Le contrôle des mouvements des yeux dans la lecture : questions actuelles - article ; n°1 ; vol.87, pg 55-72

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L'année psychologique - Année 1987 - Volume 87 - Numéro 1 - Pages 55-72
Résumé
Cinq questions actuellement débattues sont présentées : elles sont fondamentales pour la compréhension des mouvements des yeux dans la lecture. On considère le comportement oculomoteur comme une activité efficacement organisée dans le temps et dans l'espace. Pour analyser les processus qui contrôlent cette activité, on part d'une chronologie hypothétique des différentes opérations susceptibles de se dérouler au cours d'une fixation du regard d'un lecteur. Cette tentative soulève les problèmes d'un fonctionnement en série ou en parallèle de ces opérations et, à un niveau plus local du traitement, des processus qui contrôlent les décisions concernant « quand » et « où » déplacer le regard. L'analyse se concentre sur l'interaction entre les traitements linguistiques et les mécanismes oculomo-teurs, en mettant l'accent sur ces derniers.
Mots clés : mouvements des yeux, lecture, préparation de la saccade, contrôle sensorimoteur.
Summary : Eye movement control in reading : current issues.
We discuss five topical questions which are crucial for a better under-standing of eye movement control in reading. Oculomotor behaviour is considered as an activity organized efficiently in time and space. In order to analyze the processes controlling this activity, we start out from a tentative chronology of the different operations assumed to occur during a fixation in reading. This raises the problems of « serial vs. parallel functioning » of these operations and, at a more local level of processing, of the mechanisms and operations controlling the « when » and « where » decisions of saccade programming. Our analysis focuses on the interaction between linguistic processes and oculomotor mechanisms, putting emphasis on the latter.
Key words : eye movements, reading, saccade preparation, sensorimotor control.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Arthur M. Jacobs
Ariane Lévy-Schoen
Le contrôle des mouvements des yeux dans la lecture :
questions actuelles
In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°1. pp. 55-72.
Résumé
Cinq questions actuellement débattues sont présentées : elles sont fondamentales pour la compréhension des mouvements des
yeux dans la lecture. On considère le comportement oculomoteur comme une activité efficacement organisée dans le temps et
dans l'espace. Pour analyser les processus qui contrôlent cette activité, on part d'une chronologie hypothétique des différentes
opérations susceptibles de se dérouler au cours d'une fixation du regard d'un lecteur. Cette tentative soulève les problèmes d'un
fonctionnement en série ou en parallèle de ces opérations et, à un niveau plus local du traitement, des processus qui contrôlent
les décisions concernant « quand » et « où » déplacer le regard. L'analyse se concentre sur l'interaction entre les traitements
linguistiques et les mécanismes oculomo-teurs, en mettant l'accent sur ces derniers.
Mots clés : mouvements des yeux, lecture, préparation de la saccade, contrôle sensorimoteur.
Abstract
Summary : Eye movement control in reading : current issues.
We discuss five topical questions which are crucial for a better under-standing of eye movement control in reading. Oculomotor
behaviour is considered as an activity organized efficiently in time and space. In order to analyze the processes controlling this
activity, we start out from a tentative chronology of the different operations assumed to occur during a fixation in reading. This
raises the problems of « serial vs. parallel functioning » of these and, at a more local level of processing, of the
mechanisms and operations controlling the « when » and « where » decisions of saccade programming. Our analysis focuses on
the interaction between linguistic processes and oculomotor mechanisms, putting emphasis on the latter.
Key words : eye movements, reading, saccade preparation, sensorimotor control.
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M. Jacobs Arthur, Lévy-Schoen Ariane. Le contrôle des mouvements des yeux dans la lecture : questions actuelles. In: L'année
psychologique. 1987 vol. 87, n°1. pp. 55-72.
doi : 10.3406/psy.1987.29185
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1987_num_87_1_29185L'Année Psychologique, 1987, 87, 55-72
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS, Université René-Descartes,
EPHE, EHESS, Groupe Regard1
LE CONTRÔLE DES MOUVEMENTS
DES YEUX DANS LA LECTURE :
QUESTIONS ACTUELLES
par Arthur M. Jacobs2, Ariane Lévy-Schoen
SUMMARY : Eye movement control in reading : current issues.
We discuss five topical questions which are crucial for a better under
standing of eye movement control in reading. Oculomotor behaviour is
considered as an activity organized efficiently in time and space. In order
to analyze the processes controlling this activity, we start out from a tenta
tive chronology of the different operations assumed to occur during a
fixation in reading. This raises the problems of « serial vs. parallel func
tioning » of these operations and, at a more local level of processing, of the
mechanisms and controlling the « when » and « where » decisions
of saccade programming. Our analysis focuses on the interaction between
linguistic processes and oculomotor mechanisms, putting emphasis on the
latter.
Key words : eye movements, reading, saccade preparation, sensori-
motor control.
Si notre cerveau est capable de lire avec l'aide de nos yeux, il n'est pas
encore capable de comprendre comment il s'y prend. Au cours de la
lecture, le regard progresse par un enchaînement de saccades et de fixa
tions. C'est pendant ces fixations, où l'œil est immobilisé sur une partie
du texte, que se déroulent les opérations de saisie et de traitement de
l'information, ainsi que de préparation de la saccade suivante. Pendant
une telle fixation, notre cerveau doit donc analyser et filtrer les informat
ions sensorielles, les intégrer aux informations saisies antérieurement
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. A. M. Jacobs est reconnaissant à la Fondation Fyssen pour son sou
tien, qui lui a permis, entre autres, de réaliser cette étude. 56 A. M. Jacobs et A. Lévy-Schoen
et aussi aux informations anticipées afin d'extraire le sens du mot fixé
et de progresser dans la compréhension du texte. Il doit aussi effectuer
les opérations nécessaires pour une mise en route efficace du prochain
déplacement des yeux. Toutes ces opérations doivent s'effectuer en un
temps de l'ordre de 250 ms. Comment, en un si bref instant, les méca
nismes de traitement linguistique entrent-ils en interaction avec les
mécanismes oculomoteurs ? L'organisation de ces processus pose des
problèmes d'interprétation qui ont été déjà beaucoup débattus mais dont
certains thèmes sont toujours vivement discutés. On en trouvera des
témoignages dans les nombreux volumes publiés à la suite des rencontres
internationales consacrées ces dernières années à ces sujets (Gale et
Johnson, 1984 ; Groner, McConkie et Menz, 1985 ; O'Regan et Lévy-
Schoen, 1987 ; Coltheart, 1987). Les débats engagés s'appuient sur
plusieurs approches complémentaires : l'étude des processus cognitifs
impliqués d'une part, et celle des mécanismes sensorimoteurs sous-jacents
d'autre part. Nous allons considérer successivement un certain nombre
de problèmes qui nous semblent cruciaux dans la compréhension du
système de contrôle qui régit les déplacements du regard au cours de
la lecture.
I. — Peut-on établir une chronologie fine des opérations
AU COURS D'UNE FIXATION ?
Dans la tradition des études des temps de réaction manuels, il est
classique de considérer un enchaînement d'opérations qui préparent la
réponse motrice à une stimulation. Certaines de ces opérations sont sup
posées s'organiser en séquence, d'autres en parallèle (Sternberg, 1969 ;
Townsend et Ashby, 1983). Les opérations de préparation de la saccade,
au cours d'une fixation de lecture, peuvent être traitées de façon ana
logue. La question de leur séquentialité sera débattue au prochain
chapitre. Mais, auparavant, voyons s'il est possible de définir des étapes
repérables de façon directe ou indirecte au cours d'une fixation.
Une approche récente et essentiellement empirique est celle de
McConkie et son groupe de recherche (Blanchard, McConkie, Zola et
Wolverton, 1984 ; McConkie, 1983 ; McConkie et Underwood, 1981 ;
McConkie, Underwood, Zola et Wolverton, 1985 ; Wolverton et Zola,
1983). La figure 1 montre la représentation schématique que propose
McConkie. Il jalonne cette chronologie par des événements qu'il classe
comme « observables » (figurés au-dessus de la ligne) et « non observables »
sauf par des mesures neurophysiologiques (au-dessous). Les premiers sont
assez clairs : la fin de la saccade qui précède la fixation considérée, le
début de la saccade suivante, et l'instant après lequel un changement
des aspects visuels n'a plus d'effet sur le départ de la saccade suivante
(saccade deadline). Cet instant se situerait environ 100 ms avant le
départ de la saccade. Il a été déterminé par des expériences où une Lecture et contrôle oculomoteur 57
technique d'analyse des mouvements oculaires en temps réel permet de
changer la stimulation visuelle en fonction de la position instantanée du
regard du sujet. Cette technique ingénieuse, développée entre autres
par McGonkie et Rayner, permet de faire apparaître des effets liés aux
informations visuelles disponibles au cours même de la lecture de
textes (McConkie et Rayner, 1975 ; McConkie et al., 1985 ; Morrison,
1984).
8.
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Fig. 1. — Schéma de McConkie figurant les instants critiques au cours
d'une fixation oculaire dans la lecture. La ligne représente la position de
l'œil dans l'espace, comme dans un enregistrement classique des mouve
ments oculaires (McConkie, 1983 ; voir aussi McConkie et al., 1985). Expli
cations dans le texte.
Schemalic by McConkie representing the critical events during a fixation
in reading. The line represents eye position in space like in a classical eye
movement recording.
Les événements non observables dans le schéma de McGonkie
méritent quelques remarques supplémentaires. Pour une fixation
moyenne d'environ 230 ms, McConkie situe l'instant où l'information
rétinienne devient disponible aux centres visuels corticaux à 60 ms
après le début de la fixation (cf. Russo, 1978). Cette estimation est un peu
plus longue que celle qu'adoptent les physiologistes et les neurocyber-
néticiens, qui admettent un « temps différence » de l'ordre de 40 ms.
Ce temps correspond au délai de transmission entre la stimulation
rétinienne et la réaction des aires corticales primaires, mesurée chez le
singe (Mohler et Wurtz, 1976). En tout cas, les expériences de Rayner,
Inhofï, Morrison, Slowiaczek et Bertera (1981) et de Wolverton et Zola A. M. Jacobs et A. Lêvy-Schoen 58
(1983) accréditent l'hypothèse selon laquelle la plupart des informations
visuelles sont enregistrées par le système visuel pendant les premières 50
à 60 ms au cours d'une fixation. Il est probable que certains détails
visuels constitués par des fréquences spatiales élevées nécessitent des
temps de transmission et de traitement plus longs que les informations
plus globales (cf. Breitmeyer, 1983 ; Jacobs, 1986 a; McGonkie et al.,
1985).
Par ailleurs, le « point de non-retour », c'est-à-dire l'instant où les
centres oculomoteurs déclenchent une saccade, est situé environ 30 ms
avant la fin de la fixation. Cette estimation est en accord avec celle des
physiologistes (cf. Robinson, 1975 ; Becker et Jürgens, 1979), basée sur des
mesures du temps d'efférence entre une stimulation électrique des cellules
oculomotrices dans le tronc cérébral et la réaction des muscles extra-
oculaires. Si l'on additionne les temps différence et d'efférence, on
obtient un « temps mort » d'environ 70 à 90 ms, pendant lequel le
système de traitement est classiquement considéré comme bloqué au
cours de chaque fixation. Toutefois, comme nous le verrons plus loin,
les théories récentes suggèrent que la programmation d'une ou même de
plusieurs saccades peut s'effectuer parallèlement au traitement de l'info
rmation, ce qui remet en cause cette conception classique d'un « temps
mort ».
Enfin, le troisième événement non observable selon McConkie est le
seuil d'influence de l'information textuelle (textual influence threshold).
C'est le moment où les aspects linguistiques du texte peuvent commencer
à avoir des effets sur le traitement en cours, et donc sur la durée de
fixation. Il se situerait environ 40 ms après l'instant où l'information
rétinienne atteint le cortex. Comme la saccade deadline, il a été estimé à
l'aide de la technique de stimulation contingente aux comportements
oculaires du lecteur (Morrison, 1984 ; Vaughan, 1983 ; Wolverton et
Zola, 1983). Le problème ici est de séparer le moment où les informations
visuelles sont disponibles pour un éventuel traitement linguistique de
l'instant où certaines de ces informations sont vraiment utilisées pour ce
traitement et peuvent donc avoir un effet mesurable. Le débat actuel
sur ce point est très animé (cf. Blanchard et al., 1984 ; McConkie et
Hogaboam, 1985 ; McConkie et al, 1985; Rayner et al., 1981 ; Wolverton,
et Zola, 1983). Néanmoins, il ne nous semble pas certain que les tech
niques d'analyse utilisées actuellement en psychologie de la lecture, aussi
sophistiquées qu'elles puissent paraître, suffisent pour résoudre cette
question délicate.
Bien qu'il soit prudent de ne pas prendre trop à la lettre des estima
tions aussi précises de phénomènes parfois approximativement définis,
l'approche de McConkie est très stimulante. Les techniques d'expér
imentation, comme celle de la fenêtre mobile ou celle du stimulus
retardé au cours de la fixation (stimulus onset delay), ont ouvert des
perspectives originales dans l'analyse des comportements oculomoteurs et contrôle oculomoieiir 59 Lecture
au cours même de la lecture. Le schéma chronologique issu des expé
riences basées sur ces techniques permet de poser des hypothèses claires,
comme par exemple l'hypothèse qu'aucun traitement linguistique ne
peut avoir lieu pendant des fixations extrêmement courtes (entre 50
et 100 ms), observées parfois au cours de la lecture (cf. Blanchard et al.,
1984 ; Morrison, 1984). L'hypothèse proposée par O'Regan et Lévy-
Schoen à cet égard est la suivante : certaines fixations courtes seraient
issues de commandes uniquement déterminées par une stratégie oculo-
motrice générale, sensible aux facteurs visuels proches du niveau
sensoriel, et se distingueraient des fixations plus longues dont la durée
serait sensible aux processus linguistiques qui exigent plus de temps
pour être mobilisés (cf. O'Regan et Lévy-Schoen, 1987).
II. — Au cours d'une fixation, les opérations
s'effectuent-elles en série ou en parallèle ?
L'idée d'une organisation strictement séquentielle des opérations au
cours d'une fixation de lecture est souvent implicitement admise lors
qu'on utilise la durée de la fixation comme mesure des traitements
cognitifs des informations saisies à l'endroit de cette fixation (cf. Car
penter et Just, 1983 ; Just et Carpenter, 1980 ; Thibadeau, Just et
Carpenter, 1982). Ainsi, le temps passé sur un élément du texte reflé
terait la somme des temps passés aux stades successifs de la fixation :
saisie, analyse et filtrage des informations sensorielles, puis différentes
opérations linguistiques, et enfin préparation et mise en route de la
saccade suivante. Or, les données accumulées ces dernières années sug
gèrent qu'au cours d'une fixation les processus de préparation de la
saccade suivante et ceux de traitement de l'information linguistique
peuvent se chevaucher dans le temps (cf. McConkie et al., 1985 ; Morrison,
1984 ; Wolverton et Zola, 1983). Si ceci est vrai, le calcul : « durée
moyenne de fixation dans la lecture moins latence oculomotrice nor
male = temps de traitement linguistique » n'est évidemment plus valable
(cf. Salthouse et Ellis, 1980 ; Rayner, Slowiaczek, Clifton et Bertera, 1983).
De fait, il paraît raisonnable d'admettre que les opérations motrices et
linguistiques sont effectuées par des sous-systèmes fonctionnant en
parallèle. Plusieurs arguments viennent à l'appui de cette hypothèse.
D'une part des observations qui montrent qu'un traitement soit fovéal,
soit parafovéal peut se dérouler en même temps qu'augmente la pré
cision de la préparation de la visée de la prochaine saccade (Coëffé
et O'Regan, 1986). On peut constater d'autre part que la latence
d'une saccade n'est pas augmentée par le fait qu'un traitement s'effectue
en vision parafovéale, alors même que l'existence de ce prétraitement se
manifestera par une réduction de la durée de la prochaine fixation
(Lévy-Schoen, 1982 et données non publiées). D'autres expériences
encore suggèrent que les lettres saisies en une fixation ne sont pas 60 A. M. Jacobs et A. Lévy-Schoen
traitées séquentiellement (McConkie et al., 1985 ; Rayner, 1983 ; 1984).
Ceci jette un doute sur l'idée classique d'un traitement en série des lettres
constituant un mot, de gauche à droite, exigeant environ 10 ms par
lettre (Gough, 1972). Enfin, un argument de plausibilité vient du
fait qu'il est pratiquement clair aujourd'hui que, déjà sur le plan des
opérations motrices, un fonctionnement en parallèle semble possible.
Ceci nous amène à la question suivante.
III. — Le système oculomoteur peut-il préparer plus
d'une saccade à la fois ?
Des modèles théoriques ont été testés par de nombreuses expériences
où une cible isolée est présentée en vision périphérique, puis, pendant la
latence même de la saccade de fixation, remplacée par une autre cible
(paradigme du double step). Becker et Jürgens (1979) utilisent ce genre
de données à l'appui d'un modèle qui s'inscrit dans la tradition des
modèles de type bio-cybernétique sur le contrôle des saccades. Mais,
contrairement à la tradition de ces modèles qui sont basés sur l'idée
« d'une saccade à la fois » (one saccade at a time ; cf. Vossius, 1960 ;
Young et Stark, 1963 ; Robinson, 1973, 1975), Becker et Jürgens
postulent que le système oculomoteur peut préparer en même temps
deux saccades différentes. Cette idée d'une programmation en parallèle
s'appuie sur des données empiriques montrant des saccades à latence
extrêmement courte, entre 30 et 100 ms (Lévy-Schoen et Blanc-Garin,
1974 ; Becker, 1976 ; Becker et Jürgens, 1979). Ces données sont compat
ibles avec l'observation récente de saccades express (Fischer et Boch,
1984 ; Mayfrank, Kimmig et Fischer, 1986) et de saccades de correction ou
d'anticipation à latences courtes dans des situations d'exploration
visuelle (Deubel, Wolf et Hauske, 1982 ; Rayner et al., 1983) et de lecture
(Heller, 1980 ; Morrison, 1984).
Dans sa conception d'une programmation en parallèle des mouve
ments oculaires dans la lecture, Morrison (1984) a repris l'idée de Becker
et Jürgens. Il considère qu'au cours d'une fixation de lecture deux
saccades peuvent être préparées à la fois. Ceci n'a jamais été envisagé
dans les modèles conceptuels classiques du contrôle oculomoteur dans
la lecture (cf. O'Regan et Lévy-Schoen, 1978 ; Rayner, 1984). Au
cours d'une fixation, Morrison considère que plusieurs phases de pré
paration d'une saccade primaire se déroulent et que le comportement
oculaire peut changer de diverses façons selon la période où intervient la
préparation d'une saccade secondaire. Plusieurs scénarios possibles
représentent cette intervention soit pendant la transmission des info
rmations visuelles, soit pendant la mise en route des calculs spatiaux
de la saccade primaire, soit encore pendant la de sa com
mande motrice. Ces scénarios expliqueraient différents phénomènes
apparemment mystérieux du comportement oculomoteur dans la Lecture et contrôle oculomoleur 61
lecture, tels que le fait qu'une proportion non négligeable des fixations
se place sur des espaces inter-mots (McConkie, 1983). On peut également
se référer à une idée de ce genre pour expliquer le comportement oculaire
observé dans l'exploration de mots isolés. Dans certains cas, une fixation
très brève serait achevée par une saccade de repositionnement du
regard dans le mot, programmée selon une stratégie générale. Dans
d'autres cas, la saccade ainsi préparée serait supprimée et remplacée par
une autre plus tardive, permettant un traitement linguistique local
(O'Regan et Lévy-Schoen, 1987). Nous reviendrons plus loin à l'explo
ration des mots isolés.
En ce qui concerne les mécanismes de déclenchement d'une saccade
oculaire, pratiquement tous les travaux récents s'accordent sur l'idée
que la durée des fixations et la définition spatiale de la saccade sont
soumises à des contrôles au moins partiellement indépendants. Nous allons
donc examiner séparément les questions liées au contrôle temporel des
saccades (« quand » le déplacement des yeux sera-t-il déclenché ?) et les
questions liées à leur contrôle spatial (« où » la saccade mènera-t-elle le
regard ?). Ce seront nos deux prochaines questions.
IV. — Quand est déclenchée une saccade, et par quel événement?
Dans la conception de Morrison, la programmation d'une saccade
implique un « événement » qui, à chaque fixation dans la lecture, déter
minerait le moment où la saccade est mise en route et donc où la fixation
s'achève. En accord avec McConkie (1979), McConkie, Zola et Blanchard
(1984), cet événement cognitif serait un déplacement de l'attention
visuelle. Par exemple, l'attention du lecteur se déplacerait du mot « n »
actuellement fixé vers le mot « n + 1 » en vision périphérique, et ce
déplacement constituerait le signal critique pour déclencher la saccade
suivante.
Mais une telle hypothèse ne fait que déplacer le problème, car on peut
se demander quel est l'événement critique susceptible de déclencher un
déplacement de l'attention ? Ce problème est resté au second plan dans
les modèles classiques de la programmation oculomotrice, qui s'appliquent
à des situations où un stimulus isolé apparu brusquement en périphérie
sert de signal temporel et spatial au déclenchement d'une saccade
réponse. L'apparition de cette cible est alors le signal externe qui sert de
déclencheur. Par contre, au cours de l'exploration visuelle d'une scène
complexe ou de la lecture d'un texte, ce sont des processus internes qui
doivent décider du moment où un mouvement des yeux interrompra la
fixation en cours.
Certes il faudra encore beaucoup de réflexion et d'expérimentation
avant qu'émerge une meilleure compréhension du contrôle temporel des
saccades dans la lecture. Un premier pas est proposé dans un modèle
conceptuel du contrôle des saccades exploratoires qui, sans s'appliquer A. M. Jacobs el A. Lévy-Schoen 62
encore directement à la lecture, interprète les comportements oculo-
moteurs observés dans une situation apparentée mais simplifiée : il s'agit
de l'exploration de chaînes de caractères à la recherche d'une cible
(Jacobs, 1987 a). L'idée centrale est que les décisions concernant « quand »
et « où » déplacer le regard reposent sur un processus préalable qui sélec
tionne, à chaque fixation, le but de la saccade suivante parmi les mult
iples éléments visibles. C'est l'achèvement de ce processus de sélection
qui constituerait l'événement cognitif susceptible de déterminer le
moment du départ d'une saccade. La durée de ce dépendrait
directement de deux variables : la similarité graphique entre un stimulus
cible et les éléments constituant le fond sur lequel il faut rechercher le
stimulus cible, ainsi que l'excentricité du stimulus cible. Les prédictions
du modèle concernant la latence des saccades en fonction de la détec-
tabilité périphérique du stimulus cible recherché sont compatibles
avec des données empiriques (Jacobs, 1986 a ; Rayner et Fisher, 1987).
Mais il reste un problème important : dans ce modèle conceptuel, la
décision de déplacer le regard se base uniquement sur les opérations
de traitement relatives aux informations périphériques. Ces
sont déterminantes dans une tâche de recherche visuelle d'une cible.
Mais elles ne peuvent suffire pour interpréter la lecture. Dans ce cas,
le traitement perceptif et linguistique de l'information saisie en vision
centrale joue certainement un rôle essentiel, complémentaire des
traitements en périphérie, dans la décision d'exécution d'une saccade.
Il est probable, par exemple, que les mécanismes d'accès au lexique
concernant le mot fixé influencent directement la décision de « quand »
quitter ce mot.
Cette idée que la durée d'une fixation dans la lecture dépend dire
ctement de la durée du traitement de l'information, saisie pendant cette
fixation même, est à la base de la théorie de la lecture présentée par Just
et Carpenter en 1980. Une telle intéresse évidemment beaucoup
les psycholinguistes, parce qu'elle permettrait d'utiliser les mouvements
des yeux comme indicateurs des processus de traitement linguistique qui
se déroulent à mesure que le lecteur lit le texte. C'est l'hypothèse nommée
« œil-esprit » (eye-mind hypothesis). L'œil ne se déplacerait qu'au
moment où l'esprit a terminé toutes les opérations de traitement concer
nant le matériel linguistique fixé. Or, la possibilité de traitements en
parallèle, et surtout les données qui tendent à prouver que des trait
ements peuvent être distribués sur plusieurs fixations (O'Regan et Lévy-
Schoen, 1987) conduisent à rejeter cette hypothèse trop stricte (cf. Fisher
et Shebilske, 1985 ; Hogaboam et McConkie, 1981 ; Kliegl, Oison et
Davidson, 1982 pour une critique de la théorie de Just et Carpenter).
Il est plutôt admis qu'une partie du traitement linguistique ou sémant
ique de l'information saisie à une fixation donnée peut encore s'effectuer
après cette fixation (Kliegl, Oison et Davidson, 1983 ; McConkie, 1983 ;
Morrison, 1984 ; Rayner, 1983, 1983 ; Wolverton et Zola, 1983). De plus, Lecture el contrôle oculomoteur 63
on sait qu'une partie du traitement d'un mot peut être déjà amorcée
alors qu'il se trouve encore en périphérie, avant d'être fixé (cf. O'Regan,
1979 ; 1980 ; Rayner, Well et Pollatsek, 1980 ; Rayner, 1983).
Néanmoins, le problème classique d'un prétraitement en périphérie
dans la lecture est de nouveau beaucoup débattu. Bien que les effets
d'un prétraitement périphérique sur les paramètres oculomoteurs soient
clairs dans diverses situations d'exploration visuelle (Coëfîé et O'Regan,
1986 ; Jacobs, 1986 a ; Lévy-Schoen, 1981, 1982) et de lecture de mots
isolés (McClelland et O'Regan, 1981 ; Ehrlich, 1983), la généralisation
de ces résultats à une tâche de lecture de textes semble poser des pro
blèmes (cf. Ehrlich, 1983 ; Fisher et Shebilske, 1985). McGonkie et
Hogaboam (1985) vont même jusqu'à postuler que pratiquement aucun
prétraitement des mots en vision parafovéale ne serait effectué au cours
de la lecture, remettant ainsi en question les résultats classiques de
Rayner et McConkie (1976) et de O'Regan (1975, 1979). Il resterait
aussi à clarifier encore si un éventuel prétraitement dans la lecture serait
susceptible d'inclure uniquement des informations visuelles grossières
sur le mot vu en périphérie (longueur, silhouette), ou bien s'il inclurait
aussi des informations lexicales et sémantiques. L'expérience de
McClelland et O'Regan (1981) suggère que, dans les conditions les plus
favorables, un certain prétraitement linguistique est possible, tandis
que les études de Inhoff et Rayner (1980), Inhoff (1982) ou Rayner
et Slowiaczek (1981) suggèrent le contraire.
Pour en revenir au problème qui nous occupe, on peut conclure
toutefois que, même si l'on rejette l'hypothèse d'une correspondance
exacte entre durée de traitement et durée de fixation (ou durée de
regard sur un mot), les mouvements des yeux restent susceptibles de
fournir des indications assez globales mais intéressantes sur le déroulement
des opérations cognitives dans certains cas typiques (Carrithers et Bever,
1984 ; Ehrlich et Rayner, 1981 ; Frazier et Rayner, 1982 ; Holmes et
O'Regan, 1981 ; Lévy-Schoen, 1987) et que ces recherches sont encore
« dans le vent ».
V. OÙ VISE LE REGARD ?
On ne peut parler du problème de la décision de « quand » déplacer
le regard sans considérer aussi le problème de « où » le déplacer. Quels
sont les calculs spatiaux impliqués dans la visée ? Deux approches
théoriques ont été développées à ce propos. Elles se réfèrent d'une part à
l'influence des facteurs visuels en tant que déterminants de l'amplitude
des saccades, et d'autre part aux facteurs linguistiques. Ces deux
perspectives combinées ont été développées dans les travaux de O'Regan
(1975, 1979, 1980). Nous allons les examiner successivement.
La première approche concerne l'hypothèse d'un contrôle par l'empan
de visibilité. En 1979, O'Regan a défini l'empan de visibilité comme la

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