Le contrôle des naissances dans la stratégie du développement à Singapour - article ; n°42 ; vol.11, pg 593-606

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Tiers-Monde - Année 1970 - Volume 11 - Numéro 42 - Pages 593-606
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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Pierre Fistié
Le contrôle des naissances dans la stratégie du développement
à Singapour
In: Tiers-Monde. 1970, tome 11 n°42-43. Le Vietnam entre la guerre et la paix. pp. 593-606.
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Fistié Pierre. Le contrôle des naissances dans la stratégie du développement à Singapour. In: Tiers-Monde. 1970, tome 11
n°42-43. Le Vietnam entre la guerre et la paix. pp. 593-606.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1970_num_11_42_1720LE CONTROLE DES NAISSANCES
DANS LA STRATÉGIE DU DÉVELOPPEMENT
A SINGAPOUR
par Pierre Fistié*
Bien que les conditions politiques et économiques régnant dans les %ones urbaines
du Sud-Vietnam et dans P 'Etat-cité de Singapour soient bien différentes, plusieurs
éléments communs se retrouvent dans les processus d'urbanisation que Г on peut observer
de part et d'autre. Uun de ces éléments est le rythme presque phénoménal de la crois
sance démographique relevé au cours des dernières années. La population de Singapour
est passée de 938 000 habitants en 1947 à plus de 2 millions aujourd'hui. Ли Sud-
Vietnam, la population urbaine qui n'était que de 20 % du total en 1962 serait de
près de 50 % actuellement, ce qui ferait près de 9 millions de Sud-Vietnamiens « urba
nisés » / Ли Sud-Vietnam et spécialement dans V agglomération de Saigon-Bienhoa,
l'insécurité des campagnes a contribué puissamment à accélérer les mouvements de
migration vers les villes. Mais la création de nouveaux emplois dus à la guerre a été
également déterminante, de même qu'à Singapour (et dans une moindre mesure d'ailleurs)
la présence du personnel des installations militaires britanniques.
Singapour et le Sud-Vietnam auront à s'adapter aux conséquences économiques
du retrait des forces britanniques pour la première, du départ des Лтеггсагпз pour le
second. Dans le cas de Singapour, on a évalué à un chiffre important (environ 25 %)
la proportion du P. N.B. liée aux activités militaires. Pour le Sud-Vietnam, cette part
doit être bien plus considérable et l'on hésite à la chiffrer.
Parmi les mesures à prendre pour éviter que l'ensemble de la population ne souffre
trop de ces transformations, figure, bien entendu, le ralentissement de l'expansion démo
graphique ; un contrôle efficace des naissances fait donc partie des programmes indispen
sables à adopter. Les succès spectaculaires remportés dans ce domaine par le gouverne
ment de Singapour devraient sans doute inciter d'autres pays à suivre son exemple. Ce
sera, en tout cas, l'un des problèmes essentiels du Vietnam « sururbanisé».
Note de la Rédaction.
Depuis le début du siècle, Singapour fournit l'exemple d'une croissance
démographique sans précédent puisque sa population est passée de
227000 habitants en 1901 à 303000 en 1911, 418000 en 1921 et 557 000
* Chargé de Recherche à la Fondation nationale des Sciences politiques.
593
т. m. 42-43 38 TIERS MONDE
en 193 1. Le premier recensement d'après la guerre, celui de 1947, a donné
938 000 habitants et celui de 1957, 1 445 000. Dix ans plus tard, la population
de l'île était évaluée à 1 955 000 (1) et elle a dépassé aujourd'hui le cap des
2 000 000. De 1901 à 1967, la densité de la population est passée ainsi de 1 000 à
8 700 habitants par mille carré, soit, de 386 à 3 362 habitants par kilomètre carré.
Les significations successives de Г accroissement de la population de Singapour
La signification de cet accroissement a beaucoup évolué. Au début du siècle,
l'immigration jouait encore un rôle prépondérant. Elle ne représente plus
aujourd'hui qu'un facteur insignifiant. En 1901, la population de Singapour
avait un caractère largement artificiel puisqu'elle comptait 170 000 hommes
pour 57000 femmes, c'est-à-dire 339 femmes pour 1 000 hommes. Le tour
nant se situe dans la décennie qui va de la crise économique mondiale au
déclenchement de l'attaque japonaise de décembre 1941, période pendant
laquelle l'immigration chinoise totale s'est ralentie, mais qui a vu en même
temps une nette intensification de l'immigration chinoise féminine. Grâce à
cette évolution, le sex ratio qui, en 193 1, était encore de 584 femmes pour
1 000 hommes s'est rapidement rapproché de l'unité puisqu'au recensement
de 1947 il atteignait 822 pour 1 000. Dix ans plus tard, il était de 896 pour 1 000
et en 1967 il était évalué à 93 1 pour 1 000 (2). Si le déséquilibre subsiste (inverse
de celui d'une population ordinaire où se manifeste la surmortalité masculine
qui est masquée ici par l'excédent des hommes sur les femmes dans les couches
d'âge comprises entre 30 et 60 ans), ce déséquilibre n'est plus que très faible.
On a désormais affaire à Singapour à une population véritable comprenant un
nombre comparable d'individus des deux sexes (3) et dont l'accroissement est
dû presque uniquement à l'excédent des naissances sur les décès.
Le problème était que cet excédent, en 1959, au moment où l'île accéda au
(1) Yearbook of statistics, Singapore 1967, Singapore, Department of Statistics, 1969,
179 P-> P- 9-
(2) Ibid.
(3) Ceci n'est vrai toutefois que pour la population chinoise (74,58 % de la population
en 1966) et malaise (14,43 %)> mais non pour la d'origine indienne ou pakista
naise qui conserve aujourd'hui encore le caractère d'une population d'immigrants avec
forte prédominance masculine.
Evolution du sex ratio par groupe racial (195 7-1 966)
(Nombre d'hommes pour 1 000 femmes)
1957 1965 1966
1 022 1 021 Chinois 1 039
Malais 1 101 [ 048 1054
Indiens et Рак г 257 1764 1 [719
Autres 1 094 1 248 [251
Ensemble de la population 1117 1 078 1 [074
Source : Singapore Yearbook, 1966, p. 74.
594 DOCUMENTATION
statut d'autonomie interne, correspondait encore au taux énorme de 33,1 °/00,
ce qui s'expliquait à la fois par un taux de mortalité très bas (6,4 °/Oo) dû à la
fois au bon état sanitaire et à la jeunesse de la population, et par le taux de
natalité très élevé de 39,5 °/Oo, considérable pour une population aux trois
quarts urbaine (1). Encore ce taux d'accroissement indiquait-il un certain
fléchissement par rapport aux années précédentes. L'accroissement annuel
moyen entre les années de recensement 1947 et 1957 avait été de 47 °/Oo sur
lesquels 7 °/Oo étaient dus à l'excédent migratoire et 36 °/Oo à l'accroissement
naturel (2).
Problèmes posés par l'accroissement démographique de Singapour
Si l'on voulait que le niveau des services sociaux soit maintenu et si pos
sible amélioré, l'accroissement naturel exigeait, de ce seul point de vue, des
investissements considérables. Le premier plan quinquennal de développe
ment (1961-1964) estimait qu'au rythme de croissance existant, la seule expan
sion démographique exigeait la construction de 10 000 logements par an
(chiffre qui devait être porté à 14 000 si l'on voulait en outre remédier à la
pénurie existante et remplacer les taudis par des constructions neuves). En
matière d'enseignement, on estimait que de i960 à 1964 la population d'âge
scolaire devait passer de 341 500 à 475 190 élèves (compte tenu de l'accroi
ssement relatif de la fréquentation des établissements d'enseignement
secondaire). En matière d'équipement hospitalier, les besoins étaient à l'ave
nant. Ils étaient évalués en 1953 à 5 000 lits auxquels devaient s'ajouter
250 lits chaque année. Or, en 1961, il n'y avait encore que 2 113 lits répartis
entre cinq hôpitaux (3).
Le besoin le plus urgent, celui dont la satisfaction conditionnait celle de
tous les autres, était cependant la création continue d'emplois nouveaux.
Compte tenu de l'accroissement naturel antérieur (mais non d'un éventuel
bilan migratoire positif) et en supposant que la proportion de femmes recher
chant un emploi restât la même, le plan de développement 1 961-1964 estimait
comme suit l'accroissement probable de la population active au cours de la
décennie à venir :
1957 1962 1967 1972
Illustration non autorisée à la diffusion
Total 471 500 602 100 523 000 707 500
Accroissement 51 500 105 400 79 100
Source : State of Singapore, Development Plan 1961-1964, p. 8.
(1) Yearbook of statistics, 1967, p. 14.
(2) State of Singapore, Development plan 1961-1964, Singapore, Ministry of Finance, 1961,
1963, vii-134 p., p. 1.
(3) Ibid., pp. 6 à 8.
595 TIERS MONDE
II importe de souligner ici que le problème de l'emploi à Singapour a
d'autant plus d'importance que la population active doit supporter une charge
considérable du fait même de l'extrême jeunesse de la population totale.
L'accroissement, dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale
(et contrairement à la situation antérieure) ayant été, on l'a vu, déterminé
avant tout par l'excédent des naissances sur les décès, 42,8 % de la population
en 1957 avait moins de 15 ans. En tenant compte du fait qu'une fraction
importante des 3,8 % âgés de 60 ans et plus ne travaillaient pas et que dans le
groupe d'âge de 15 à 59 ans les personnes s'occupant des soins du ménage ou
ayant la qualité « d'étudiants à plein temps » représentaient 22 % de la popul
ation totale, il apparaissait qu'un tiers de la population devait subvenir aux
besoins des deux autres tiers, ainsi qu'il résulte du tableau ci-dessous.
Répartition de la population par groupe d'âge en fonction de l'activité en 1957
Groupe d'âge
Activité Total 0/ /0 Moins 60 ans 15 à 19 ans de 15 ans et plus
Travaillant 7462 456 065 433 334 3i,5 15 279
Cherchant du travail Illustration non autorisée à la diffusion 1 252 24 202 22037 913 i,7
Actifs 33,2 16 192 480 267 455 351 8704
Ménagères (Home houseworkers) . 8761 272 119 18,8 249 084 14274
Etudiants à plein temps 48068 18,0 211 929 259997
Autres 30,0 18 965 433 546 384197 30384
Total 771 488 100,0 1 445 929 619 104 55 337
0/ 42,8 3,8 53,4
Source : State of Singapore Development Plan 1961-1964, p. 2.
La charge très lourde qui pèse sur la population active de Singapour
rendait ainsi d'autant plus impérieux que du travail lui soit assuré effect
ivement et que le chômage ne vienne pas aggraver une situation déjà difficile
dans l'hypothèse du plein emploi.
Le développement économique et ses domaines possibles
Le problème était d'autant plus sérieux que les possibilités de développe
ment de Singapour étaient à première vue plus aléatoires.
Au moment du recensement de 1957, les deux principaux domaines
d'activité économique étaient le commerce d'entrepôt qui (en y englobant
les personnes travaillant à la transformation des matières premières objet de
596 DOCUMENTATION
ce commerce, ainsi que celles employées au transport par eau) (i), occupait
directement 71 300 personnes — soit 15 % de la population active — et les
industries de transformation (non liées au commerce d'entrepôt) qui en
occupaient 66 700 (2).
De ces deux domaines, le premier était celui qui offrait le moins de possib
ilité d'expansion. Le commerce d'entrepôt de Singapour, en effet, porte
d'une part sur les matières premières produites par les Etats voisins, que
Singapour réexporte en direction des pays consommateurs, et d'autre part sur
les produits fabriqués dans les pays industriellement développés et pour les
quels Singapour joue le rôle de centre régional de redistribution. Cette double
fonction, que Singapour doit à son avantage de situation, est évidemment
menacée du seul fait de la volonté de développement économique des différents
pays d'Asie du Sud-Est (Fédération de Malaisie comprise). En s'industriali-
sant, ceux-ci auront nécessairement recours dans une moindre mesure que
par le passé à l'intermédiaire de Singapour pour l'importation de produits
fabriqués de consommation et leur nationalisme économique les incite, dans
toute la mesure du possible, à importer directement les biens d'équipement qui
leur sont nécessaires et à expédier eux-mêmes leurs matières premières vers
les pays consommateurs.
Sans doute cette double tendance ne peut-elle produire tous ses effets
qu'à long terme. Elle n'en apparaît pas moins dès maintenant dans les statis
tiques, ne serait-ce que par la tendance à la stagnation qui se manifeste dans le
commerce extérieur total de Singapour (dont le commerce d'entrepôt repré
sentait 82 % en 1956).
(En millions de
1956 1957 1958 1959 1960 1961
Importations .... 3930 З740 3908 4078 4 062 3963
Exportations .... 3430 З478 3440 3 141 3 477 3 309
Illustration non autorisée à la diffusion Total 7 360 7 J4° О 6 88i 7348 7272 7 555
1962 1963 1964 1965 1966 1967
Importations .... 4036 4066 4407 4279 3 479 3807
Exportations 2772 3491 3417 3 475 3004 3 373
Total 7 453 7 754 6 251 6811 7 439 7898
Sources S taie of Singapore Development "Plan 1961-1964, p. 13, pour les
années 1956 à 1959.
Yearbook of statistics, Singapore 1967, pp. 68 et 69, pour les années i960
à 1967.
Chiffre rectifié.
(1) Celui-ci joue un rôle considérable dans l'activité du port de Singapour, une forte
proportion des navires étant chargés ou déchargés en rade sur des allèges.
(2) Ibid. t p. 10.
597 TIERS MONDE
Les deux plus mauvaises années sont évidemment celles de 1964 et 1965
qui ont vu l'arrêt du commerce avec l'Indonésie du fait de la « confront
ation ». Mais la reprise se révélait difficile, particulièrement en ce qui concerne
les exportations.
Quoi qu'il en soit, il y a dix ans déjà, il était clair que si la fonction propre
ment commerciale de Singapour conservait une importance capitale pour la
survie de sa population (ce qui justifiait la poursuite des investissements
dans ce domaine pour que les services rendus par le port soient à la fois
meilleurs et meilleur marché), on ne pouvait raisonnablement en attendre
que le maintien des positions acquises en valeur absolue ou tout au plus un
léger accroissement marginal.
Cette constatation ne pouvait conduire qu'à une seule conclusion : seul le
développement industriel assurer l'avenir d'une population dont la
croissance ne cessait de se poursuivre et dont la densité en i960 dépassait
2 800 habitants au kilomètre carré. C'est ce dont prit conscience le gouver
nement de M. Lee Kuan-yew qui arriva au pouvoir en 1959 lorsque fut mis
en œuvre le régime de souveraineté interne et qui entreprit en 1961 la réal
isation d'un premier plan de développement dont l'objectif essentiel était de
créer le noyau à partir duquel un nouveau Singapour, fondé non plus sur le
commerce mais sur l'industrie allait pouvoir prendre son essor.
Ce n'est pas notre propos ici de faire l'analyse détaillée de cette entreprise.
Disons seulement que tout comme la fondation du « Settlement » par Stamford
Raffles 140 ans plus tôt, l'industrialisation de Singapour était un pari qui
pouvait ne pas réussir et qui a effectivement soulevé beaucoup de scepticisme.
Car il ne s'agissait pas seulement de créer une infrastructure. Il fallait encore
rendre l'investissement attrayant de façon à attirer les capitaux et le savoir-
faire technique étranger. Il fallait aussi que les débouchés escomptés ne se
révèlent pas illusoires car cette industrie qui par la force des choses ne pouvait
s'approvisionner en matières premières qu'à l'extérieur ne pouvait subsister
qu'à la condition de vendre au-dehors (d'où le souci d'établir un marché
commun avec la Malaisie voisine — espoir qui sera finalement déçu en dépit
du merger de septembre 1963 et que la rupture entre Singapour et Kuala
Lumpur deux ans plus tard paraîtra compromettre définitivement) (1). Ce
qu'il importe de souligner ici, c'est qu'en admettant même que cette indus
trialisation réussisse (ce qui semble bien être le cas), ses chances de réussite
sur le plan social, c'est-à-dire son aptitude à résorber le chômage et à assurer
une élévation réelle du niveau de vie ne pouvaient qu'évoluer en sens inverse
du rythme de l'accroissement démographique. Encore faut-Д examiner ce
phénomène de plus près.
(1) Depuis le début de 1969 les perspectives à cet égard semblaient un peu meilleures.
598 DOCUMENTATION
Effets possibles de la baisse du taux de natalité
Suivant que le taux de fécondité existant se maintenait, déclinait modéré
ment ou déclinait rapidement, trois projections différentes de la population
totale étaient possibles.
(En milliers)
1962 1967 1972 1977 1982
Fécondité existante 1713,7 2017,2 2383,5 2840,5 3406,7
Déclin modéré 1 713,7 2008,2 2342,4 2733,4 3186,5 rapide 1 1 999,3 2301,3 2626,5 2966,4
Source : Population projections of Singapore, Singapore government printer,
1961. П, 19 p. (cmd 16 of 1961), p. 3.
Dans ces trois hypothèses, formulées en 1961 et portant sur les 20 années
à venir, la population de plus de 20 ans était nécessairement la même dans
chaque cas, la variation ne jouant que sur les couches d'âge comprises entre о
et 19 ans. Celles-ci, dans le premier cas, devaient atteindre en 1982 un total
de i 946 600 personnes, ce chiffre tombant dans le deuxième cas à 1 726 400
et dans le troisième à 1 506 300. Si l'on prenait les classes d'âge comprises
entre о et 14 ans, la différence était encore plus marquée puisque l'on avait
suivant le cas, en 1982, respectivement 1 598 000 enfants, 1 386 500 ou
1 175 100. Calculée sur 20 ans, la diminution du taux de natalité ne pouvait
évidemment pas encore influer au terme de ce délai sur le chiffre de la popul
ation active sauf pour la tranche d'âge comprise entre 15 et 20 ans, qui de
toute façon devait être réduite par les progrès prévisibles de la scolarisation
secondaire. En revanche, le déclin plus ou moins rapide de la fécondité,
en diminuant le pourcentage des tranches d'âge de moins de 20 ans devait
augmenter d'autant l'importance relative de la population active, les tranches
d'âge dans lesquelles elle se recrute devant représenter un pourcentage d'autant
plus grand de la population totale que le déclin de la fécondité était plus pro
fond : 48,9 % dans le premier cas, 5 1,9 % dans le deuxième et 55,5 % dans le
troisième.
Autrement dit, au bout de 1 5 à 20 ans, la baisse du taux de natalité pouvait
avoir pour effet immédiat de diminuer le nombre d'individus économiquement
non productifs, c'est-à-dire de la charge pesant sur la population
active sous forme d'importation de denrées alimentaires et d'autres produits,
de construction de logements, d'écoles, etc., et, par conséquent, de favoriser
de façon appréciable l'élévation du niveau de vie. A plus long terme, le ralen
tissement de la croissance de la population active elle-même pouvait se faire
sentir à son tour et diminuer d'autant le risque de chômage. De toute façon,
plus le taux de natalité diminuait, moins le développement économique ri
squait de se voir annulé par le développement démographique.
599 TIERS MONDE
U action officielle en faveur du contrôle des naissances
Résolu à assurer la survie de la population de Singapour et si possible sa
prospérité dans une Asie du Sud-Est où tout semblait se coaliser pour conduire
au résultat inverse, et décidé en raison de ces circonstances défavorables à
attaquer le problème par tous les bouts, le gouvernement de M. Lee Kuan
yew ne pouvait négliger d'agir sur un facteur aussi important que celui du
taux de natalité. La question que nous nous proposons de traiter ici est de
savoir quelle a été sa politique démographique et quels en ont été les résultats.
Depuis 1949, Singapour possédait une « Family Planning Association »
qui, disposant de ressources privées, s'était efforcée avec ces moyens limités
d'agir en faveur d'une baisse du taux de natalité. Lorsqu'il arriva au pouvoir
en 1959, le gouvernement Lee Kuan- yew se contenta d'abord de déclarer que
le contrôle des naissances correspondait à la politique officielle et d'accorder
à l'Association une subvention annuelle de 100 000 M$. En outre, dès l'année
suivante, il lança une campagne de propagande de trois mois et accorda son
patronage à une première exposition destinée à attirer l'attention du public
sur l'importance du problème. Le nombre de personnes nouvelles gagnées
annuellement à la pratique de la planification familiale passa de 5 938 en 1959
à 7 472 en i960 et 8 070 en 1961. Cette progression annuelle se ralentit ensuite
car, en 1965, le nombre de nouveaux acceptants fut seulement de 9 845 (1),
chiffre qui n'était plus à la mesure du problème si l'on voulait obtenir des
résultats rapides. La deuxième étape intervint à la fin de 1965. Déjà en novemb
re 1964 et en janvier 1965, la « Family Planning Association» avait demandé
au gouvernement de prendre en charge l'action entreprise en faveur du contrôle
des naissances là où elle se développait dans le cadre d'institutions officielles (2).
En mars, le gouvernement désigna une commission d'étude qui remit son
rapport en juin. Celui-ci recommandait que le gouvernement assume une pleine
responsabilité pour toutes les activités de « Family planning » dans les limites
de l'Etat de Singapour. Le cabinet Lee Kuan-yew accepta ces conclusions et
publia en septembre un White paper on family planning (3) dans lequel il annonç
ait un plan quinquennal 1 966-1970 visant à faire baisser davantage le taux
de natalité. Une loi votée en décembre 1965, le Family planning and Population
Board Act, créa l'organisme chargé de mettre en œuvre ce programme, le
(1) Dr K. Kanagaratnam, « Two successful years of family planning in Singapore 1966
and 1967 », pp. 59 à 68, in S.F.P.P.B., Family planning, a series of 1 2 papers on family planning
from dec. 1965 to dec. 1967, Singapore, Ministry of Health, s. d., 68 p.
(2) C'est-à-dire dans les locaux des Child Health Centers et du Kandang Kerbau Matern
ity Hospital, ce qui représentait plus de 80 % de l'activité de l'Association.
(3) White paper on family planning, Singapore, Government Publication Bureau, 1965,
25 p. (cmd 22 of 1965).
600 DOCUMENTATION
Family planning and population board (F.P.P.B.) placé sous la direction du
Dr Kanagaratnam (qui occupait déjà les fonctions de directeur adjoint des
services médicaux au ministère de la Santé) et inauguré officiellement le
12 janvier 1966 (1). Il y a des raisons de penser que les circonstances politiques
— l'accession forcée de Singapour à l'indépendance par son expulsion de la
Fédération de Malaysia en août 1965 (2) — n'étaient pas totalement étrangères
à cette prise en charge par l'Etat. Elles ne pouvaient, en tout cas, constituer
qu'un motif supplémentaire : « condamnée » à l'indépendance, Singapour
prenait une conscience plus aiguë encore de la précarité de sa situation, et
de la nécessité d'intensifier encore ses efforts pour remédier à ses problèmes.
L'action conjuguée des facteurs économiques et sociaux et de la « Singa
pore Family Planning Association » soutenue financièrement par le gouver
nement avait d'ailleurs déjà produit des résultats appréciables puisque de 1957
à 1965 le taux de natalité n'avait cessé de baisser, passant de 42,7 °/Oo à 29,9 °/Oo,
le chiffre des naissances diminuant même en valeur absolue à partir de 1959
(sauf en 1963) ainsi qu'il apparaît dans le tableau suivant :
1957 1958 1959 1960 1961 1962 1963 1964 1965
Naissances vi
vantes 61757 62495 62464 61775 59930 58977 59530 58217 55725 Illustration non autorisée à la diffusion Taux de natal
ité 42,7 41,3 39,5 37,8 35,5 34,0 33,5 32,0 29,9
Source : Singapore Family Planning and Population Board, First annual
report 1966, p. 5.
Toutefois, le plan élaboré en 1965 que le « Family Planning and Popul
ation Board » était chargé d'appliquer s'était fixé pour objectif de faire des
cendre le taux de natalité aux environs de 20 %o en 1970 (3), ce qui impliquait
une décroissance plus rapide encore que celle enregistrée de 1957 à 1965.
Le taux de mortalité étant de 5,5 °/00 en 1965 et devant descendre, escomptait-
on, à 5,4°/oo (en fait, ce chiffre a été atteint dès 1967), il devait en résulter
en 1970 un taux d'accroissement inférieur à 1 5 %o (ou 1,5 %) considéré comme
tolerable, c'est-à-dire comme ne risquant pas d'annuler les effets du dévelop
pement économique.
A quelles conditions un tel résultat était-il possible ? On calculait que le
nombre de femmes en âge de procréer, c'est-à-dire celles comprises dans les
couches d'âge allant de 15 à 44 ans, devait augmenter sensiblement entre 1965
(1) Dr K. Kanagaratnam, op. cit.
(2) Cf. notre article La rupture entre Singapour et la Malaysia, Repue française de Science
politique, avril 1967, pp. 237 à 262.
(3) White paper on family planning, op. cit., p. 14. Family Planning and Population Board,
First annual report 1966, p. 12. Au cours d'un entretien de l'auteur avec le Dr Kanagaratnam,
celui-ci indiqua même comme objectif un taux « inférieur à 20 %o ». Cette rectification
des objectifs dans un sens optimiste s'explique, semble-t-il, par l'importance des résultats
obtenus.
6oi

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