La violence ethnique à l'épreuve des faits : le cas du Nigeria - article ; n°176 ; vol.44, pg 857-882

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Tiers-Monde - Année 2003 - Volume 44 - Numéro 176 - Pages 857-882
Marc- Antoine PÉROUSE de Montclos — Ethnic violence in the face of facts : The case of Nigeria
Reputed as one of the most violent countries of Africa, Nigeria has gone through numerous conflicts, which don't correspond to lineage patterns only. In fact, power networks and ethnic identities first constitute a handy mode of mobilisation for politicians rivalling at State control and the resources thereto. Given such a viewpoint, tribal explanations of violence are profoundly reductive. Considered within the federal framework, which upholds indigenous rights, community disputes, in reality, obey dynamics « from below » just as those « from above ».
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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Marc-Antoine Pérouse de
Montclos
La violence ethnique à l'épreuve des faits : le cas du Nigeria
In: Tiers-Monde. 2003, tome 44 n°176. pp. 857-882.
Abstract
Marc- Antoine PÉROUSE de Montclos — Ethnic violence in the face of facts : The case of Nigeria
Reputed as one of the most violent countries of Africa, Nigeria has gone through numerous conflicts, which don't correspond to
lineage patterns only. In fact, power networks and ethnic identities first constitute a handy mode of mobilisation for politicians
rivalling at State control and the resources thereto. Given such a viewpoint, tribal explanations of violence are profoundly
reductive. Considered within the federal framework, which upholds indigenous rights, community disputes, in reality, obey
dynamics « from below » just as those « from above ».
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Pérouse de Montclos Marc-Antoine. La violence ethnique à l'épreuve des faits : le cas du Nigeria. In: Tiers-Monde. 2003, tome
44 n°176. pp. 857-882.
doi : 10.3406/tiers.2003.5429
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_2003_num_44_176_5429LA VIOLENCE ETHNIQUE
À L'ÉPREUVE DES FAITS:
LE CAS DU NIGERIA
par M arc- Antoine Pérouse de Montclos*
Réputé pour être un des pays les plus violents d'Afrique, le Nigeria
est traversé de nombreux conflits qui ne répondent sûrement pas qu 'à des
logiques de type lignager. En fait de réseaux de pouvoir, les identités
ethniques constituent d'abord un mode de mobilisation commode pour les
politiciens qui se disputent le contrôle de l'État et des ressources attenant
es. De ce point de vue, les analyses tribales de la violence s'avèrent
extrêmement réductrices. Dans le cadre d'une structure fédérale qui a
privilégié le droit des autochtones, les disputes communautaires obéissent
en réalité à des dynamiques « par le bas » autant que « par le haut ».
En vertu de certains présupposés culturalistes, l'ethnie est couram
ment perçue comme un facteur de violence en Afrique. Les analyses
invoquant le « tribalisme », pourtant, montrent vite leurs limites car
elles ignorent trop souvent les ressorts économiques et politiques des
affrontements communautaires. En réalité, l'identité ethnique résulte
essentiellement d'une construction historique qui se définit en creux,
notamment par opposition à des groupes rivaux. Très manipulées, les
affiliations lignagères constituent d'abord un mode de mobilisation
autour d'un socle fluide, en permanence remanié suivant les besoins
du moment. Le cas du Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique, réputé
pour son extrême violence, le montre bien si l'on considère les nomb
reux autres clivages qui y structurent les compétitions pour le pou
voir : conflits de générations, divergences partisanes, antagonismes
religieux, stratifications sociales, rapports de genres, querelles de ter
roir amplifiées par un fédéralisme ambigu...
* Politologue, IRD.
Revue Tiers Monde, t. XLIV, n° 176, octobre-décembre 2003 858 Marc-Antoine Pérouse de Montclos
Deux principales thèses expliquent alors la surdétermination poli
tique de la violence du fait ethnique au sud du Sahara. L'une, qui
séduit beaucoup les Nigeérians, insiste sur la crise économique et les
plans d'ajustement structurel de la Banque mondiale qui, à partir de la
deuxième moitié des années 1980, ont exacerbé des solidarités commun
autaires devenues un moyen privilégié d'accéder à des ressources de
plus en plus rares. Depuis le retour des civils au pouvoir en 1999,
l'autre thèse, qui a plutôt la faveur des Occidentaux, soutient que la
transition démocratique a laissé libre cours à de dangereux discours
ethnicistes et xénophobes, voire séparatistes ou irrédentistes. Souli
gnant l'incapacité des Africains à s'adapter à un mode de gouverne
ment parlementaire, un pareil constat déplaît évidemment à l'intell
igentsia nigériane, qui rétorque qu'en réprimant la liberté d'expression
politique, les dictatures ont, au contraire, étouffé les débats idéolo
giques et favorisé un repli sur les allégeances locales1.
En fait, ni les juntes militaires ni les régimes civils n'ont réussi à
museler les revendications de forme identitaire. Il serait trompeur
d'imaginer que l'armée, de par son esprit de corps et son orientation
jacobine, peut contenir la violence, maintenir l'ordre et garantir l'unité
de la fédération nigériane. C'est sous la férule des militaires que le
pays a connu les pires moments de son histoire postcoloniale, avec la
guerre de sécession du Biafra, qui a causé la mort d'environ un million
de personnes entre 1967 et 1970. La mauvaise «performance» des
administrations civiles en la matière vient en partie, elle, d'une trans
parence plus grande que dans le cadre de gouvernements militaires
dont l'opacité fut longtemps symbolisée par les sinistres lunettes noires
du général Abacha, au pouvoir entre 1993 et 1998. Depuis les élections
de 1999, le jeu de la compétition parlementaire a rendu nettement plus
visibles les manipulations régionalistes et lignagères des politiciens.
Une étude objective et pluridisciplinaire de l'orientation ethnique
et de la violence des luttes pour le pouvoir au Nigeria nécessite donc
que l'on dépasse l'opposition entre régimes civils et régimes militaires,
une dichotomie largement transcendée par des alliances d'intérêts bien
compris. Une analyse rigoureuse requiert de surcroît que l'on critique
les présentations réductrices d'un pays divisé le long du fleuve Niger et
de son affluent la Bénoué, entre un Nord musulman haoussa, un Sud-
Est catholique à dominante ibo et un Sud-Ouest yorouba sous
l'influence des Églises protestantes. Malgré leurs vocations hégémon
iques, aucun de ces prétendus blocs régionaux n'est homogène et ne
1. Wole Soyinka [1996], The Open Sore of a Continent : A Personal Narrative of the Nigerian Crisis,
Londres, Oxford University Press, p. 139. La violence ethnique à l'épreuve des faits 859
suffit à expliquer la structuration du champ politique. Les Big Three
yorouba, ibo et haoussa, ainsi qu'on les appelle, ne représentent qu'à
peine la moitié de la population nigériane et sont travaillés par
d'intenses conflits internes. Un examen approfondi oblige plutôt à
affiner l'analyse à travers des cercles de plus en plus étroits, depuis les
relations extérieures du Nigeria jusqu'aux troubles d'ordre clanique, ce
en passant par l'opposition Nord-Sud, l'effervescence du tripode
yorouba-ibo-haoussa, les divergences entre les Big Three et les « minor
ités », les litiges entre régions et les disputes communautaires à
l'intérieur d'un État fédéré ou d'une collectivité locale.
Assurément, la question ethnique n'est qu'un aspect parmi d'autres
de la violence politique au Nigeria. Les clivages sociaux, professionn
els, partisans et religieux constituent autant de « foyers de mobilisa
tion concurrents »'. Pour notre part, nous y voyons l'imbrication
- plutôt que la superposition - de réseaux dont les intérêts convergent
ou divergent selon les circonstances. De multiples facettes identitaires
insèrent les Nigérians dans un ensemble complexe de lobbies se recou
pant les uns les autres, à l'image de ce syndicaliste yorouba et musul
man qui pourrait tout à la fois défendre des intérêts de classe, pro
mouvoir les idéaux religieux du Nord et voter pour un parti
régionaliste du Sud-Ouest.
I. À LA RECHERCHE DE L'ETHNIE PERDUE
Commençons par une évidence : les luttes pour le pouvoir au Niger
ia transcendent les différences ethniques. Surévaluée pendant la
période coloniale puis critiquée par les anthropologues après les Indé
pendances, la notion d'ethnie, en tant qu'instrument d'analyse, se
révèle difficile à définir d'après des critères linguistiques, territoriaux,
biologiques, culturels ou religieux. En effet, elle ne recoupe pas forcé
ment la typologie des langues vernaculaires. Composés de communaut
és artificiellement regroupées par les Britanniques au moment de la
colonisation, les Ibo, par exemple, parlent des dialectes fort variés et
n'ont jamais réussi à se mettre d'accord sur une grammaire commune.
Certains distinguent d'ailleurs les Igbo des Ibo. Les premiers constitue
raient un vaste ensemble comprenant des minorités ibophones. Les
1. G. Nicolas [1989], Stratégies ethniques et construction nationale au Nigeria, in J.-P. Chrétien et
G. Prunier (éd.), Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala, p. 371. ' Marc-Antoine Pérouse de Montclos 860
seconds représenteraient le cœur du pays ibo, qui correspond plus ou
moins au réduit biafrais tel qu'il a pu se dessiner pendant la guerre
civile ; les sécessionnistes, notons-le, avaient justement envoyé se battre
en première ligne les populations de la périphérie : les Ndoki des
Rivers, les Ika-Ibo du Delta, etc.
Une approche territoriale ne permet pas non plus de se faire une
idée précise de ce qu'on entend par groupe ethnique. L'aire de tran
shumance des pasteurs peuls, dits « Fulani » au Nigeria, s'avère par
trop insaisissable, sans parler des migrations de diasporas commerçant
es comme les Haoussa, ou des effets du brassage urbain dans des
agglomérations gigantesques comme Lagos. Une définition religieuse
de l'ethnie n'est pas plus satisfaisante. Les Yorouba sont, à parts à peu
près égales, musulmans, chrétiens et animistes. Quant aux liens du
sang, ils sont tout aussi peu susceptibles d'aider à cerner les contours
d'une ethnie. En l'absence d'état civil, on imagine mal de recourir à
des dépistages ADN pour apprécier l'étendue des lignages ! Les populat
ions concernées, enfin, ne s'accordent pas toutes à écrire leur généal
ogie à partir d'un ancêtre commun. Si les Yorouba et les Haoussa
retracent respectivement l'origine de leurs lignées jusqu'à des person
nages mythiques comme Oduduwa et Bayajidda, ce n'est pas le cas des
Ibo. Les us et coutumes, ou « l'habitude de vivre ensemble », au sens
que lui donne Ernest Renan, ne suffisent pas plus à fonder un jus san-
guinis sur une base culturelle.
1. Une définition politique et contradictoire de l'ethnie
Faute de critères opérationnels de définition, il nous faut admettre
que les catégories ethniques sont essentiellement des constructions
politiques, largement manipulées par le colonisateur, d'abord, et par
les élites de la postindépendance, ensuite. Concrètement, l'ethnie
s'appréhende surtout par défaut, a contrario par rapport à une com
munauté allogène. C'est souvent Г « Autre » qui délimite un groupe
social en lui donnant son nom. Le mot yorouba vient ainsi de Yariba,
terme que les Haoussa employaient pour désigner, au xvne siècle, les
diverses communautés Anago, Aku ou Lukunmi qui constituaient
l'Empire d'Oyo dans le Sud-Ouest du Nigeria. De même, les Kanouri
du royaume de Borno, dans le Nord-Est, se distinguent bien des
Haoussa, qu'ils appellent Afuno, ces derniers leur donnant le nom de
Barebari. En pays haoussa, les Kanouri ne sont jamais que des « mar
chands du Borno », les Kambarin Barebari...
Aujourd'hui, une des principales revendications culturelles des
« ethnies » consiste précisément à retrouver le nom « d'origine » et à violence ethnique à l'épreuve des faits 861 La
se débarrasser d'appellations « péjoratives » qui, déformées par un
interprète étranger au groupe, avaient été retenues par les esclavagist
es, les explorateurs, les missionnaires ou les autorités coloniales. Les
Gwari de la ceinture centrale du pays, la Middle Belt, veulent désor
mais se faire appeler Gbagyi, par exemple ; les Baron et les Sura du
plateau de Jos, respectivement Ron et Mwaghavul ; et les Andoni du
sud de Port Harcourt, Obolo. Quant aux Ijaw du Delta du Niger,
beaucoup préfèrent maintenant le terme d'Izon à la vieille ortho
graphe Ijo du colonisateur britannique et à celle de Jos que les Por
tugais leur avaient donnée au début du XVIe siècle, en les qualifiant
d'anthropophages !
De telles récriminations n'épargnent pas les communautés à un
niveau plus restreint, quasi clanique. Chez les Yorouba, les Egbado
souhaitent ainsi se différencier des Egba d'Abéokuta, qu'ils avaient
combattus dans les années 1870 mais avec qui certains d'entre eux
avaient été regroupés par l'administration coloniale en 1896. Formée
dans les années 1940, l'Egabdo Union a d'abord lutté pour le rétabli
ssement d'un chef coutumier, Yolubara d'Ibara, distinct de celui
d'Abéokuta. De peur d'être confondus avec les Egba, les Egbado en
sont maintenant à revendiquer une autre appellation, Yewa, du nom
de la rivière qui, source de fertilité et symbole de maternité, traverse et
unit leur communauté1.
On sait en effet à quel point la toponymie et la localisation du
pouvoir peuvent être importantes. En 1975, déjà, le président Oba-
sanjo, un Owu du pays egba, s'était battu en faveur de la création
d'un État d'Ogun ayant sa capitale dans la ville dont il était originaire,
à Abéokuta, plutôt qu'à Owode, Shagamu ou Ijebu Ode, ce qui devait
lui valoir l'inimitié des Ijebu d'Awolowo, le grand leader yorouba à
l'Indépendance. De même en 1991, divers groupes de pression se dis
putaient l'installation du chef-lieu de l'État d'Oshun à Ijesha ou à
Oshogbo. En 1996, de nouveau, le simple transfert du chef-lieu de la
collectivité locale d'Akoko South- West, depuis Oba Akoko jusqu'à
Ishua Akoko, provoquait des violences claniques.
1. A. I. Asiwaju [1995], The Birth of Yewaland. Studies and Documents Relating to the Change of a
Yoruha Sub-Ethnic Name From Egbado to Yewa in Ogun State of Nigeria, Ibadan, Yewa Think Tank,
61 p. Tout aussi significatives sont les querelles de clocher des six clans d'Igbo-Ora dans l'État d'Oyo.
toujours en pays yorouba. Les Igbole, les Pako, les Iberekodo et les Idofin ont réclamé que la ville d'Igbo-
Ora prenne le nom plus neutre d'Ilupeju, ce que les Igbo-Ora et les Saganun ont refusé. En 1993, année
d'élections présidentielles, les protestataires quittaient Г Progress Union et formaient une Ilupeju
Progressive Union avec l'aide des politiciens en lice. 862 Marc-Antoine Pérouse de Montclos
2. Chefferies et territoires
Qu'ils s'expriment par la toponymie, la réécriture de l'histoire ou la
création de nouvelles entités administratives, les processus d'affi
rmation ethnique n'ont certes pas attendu l'accession à l'indépendance
pour se développer. Dès les années 1920 dans l'arrière-pays ibibio de
la côte Sud-Est du Nigeria, un lobby « tribal » cherchait ainsi à
défendre l'honneur des siens, menacés par les ravages du commerce
des esclaves et le dynamisme économique des Efik du port de Calabar.
L'Ibibio Union, en l'occurrence, est née en réaction aux dénigrements
d'un petit livre écrit par un instituteur de la mission écossaise presby
térienne, qui provoqua des troubles en présentant les Ibibio comme les
« esclaves naturels » des Efik1. Ses dirigeants ont alors eu à cœur de
rappeler l'ancienneté du « royaume » de Qua, le long de la rivière Kwa
Ibo, et ils ont tenté de combattre par tous les moyens la « segmentat
ion » de la société ibibio, avec la dissidence des Annang,
l'indépendance des Efik et le séparatisme des Oron qui, à travers une
éphémère Obolo State Union au début des années 1950, se sont découv
erts des affinités ethniques avec les Ibeno et les Andoni de la péri
phérie de Port Harcourt. Malgré des racines linguistiques communes,
il a notamment fallu contrer le « révisionnisme » des Efik, dont les his
toriens se fabriquèrent de lointaines origines palestiniennes, tandis
que, par esprit de contradiction, leurs homologues ibibio se présen
taient en « tribu perdue d'Israël »2 !
La colonisation a indéniablement joué un rôle important à cet
égard. De nombreux Nigérians accusent aujourd'hui les Britanniques
d'avoir sciemment créé des clivages ethniques en vue de diviser pour
mieux régner3. En effet, le Nigeria a été gouverné suivant un mode
d'administration indirecte, l'indirect rule, qui passait par le relais de
chefs traditionnels à la tête d'autorités « indigènes », les native authorit
ies. Certains groupes ont été privilégiés au détriment d'autres, tandis
que le colonisateur tentait de figer arbitrairement les implantations
communautaires à l'intérieur de circonscriptions administratives.
Promu par le fameux gouverneur Frederick Lugard au début du
XXe siècle, le système fut d'abord mis en place dans le Nord haoussa,
où la hiérarchie féodale du califat de Sokoto lui permit de fonctionner
pleinement. Mais il s'avéra plus difficile à introduire dans la région
1. Udo Udoma [1987], The Story of the Ibibio Union, Ibadan, Spectrum, p. 28-37.
2. E. O. Akak [1986], The Palestine Origin of the Efïks, Calabar, Akak & Sons, 80 p.
3. Cornelius Ogu Ejimofor [1987], British Colonial Objectives and Policies in Nigeria : The Roots of
Conflict, Onitsha, Africana-FEP, 216 p. La violence ethnique à l'épreuve des faits 863
Ouest, où, faute à' oba aussi puissants que les émirs, « l'empire éclaté »
des Yorouba lui convenait moins bien. Et il se révéla impossible à
appliquer dans la région Est, où, à partir de 1912, Frederick Lugard se
mit en tête de nommer des warrant chiefs, des « chefs par décrets ».
En pays ibo, notamment, le colonisateur délégua des pouvoirs
exorbitants à des notables, les obi, dont la fonction se limitait aupara
vant à un rôle de primus inter pares. Marqués par le souvenir de la
traite, les habitants de la région craignaient les incursions des Euro
péens ; le terme oyigbo, qui désigne le Blanc au Nigeria, proviendrait
d'ailleurs d'un appel au secours : « О Ibo » ! Aussi les Anciens, pressés
par les Britanniques de désigner un chef « coutumier », choisirent-ils
souvent l'idiot du village ou un esclave pour les représenter, croyant
que ce dernier allait être réquisitionné et enlevé par les Blancs ! Lais
sant de surcroît une faible marge de manœuvre aux autorités locales,
l'expérience des warrant chiefs fut désastreuse et provoqua de sanglant
es émeutes en 1929. Rétrospectivement, la difficulté du colonisateur à
trouver des interlocuteurs viables a surtout été symbolique des confu
sions entre groupement tribal et chefferie traditionnelle : une assimila
tion qui n'était pas sans fondement dans des organisations féodales
comme le Nord musulman du Nigeria, mais qui se révélait vide de
sens dans les sociétés acéphales du Sud-Est.
Malgré ses imprécisions, le concept d'ethnie s'avère ainsi avoir pris
tout son sens dans des dynamiques conflictuelles. En fait de liens du
sang, les identités collectives ont pu se construire... dans le sang. Nul
doute, à cet égard, que les pogroms de mai-octobre 1966, la sécession
biafraise et le sentiment de marginalisation qui s'ensuivit ont contribué
à la cohésion d'une communauté ibo qui, vague conglomérat de
villages et de dialectes, comptait justement parmi les plus dispersées du
Nigeria. D'après la commission d'enquête mise en place par le gouver
nement du général Ironsi peu avant l'assassinat de celui-ci, en juil
let 1966, les émeutes anti-ibo de la région Nord ont fait 37 000 morts
et chassé 1 628 000 « réfugiés » vers la région Est, exacerbant la cons
cience d'appartenir à une nation exclusivement « biafraise »'. Auparav
ant, les seuls conflits « ethniques » à proprement parler concernaient
les marches du pays ibo ; encore ne différaient-ils pas beaucoup des
disputes lignagères à l'intérieur même du groupe2.
1. Interrompue par la tourmente sécessionniste, cette commission d'enquête n'a pu se réunir que
dans la région Est et n'a donc pu interroger que les victimes. Seulement deux tiers des collectivités locales
du Nord se donnèrent la peine de répondre aux questionnaires qui leur avaient été envoyés, produisant un
chiffre inférieur à 11 000 victimes. Cf. Benedict Obumselu (éd.) [1999], Massacre of Ndi Igbo in 1966 :
Report of the Justice Gabriel Chike Michael Onyiuke Tribunal. Lagos, Tollbrook, 279 p.
2. Audrey С. Smock et R. David [juillet 1969], Ethnicity and attitudes toward development in eas
tern Nigeria, Journal oj Developing Studies, vol. 3, n° 3, p. 510. 864 Marc-Antoine Pérouse de Montclos
3. Des limites de la théorie ethnique
La stigmatisation d'une communauté, quelle qu'elle soit, a sûre
ment été le meilleur moyen d'aiguiser les particularismes sociocultur
els. Dissocions cependant la violence politique des processus
d'affirmation identitaire. La corrélation ne paraît ni évidente ni syst
ématique, car la fabrication ethnique peut être autant la conséquence
que la cause de conflits. De ce point de vue, la théorie du tribalisme
présente bien des inconvénients :
— D'abord, elle rend mal compte de la fluidité et de la subjecti
vité de communautés sujettes à d'incessantes manipulations et sou
mises à d'intenses brassages de population, notamment en milieu
urbain.
— Ensuite, elle tend à occulter les tensions internes aux groupes
en les présentant comme des blocs homogènes alors que ceux-ci sont
travaillés par diverses lignes de fractures, rivalités personnelles, diffé
rences d'âge ou de genre, clivages religieux, socioprofessionnels ou
corporatistes.
— Enfin, elle ne résiste pas à une analyse approfondie car les
ententes lignagères ne sont pas toujours la meilleure façon de
défendre des intérêts personnels ou collectifs. Au contraire, beaucoup
souhaitent échapper à la pression du groupe et préfèrent commercer
avec d'autres communautés au prix réel du marché, en fonction de
l'offre et de la demande. Ainsi, certains Yorouba de Lagos
n'achèvent pas leur maison afin de cacher l'ampleur de leur fortune à
la famille élargie ; de même, ils tentent d'éviter de prendre pour loca
taires des membres du lignage, toujours susceptibles de rechigner à
payer au nom de quelque solidarité traditionnelle trafiquée pour les
besoins de la cause !
Sur le plan politique, en tout cas, les allégeances électorales ne
répondent sûrement pas qu'à un modèle ethnique. Des « sudistes »
votent régulièrement pour des « nordistes » et inversement. En 1999,
le président Olusegun Obasanjo, un chrétien du Sud, est élu avec les
voix des musulmans du Nord. De même, les Haoussa de Sokoto, fief
d'un islam conservateur, choisissent un gouverneur yorouba en 1991
et les habitants de Kano, la plus grande ville du Nord, accordent
massivement leurs suffrages à Moshood Abiola, le candidat du Sud
aux présidentielles de 1993, plutôt qu'à Bashir Tofa, qui était pour
tant originaire de la région. Les dissensions au sein des communautés
et les rivalités personnelles expliquent en effet des ralliements qui
pourraient paraître « contre-nature » au regard de la théorie La violence ethnique à l'épreuve des faits 865
Tableau 1. — Les principaux partis politiques au Nigeria
Г République (1960-1966) :
ag : l'Action group d'Obafemi Awolowo, basé dans le Sud-Ouest, en pays
yorouba.
ncnc : National Council for Nigeria and the Cameroons, le parti de
Nnamdi Azikiwe, qui recrute surtout en pays ibo dans le Sud-Est.
nepu : Northern Elements Progressive Union, l'opposition progressiste
d'Aminu Kano dans le Nord.
nndp : Nigerian National Democratic Party, le parti dissident de Samuel
Akintola dans le Sud-Ouest yorouba.
ndc : Niger Delta Congress de Harold Wilcox-Biriye dans le pays ijaw du
delta du Niger.
npc : Northern People's Congress, le grand parti conservateur du Nord,
dirigé par Ahmadu Bello et accusé de servir les intérêts de l'aristocratie
haoussa-peule : au gouvernement à Lagos avec le NCNC.
UMBC : United Middle Belt Congress, le parti de Joseph Tarka et des minor
ités du centre du pays, proche de l'Action group.
UNIP : United National Independence Party d'Eyo Ita, qui regroupe deux
petits partis de la région de Calabar, le National Independence Party et
l'United Nigeria Party.
IIe République (1979-1983) :
gnpp : Great Nigerian People's Party, la formation du millionnaire Ibrahim
Waziri dans le Nord-Est kanouri.
npn : National Party of Nigeria, le parti du président Shehu Shagari, soup
çonné d'être infiltré par une « mafia de Kaduna » haoussa-peule.
NPP : Nigerian People's Party, l'héritier du ncnc de Nnamdi Azikiwe, qui
quitte le gouvernement en 1981.
PRP : People's Redemption Party, l'opposition haoussa d'Aminu Kano dans
le Nord, qui reprend l'idéologie de la nepu.
UPN : Unity Party of Nigeria, successeur de l'Action group yorouba.
IIIe République (1992-1993) :
NRC : National Republican Convention, de centre droit, avec Bashir Tofa
pour candidat.
SDP : Social Democratic Party, de centre gauche, avec Moshood Abiola can
didat aux présidentielles de 1993.
IVe République (depuis 1999) :
pdp : People's Democratic Party d'Olusegun Obasanjo, bien implanté dans
le Nord et le Sud-Est.
ad : Alliance for Democracy, opposition limitée au pays yorouba.
APP : All People's Party, surnommé Abacha People's Party parce qu'il com
prend beaucoup d'anciens suppôts de la dictature militaire.

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