe activement de politique locale. Son passe- Information individualisante 239
temps préféré est la collection de livres rares. Il aime la compét
ition, la discussion et s'exprime bien. »
Quelle est la probabilité selon laquelle Jean est un avocat
plutôt qu'un ingénieur ? (Kahneman et Tversky (1973), la tra
duction française est celle proposée dans le manuel de Gergen et
Gergen (1984)).
Selon le groupe expérimental assigné aux sujets, ceux-ci di
sposent soit de cette version du problème, soit d'une version où
l'échantillon est composé de 30 ingénieurs et 70 avocats.
Pour montrer la tendance à privilégier l'information indivi
dualisante au détriment de l'information sur la probabilité
a priori, Tversky et Kahneman comparent les estimations des
sujets et le calcul de la probabilité conditionnelle, faite selon le
théorème de Bayes :
P(A./C) =
S P(A0P(C/Ai)
Si on adapte ce théorème à l'histoire expérimentale en
admettant que : 1 / A décrit une profession qu'exerce une per
sonne (Ai correspondant à la profession d'avocat, A2 à celle d'in
génieur) ; 2 / C décrit les caractéristiques contenues dans l'info
rmation individualisante ; et 3 / P(Ai) + P(A2) = 1, on obtient :
P(A,/C) =
P(A,)P(C/Ai) + P(A2)P(C/A2)
Ainsi, pour évaluer la probabilité selon laquelle Jean est avoc
at, nous avons besoin des informations suivantes : la probabil
ité a priori d'un avocat (P(Ai)) et d'un ingénieur (P(A2)) dans
la population envisagée d'une part et la probabilité que les
caractéristiques évoquées décrivent un avocat (P(C/Aj)) et un
ingénieur (P(C/A2)) d'autre part.
Or, Tversky et Kahneman, n'indiquent pas aux sujets les
valeurs de la seconde série de probabilités. Par contre, ils four
nissent l'information sur la fréquence relative des avocats et des
ingénieurs dans la population. Rappelons que cette dernière
change selon la condition expérimentale. Les avocats consti
tuent soit 30 %, soit 70 % de la population envisagée.
Faisons l'hypothèse que puisque les valeurs des probabilités
selon lesquelles les caractéristiques évoquées décrivent un avo- 240 Ewa Drozda-Senkowska
cat (P(C/Ai)) et un ingénieur (P(C/A2)) ne sont pas indiquées, on
peut les considérer comme équivalentes. Nous obtenons alors :
Dans ce cas-là, la probabilité que Jean soit avocat est égale
à la probabilité d'un avocat dans la population présentée. Si les
sujets suivaient ce raisonnement, leurs estimations devraient
être environ deux fois plus élevées dans la condition expériment
ale où les avocats représentent 70 % de la population envisagée
que dans celle où ils ne que 30 % de cette popula
tion (0,7/0,3 = 2,33). Or, ce n'est pas le cas : le rapport entre les
estimations moyennes observées dans les deux conditions expé
rimentales reste bien plus faible.
Supposons alors que les sujets considèrent que les caractéris
tiques évoquées décrivent parfaitement un avocat. Cela est
d'autant plus plausible que la description est rédigée dans ce
but.
Quand P(C/Ai) -► 1, alors :
P(Ai/C)
P(Ai) + P(A2)P(C/A2)
L'estimation de la probabilité que Jean soit avocat dépen
drait de la probabilité selon laquelle les mêmes caractéristiques
décrivent un ingénieur (P(CAA.2)). Envisageons donc les deux cas
extrêmes.
Dans le premier le sujet considérerait que les
évoquées sont parfaitement appropriées à un avocat et pas du
tout appropriées à un ingénieur.
Quand P(C/Ai) -► 1 et P(C/A2) -► 0, alors :
P(Ai/C)
Dans ce cas-là, la probabilité que Jean soit avocat est égale
à 1 et ne dépend pas de la fréquence relative des représentants
de cette profession dans la population envisagée. L'éventualité
décrite correspond au raisonnement selon lequel seuls les avo
cats possèdent ces traits (il n'est donc pas possible — ou pro
bable — que Jean soit ingénieur). Puisque les sujets estiment que
la probabilité que Jean soit avocat reste assez élevée indépen- Information individualisante 241
damment du pourcentage des avocats dans l'échantillon, on
peut supposer qu'ils raisonnent ainsi.
Dans le second cas, le sujet considérerait que ces caractéristi
ques décrivent parfaitement aussi bien un avocat qu'un ingé
nieur.
Quand P(C/Ai) -► 1 et P(C/A2) -► 1, alors :
Bien évidemment, ce cas est équivalent au premier cas anal
ysé, lorsque le sujet ignore l'information individualisante
contenue dans la description de Jean. Tout simplement quand
les caractéristiques évoquées décrivent aussi bien (ou aussi
mal) un avocat qu'un ingénieur, elles perdent leur valeur di
scriminante et n'apportent aucune information. Elles peuvent
donc être ignorées. La probabilité que Jean soit avocat,
devrait alors être égale à la fréquence relative des avocats dans
l'échantillon. Comme je l'ai déjà signalé, les résultats obtenus
par Tversky et Kahneman montrent que pour les sujets, elle
ne l'est pas.
Nous pouvons en conclure que les sujets font l'hypothèse que
seuls les avocats possèdent les traits évoqués (P(C/Ai) -♦• 1) et
pas les ingénieurs (P(CÂA.2 -* 0). On peut alors se demander si
cette hypothèse est raisonnable.
RATIONALITE DES ESTIMATIONS
Pour répondre à la question sur le caractère raisonnable ou
non de l'hypothèse selon laquelle seuls les avocats possèdent les
traits évoqués dans la description, admettons comme le propos
ent Kruglanski et Ajzen (1983) que l'individu traite les info
rmations dans un double objectif: former des jugements valides
sur la réalité d'une part, les structurer afin de leur donner un
sens d'autre part.
Le premier objectif signifie que l'individu cherche à respecter
le principe de véracité et à établir l'adéquation entre «la rai
son » et « la nature des choses », puisque selon la définition la
plus classique, Veritas est adequatio rei et intellectus. En estimant
la probabilité selon laquelle Jean est avocat, il devrait donc bien 242 Ewa Drozda-Senkowska
distinguer les informations dont il dispose de celles qui sont
absentes. En bref, l'individu devrait prendre en compte le fait
qu'il ne connaît pas les probabilités selon lesquelles les caracté
ristiques évoquées dans la description décrivent un avocat d'une
part et un ingénieur d'autre part. Là-dessus, il ne peut que faire
des hypothèses. Celles qui semblent le moins risquées consistent
à penser que soit on ne prend pas en compte ces probabilités
conditionnelles inconnues, soit qu'elles sont équivalentes.
La réalisation du second objectif ne conduit pas obligatoir
ement l'individu à respecter le principe de véracité. Quand il
cherche à structurer les informations et à leur donner un sens,
son activité peut être organisée par un autre principe comme
celui d'économie cognitive. Dans ce cas, en estimant la probabil
ité que Jean soit avocat, il risque non seulement de ne pas
s'apercevoir que toutes les informations nécessaires ne sont pas
mises à sa disposition, mais tout simplement de remplacer l'i
nformation manquante par ce qui, pour lui, est le plus plausible :
la conviction que les caractéristiques évoquées décrivent parfa
itement bien un avocat et pas un ingénieur.
Cependant, se référer aux différents objectifs du traitement
de l'information ne résout pas le problème posé par les résultats
obtenus par Tversky et Kahneman. Celui-ci concerne l'intérêt
théorique et le bien-fondé du postulat, selon lequel dans des
conditions proches de la situation expérimentale, l'individu qui
doit estimer la probabilité qu'un objet appartient une catégorie,
cherche à former un jugement valide et fonctionne selon le prin
cipe de véracité. Le fait-il ? Est-il en mesure de le faire ?
Les réponses à ces questions ont été données, entre autres,
par Tversky (1981) et Kahneman (1981) dans la discussion à
propos de l'article de Cohen « Can human irrationality be expe
rimentally demonstrated ?» publié en 1981 par Behavioural and
Brain Sciences.
Si on simplifie les choses à l'extrême, on peut dire que la ten
dance à privilégier l'information individualisante est une illu
stration particulière d'une distorsion entre le modèle de la prévi
sion rationnelle et le fonctionnement de l'individu. Le modèle en
question (présenté dans la première partie de cet article) res
pecte l'exigence du réalisme épistémologique. Il distingue entre
ce qu'on peut considérer comme « faits » (la proportion des avo
cats et des ingénieurs dans l'échantillon) et ce qu'on doit consi
dérer comme hypothèse (la probabilité que les caractéristiques Information individualisante 243
évoquées décrivent un avocat d'une part et un ingénieur d'autre
part). En suivant ce modèle, nous minimisons le risque d'ignorer
les faits ou de prendre nos hypothèses pour des faits.
Cela voudrait dire que les études sur la tendance à négliger
l'information sur la probabilité a priori au profit de l'informa
tion individualisante concernent la rationalité du fonctionne
ment et plus particulièrement, les conditions dans lesquelles l'i
ndividu tente de former un jugement valide. Pour cette raison,
l'une des principales questions consiste à se demander quand la
tendance à négliger l'information sur la probabilité a priori s'af
faiblit-elle ?
DANS QUELLES CONDITIONS LA TENDANCE
A NÉGLIGER L'INFORMATION
SUR LA PROBABILITÉ
«A PRIORI» S'AFFAIBLIT-ELLE ?
La liste des conditions dans lesquelles tout laisse croire que
la tendance qui nous intéresse s'affaiblit est assez longue. Je me
contenterai d'évoquer ici celles qui restent en rapport avec l'ob
jet de mes études et qui concernent les situations dans lesquelles
l'individu considère l'information individualisante comme non
discriminante et donc insuffisante à prévision.
Tversky et Kahneman (1982) pensaient que cela pouvait
avoir lieu quand l'information concerne les
caractéristiques quelconques. Ils ont testé cette hypothèse dans
une série d'expériences. Leurs sujets disposaient de la descrip
tion d'une personne qui contenait des caractéristiques qu'on
peut attribuer à n'importe qui (avoir 30 ans, être marié, être
motivé, aimé par ses collègues, etc.). Leurs résultats sont surpre
nants et ils montrent que, dans ce cas, les sujets estiment que la
probabilité que Jean soit avocat est pratiquement la même que
celle qu'il soit ingénieur et cela indépendamment de l'informa
tion sur le pourcentage des représentants des deux professions
dans la population envisagée.
Les résultats d'une autre série d'expériences réalisée par les
mêmes auteurs montrent que les sujets prennent en compte l'i
nformation sur la fréquence relative d'une catégorie, seulement
quand on leur précise qu'on ne sait rien sur la personne tirée au 244 Ewa Drozda-Senkowska
hasard, sauf qu'elle a été tirée d'un échantillon composé, par
exemple, de 30 % avocats et 70 % ingénieurs. Tversky et Kah-
neman en concluent que l'individu intègre dans ses prévisions
l'information sur la fréquence relative d'une catégorie à laquelle
l'objet peut appartenir quand il ne dispose d'aucune information
concernant celui-ci et son attention est attirée sur le
caractère statistique de l'information (l'objet n'est qu'un des
éléments d'un échantillon). Cela signifie que l'information sur la
fréquence relative d'une catégorie, théoriquement nécessaire à la
prévision, est prise en compte quand elle n'est pas confrontée à
l'information qui individualise l'objet. Par contre, quand cette
confrontation a lieu, l'information individualisante devient suf
fisante pour la prévision, indépendamment de sa valeur discr
iminante.
Ajzen (1977) montre que le sort de l'information individuali
sante dépend de l'existence d'indices (causal eues) qui permet
tent de la lier à une information sur la fréquence relative des
catégories dans la population envisagée. Si les sujets font l'hy
pothèse que seuls les avocats possèdent les traits évoqués et qu'il
n'est donc pas possible (ou probable) que Jean soit ingénieur, il
suffit d'introduire dans la description une caractéristique sup
plémentaire. Celle-ci doit affecter la correspondance entre la des
cription de Jean et l'image non pas de l'une des professions,
mais des deux à la fois. Cela revient à dire par exemple, que la
personne possède, au-delà de ses autres caractéristiques, une fo
rmation en mathématiques (ou inversement que le groupe d'ingé
nieurs possède, par exemple, une formation en lettres). Ajzen
postule qu'à ce moment-là, l'individu envisage plus facilement
que même si certaines caractéristiques correspondent à l'image
d'un avocat, d'autres correspondent à celle d'un ingénieur.
Alors, même s'il considère que les avocats possèdent les caracté
ristiques évoquées, il ne peut plus exclure que les ingénieurs éga
lement puissent les posséder. L'information individualisante
perd alors sa valeur discriminante. L'hypothèse selon laquelle
les caractéristiques décrivent aussi bien un avocat qu'un ingé
nieur devient envisageable et on peut s'attendre à ce que l'ind
ividu fonde ses estimations sur la probabilité a priori d'un avo
cat dans la population proposée.
Les résultats des autres auteurs qui poursuivent l'idée d' Aj
zen permettent de penser que la manipulation que cet auteur
propose introduit une sorte d'incohérence dans l'information

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