Le contrôle mental des stéréotypes : enjeux et perspectives - article ; n°4 ; vol.101, pg 617-653

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L'année psychologique - Année 2001 - Volume 101 - Numéro 4 - Pages 617-653
Résumé
La littérature portant sur le contrôle mental présente certaines inconsistances entre des données généralement considérées comme résultant d'un processus unique. Suite à un examen attentif des recherches existant dans ce domaine, notre réflexion théorique montre la pertinence de la distinction entre les deux termes génériques que sont la suppression de pensées d'une part et l'inhibition de pensées d'autre part. Nous proposons une typologie des phénomènes liés au contrôle mental comprenant les phénomènes relatifs à la « suppression simple », la « suppression stratégique », l' « inhibition comme résultat d'une activation stratégique », et l' « inhibition pure ». Des études portant sur le contrôle mental montrent que les antécédents et les conséquences diffèrent selon le type de phénomènes considéré. Les implications théoriques et pratiques pour la vie sociale et le changement des stéréotypes sont également discutées.
Mots-clés : contrôle mental, suppression, inhibition, stéréotypes, préjugés, automaticité.
Summary : Mental control of stereotypes : Stakes and perspectives
The purpose of our theoretical contribution is to demonstrate the relevance of distinguishing between thought suppression and inhibition. The existing literature mistakes one for another, using both those generic terms, and displays some inconsistencies between data that are wrongly considered as resulting from one single process. We propose an analysis presented as a typology of the phenomena related to mental control. The typology includes four categories : phenomena related to « simple suppression », to « strategic suppression », to « inhibition as a result of strategic activation », and to « pure inhibition ». The first and last groups of phenomena are clearly distinct from each other, whereas the intermediate groups are more similar. We review studies on mental control with specific interest in stereotype control. These studies show that consequences differed as a function of the kind of phenomena that was involved. Theoretical and practical implications of such phenomena for social life and stereotype change are also discussed.
Key words : mental control, suppression, inhibition, stereotypes, prejudice, automaticity.
37 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Madame Martine Dumont
V. Y. Yzerbyt
Le contrôle mental des stéréotypes : enjeux et perspectives
In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°4. pp. 617-653.
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Dumont Martine, Yzerbyt V. Y. Le contrôle mental des stéréotypes : enjeux et perspectives. In: L'année psychologique. 2001
vol. 101, n°4. pp. 617-653.
doi : 10.3406/psy.2001.29572
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2001_num_101_4_29572Résumé
Résumé
La littérature portant sur le contrôle mental présente certaines inconsistances entre des données
généralement considérées comme résultant d'un processus unique. Suite à un examen attentif des
recherches existant dans ce domaine, notre réflexion théorique montre la pertinence de la distinction
entre les deux termes génériques que sont la suppression de pensées d'une part et l'inhibition de
pensées d'autre part. Nous proposons une typologie des phénomènes liés au contrôle mental
comprenant les phénomènes relatifs à la « suppression simple », la « suppression stratégique », l' «
inhibition comme résultat d'une activation stratégique », et l' « inhibition pure ». Des études portant sur
le contrôle mental montrent que les antécédents et les conséquences diffèrent selon le type de
phénomènes considéré. Les implications théoriques et pratiques pour la vie sociale et le changement
des stéréotypes sont également discutées.
Mots-clés : contrôle mental, suppression, inhibition, stéréotypes, préjugés, automaticité.
Abstract
Summary : Mental control of stereotypes : Stakes and perspectives
The purpose of our theoretical contribution is to demonstrate the relevance of distinguishing between
thought suppression and inhibition. The existing literature mistakes one for another, using both those
generic terms, and displays some inconsistencies between data that are wrongly considered as
resulting from one single process. We propose an analysis presented as a typology of the phenomena
related to mental control. The typology includes four categories : phenomena related to « simple
suppression », to « strategic suppression », to « inhibition as a result of strategic activation », and to «
pure inhibition ». The first and last groups of phenomena are clearly distinct from each other, whereas
the intermediate groups are more similar. We review studies on mental control with specific interest in
stereotype control. These studies show that consequences differed as a function of the kind of
phenomena that was involved. Theoretical and practical implications of such phenomena for social life
and stereotype change are also discussed.
Key words : mental control, suppression, inhibition, stereotypes, prejudice, automaticity.L'Année psychologique, 2001, 101, 617-653
NOTES THÉORIQUES
Université Catholique de Louvain, Belgique1
Fonds National Belge pour la Recherche Scientifique*
LE CONTROLE MENTAL
DES STÉRÉOTYPES :
ENJEUX ET PERSPECTIVES
par Muriel DUMONT*2 et Vincent YZERBYT
SUMMARY : Mental control of stereotypes : Stakes and perspectives
The purpose of our theoretical contribution is to demonstrate the relevance
of distinguishing between thought suppression and inhibition. The existing
literature mistakes one for another, using both those generic terms, and displays
some inconsistencies between data that are wrongly considered as resulting from
one single process. We propose an analysis presented as a typology of the
phenomena related to mental control. The typology includes four categories : to « simple suppression », to « strategic suppression », to
« inhibition as a result of strategic activation », and to « pure inhibition ».
The first and last groups of phenomena are clearly distinct from each other,
whereas the intermediate groups are more similar. We review studies on mental
control with specific interest in stereotype control. These show that
consequences differed as a function of the kind of phenomena that was involved.
Theoretical and practical implications of such for social life and
stereotype change are also discussed.
Key words : mental control, suppression, inhibition, stereotypes, prejudice,
automaticity.
1. Université catholique de Louvain, place du Cardinal-Mercier, 10,
B-1348 Louvain-la-Neuve, Belgique.
2. E-mail : dumont@upso.ucl.ac.be Muriel Dumont et Vincent Yzerbyt 618
INTRODUCTION
Un individu peut tenter d'éviter certaines pensées pour diff
érentes raisons. Il se peut que celles-ci lui paraissent inappro
priées compte tenu de la situation. Il est aussi possible qu'elles
lui semblent inacceptables étant donné ses critères personnels.
Enfin, on peut tout simplement lui avoir demandé de les éviter.
Dans tous ces cas de figure, la personne essaye de « supprimer »
les pensées devenues indésirables. Cette suppression peut concer
ner des types très différents de pensées, que celles-ci soient perti
nentes ou non par rapport à l'individu ou à la situation. Nous
pouvons ainsi observer de la suppression de pensées relatives à
des stéréotypes ou à des pensées sexuelles jugés inacceptables, de
la suppression de pensées relatives à de la nourriture dans les cas
de régime ou de boulimie, à un état d'humeur, ou
encore à un événement traumatique. Notre intérêt dans le cadre
de cet article concerne plus particulièrement la suppression des
stéréotypes.
Un examen attentif de la littérature sur cette question per
met de révéler un certain nombre de difficultés. En effet, certai
nes recherches mettent en évidence l'apparition d'effets para
doxaux suite à un épisode de suppression de stéréotype. De fait,
les pensées supprimées deviennent plus présentes que si l'on
n'avait pas tenté de les éviter, un phénomène qualifié d'effet
rebond (Macrae, Bodenhausen et Milne, 1998, Macrae, Boden
hausen, Milne et Jetten, 1994, Wyer, Sherman et Stroessner,
2000). D'autres travaux suggèrent que supprimer des pensées
stéréotypiques n'entraîne pas de telles conséquences négatives,
du moins chez certains groupes d'individus, i.e. les personnes
ayant peu de préjugés (Monteith, Spicer et Tooman, 1998), cel
les ayant des buts égalitaristes chroniques (Moskowitz, Salomon
et Taylor, 2000) ou celles adoptant la perspective d'autrui
(Galinsky et Moskowitz, 2000). De plus, des auteurs influents
dans le domaine tels que Bodenhausen et Macrae (1998), et ils
sont loin d'être les seuls, tendent à utiliser les ternies de « sup
pression » et d' « inhibition » indifféremment. Adoptant une
perspective dramatiquement différente, des auteurs tels que
Dijksterhuis et van Knippenberg (1998) ont quant à eux souli
gné l'importance de pouvoir distinguer ces deux concepts dont la Le contrôle mental des stéréotypes 619
nature et les fonctions se différencieraient radicalement. Pour
ces auteurs, le fait d' « utiliser de façon inexacte le terme (inhibi
tion) est susceptible d'amener une confusion quant à ce qu'inhi
bition veut vraiment dire » (p. 84).
L'objectif de cet article est de différencier, parmi les divers
types de contrôle mental, ceux impliquant des phénomènes de
suppression de ceux impliquant de l'inhibition. Cette première
question est donc d'ordre définitionnel. Ces stratégies de con
trôle mental nous intéressent tout particulièrement du fait de
leur pertinence par rapport au domaine plus spécifique du con
trôle des stéréotypes. Notre seconde ambition est de montrer
que les inconsistances révélées jusqu'ici par la littérature por
tant sur le contrôle des stéréotypes n'apparaissent plus comme
telles dès lors que l'on considère le mécanisme en jeu. Concrète
ment, alors que la suppression de pensée entraîne généralement
des effets rebonds, ceci n'est pas vrai lorsque l'inhibition est
concernée.
D'un point de vue définitionnel, au sens où nous l'entendons,
la « suppression » de pensées est relative au refus d'engager le
flot de pensées dans une voie donnée. Il s'agit de ne pas penser à
quelque chose. Autrement dit, la suppression de pensées consiste
à essayer activement d'éviter une ou plusieurs idées précises. Il
s'agit idéalement d'une option « négative » en ce sens que l'on
tente d'éviter de diriger ses pensées vers une direction donnée.
La suppression est intentionnelle, elle correspond à un objectif et
l'individu en a généralement conscience. Dans des conditions
normales de disponibilité de ressources cognitives, la suppression
de pensées a pour résultat l'effet escompté, du moins dans un
premier temps : les pensées indésirables sont moins présentes à
l'esprit de l'individu. Ces effets bénéfiques ne durent toutefois
qu'un moment. En effet, on observe le plus souvent un retour à
la conscience des pensées qui ont été supprimées. Mieux, ces pen
sées se manifestent avec plus de vigueur et deviennent plus pré
sentes à l'esprit que si l'on n'avait pas tenté de les supprimer.
Cet effet, aujourd'hui largement étudié, est connu sous le nom
d'effet « rebond ».
Par opposition, nous considérons 1' « inhibition » d'une
pensée comme étant une réduction de l'activation de celle-ci en
raison de l'activation d'une pensée concurrente ou d'une pensée
avec laquelle la pensée inhibée est incompatible. Autrement dit,
l'inhibition d'une est une réaction à l'activation d'une ou Muriel Dumont et Vincent Yzerbyt 620
de plusieurs autres pensées. C'est parce que l'individu s'est
engagé dans une voie donnée que d'autres voies s'avèrent désor
mais moins accessibles. Il s'agit idéalement d'une option « posi
tive » en ce sens que l'on se dirige vers une direction donnée.
C'est cet engagement qui provoque l'inhibition d'autres pensées.
L'inhibition n'est pas intentionnelle et l'individu n'en a généra
lement pas conscience. Une fois inhibées, les pensées sont moins
présentes, moins actives, moins accessibles qu'elles ne le sont à
un niveau d'activation de base. Leur niveau d'activation est
plus bas que dans des conditions où rien ne s'est passé, où
aucune autre pensée n'a été activée et où les pensées sujettes à
l'inhibition n'ont pas même été évoquées. Contrairement à la
suppression, l'inhibition n'entraîne pas d'effet de rebond de la
pensée inhibée. Cette dernière reste simplement moins dispo
nible jusqu'à sa réactivation.
La suppression et l'inhibition de pensées nous semblent donc
être deux processus distincts. Partant de ce constat nous propo
sons de les considérer comme les deux pôles d'une typologie du
contrôle mental. Deux catégories de phénomènes peuvent néan
moins être distinguées à l'intérieur de chaque pôle afin de rendre
compte de l'ensemble des phénomènes liés au contrôle mental.
De fait, nous pensons que les manifestations de suppression peu
vent être subdivisées en deux catégories en fonction de la stra
tégie utilisée afin d'évacuer les pensées indésirables. La suppres
sion simple consiste à essayer activement d'éviter une ou
plusieurs pensées. Ce phénomène n'implique pas de stratégie
particulière et aboutit dès lors au recours à une multitude de dis
tracteurs non spécifiques. Un autre type de phénomènes
suppressifs que nous appellerons suppression stratégique consiste,
par contre, à s'aider d'une pensée distractrice spécifique sur
laquelle focaliser son attention afin d'éviter l'intrusion des pen
sées indésirables. Comme nous le verrons, ces deux stratégies de
suppression entraînent par ailleurs des conséquences radical
ement différentes.
Les phénomènes d'inhibition peuvent eux aussi être vus
comme regroupant deux catégories. La distinction se base sur le
caractère délibéré ou non de l'activation de certains concepts.
L'inhibition pure se produit quand « fortuite » d'une
pensée donnée rend moins accessibles les pensées concurrentes
ou incompatibles avec le concept activé. L'inhibition est qual
ifiée de pure lorsqu'il n'y pas d'intention, pas d'objectif, de Le contrôle mental des stéréotypes 621
rendre plus accessibles les pensées compétitrices. L'effet obtenu
n'est qu'une conséquence malencontreuse de l'activation
d'autres contenus. L'inhibition comme résultat d'une activation
stratégique renvoie par contre à une activation délibérée de pen
sées spécifiques ayant pour conséquence, recherchée ou non, de
rendre moins accessibles des pensées incompatibles avec les pen
sées activées.
Ces différentes catégories de phénomènes se différencient
donc par leur nature, par la manière dont ils sont déclenchés,
par le caractère stratégique ou non qui leur est associé, et par
les conséquences qu'ils entraînent. Grâce à cette classification,
nous espérons clarifier quand et pourquoi les effets rebonds se
manifestent. Dans la foulée, nous espérons pouvoir indiquer
les stratégies de contrôle des stéréotypes qui peuvent être
mises en place afin de prévenir l'émergence de conséquences
indésirables.
Dans la suite de ce texte, nous passerons en revue les études
portant sur le contrôle mental en nous intéressant tout particu
lièrement au des stéréotypes. L'ambition du présent
article n'est d'ailleurs pas de s'attacher à tout type de contrôle
mental, mais bien de distinguer parmi les phénomènes qui y sont
liés, ceux qui relèvent de la suppression et de l'inhibition. Ainsi,
il ne sera notamment pas fait mention des travaux portant sur
la correction mentale (Martin, 1986, Martin et Achee, 1992,
Martin, Seta et Crelia, 1990). Aucune recherche n'examine
d'ailleurs à ce jour les conséquences ultérieures de la mise en
œuvre de ce type de processus. Les phénomènes de correction
mentale ne sont pas sans liens avec notre propos mais envisager
ceux-ci dépasse l'ambition du présent article.
Nous commencerons par évoquer les études impliquant des
phénomènes relatifs à la « suppression simple », pour ensuite
nous intéresser à ceux relatifs à la « suppression stratégique ».
Nous discuterons alors des phénomènes se rapportant à 1' « inhi
bition comme résultat d'une activation stratégique », et enfin à
1' « inhibition pure ». Le premier et le dernier groupes de phéno
mènes sont clairement distincts, alors que les deux catégories
intermédiaires sont plus semblables l'une de l'autre en raison de
leur caractère stratégique. Le dernier point que nous aborderons
concernera les implications théoriques et pratiques des phéno
mènes liés à la suppression et à l'inhibition pour la vie sociale et
les possibilités de changement des stéréotypes. 622 Muriel Dumont et Vincent Yzerbyt
SUPPRESSION SIMPLE
La question du contrôle des pensées est sans conteste le
centre d'intérêt de nombre de chercheurs dans des domaines tels
que la psychopathologie et la thérapie clinique et plus récem
ment dans celui de la psychologie sociale. On peut aisément
comprendre que les psychologues cliniciens aient essayé de cer
ner l'impact d'événements traumatisants sur le mode de fon
ctionnement des personnes qui en sont victimes. Ces personnes
manifestent généralement le désir d'éviter les pensées doulou
reuses associées à l'événement traumatique. La suppression de
pensées traumatiques (Shipherd et Beck, 1999) comme la sup
pression de pensées associées aux phobies (Zeitlin, Netten et
Hodder, 1995) sont des thèmes qui ont donc tout naturellement
suscité l'intérêt des chercheurs. La vie quotidienne regorge de
situations au cours desquelles les individus mettent en branle
des processus de suppression de pensées. Les gens qui tentent
d'arrêter de fumer, par exemple, essayent de bannir de leur
esprit les pensées liées à la cigarette (Salkovskis et Reynolds,
1994), ceux qui veulent maigrir suppriment les pensées liées à la
nourriture (Smart et Wegner, 1999 ; Ward, Bulik et Johnston,
1996). Les sensations de douleur peuvent également faire l'objet
de suppression (Cioffi et Holloway, 1993).
Dans le domaine social, les chercheurs se sont intéressés
principalement au contrôle et à la suppression des stéréotypes
(Macrae, Bodenhausen, Milne et Jetten, 1994 ; Macrae, Boden
hausen, Milne et Wheeler, 1996 ; Monteith, Spicer et Tooman,
1998 ; Sherman, Stroessner, Loftus et Deguzman, 1997). Lors
d'interactions sociales, les observateurs sociaux sont souvent
amenés à rencontrer des gens par rapport auxquels ils n'ont que
peu d'informations. La littérature en matière de stéréotypes et
de relations intergroupes (Fiske, 1998 ; Leyens, Yzerbyt et
Schadron, 1994 ; Macrae et Bodenhausen, 2000) suggère que les
premières impressions s'imprègnent alors des stéréotypes dont
les gens disposent sur les personnes. Les standards personnels,
les normes sociales ou la nature des situations peuvent cepen
dant pousser à ne pas utiliser et à tenter de supprimer ces
stéréotypes. Le contrôle mental des stéréotypes 623
CONSÉQUENCES DE LA SUPPRESSION SIMPLE
La suppression de pensées est une stratégie largement utilisée
afin d'évacuer certaines pensées indésirables. Les conséquences
de cette stratégie ne sont pourtant pas négligeables. Elles sont
aussi largement sous-estimées. La suppression de pensées, bien
que relativement efficace dans un premier temps, entraîne un
retour à la conscience souvent plus vigoureux des pensées que
l'on désirait éviter. Ces pensées deviennent plus présentes et se
manifestent de façon plus intense que si l'on n'avait pas initial
ement tenté de les contrôler. Cet effet « boomerang », ce retour
des pensées, est aussi appelé « rebond » des pensées
supprimées.
Wegner, Schneider, Carter et White (1987, exp. 1) ont été les
premiers à mettre en évidence un effet rebond en utilisant des
pensées totalement neutres — pensées n'ayant ni enjeu social
(stéréotypes), personnel (pensées liées aux préoccupations per
sonnelles) ou affectif émotionnelles). Dans la condition
expérimentale, les participants devaient verbaliser ce qui leur
venait à l'esprit durant deux périodes consécutives. Il s'agissait
d'abord de ne pas penser (suppression) puis de penser (expres
sion) à un ours blanc. Comparés aux participants de la condition
contrôle qui pouvaient, eux, directement exprimer ces pensées,
les pensées liées à l'ours blanc étaient plus fréquentes suite à une
période de suppression. La suppression de pensées neutres
entraîne donc un effet rebond sous la forme d'une plus grande
expression des pensées initialement contrôlées.
L'effet rebond a également été obtenu lorsque les pensées à
supprimer revêtent une valeur ou un sens pour la personne
concernée. Le contrôle des pensées portant sur des éléments
traumatisants (Davies et Clark, 1998 ; Harvey et Bryant, 1998 ;
Shipherd et Beck, 1999), sur l'humeur (Wegner, Erber, et Zana-
kos, 1993), la mort (Arndt, Greenberg, Solomon, Pyszczynski et
Simon, 1997), la douleur physique (Cioffi et Holloway, 1993 ;
Sullivan, Rouse, Bishop et Johnston, 1997), l'alcool (Palfai,
Monti, Colby et Rohsenhow, 1997), ou les cigarettes (Salkovskis
et Reynolds, 1994) aboutit également à une préoccupation
accrue pour les pensées proscrites. Enfin, l'attribution causale
fait aussi l'objet d'effets rebond (Yzerbyt, Corneille, Dumont et
Hahn, 2001). 624 Muriel Dumont et Vincent Yzerbyt
Afin d'expliquer ce phénomène, Wegner et ses collègues
(1987) ont envisagé le rôle d'une stratégie d'autodistraction rap
portée par leurs participants. Pour éviter les pensées prohibées,
les participants se serviraient de multiples distractrices
générées par l'environnement immédiat (ex. : l'interrupteur, un
cadre au mur...). Le caractère peu intéressant de ces éléments
forcerait les participants à passer rapidement d'un distracteur à
l'autre. Chacun des distracteurs deviendrait alors associé à la
pensée prohibée et servirait ensuite d'indice réactivant la pensée
que l'on voulait éviter. Par la suite, Wegner et Erber (1992) et
Wegner (1994) ont avancé que l'intention de supprimer certai
nes pensées déclenche la mise en œuvre simultanée de deux pro
cessus : un processus de « remplacement » et un processus de
« surveillance ».
Le processus de remplacement (operating process) a pour
but de rechercher des pensées distractrices afin de permettre à
la personne de se détourner des pensées indésirables. En
d'autres termes, la personne essaye de penser à autre chose
qu'aux pensées prohibées. Ce processus est contrôlé en ce sens
qu'il est intentionnel et que son bon fonctionnement nécessite
des ressources attentionnelles suffisantes. Le processus de sur
veillance (monitoring process) a pour rôle de vérifier l'efficacité
de la suppression en recherchant les signes d'un échec du con
trôle mental. Concrètement, le processus de surveillance scrute
perpétuellement le contenu de la conscience à la recherche des
pensées indésirables. Cette fonction du processus rend toutefois
l'individu continuellement sensible aux pensées qu'il désire pré
cisément éviter. En effet, les pensées indésirables sont la cible
du processus de surveillance et sont continuellement activées
par celui-ci à un niveau peu élevé, sous le seuil de conscience.
Le peut ainsi comparer et décider si les pensées ren
contrées sont ou non indésirables. Ce processus est automatique
en ce sens qu'il ne nécessite pas ou peu de ressources cognitives,
il n'est pas dirigé consciemment par l'individu et opère sans
que celui-ci en soit conscient. Lorsque le processus de surveil
lance détecte une pensée indésirable, le de remplace
ment est alors enclenché afin de pallier le problème. Le proces
sus de remplacement travaille donc de manière cyclique
puisqu'il est réinitié chaque fois que cela s'avère nécessaire,
alors que le processus de surveillance travaille de manière
continue.

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