Le concept de conscience de soi et ses opérationnalisations - article ; n°4 ; vol.84, pg 535-553

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L'année psychologique - Année 1984 - Volume 84 - Numéro 4 - Pages 535-553
Résumé
Cet article retrace l'évolution conceptuelle et méthodologique par laquelle la notion phénoménologique de conscience de soi a pu être amenée sur le terrain de l'expérimentation au cours de la dernière décennie. La conscience de soi est désormais définie comme un état résultant du déplacement du foyer d'attention du sujet, du monde extérieur vers sa propre personne. Dans cet état, des ensembles d'informations relatives au soi deviennent plus immédiatement accessibles au sujet. L'article parcourt les différents aspects des opérationnalisations auxquelles on procède dans ce domaine de recherche : inducteurs de la conscience de soi, critères de conscience de soi, mesure de la disposition à la conscience de soi. En rapport avec ce dernier point, les auteurs décrivent les données d'une adaptation française de l'échelle américaine de conscience de soi.
Mots clés : Conscience de soi, opérationnalisation.
Summary : the concept of self-consciousness and its operationalisations.
This article describes the recent conceptual and methodological evolution which opened the experimental approach to the phenomenological notion of self-consciousness. This notion is defined as a state induced by a shift in the attentional focus of the subject. In this shift, the attention is displaced from the external world to the self. As a consequence, sets of information about the self become more immediately accessible to the subject. The article reviews briefly the different aspects of the operational definitions used in this field of research : manipulations of self-consciousness, criteria of self-consciousness, and measurement of self-consciousness as an individual disposition. Concerning this last point, a french adaptation of the american scale of self-consciousness is described.
Key words : self-consciousness, operationalisation.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Bernard Rimé
Claire Le Bon
Le concept de conscience de soi et ses opérationnalisations
In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°4. pp. 535-553.
Résumé
Cet article retrace l'évolution conceptuelle et méthodologique par laquelle la notion phénoménologique de conscience de soi a pu
être amenée sur le terrain de l'expérimentation au cours de la dernière décennie. La conscience de soi est désormais définie
comme un état résultant du déplacement du foyer d'attention du sujet, du monde extérieur vers sa propre personne. Dans cet
état, des ensembles d'informations relatives au soi deviennent plus immédiatement accessibles au sujet. L'article parcourt les
différents aspects des opérationnalisations auxquelles on procède dans ce domaine de recherche : inducteurs de la conscience
de soi, critères de conscience de soi, mesure de la disposition à la conscience de soi. En rapport avec ce dernier point, les
auteurs décrivent les données d'une adaptation française de l'échelle américaine de conscience de soi.
Mots clés : Conscience de soi, opérationnalisation.
Abstract
Summary : the concept of self-consciousness and its operationalisations.
This article describes the recent conceptual and methodological evolution which opened the experimental approach to the
phenomenological notion of self-consciousness. This notion is defined as a state induced by a shift in the attentional focus of the
subject. In this shift, the attention is displaced from the external world to the self. As a consequence, sets of information about the
self become more immediately accessible to the subject. The article reviews briefly the different aspects of the operational
definitions used in this field of research : manipulations of self-consciousness, criteria of self-consciousness, and measurement of
self-consciousness as an individual disposition. Concerning this last point, a french adaptation of the american scale of self-
consciousness is described.
Key words : self-consciousness, operationalisation.
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Rimé Bernard, Le Bon Claire. Le concept de conscience de soi et ses opérationnalisations. In: L'année psychologique. 1984
vol. 84, n°4. pp. 535-553.
doi : 10.3406/psy.1984.29051
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1984_num_84_4_29051L'Année Psychologique, 1984, 84, 535-553
NOTE
Unité de Psychologie expérimentale et sociale
Université de Louvain1
LE CONCEPT DE CONSCIENCE DE SOI
ET SES OPÉRATIONNALISATIONS
par Bernard Rimé et Glaire Le Bon
SUMMARY : the concept of self-consciousness and its operationalisations.
This article describes the recent conceptual and methodological evolution
which opened the experimental approach to the phenomenological notion
of self -consciousness. This notion is defined as a state induced by a shift
in the attentional focus of the subject. In this shift, the attention is displaced
from the external world to the self. As a consequence, sets of information
about the self become more immediately accessible to the subject. The article
reviews briefly the different aspects of the operational definitions used in
this field of research : manipulations of self-consciousness, criteria of
self-consciousness, and measurement of self-consciousness as an individual
disposition. Concerning this last point, a french adaptation of the american
scale of self-consciousness is described.
Key words : self -consciousness, operationalisation.
Dans son ouvrage classique, G. H. Mead (1934) a mis en évi
dence cette particularité de la personne humaine qui a la pro
priété de pouvoir constituer temporairement l'objet de sa propre
attention. Selon Mead, l'être humain serait naturellement focal
isé sur son milieu et occuperait donc au départ, pour sa propre
conscience, le rôle de sujet. Mais l'environnement social l'amè
nerait progressivement à adopter le point de vue d'autrui, et donc
à devenir également l'objet de sa conscience. L'approche psycho
génétique de Piaget (1924) recoupe cette analyse du sociologue
américain. Egocentrique au départ, la pensée humaine serait
1. Voie du Roman Pays 20, BP 1348, Louvain-La-Neuve, Belgique. 536 B. Rimé et C. Le Bon
inapte à percevoir ses propres contradictions, à vérifier les affi
rmations qu'elle porte, ou à s'assurer qu'elle se fait comprendre
par autrui. C'est la confrontation répétée à autrui qui amènerait
peu à peu l'enfant à l'autocritique et à la conscience de soi.
Les données de la conscience de soi
Pour envisager la question de savoir ce que recouvre exacte
ment l'état de conscience de soi, on pourrait reprendre la distinc
tion qu'opère Buss (1980) entre les aspects privés et les aspects
publics de cet état. Les aspects privés de la conscience de soi
comprennent des données qui ne peuvent être appréhendées de
manière directe par autrui. Il s'agit notamment des événements
sensoriels et modifications corporelles internes des différents sys
tèmes de l'organisme (digestif, respiratoire, circulatoire,
moteur...). Il faut y ajouter les états internes plus diffus qui
s'étendent des états de détente aux états émotionnels en passant
par les états d'humeur. Il y a en outre les motifs psychologiques,
tels que l'accomplissement de soi ou les sentiments d'implication
personnelle. Enfin, il faut encore considérer dans cet ensemble les
aspects réflexifs du soi qui comprennent la rêverie, les souvenirs,
ainsi que la connaissance et l'évaluation des caractéristiques et
tendances personnelles. Quant aux aspects publics de la cons
cience de soi, ils peuvent être perçus par le milieu social et il y a
d'ailleurs lieu de considérer que leur perception par autrui précède
généralement celle qu'en fera le sujet lui-même. Il en va ainsi de
l'apparence extérieure et des caractéristiques physiques visibles
de l'individu, ainsi que de son style personnel qui comprend ses
particularités posturales et motrices, ses manières de parler et
d'agir en situation sociale, ses composantes expressives. Lorsque
le sujet porte son attention sur ces aspects publics de sa propre
personne, il tend à adopter à l'égard de lui-même une attitude qui
se veut analogue à celle que prend sur lui l'entourage. En d'autres
mots, cela signifie que le sujet prend alors sur lui-même un point
de vue qui se pose en référence à autrui.
On pourrait résumer ce qui précède en disant que les aspects
privés et publics de la conscience de soi constituent des ensembles
d'informations dont le sujet peut disposer à propos de sa propre
personne. Il faut s'attendre à ce que ces informations-là lui soient
plus immédiatement accessibles lorsqu'il est conscient de lui-
même, c'est-à-dire lorsque son attention est portée sur sa propre
personne plutôt que focalisée sur des éléments du monde extérieur. Le concept de soi 537
Les deux foyers de l'attention
G. H. Mead (1934) estimait que l'attention portée sur soi-
même et l'attention portée sur le monde extérieur étaient deux
états mutuellement exclusifs de la conscience. En raison des
sollicitations nombreuses qui l'appellent vers ce pôle, l'attention
du sujet serait le plus souvent focalisée sur le monde extérieur.
Dans ce cas, le sujet, absorbé par l'objet extérieur, ne pourrait
être simultanément conscient de lui-même. Mais cet état d'atten
tion alternerait plus ou moins souvent avec un état radicalement
différent où le sujet se constituerait comme son propre objet
d'observation. Dans ce nouvel état, qui est celui de la conscience
de soi, la conscience du monde extérieur s'estomperait tempor
airement. Pour Mead, les deux états ne pourraient jamais
coïncider, même s'ils étaient susceptibles de se succéder dans des
cycles qui alterneraient parfois très rapidement.
Alliées à une conception de la conscience de soi en termes
d'informations disponibles quant au soi, ces idées de Mead sur le
caractère dichotomique des foyers de l'attention ont servi de
point de départ à un important courant de recherche. Celui-ci
s'est axé sur l'étude des conséquences de l'état de conscience de
soi pour l'activité cognitive du sujet ainsi que pour ses comportem
ents. Ce courant a connu ses premières manifestations il y a une
dizaine d'années (Duval et Wicklund, 1972 ; Wicklund, 1975 ;
Buss, 1980). Avant cela, la problématique de la conscience de soi,
qui fut centrale pour l'approche phénoménologique (Sartre, 1943),
était demeurée inexplorée par la psychologie expérimentale. Le
rôle catalyseur a sans aucun doute été joué par les voies d'opéra-
tionnalisation qui se sont ouvertes aux expérimentateurs. En
effet, certaines classes de stimuli ont présenté la propriété de
modifier l'état d'attention du sujet de telle manière que les
ensembles d'informations dont il dispose quant à sa propre per
sonne lui deviennent plus immédiatement accessibles. En consé
quence, on a estimé disposer désormais de stimuli propres à
induire l'état de conscience de soi.
Inducteurs de la de soi
D'une manière générale, on peut considérer que tout facteur
environnemental qui rappelle à l'individu son statut d'objet
d'observation pour autrui est propre à induire chez lui l'état de
conscience de soi. La présence d'un public (Scheier, Fenigstein et 538 B. Rimé el C. Le Bon
Buss, 1974), celle d'un observateur unique (Carver et Scheier,
1978) ou l'exposition à un système d'observation derrière lequel
un observateur est censé se trouver (Brockner et Hulton, 1978)
constituent d'excellents déterminants à cet égard, pourvu que le
public ou l'observateur ne se laissent pas oublier par le sujet.
Mais tout dispositif qui serait susceptible de se substituer au public
ou à l'observateur dans ces fonctions de rappel, chez le sujet, de
son statut d'objet d'observation aboutira également à susciter
chez lui l'état de conscience de soi.
C'est évidemment le cas des caméras, qui ont été abondam
ment utilisées par les expérimentateurs en ce domaine. Le seul
fait de se savoir, ou de se croire, filmé ou enregistré par une
caméra suffît à provoquer chez le sujet un effet de conscience de
soi. Cet effet semble en outre pouvoir être accru lorsqu'on affirme
au sujet que des personnes ayant un certain prestige à ses yeux
visionneront l'image de son enregistrement (Wicklund et Duval,
1971 ; Davis et Brock, 1975). Il en va de même lorsque le sujet
aperçoit sa propre image sur un écran (Arkin et Duval, 1975).
Toutefois, l'effet de conscience de soi n'est pas limité au seul
enregistrement de l'image du sujet. Plusieurs expériences ont
réussi à produire cet effet en exposant des sujets à l'audition de
l'enregistrement de leur propre voix (Wicklund et Duval, 1971 ;
Wicklund et Ickes, 1972). Diener et Srull (1979) ont tenté d'ac
centuer l'effet en ayant recours à un enregistrement en boucle
dans lequel le sujet répète continuellement sa propre identité.
Mais l'agent le plus utilisé dans les expériences sur la conscience de
soi est incontestablement le miroir. Négligemment disposé dans
le champ visuel du sujet pendant l'expérience, le miroir paraît
en effet constituer un stimulus de choix pour engendrer chez lui
l'état de conscience de soi. La simple vision du reflet de sa propre
image suffirait donc à induire chez l'individu ce déplacement du
foyer de l'attention. Enfin, sans que la liste ici dressée ne soit
véritablement exhaustive, ajoutons encore que l'audition de bat
tements cardiaques que le sujet prend pour ceux de son propre
cœur produit également cet effet (Fenigstein et Carver, 1978).
Critères de l'étal de conscience de soi
La validité des manipulations qui viennent d'être mention
nées n'a pas souvent fait l'objet d'épreuves directes. En général,
les expérimentateurs se sont contentés d'une démarche qui
consistait à effectuer des prédictions quant aux conséquences Le concept de soi 539
cognitives et comportementales d'un état de conscience de soi
dans une situation donnée, et à éprouver ensuite ces prédictions
en exposant les sujets, dans cette situation, à tel agent dont on
présupposait qu'il induirait chez eux la conscience de soi. Toutef
ois, des arguments satisfaisants de validation directe ont été
avancés par certains travaux. C'est le cas des expériences de
Carver et Scheier (1978) qui ont visé à éprouver la validité de
deux inducteurs différents : la présence d'un observateur et
l'exposition à un miroir. Le critère de conscience de soi adopté
dans ces expériences fut constitué par les réponses des sujets au
Self-Focus Sentence Completion blank, développé par Exner
(1973). Il s'agit d'un formulaire comportant trente phrases ina
chevées que le sujet est invité à compléter. Une grille d'analyse
relativement précise permet ensuite d'inventorier les réponses
individuelles selon qu'elles reflètent la focalisation sur soi ou la
focalisation sur le monde extérieur. Les données obtenues par
Carver et Scheier montraient qu'en présence d'un observateur
les sujets donnaient à cette épreuve davantage de réponses foca
lisées sur soi que ce n'était le cas dans des conditions de contrôle.
Il en allait ainsi également lorsque les sujets étaient exposés à un
miroir. Fenigstein et Carver (1978) ont par ailleurs cherché à
procéder à une mise à l'épreuve directe des effets de conscience de
soi attribués à l'audition de battements cardiaques. Ils ont eu
recours à cette fin à de Stroop (1938), qui comporte
des séries de mots imprimés dans des couleurs diverses. Dans cette
épreuve, le sujet est invité à nommer ces couleurs de la typo
graphie, et l'on sait que sa latence de réponse pour le faire aug
mentera lorsqu'une information en liaison sémantique avec le
mot imprimé a été préalablement activée dans sa mémoire.
Fenigstein et Carver ont donc considéré qu'en état de conscience
de soi la latence pour nommer la couleur de mots en relation
avec le soi devait être supérieure à celle qui se manifesterait pour
les mots dépourvus d'une telle relation. C'est effectivement ce qui
s'est produit chez des sujets soumis à l'audition d'un signal
sonore de 65 cycles par minute qu'ils croyaient produit par leur
propre cœur. Par contre, l'effet était absent dans la condition
de contrôle.
Effets de V induction de la conscience de soi
Les effets des agents inducteurs de conscience de soi ont fait
l'objet d'un nombre considérable d'études expérimentales au 540 B. Rime el C. Le Bon
cours des dernières années. Il serait trop long de les passer en
revue ici et on renverra donc à ce propos le lecteur aux quelques
synthèses qui ont été publiées (Wicklund, 1975 ; Carver, 1979 ;
Buss, 1970). Toutefois, afin de donner un aperçu des effets enre
gistrés dans ce contexte, il peut être intéressant d'évoquer
quelques exemples marquants. Ceux auxquels nous nous
arrêterons ci-après démontrent qu'en présence d'agents induc
teurs de la conscience de soi les données qui concernent le soi
deviennent davantage saillantes chez le sujet et ont de ce fait une
incidence accrue sur son organisation cognitive et sur les compor
tements qu'il élabore dans cette situation.
La saillance accrue des informations relatives au soi en condi
tion de conscience de soi a notamment été mise en évidence à
l'occasion d'expériences qui ont pris pour thème la question de
la validité des mesures de personnalité. Ces expériences ont été
inspirées par les démonstrations bien connues de Mischel (1968)
au terme desquelles les réponses aux échelles de personnalité ne
seraient généralement qu'en faible corrélation — de l'ordre de
.30, en moyenne, d'après cet auteur ■ — avec les comportements
réels que ces échelles prétendent prédire. Pryor, Gibbons, Wickl
und, Fazio et Hood (1977) ont eu l'idée d'inviter des sujets à
remplir une échelle de sociabilité, les uns face à un miroir, et les
autres en l'absence de cet inducteur de conscience de soi. Quelques
semaines plus tard, chacun des sujets fut placé dans une situation
sociale conçue de manière telle qu'un observateur y ait l'occasion
d'y évaluer sa sociabilité effective. La corrélation qui fut établie
entre la mesure autodescriptive et cette mesure comportementale
s'éleva à .70 pour les sujets qui s'étaient décrits face à un miroir,
et à .17 seulement pour ceux de la condition contrôle. Les auteurs
en concluaient qu'en condition de conscience de soi les sujets ont
un meilleur accès aux informations en référence auxquelles
s'élaborent leurs comportements.
Il existe par ailleurs une véritable veine de travaux qui ont
examiné l'effet de la conscience de soi sur la connaissance qu'ont
les individus de leurs états internes (états émotionnels ; saisie des
changements physiologiques...). Ainsi, Scheier et Carver (1977)
ont demandé à des étudiants d'évaluer l'attrait d'une série
d'images erotiques qui étaient diffusées par un système rétro
projecteur conçu de manière telle que l'écran de projection se
transforme en miroir entre chaque image. On constatait que les
sujets soumis à cette condition jugeaient les images erotiques Le concept de soi 541
significativement plus attrayantes que ne le faisaient les sujets
d'une condition de contrôle sans miroir. Une seconde expérience
menée par ces auteurs aboutit à un effet analogue. Elle consista à
induire chez des sujets un état d'humeur joyeuse ou triste, selon
la condition expérimentale. L'induction fut opérée par une pro
cédure dont Veiten (1968) a démontré l'efficacité : faire lire par le
sujet une liste de phrases suggérant l'état d'humeur visé. Après
l'induction, le sujet fut invité à remplir un questionnaire destiné
à évaluer son état d'humeur. Il était à cet effet emmené dans une
autre pièce, pourvue ou non d'un miroir. Les résultats montraient
que, par comparaison avec les sujets qui répondirent en l'absence
de miroir, ceux qui avaient été exposés à cet inducteur de cons
cience de soi s'étaient décrits comme plus joyeux après suggestion
d'humeur positive, ou comme plus déprimés négative.
On aura noté que ces expériences de Scheier et Carver (1977)
laissent la place à deux interprétations. Ou bien les sujets en état
de conscience de soi ont une appréhension accrue de l'état
d'émotion suscité chez eux par les stimuli erotiques ou par la
procédure de suggestion de l'expérience, ou bien la présence du
miroir entraîne une suggestibilité accrue des sujets qui réagiraient
alors davantage dans le sens de l'émotion proposée par la situation
expérimentale. En démontrant qu'un sujet placé en condition de
conscience de soi se montre moins suggestible qu'un autre indi
vidu, les travaux ultérieurs ont tranché en faveur de la première
interprétation. Ainsi, Scheier, Carver et Gibbons (1979) ont pré
senté des diapositives modérément erotiques à une série de sujets
en annonçant au préalable à certains d'entre eux que les images
projetées allaient être très excitantes, et à d'autres qu'elles le
seraient peu. La suggestion ainsi créée s'est avérée efficace car les
appréciations fournies par les sujets sur ces diapositives allèrent
clairement dans le sens suggéré par les expérimentateurs. Toutef
ois, l'effet de suggestion s'avéra nettement moindre pour le
groupe des sujets qui avaient été exposés à un miroir en cours
d'expérience. Gibbons, Carver, Scheier et Hormuth (1979) ont
poussé plus loin cette démonstration des effets immunitaires de la
conscience de soi face à de telles suggestions. Ils ont invité des
sujets à ingérer un placebo en informant certains d'entre eux qu'il
s'agissait d'un produit sans effet particulier et en annonçant à
d'autres qu'ils ressentiraient, dès après l'ingestion, un ensemble
de symptômes bien définis : accélération cardiaque, sudation pal- B. Rimé el C. Le Bon 542
maire, oppression thoracique. Invités à attendre en présence d'un
miroir ou non, ces sujets furent ensuite priés de décrire les symp
tômes ressentis. Ceux qui avaient été correctement informés ne
rapportèrent pratiquement pas de symptômes, qu'il y eut ou non
un miroir pendant l'attente. Parmi les sujets auxquels on avait
annoncé des symptômes, ceux qui furent exposés au miroir se
rapprochèrent des précédents alors que ceux qui n'y furent pas
exposés s'en distinguèrent en rapportant une Symptomatologie
relativement forte, dans le sens annoncé par l'expérimentateur.
La même règle paraît donc avoir joué au travers toutes ces expé
riences : l'état de conscience de soi entraînerait une perception
plus aiguisée des états internes, qu'ils soient émotionnels ou
simplement physiologiques.
Les implications comportementales de cette règle ont été
abondamment démontrées. Les étudiants tricheront moins volont
iers à un examen si on a suscité chez eux la conscience de soi
(Diener et Wallbom, 1976), les enfants violeront moins volontiers
un impératif donné par un adulte (Beaman, Klentz, Diener et
Svanum, 1979), les adultes se sentiront davantage impliqués et
prêts à aider une victime (Duval, Duval et Neely, 1979). Selon les
données de Scheier, Carver et Gibbons (1981), on est amené à
comprendre que, dans ces cas, la perception accrue des états émo
tionnels — peur de la transgression ou sentiment de compassion,
selon le cas — joue le rôle central et guide les décisions comporte
mentales du sujet rendu conscient de lui-même.
Disposition à la conscience de soi
Un développement particulier de ce domaine d'investigation
est issu de l'idée selon laquelle la conscience de soi, outre qu'elle
peut être induite par des agents situationnels, ferait également
l'objet de différences relativement stables entre les individus. On
envisage donc que certains individus seraient plus fréquemment
orientés vers l'état de conscience de soi dans la vie quotidienne,
tandis que d'autres y accéderaient plus rarement. L'idée, émise
par l'équipe d'Arnold Buss qui fut au départ du courant de
recherche expérimentale sur la conscience de soi, s'est concrétisée
dans la mise au point d'une échelle visant à mesurer chez les indi
vidus leur degré de disposition à la conscience de soi. Les auteurs
(Fenigstein, Scheier et Buss, 1975) ont pris pour base les compor
tements et attitudes caractéristiques de l'état de conscience de soi.
Ils en ont retenu sept, que l'on peut résumer comme suit : 1) Pré- Le concept de soi 543
occupation par rapport au comportement passé, présent ou futur ;
2) Sensibilité à ses propres sentiments et impressions ; 3) Cons
cience de ses propres qualités et défauts ; 4) Propension à l'intr
ospection ; 5) Propension à élaborer une image de soi-même ;
6) Conscience de sa propre apparence extérieure ; 7) Souci de
l'appréciation d'autrui sur soi-même. Ces sept éléments ont été
traduits dans la formulation d'une série d'items qui, après
sélection par des études préparatoires, ont été ramenés au nombre
de vingt-trois. Ceux-ci ont ensuite été soumis à un échantillon
de 432 sujets, et les données ainsi obtenues ont été traitées par
analyse factorielle. Trois facteurs furent extraits. Le premier,
désigné comme facteur de conscience de soi privée, concernait
l'attention portée aux sentiments et pensées personnels (par
exemple : « Je réfléchis beaucoup à moi-même »). Le second
facteur, ou facteur de conscience de soi publique, recouvrait la
conscience de soi-même en tant qu'objet social (par exemple : « Je
suis soucieux de la manière dont je me présente »). Enfin, le
troisième facteur, axé sur l'anxiété sociale, portait sur les états
de malaise en présence d'autrui (par exemple : « Je me sens
angoissé quand je m'adresse à tout un groupe »).
La stabilité de cette structure en trois facteurs a pu être
démontrée dans une seconde étude également publiée par
Fenigstein, Scheier et Buss (1975). Des adaptations en langue
allemande (Heinemann, 1979) et en langue néerlandaise (Vleeming
et Engelse, 1981) ont permis de confirmer la forte stabilité de
cette structure factorielle, ce qui suggère à la fois les qualités de
l'échelle élaborée par les auteurs américains et la pertinence des
concepts que cette échelle visait à couvrir. En outre, l'épreuve
test-retest à intervalle de deux semaines menée par les auteurs
américains a permis de constater que les différences individuelles
mesurées par l'échelle présentaient une certaine stabilité, confo
rmément à l'hypothèse dispositionnelle avancée au départ de ces
travaux. En effet, des coefficients de fidélité de .79, .84 et .73 ont
été relevés pour les différents facteurs, respectivement. Pour des
intervalles temporels plus longs, les auteurs des versions all
emandes et néerlandaises ont obtenu des coefficients un peu plus
faibles.
Intérêt méthodologique et théorique
La publication de l'échelle de Fenigstein et al. (1975) a aussitôt
suscité l'adoption d'une norme particulière chez les expérimenta-
/P.

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