Le Clipeus virtutis d'Arles et la composition des Res Gestae Divi Augusti - article ; n°3 ; vol.98, pg 286-297

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1954 - Volume 98 - Numéro 3 - Pages 286-297
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
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Monsieur William Seston
Le Clipeus virtutis d'Arles et la composition des Res Gestae Divi
Augusti
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 98e année, N. 3, 1954. pp. 286-
297.
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Seston William. Le Clipeus virtutis d'Arles et la composition des Res Gestae Divi Augusti. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 98e année, N. 3, 1954. pp. 286-297.
doi : 10.3406/crai.1954.10291
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1954_num_98_3_10291COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 286
M. William Seston entretient l'Académie du clipeus virtutis
d'Arles et de la composition des Res gestae divi Augusti.
COMMUNICATION
LE CLIPEVS VIRTUTIS D* ARLES
ET LA COMPOSITION DES RES GESTAE DIVI AUGUSTI,
PAR M. WILLIAM SESTON.
A Arles, en 1951, dans les galeries souterraines qui semblent bien
être les horrea du Forum, l'équipe de fouilleurs dirigés par M. Jules
Formigé a découvert de nombreux fragments d'inscriptions et de
sculptures. Plutôt que le dépôt respectueux de l'ornementation d'un
sanctuaire consacré à Auguste qui aurait été détruit au ive siècle, je
croirais que c'est là le dépotoir où un chaufournier a mis en réserve
des matériaux destinés à son four et déjà préparés pour la cuisson,
de sorte que nous ne saurions être certains que tout cela provient
d'un monument du voisinage, contrairement à ce qu'a supposé
M. Fernand Benoit qui a publié cet ensemble de textes et de sculp
tures en 19521.
A côté de ces débris, on a rencontré posé sur le sol au pied d'un des
piliers de la galerie, un bouclier de marbre absolument intact, qui
pour l'historien présente un intérêt exceptionnel2. C'est en effet la
réplique en marbre de Carrare du bouclier d'or, le clipeus virtutis,
qu'Auguste nous dit dans les Res Gestae avoir reçu en hommage pour
son œuvre politique (pro merito meo), dans le temps où, avec le
titre d'Augustus, il lui était donné le droit d'orner sa porte de lauriers
et d'une couronne de chêne ob cives servatos.
L'inscription du clipeus d'Arles2, dont les lettres magnifiques
n'ont subi aucune atteinte, est ainsi libellée :
Senatus | Populusque Romanus \ imp. CaesariDivif. Augusto \ cos.
vin dédit clupeum | virtutis clementiae iustitiae pietatis erga \ deos
patriamque.
1. Le sanctuaire d'Auguste et les cryptoportiques d'Arles, Reo. arch., XXXIX, 1952»
p. 66. Les inscriptions, les sculptures et le clipeus virtutis ont été présentés pour
la première fois au public savant, par M. Jules Formigé à la Société nationale des Anti
quaires de France le 21 février 1951.
2. Diamètre : 0 m. 965. Le type de forme circulaire, comme l'a noté F. Benoit (op. cit.,
p. 51, flg. 11), est celui des boucliers votifs et du clipeus virtutis représenté sur les monn
aies et certains reliefs de l'époque impériale. La partie centrale bombée est entourée
d'une bordure plate de 0 m. 10 de large. Un tenon de marbre à la partie inférieure, une
agrafe de bronze en haut prouvent que le bouclier était supporté par un pilier de pierre
comme celui qui est figuré sur l'autel de la gens Augusta à Cartilage (cf. L. Poinssot,
L'autel de la gens Augusta, 1929, p. 15) et sur l'autel des Lares Augustes, du musée
de Florence (cf. S. Reinach, Rep. reliefs, III, 1912, p. 398), et aussi sur des monnaies
(cf. Mattingly-Sydenham, The Roman imp. Coinage, I, n° 244 et pi. 2, 27). CLIPEUS VIRTVT1S D'ARLES 287 LE
On comparera ce texte à celui qu'on lit dans le chapitre 34 des
Res Gestae :
.... et clipeus aureus in Curia lulia positus quem mihi senatum
populumque Romanum dare virtutis clementiaeque et iustitiae et pie-
tatis causa testatum est per eius clipei inscriptionem.
Les différences sautent aux yeux. La date qui est indiquée à Arles
(le vme consulat d'Auguste) est postérieure d'un an à celle que
semble indiquer Auguste dans les Res Gestae quand il suggère que
le clipeus lui a été donné le temps où il recevait les trois autres
honneurs, c'est-à-dire (nous le savons d'autre part) en janvier 27.
A ce problème de date que personne ne soupçonnait jusqu'à la
découverte du clipeus d'Arles, s'ajoute un autre problème plus
délicat, celui que pose la présentation des vertus dans l'un et l'autre
texte. Dans les Res Gestae en effet, Auguste a eu soin d'associer la
virtus à la clementia et la justitia à la pietas ; à Arles il n'y a point de
ces couples et la nature de la pietas est précisée puisqu'il est dit
qu'elle s'est appliquée erga deos patriamque1.
Pour rendre compte de la date de 26 que porte le clipeus d'Arles,
M. Fernand Benoit a pensé qu' « elle représente l'élément local,
correspondant à la consécration du bouclier romain en Arles, lors
du passage d'Auguste en 26 av. J.-C, à son retour de Tarragone et
de sa cure balnéaire en Espagne ». Mais il n'est pas vraisemblable
que les magistrats arlésiens- aient eu l'audace de changer de leur
propre chef la date d'une décision qu'ils disent être celle du Sénat
et du Peuple romain. Le cas n'est pas unique de copies de documents-
romains affichées dans des colonies ou des municipes : nulle part on
ne voit qu'on en ait changé la date. L'inscription du bouclier d'Arles
a la valeur d'une citation, tout de même que le clipeus qui la porte
reproduit sans aucun doute celui qui fut placé dans la Curie à Rome
par le Sénat. Rien ne nous prouve d'ailleurs que le bouclier de
marbre n'est pas arrivé à Arles tout préparé et achevé dans l'officine
italienne voisine de Carrare d'où provient le marbre dont il est fait.
La date que nous y lisons (26) n'en est que plus difficile à expliquer.
Y aurait-il eu décalage entre le vote du clipeus virtutis que les Res
Gestae semblent placer en janvier 27 et l'exécution du sénatus-
consulte qui en prescrivait l'exécution ? Certains faits signalés pour
d'autres monuments par Miss L. R. Taylor2 donneraient à le penser.
On sait qu'en 20 avant notre ère, Auguste obtint des Parthes que
fussent rendus à Rome les citoyens romains survivant des désastres
du milieu du siècle et les enseignes perdues à Carrhae par Crassus.
1. Plutôt que le texte de l'édition Gagé, je donne celui, plus exact, de Volkman
dans le Bericht de Bursian de 1942, un moulage de l'inscription d'Ancyre ayant révélé
l'existence d'une haste avant le mot iustitia, ce qui oblige à restituer unrià cette place.
2. Class. Philology, 45, 1950, p. 94. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 288
Quand la nouvelle de cette restitution parvint à Rome, sans doute
vers la milieu de l'année 20, le Sénat décréta qu'un arc de triomphe
serait élevé à la gloire d'Auguste. Peu importe que Dion Cassius
(liv, 8) nous prévienne que cet arc ne fut bâti que plus tard. Le fait
important est que la date qu'il porta inscrite sur son fronton et
qu'une monnaie espagnole nous restitue1, fut l'année 18-17, et non 20,
c'est-à-dire qu'on entendit perpétuer non point la décision du Sénat
mais sa réalisation. Près d'un siècle plus tard, le 18 mai 113, fut
dédiée la Colonne Trajane, nous le savons par un texte des Fastes
d'Ostie (An. ép., 1933, n° 30). Or dans l'inscription de la base [qui
dédie le monument à Trajan, le Sénat donne à l'empereur les titres
qu'il avait cette année-là, et pourtant ce n'est pas en six mois qu'une
telle œuvre a été bâtie et sculptée : en fait la décision du Sénat
avait été bien antérieure. Se pourrait-il que la date inscrite sur le
clipeus d'Arles soit celle de la mise en place dans la Curie de Rome du
bouclier d'or voté par le Sénat un an et plus auparavant ? Je ne le
crois pas, car un bouclier n'est pas un arc de triomphe ou une colonne
historiée. Entre le vote du Sénat et la dédicace, il n'y a eu que
quelques semaines tout au plus.
On tiendra donc pour assuré que la date inscrite sur le clipeus
d'Arles est la seule authentique. Ce n'est pas en janvier 27, comme
on le croyait jusqu'ici sur la foi des Res Gestae, mais un an plus tard
et davantage peut-être que le Sénat et le Peuple romain consa
crèrent dans la Curia Julia à Rome le bouclier d'or que valaient à
Auguste ses mérites et ses vertus.
Quelle en fut l'occasion ? Parti de Rome dans l'été de 27, Auguste
était à Tarragone avant le 1er janvier 26, car, nous dit Suétone
{Div. Aug., 26), il y célébra ses huitième et neuvième consulats ; il
passa toute l'année 26 en Espagne Citérieure, dirigeant personnell
ement l'investissement des massifs montagneux du Nord-Ouest,
qu'occupaient les dernières tribus indépendantes de la péninsule,
les Cantabres et les Asturiens. Tombé gravement malade au cours de
la campagne, il revint à Tarragone pour se soigner. Il y demeura
toute l'année 25, pendant laquelle P. Carisius, légat de Lusitanie, et
C. Antistius Vêtus, légat d'Espagne Citérieure, assumèrent pour lui
le commandement des troupes. Il ne revint à Rome qu'en 24, pour
y fermer une deuxième fois très solennellement le Temple de Janus,
la soumission de l'Espagne paraissant alors accomplie2. Ainsi c'est
1. Op. cit., p. 51. Aucun texte ne montre Auguste passant à Arles en 26, ou même
sortant d'Espagne avant 24. Il n'est nullement démontré qu'il ait fait une saison de
bains, dans une ville d'eaux des Pyrénées au cours ou après sa maladie de 25, l'épi-
gramme de Crinagoras (Ant. Pal., 9, 419) ne permettant, quoi qu'en ait pensé Camille
Jullian (Hist. de la Gaule, IV, p. 64, n. 4), aucune précision (cf. R. Etienne, Ann. du Midi,
LXIV, 1952, p. 5-14).
2. Mattingly-Sydenham, The Roman imp. Coinage, I, p. 87, n° 311. .
CLIPEUS VIRTUTIS D'ARLES 289* LE
en son absence, en 26, que le Sénat romain lui donna le clipeus
virtutis. On remarquera que pendant toute cette année-là on n'avait
pas eu à Rome à se réjouir particulièrement des nouvelles de la
guerre d'Espagne : aucune décision n'y avait été obtenue ; les Astu-
riens et les Cantabres, tout en cédant du terrain, avaient si bien
résisté aux attaques romaines qu'il fallut les efforts convergents des
armées de deux provinces pour en venir à bout. Cela demanda
encore une pleine année. Ce n'est donc pas la nouvelle d'une vic
toire éclatante ou incomplète qui valut à Auguste le clipeus virtutis.
Si l'occasion en avait été des événements militaires, c'est en 24
plutôt qu'en 26 que serait intervenu le vote du Sénat. Se pourrait-il
que l'occasion en fut la prise de commandement d'Auguste en
Espagne ou la nouvelle de sa maladie ? Nous n'avons pas de raison
d'y voir l'expression de félicitations et de vœux de meilleure santé, si
nous songeons à l'utilisation qu'en fera Auguste en ses Res Gestae. Si
on voulait accrocher à tout prix l'hommage du bouclier à l'annonce
ou plutôt à l'espoir de victoires espagnoles qui feraient d'Auguste,
ultime pacificateur de l'Espagne, l'égal de Scipion Émilien, le vain
queur de Numance, nous serions amenés à penser que la virtus, la
dementia, la justitia et la pietas du héros stoïcien de Cicéron ont été
virées au compte du princeps. Mais il y a trop de subtilité dans ce
rapprochement littéraire pour qu'on ne soit pas contraint d'aban
donner cette hypothèse. Aussi bien, Horace, dans ses Odes civiques
qu'il composa vers ce moment pour exalter ces mêmes vertus, ne
fait-il aucune allusion à l'Espagne ; mieux encore, la guerre étant
finie, en 24, quand il écrit l'Ode du livre ni pour célébrer le retour
d'Auguste, il n'a pas un mot pour le bouclier et les vertus qu'il porte
inscrites. Ainsi la guerre qu'Auguste mena en Espagne en 26 ne fut
pour rien dans l'hommage du dipeus virtutis.
Relisons plutôt le chapitre 34 des Res Gestae. Nous y voyons
Auguste rapprocher, au mépris de la chronologie, maintenant
établie par la date inscrite sur le dipeus d'Arles, les quatre honneurs
qui lui furent successivement décernés à partir du 13 janvier 27, le
titre d'Augustus, les lauriers plantés devant sa maison au Palatin, la
couronne civique1, enfin le dipeus virtutis. Il ajoute aussitôt, comme
pour tirer la signification de ce quadruple hommage la phrase célèbre :
post id tempus audoritate omnibus praestiti. Quand donc il rédigea
ce chapitre, il n'avait pas d'hésitation sur le sens et la valeur de ces
honneurs : pour lui, également et tous ensemble, ils étaient le
témoignage de Vaudoritas par laquelle il l'emportait désormais
sur tous les magistrats et spécialement les consuls, ses conlegae. Nous
1. Auguste reçut le titre d'Augustus le 16 janvier 27, les lauriers le même jour, la
couronne civique dès le 13 (cf. Fasti Praenestini et Ovide., Fasli, I, 589); aucune mention
du clipeus virtutis n'est faite dans les calendriers. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 290
savons maintenant par le bouclier d'Arles, ce qu'il faut entendre par
post id tempus. Ce n'est pas seulement l'année 27 et proprement les
deux séances du Sénat du 13 et du 16 janvier où lui furent conférés
trois honneurs sur quatre ; c'est une période assez large, au moins
une année, peut-être plus, h'audoritas d'Auguste ne dépend donc
pas exclusivement du sens à la fois religieux et politique à donner à
ce mot. Il a fallu que des événements espacés sur plusieurs mois aient
obligé le princeps à la mesurer puis à la justifier.
C'est un fait reconnu depuis longtemps qu'Auguste est devenu
le seul triomphateur véritable. Le Grand Camée de France et celui
de Vienne l'attestent, Auguste étant présent au triomphe de Germa-
nicus et à celui de Tibère, comme si un chef victorieux, fût-il de
sa famille, ne pouvait en bénéficier sans qu'il l'eût « autorisé », ou plu
tôt comme s'il ne pouvait y avoir de victoire que par lui, sous ses
auspices. On sait aussi que les Fasti triumphales, qui présentent
trois triomphes de proconsuls en 28 et deux en 27, n'en comptent
qu'un en 26, celui du neveu d'Auguste, Sex. Appuleius qui eut lieu
le 26 janvier et ferma la longue liste des triomphes espagnols. Il
fallut attendre cinq ans pour voir en 21 celui de L. Sempronius Atra-
tinus, suivi du dernier de la liste, celui de L. Cornélius Balbus en 191.
Somme toute, après le début de l'an 26, la série des triomphes fut
interrompue. De telles cérémonies portaient évidemment ombrage à
celui qui depuis 40 se couronnait de lauriers après les victoires de ses
légats et portait en permanence le titre d'imperator. A la fin de 29, il
avait partagé l'honneur du triomphe avec le proconsul de Macédoine
M. Licinius Crassus, le petit-fils du triumvir. Mais alors un incident
avait surgi. qui avait tué de sa main un roi bastarne, avait
revendiqué le droit lié à la cérémonie du triomphe de déposer dans
le temple de Jupiter Feretrius des spolia opima2. Octave s'y opposa :
il ne voulait pas que seul après Romulus et Cornélius Cossus, un
simple proconsul reçût un si grand honneur et ceci dans le temps où
Virgile, en écho peut-être à cette affaire, faisait dire par Jupiter
à Vénus dont descendent les Julii en parlant d'Octave : « un jour
chargé des dépouilles de l'Orient tu le recevras au ciel en toute
tranquillité » {Mn., i, 289-290). Il invoqua un argument de droit : Cras
sus, bien que proconsul, n'avait pas agi comme avcoxQciTcoQ axQaxr^bç,
sous-entendant par là qu'il avait combattu sous d'autres auspices
que les siens, autrement dit sous ceux d'Octave3, et il entreprit de
démontrer que Cossus était consul et non point un simple tribun
quand il rapporta les dépouilles du roi Tolumnius, la preuve en était
1. Cf. l'édition des Fasti triumphales procurée par A. Degrassi, Inscr. Itat., XIII,
U p. 571.
2. Sur ces faits voir E. Groag, P. W., XIII, 272 suiv. Le texte principal est celui
de Dio Cassius, 51, 22 suiv.
3. Dion, 51, 25. * LE CL1PEDS VIRTUTIS D'ARLES 291
une inscription opportunément découverte sur la cuirasse de lin
conservée dans le temple de Jupiter Feretrius1. Dion Cassius se fait
l'écho d'une tradition d'après laquelle Octave reçut seul le titre
û'imperator : ce fut sa septième salutation impériale2. Mais Crassus
s'obstina : il disposait d'une forte armée, et, l'hiver de 28 à peine
fini, il partit pour de nouvelles victoires cette fois sur les Thraces et
les Gètes. C'est sans doute en 28 ou 27 qu'il se fit élever une stèle
par les Athéniens où il ne craignait pas de provoquer Octave en se
disant àvfhmoroç xai awoxeàTcoe3. Peut-être Octave répliqua-t-il quand
il partagea le 28 mai 28 le triomphe du proconsul C. Carrinas, vain
queur des Morins, car Dion Cassius insère dans son texte cette expli
cation : « il fallait faire remonter la victoire à son pouvoir suprême* ».
Après janvier 27, la discussion sur la valeur du titre d'imperator et
des auspices d'Auguste n'était point close. Tite Live en effet, dans
une réédition de son œuvre6, met dans la bouche de César Auguste
l'argument juridique employé deux ans auparavant par Octave
contre les prétentions de Crassus ; il n'aurait pas inséré dans son
histoire ce récit, qui le laisse visiblement sceptique, si toute l'affaire
avait été réglée. Un autre fait nous montre qu'il n'en était rien. C'est
le triomphe que Crassus célébra enfin, non point sur les Bastarnes
mais sur les Thraces et les Gètes6, non le triomphe voté en 29 mais
un autre, dont nos sources sauf les Fasti triumphales ne nous ont
rien dit, remporté sur des peuples vaincus en 28. On fit ainsi le silence
sur un honneur pourtant officiellement accordé en 29 : c'est qu'on ne
tenait pas à donner à Crassus l'occasion de prétendre encore aux
dépouilles opimes ramassées dans la guerre contre les Bastarnes. De
son côté, Auguste ne prit aucune salutation impériale nouvelle ;
sans doute ne fut-il pas présent à la cérémonie romaine. Au fond,
en accordant quand même à Crassus un autre triomphe, Auguste
acceptait un compromis, quitte à se venger bientôt du proconsul
irrévérencieux, car il l'arrêta tout net dans sa carrière.
Dans cette affaire, il y eut chez Octave Auguste plus que de la
mauvaise humeur et de l'orgueil froissé. Ce qui était en cause,
c'était ce qu'il appela bientôt son audoritas, une notion surtout
religieuse mais qui politiquement se traduisait par des effets de droit
public. Il est surtout significatif que les honneurs de janvier 27
n'aient pas épuisé la discussion ouverte à la fin de 29 et qu'au cours
de l'année 27 la victoire d'Octave n'aille pas sans contestation.
1. Tite Live, 4, 19. C'est Dessau (Hermès, 41, 1906, p. 142 suiv.) qui le premier a rap
proché le texte de Dion et celui de Tite Live. Voir aussi E. Groag, op. cit., 283 suiv.
2. Cf. Mommsen, Bes Gestae DM Augusti, 1883, p. 12, et C.I.L., VI, 873.
3. I.G., I, 572 = Dess. 8810.
4. 51, 21.
5. Cf. Tite Live, 4, 19 (J. Bayet) et p. 118 sol*-.
6. Inser. liai., XIII, i, p. 571. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 292
C'est ceci que nous retiendrons d'abord, puis nous en tirerons
lès enseignements suivants :
1° Le titre d'Augustus ne doit pas être défini en termes de droit
public et Yaudoritas d'Auguste n'est pas encore comparable dans ses
effets à patrum.
2° II n'y a pas eu en janvier 27 de lex de imperio conférant à
Auguste un imperium maius sur tous les magistrats et promagistrats.
3° Pas davantage il n'y a eu alors d'acte législatif conférant à
Auguste hors de toute contestation, avec le titre de princeps, une
place éminente, car on voit mal une si haute puissance se plier à un
compromis et un historien, son ami, prendre une attitude non
conformiste dans une controverse où Yaudoritas du princeps était
en cause.
4° Les discussions uniquement fondées sur le droit public condui
sent à des impasses d'où on ne sort que par des compromis.
Sans doute les définitions de droit public sont-elles indispensables,
mais ce droit demeure impuissant à justifier le monopole des aus
pices qu'Auguste entend se réserver. Sur quoi donc Auguste fonder
ait-il cette prétention sinon sur des qualités morales qui lui seraient
propres et que tous lui reconnaîtraient ? C'est ainsi, me semble-t-il,
qu'après les événements de l'année 27 qui ont fait apparaître l'insuff
isance des honneurs conférés au mois de janvier 27, dans une sorte de
crise de croissance du principat, le dipeus virtutis trouva sa place.
Voyons plus précisément pourquoi il était nécessaire qu'il la prît.
Remarquons-le d'abord, il est un témoignage solennel du consensus
omnium dont n'avait pas été entouré la collation du titre d'August
us1, car dans la formule spqr dont l'emploi est récent dans les
dédicaces, Mommsen l'a noté2, il n'y a pas autre chose qu'un accord
d'intention et d'enthousiasme entre le Sénat et le Peuple romain qui
y est associé, sans que d'ailleurs les comices en aient ainsi décidé. Cet
accord tend à mettre le point final à une controverse.
Ensuite et surtout, le libellé d'Arles, qui est, répétons-le, celui-là
même du sénatus-consulte, énumère les vertus qui élèvent un homme
au-dessus de ses contemporains. Hommage de reconnaissance pour
le passé, certes ; mais aussi affirmation que Yimperator, Divi filius,
Augustus, est plus proche des dieux que ne l'expriment ces trois
titres, chacun séparément. Les quatre vertus cardinales, on le sait
bien à Rome surtout depuis le De Republica, mettent à part un
1. Voir le texte des Res Geslae où le Sénat intervient seul. Plus tard dans un dévelop
pement du récit des faits qu'explique l'évolution du principat, Dion Cassius (53, 16)
écrira que ce titre aussi a été donné par le Sénat et par le Peuple romain.
2. Staatsrecht, III, p. 1257. CLIPEUS VIRTUTIS DIABLES 298- LE
homme et le qualifient pour l'immortalité dans le monde des dieux.
Cette promesse d'apothéose, qui, sauf Auguste, pourra désormais
s'en prévaloir ? Et dès lors, quels autres auspices, fussent-ils consul
aires, exprimeront plus exactement la volonté des dieux et assu
reront mieux la victoire que les auspices d'un chef qui voit s'ouvrir
devant lui le ciel promis à ses vertus, l'existence même des dieux ?
Le clipeus virtutis apporte en 26 un renforcement bien nécessaire à
Yauctoritas déjà incluse dans le titre d'Augustus. C'est bien ainsi
qu'Auguste l'a compris. Nous en avons l'indice dans les monnaies
qu'il frappa en Espagne en cette même année 261, les seules où dans
cette période apparaisse le clipeus virtutis. Elles n'ont pour légende
que les deux mots Caesar Augustus ; on n'y voit ni le titre d'imper a-
tor qui ne manque pas sur d'autres pièces des mêmes émissions cél
ébrant des succès sur les Espagnols ni la couronne de laurier qu'Au
guste avait, nous dit-on, le droit de porter en toute occasion. Rappel
de l'hommage du Sénat et du Peuple romain et aussi affirmation
du lien qui unit les qualités divines incluses dans le titre d' Augustus
et les vertus qui sont maintenant solennellement reconnues à
Auguste. Nous voilà bien sur le terrain exclusivement moral où le
princeps trouve sa sauvegarde et les raisons les plus certaines d'un
intangible prestige.
Nous sommes à même, me semble-t-il, de nous rendre compte de
ce qui, en fait, valut à Auguste en 26 le clipeus virtutis. Les quatre
vertus ont été depuis longtemps étudiées par les philosophes et les
historiens qui les ont rattachées à une tradition stoïcienne par toute
une série de textes que M. Markowski a commodément rassemb
lés2. Il faut cependant remarquer que sur le- bouclier d'Arles,
l'accent a été mis sur la pietas erga deos patriamque. Le double
objet de la pietas ne saurait être séparé pour un Romain : aimer les
dieux, leur rendre un culte comporte l'amour de la patrie et il est
vain de prétendre servir celle-ci si on néglige ou méprise les dieux et
la religio. Le bonheur des citoyens, le salut de la patrie, la victoire
dépendent de la pietas des dirigeants de l'État. Horace le dit entre
26 et 23 dans la sixième de ses Odes civiques : « c'est d'une conduite
soumise aux dieux que tu tiens ton empire, d'eux en toutes choses
fais partir le commencement, à eux rapporte la fin (hinc omne prin-
cipium, hue refer exitum) ». Si donc le sénatus-consulte de 26 a expli
cité le contenu de la pietas, c'est sans doute avec une intention.
Certes, Auguste s'est déjà signalé par le soin qu'il a eu des dieux et
de leurs temples et il s'est montré dans sa propagande le patriote
1. Cf. C. H. V. Sulherland, Num. Chron., V, 1945, p. 58 suiv. ; Coinage in Roman
impérial policg, 1951, p. 37 suiv., pi. III, 5-8.
2. De quattuor virtutibus Augusti in clupeo aureo ei dato inscriplis, Eos, 37, 1936,
p. 109 suiv. COMPTES RENDtFS DE X* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 294
par excellence. N'est-ce pas cependant surtout quand il s'opposait
il Antoine dans la guerre civile ? Après Actium, c'est un thème cou
rant dans la littérature que l'impiété des ennemis de Rome : Horace
stigmatise l'impiété des Carthaginois dans les. guerres puniques
(Odes, 4, 4, 46-48). Virgile dénonce dans Mézence, l'ennemi du" Pius
Aeneas, le contemptor deorum (Mn., 7, 648). Impie est pour l'auteur
des Georgiques la génération qui après la mort de César et avant le
triomphe d'Octave expressément voulu par les dii patrii, verse son
sang dans la guerre civile : « des villes voisines rompant les traités
qui les lient prennent les armes, Mars impie sévit dans tout l'uni
vers impie, la Fureur que le règne d'Auguste enferme derrière ies
Portes fermées de la Guerre» (Mn.,i, 294). Quand dans son ode 6
du livre ni, Horace a célébré la pietas erga deos, quand il a choisi des
exemples d'impiété dont les dieux ont tiré vengeance, c'est aux
défaites subies en Orient par les lieutenants d'Antoine qu'il a songé.
« Peu s'en est fallu que ne pérît la Ville, détruite par le Dace et
l'Éthiopien, celui-ci formidable par sa flotte, celui-là supérieur dans
le jet des flèches ». Enfin, il est manifeste que le crime véritable
d'Antoine, celui dont Tacite se souvient comme du comble de l'im
piété, c'est d'avoir fait la guerre à sa patrie (Ann., 3, 18).
On observera d'autre part que sur les premières monnaies au
clipeus virtutis, celles d'Espagne, en 26, le bouclier est tenu par la
Victoire. Très souvent par la suite il en sera ainsi. Mais en 26, de
quelle victoire pouvait-il être question, sinon de celle d'Actium ?
Cependant, le meilleur argument qui me pousse à croire qu'Antoine
est visé dans la définition des vertus d'Auguste, se trouve dans les
Odes civiques d'Horace qui sont, on le sait, comme le commentaire
poétique du clipeus virtutis. D'ans l'ode 3 du livre ni, le poète
explique longuement que le monde organisé par la justitia d'Auguste
ne vivra que si l'Orient vaincu ne recouvre pas sa puissance. Rémin
iscence de quelqu'apocalypse orientale qui dressait contre Rome le
péril oriental ? Peut-être, mais il n'y avait pas si longtemps que
Rome avait vécu l'actualité de ce péril, quand Antoine, ennemi des
dieux et de sa patrie, menaçait les Romains d'un transfert, de
capitale.
Si le poète ami d'Auguste songe, comme je le crois, à Antoine
l'impie, il n'est peut-être pas téméraire de retrouver l'ombre de ce
vaincu derrière la liste des vertus qui ont fait le mérite d'Auguste.
Nous rencontrons alors le second problème annoncé au début de
cette communication : comment se fait-il que les circonstances
et les soucis, dont nous avons cru déceler la présence dans le libellé
Authentique du bouclier tel que nous le lisons à Arles, aient disparu
avec la date du clipeus dans les Res Gestae ? Une seule explication
me paraît valable : Auguste n'a pas rédigé dès 27 les quatre premiers

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