Le délire d'interprétation et la folie systématisée - article ; n°1 ; vol.17, pg 251-269

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L'année psychologique - Année 1910 - Volume 17 - Numéro 1 - Pages 251-269
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1910
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Paul Sérieux
G. P.
Le délire d'interprétation et la folie systématisée
In: L'année psychologique. 1910 vol. 17. pp. 251-269.
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Sérieux Paul, P. G. Le délire d'interprétation et la folie systématisée. In: L'année psychologique. 1910 vol. 17. pp. 251-269.
doi : 10.3406/psy.1910.7278
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1910_num_17_1_7278IX
LE DÉLIRE D'INTERPRÉTATION
ET LA POLIE SYSTÉMATISÉE
Depuis la publication de nos études sur le Délire d'interpré
tation, de nouvelles recherches sont venues, pour la plupart,
confirmer nos idées. Des objections ont été faites, portant sur
les symptômes, la marche, la genèse, l'autonomie et la situa
tion nosographique de la maladie. Nous allons y répondre1.
Il importe de préciser tout d'abord les termes de la discussion
et de la limiter strictement au Délire d'interprétation. Sous cette
dénomination nous groupons une catégorie de déséquilibrés
qui arrivent à forger un roman délirant grâce à la multiplicité
de leurs erreurs de jugement, à la signification personnelle
qu'ils donnent aux sensations ou aux événements les plus for
tuits. C'est seulement à l'aide d'interprétations fausses que se
fixe et se développe ce roman souvent très simple, parfois fort
compliqué. Les troubles sensoriels, les hallucinations auditives
1. Wallon. Le Délire chronique à base d'interprétations, 1 vol.
J.-B. Baillière éd., 1909. — Régis. Précis de Psychiatrie, 4" édit., 0. Doin,
1909. — P. Sérieux. Un cas de Délire d'interprétation. Soc. cliniq. Méd.
mentale, mars 1909. — Leroy et Fassou. Délire d'interprétation chez les
deux sœurs, Id., juin 1909. — Halberstadt. La forme atténuée du Délire
d'interprétation. Rev. de Psychiatrie, août 1909. — Dupouy. A propos du
Délire d'interprétation, Journal de Psychol. n. et p., sept. 1909. —
Lagriffe. Le Délire d'interprétation. Annales méd. psych., —
Deroubaix. Psychose systématisée à base d'interprétations délirantes.
V. Congrès belge de Neurol. et Psych., Mons, sept. 1909. — P. Sérieux et
J. Capgras. Le Délire Revue scientifique, 25 sept. 1909.
Discussion du rapport Deroubaix. Encéphale, nov. 1909. — J. Gimeno
Riera. Le Délire d'interprétation. Rivista frenopat. espanola, oct.-nov.
1909. — Lucien Libert. Un cas littéraire de Délire d'interprétation. La
Folie de Don Quichotte, Thèse Paris, Steinheil éd., 1909. — Deny et
Blondel. Débilité mentale et Délire d'interprétation. Soc. de Psychiatrie,
oct. 1909. — J. Séglas. Délire des persécutions systématique, hallucinatoire,
évoluant pendant quarante ans sans démence terminale. Soc. méd. psych.,
oct. 1909. Discussion in Annales m. ps., janvier 1910. Un cas de Délire
d'interprétation : auto-accusation systématique. Soc. m. ps., déc. 1909, in
Annales m. ps., mars 1910. — Etchepare. Folie familiale. Délire d'inter- 252 MÉMOIRES ORIGINAUX
et cénesthésiques qui jouent un rôle si prépondérant dans
d'autres psychoses systématisées, font habituellement défaut.
Les interprétateurs ne sont pas des hallucinés. D'autre part ils
ne deviennent jamais déments, c'est-à-dire que, par lui-même,
le délire d'interprétation n'entraîne aucun affaiblissement de
l'intelligence.
Quelques critiques — négligeant les différents éléments de
cette définition pour n'en retenir qu'un seul — affirment qu'on
élève ainsi un symptôme banal, l'interprétation, au rang de
signe pathognomonique et que l'on prend pour unique principe
de subdivision la présence ou l'absence d'hallucinations. Inutile
d'insister sur cette objection qui n'a pu être émise que par des
auteurs peu informés : les premiers, en effet, nous avons signalé
les psychoses interprétatives symptomatiques.
N'est-ce pas, au contraire, la Folie systématisée, la Paranoïa,
qui restait, jusqu'à ces derniers temps, caractérisée par un seul
symptôme, l'idée délirante? Encore aujourd'hui plusieurs
auteurs admettent cet unique critérium, sans tenir compte des
autres signes : marche, terminaison et genèse. La folie systé
matisée peut être aiguë ou chronique, acquise ou constitutionn
elle, hallucinatoire ou interprétative, primitive ou secondaire.
On décrit une paranoïa alcoolique, épileptique, voire psychas-
thénique. Ce paranoïque est lucide et intelligent, cet autre est
désorienté et halluciné, ce troisième est dément. Qu'importe!
N'y a-t-il pas toujours un système délirant plus ou moins
organisé? Voilà le symptôme nécessaire et suffisant pour bien
prétation antilogique communiqué entre sept personnes. Annales m. ps.,
janvier 1910. — P. Sérieux et J. Gapgras. Une variété de Délire d'inter
prétation. Les Interprétateurs filiaux. Encéphale, février et avril 1910.
Délire d'interprétation et de revendication combinés. Roman et vie d'une
fausse princesse. Journ. de Psychol. norm, et path., mai 1910. — Benon.
Délire et contagion mentale. Id., mars 1910. —
Gh. Blondel. Paranoïa et hallucinations. „Discussion. Soc. de Psychiatrie,
avril et mai 1910. — Binet et Simon. La Folie systématisée. Année psy
chol., 1 vol., Masson éd., 1910. — Dromard. L'Interprétation délirante.
Journ. de Psychol. n. et p., juill. 1910. — Lagriffe. Un Délire d'interpré
tation dans l'histoire. Maria Stella Chiappini. Annales méd. psch., juillet
à oct. 1910. — Leroy et Juquelier. Les Amoureuses de prêtres, Soc. clin,
de Méd. mentale, juill. 1910. — Dupré. Le Délire d'imagination. Congrès
de Bruxelles, 1910. — Maillard et Lévy-Darras. Un cas de Délire d'i
nterprétation ; Délire d'influence télépathique. Soc. de Psychiatrie, oct. 1910.
— Bonhomme. Deux cas de délire d'interprétation à forme hypocon
driaque. Soc. clin, de Méd. mentale, déc. 1910. — P. Sérieux et J. Capgras.
Délire d'interprétation. Délire de revendication, in Traité international
de Psychologie pathologique, tome II, Alcan éd., 1911. — Trénel. Folie
raisonnante. Article in Nouvelle Pratique médico-chirurgicale, Masson,
éd., 1911. ET CAPGRAS. — LE DÉLIRE D'INTERPRÉTATION 253 SÉRIEUX
connaître un aliéné 1 Et tout naturellement on classe les
malades, d'après la nature de leurs idées, en persécutés, méga
lomanes, mystiques, etc.
Une conception aussi simpliste ne s'accorde plus avec les
principes nosographiques actuels : ne peuvent être réunis dans
un même groupe que les cas ayant même Symptomatologie,
même évolution, même étiologie. Les nombreuses observations
publiées, soit par nous, soit par d'autres, démontrent que
le Délire d'interprétation réalise ces conditions nécessaires à
l'autonomie d'une espèce morbide. Il nous suffira donc pour
justifier notre description de reprendre les trois éléments de
notre définition : symptômes, évolution, genèse, et d'esquisser-
leurs caractères d'après des modèles vivants.
Dans le Délire d'interprétation, l'association de la raison et de
la folie s'observe à un tel degré que le même individu apparaît
tour à tour aliéné et sain d'esprit. On pourrait donc décrire des
symptômes positifs, manifestement morbides, et des caractères
pour ainsi dire négatifs : persistance de la lucidité et de l'acti
vité psychique.
On a affirmé que l'interprétateur ne possède qu'un niveau
mental inférieur. Erreur manifeste. Assurément pour devenir
interprétateur il faut une constitution spéciale, mais la débil
ité mentale n'en est point un facteur nécessaire; la psychose
peut s'allier aux qualités intellectuelles les plus brillantes.
Jean-Jacques Rousseau et deux grands écrivains modernes en
sont des preuves décisives.
L'état mental de Tinterprétateur — abstraction faite de son
délire — ne présente aucun trouble morbide apparent. Son
attention, sa mémoire, ses associations d'idées, sa volonté, son
humeur ne révèlent pas d'anomalie appréciable. On n'entrevoit
ni hallucinations, ni excitation, ni dépression, ni confusion, ni
impulsions, ni perte des sentiments éthiques et affectifs. Dans
les asiles, ces malades tranchent généralement sur les autres
par la correction de leurs manières et la dignité de leur vie;
souvent aussi par la fermeté de leur caractère qui ne rend pas
toujours leur commerce agréable.
La plupart d'entre eux ne délirent spontanément qu'au cours
de certains paroxysmes interprétatifs. Habituellement ils se
tiennent sur la réserve dès que le médecin les interroge, ils
cachent leurs croyances les plus enracinées. Avec les amis ou
les parents ils se montrent, au contraire, plus ouverts et pos- 234 MÉMOIRES ORIGINAUX
sèdent le don de rendre vraisemblables les inventions les plus
étranges. Ils exposent leurs chimères avec tant de chaleur, ils
les défendent par des arguments si persuasifs qu'ils les com
muniquent à l'entourage. On prend l'interprétateur pour une
victime; tout au plus consent-on à lui trouver quelques ra
isonnements outranciers ; rarement on le considère comme un
aliéné.
Cet individu d'allure si correcte, à la physionomie expressive,
à l'intelligence en éveil, souvent cultivée, n'en est pas moins
atteint d'une psychose incurable. Parfois la tendance de tout
rapporter à soi apparaît colossale et délirante, d'autres fois
elle passe inaperçue, ou n'est reconnue qu'après un contrôle
sévère des faits. C'est que l'interprétateur n'invente pas de
toutes pièces son délire ; il le tire de la réalité. Les prémisses
de ses syllogismes lui sont toujours fournies par son expé
rience. Quand il dit avoir assisté à tel incident significatif,
avoir entendu tels propos suggestifs, on peut être certain qu'il
n'est pas le jouet d'une hallucination. Il se contente de déna
turer, de travestir, d'amplifier des faits réels : il devine des
allusions cachées, il comprend les insinuations, les mots à
double sens, il déchiffre les énigmes et interprète les symboles;
point de coïncidences, il codifie le hasard. Tout ce qu'il per
çoit, tout ce qu'il éprouve prend une signification indiscut
ablement personnelle.
Une persécutée,' en traversant Bercy, voit de tous côtés
des tonneaux. Ce fait, qui paraîtrait naturel à un esprit
moins pénétrant, est pour elle très significatif. Ces tonneaux
ont été mis là à son intention, pour la traiter d'ivrogne,
elle une buveuse d'eau! Bien mieux, le jour de son inte
rnement, à peine dans la salle à manger, que découvre-t-elle ?
sur chaque table des bouteilles de vin! encore une allusion
injurieuse préméditée, car, dans un asile, l'abstinence est de
règle.
On le voit, l'interprétateur prend ses arguments dans la
banalité quotidienne : un mot, un geste, un regard peuvent
provoquer les conclusions les plus hardies. On ouvre une porte
devant celui-ci, c'est pour lui annoncer qu'il sera chassé de son
logement; on présente un oignon à celle-là, c'est pour la préve
nir qu'elle pleurera toute sa vie. Un autre passe devant une
sorte de potence; il en conclut qu'on l'accuse d'avoir « une
langue de pendu » d'être un calomniateur; croisant un groupe
d'ouvriers, il surprend dans la conversation le mot « démolir » ; ET CAPGRAS. — LE DÉLIRE D'INTERPRÉTATION 255 SÉRIEUX
voilà bien la preuve du complot, c'est lui qu'il est question de
« démolir » .
Certains malades choisissent de préférence la matière de
leurs interprétations dans les journaux et dans la grande actual
ité; nombre d'événements politiques entrent ainsi dans leur
délire; le fait s'observe surtout chez les persécutés ambitieux.
Il en est qui attribuent à toute chose une valeur symbolique :
ils créent, pour leur usage personnel, une sorte de « Clef des
songes » ou de « Langage des fleurs » ; leur argumentation prend
une allure de rébus ou de calembour; des mots poire, carotte,
champignon, maquereau, etc., ils ne retiennent que le sens
figuré traditionnel. Dans leurs lectures ils finissent quelquef
ois par négliger le texte, préférant découper les lettres, les
syllabes ou les mots avec lesquels ils fabriquent des phrases
significatives, convaincus d'avoir ainsi découvert l'énigme de
leur destinée.
Les interprétateurs n'accusent pas ces troubles de la sensibil
ité générale, ces souffrances effroyables qui torturent les per
sécutés hallucinés. Mais ils tirent parti du moindre malaise,
indigestion, vertige, somnolence, soubresaut musculaire, pour
se dire hypnotisés ou électrisés. Ils utilisent dans le même
sens leurs songes ou leurs rêveries. Ils fouillent enfin dans leur
passé pour en extraire des incidents, exacts ou déformés, dont
l'interprétation vient s'ajouter à celle des faits actuels.
Il existe néanmoins des conceptions qui ne se déduisent pas
de la réalité, même déformée ou travestie. Ce sont des créations
de l'imagination, des contes chimériques, quelquefois des
inventions mensongères. Quand ces récits purement roma
nesques s'amplifient, la psychose prend un aspect particulier ;
c'est le Délire de fabulation, simple variété du Délire d'inter
prétation (interprétateurs filiaux, faux dauphins et fausses
princesses). Dans certains cas le délire est constitué, non par
des interprétations fausses, mais uniquement par des con
structions imaginatives (Délire d'imagination de Dupré).
Ces multiples interprétations, qui donnent au délire sa phy
sionomie originale, ont pour substratum un trouble fonda
mental de l'intelligence : le défaut de sens critique, qui relève
lui-même, pour une grande part, d'anomalies de l'affectivité.
« II existe chez tous ces sujets une diminution de l'auto-cri tique,
une paralogique circonscrite qui contraste avec la conservation
de la logique formelle. Qu'une représentation soit accom
pagnée d'un ton émotif plus ou moins intense, elle est acceptée 256 MÉMOIRES ORIGINAUX
sans contrôle1. » Nous avons insisté à maintes reprises sur
« cette absence d'auto-critique, cette aptitude anormale de
l'intelligence qui va au-devant de tous les paralogismes »
(p. 237). « Hypertrophie ou hyperesthésie du moi, esprit faussé
soit par la sensibilité, soit par une déviation intellectuelle...
idée fixée par l'émotivité et soustraite ainsi à l'auto-critique,
telle nous paraît être la formule des conditions de développe
ment du Délire d'interprétation. Par suite du monoïdéisme,
du rôle amoindri du sens critique, un processus d'association
et d'inhibition systématiques préside au choix des explica
tions : seules sont retenues celles qui concordent avec les états
de conscience habituels, avec les idées maîtresses et les ten
dances prédominantes » (p. 219).
Si le Délire d'interprétation est surtout remarquable par la
prolifération des erreurs de jugement, il ne l'est guère moins
par son autre caractère : l'absence de troubles sensoriels. Qu'un
persécuté, nettement délirant, ne soit pas halluciné, pareille
hérésie aurait fait sourire il n'y a pas bien longtemps : l'ha
llucination était le signe fondamental, le symptôme nécessaire
et inéluctable du Délire systématisé de persécution. L'obser
vation a supprimé ce dogme et démontré l'erreur de cette
généralisation : il existe des persécutés qui n'ont que des inter
prétations. Cela ne veut pas dire que tout interprétateur soit
désormais à l'abri du moindre trouble sensoriel. L'existence
de quelques hallucinations n'est nullement incompatible avec
celle du Délire d'interprétation, pas plus d'ailleurs qu'avec
l'état normal.
Binet et Simon nous font supposer que « les troubles hallu
cinatoires sont exclusifs de toute systématisation ». Telle n'a
pas été notre pensée. Une conclusion aussi formelle et toute
théorique serait contredite par les faits. Nous disons simple
ment que le rôle et vraisemblablement la genèse des troubles
sensoriels présentent des différences capitales suivant que l'on
considère le Délire d'interprétation ou les psychoses hallucina
toires systématisées (Délire chronique de Magnan); et ceci
est vrai non seulement des cas extrêmes, mais aussi des
exemples simples et typiques de l'une et l'autre catégorie. Cette
question étant actuellement une des plus controversées, il con
vient d'y insister.
1. P. Sérieux et J. Capgbas. Les Folies raisonnantes. Le Délire (Tinter-
prétation, Alcan, éd., 1909, p. 234. Toute phrase entre guillemets, suivie
d'une indication de page, renvoie à ce livre. ET CAPGRAS. — LE DÉLIRE D'INTERPRÉTATION 257 SÉRIEUX
Les hallucinations du Délire d'interprétation ne sont qu'un
phénomène accessoire. Quand elles existent — car nous savons
qu'elles font habituellement défaut — elles restent à l'arrière-
plan; elles se réduisent généralement à un mot, une injure, un
appel, une vision. Elles peuvent ne survenir qu'une ou deux fois
dans tout le cours de la vie. Les troubles sensoriels que présen
tent certains interpréta te urs mystiques sont caractéristiques à
ce point de vue. L'hallucination est alors souvent provoquée
et comme appelée par les longues oraisons ou les jeûnes pro
longés. Le trouble sensoriel reste donc épisodique. De plus des
intoxications peuvent susciter chez l'interprétateur, comme
chez n'importe quel dégénéré, l'éclosion d'une bouffée halluci
natoire, mais une fois la bourrasque passée, le malade prend
conscience de ce trouble morbide, le rectifie ou, par des juge
ments appropriés, l'incorpore à son délire. Un de nos persé
cutés interprétateurs a eu ainsi son existence traversée par
trois épisodes de confusion hallucinatoire qu'il attribue à des
empoisonnements et qui sont, à ses yeux, la preuve indiscu
table qu'on cherche à le rendre fou et qu'on faillit y réussir.
Enfin, si dans quelques cas rares, le délire éveille un écho plus
persistant dans les centres sensitivo-sensoriels, il n'y a dans
ces faits, dont on trouve l'équivalent à l'état physiologique,
rien qui ruine la conception du Délire d'interprétation. Séglas
a publié l'exemple démonstratif d'un délire hallucinatoire
greffé passagèrement sur un Délire de persécution à base
d'interprétations.
Dans le Délire chronique, les hallucinations, loin d'être con
tingentes, transitoires, secondaires et rectifiables, sont au cont
raire nécessaires, permanentes et progressives, fondamentales,
inébranlables. Après une période interprétative plus ou moins
longue, ce persécuté, si bien décrit par Magnan, entre dans la
phase hallucinatoire. Les troubles sensoriels chez lui suivent
lentement une voie ascendante, analogue, selon la remarque de
Marillier, à celle qu'ils parcourent en quelques heures dans le
délire alcoolique. Ce sont au début des bruits confus, indis
tincts, puis des sons précis. L'hallucination auditive, d'abord
élémentaire, devient différenciée et enfin verbale. Le malade
entend une injure, plusieurs voix, de longues reparties, des
dialogues, les discussions d'une foule. L'éréthisme de ses centres
sensoriels augmentant, sa conscience finit par n'être peuplée
que d'hallucinations ; il ne peut rien penser qui ne se répercute
au dehors, on devine même d'avance sa pensée, et, à haute voix,
l'année psychologique, xvii. 17 258 MÉMOIRES ORIGINAUX
on annonce ses actions les plus secrètes. Surviennentégalement
des hallucinations cenesthésiques qui altèrent profondément la
personnalité, altérations qu'on ne retrouve pas chez les inter
préta teurs. Le monde extérieur n'existe plus pour cet halluciné ;
ne lui demandez pas d'enrichir ou de fortifier sa thèse par l'o
bservation ou par le travestissement de la réalité ambiante ; sa
demeure n'a point de fenêtres ouvertes sur le dehors. Objecti
vant tout ce qu'il pense, il traduit toutes ses conceptions en
formules hallucinatoires, sa personnalité se transforme et se
désagrège de plus en plus; seul son subconscient gouverne
l'automatisme des centres sensoriels.
L'activité mentale de l'interprétateur est autrement vive que
celle de l'halluciné. Celui-ci peut encore faire illusion au premier
abord et paraître avoir conservé sa vigueur psychique; un
examen approfondi révèle, le plus souvent, l'existence d'une
déchéance profonde. Une de nos hallucinées, d'allures toujours
correctes, très soignée de sa personne, à l'intelligence cultivée,
est incapable de résoudre un problème facile, de suivre une
discussion très simple. Elle vit isolée et oisive, tenant d'inte
rminables discours avec sa famille qui habite dans les souter
rains. 11 y a là quantité de gens qui souvent la contredisent;
des propos aigres-doux s'échangent; le vacarme devient insup
portable et se poursuit souvent, avec une intensité croissante,
jusqu'au milieu de la nuit. C'est une persécutée ambitieuse
dont le délire, après quinze ans de durée, est arrivé aux con
ceptions les plus fantastiques, encore que l'agencement en soit
assez précis. En dépit de ses cheveux blancs et bien qu'elle ait
dépassé la soixantaine, elle se dit âgée de trente ans et a mis
au monde cinq cent ving-cinq enfants. Elle a pour époux
l'Éternel Très-Haut; son père est le tsar Alexandre Ier et sa
mère, la fille de l'empereur Ménélik. Connue autrefois sous le
nom de Marie d'Anjou ou de Jeanne de Valois, elle est l'impé-
ratrice-imperator universelle, gouverneur de l'Asiatique; elle
a composé une foule d'ouvrages célèbres tels que la Divine
Comédie ou la Jérusalem délivrée. Les princes Romanoff, ses
ennemis, cherchent à l'empoisonner par des jets de sulfhydrate
d'ammoniaque, à l'asphyxier et à la brûler par les courants
électriques qui remplissent sa chambre de longues flammes.
Mais l'Éternel, son époux, la protège et la reconduira bientôt
dans son château.
Ce roman, hautement fantaisiste, est encore compréhens
ible ; nous aurions pu en citer de tout à fait incohérents et où SÉRIEUX ET CAPGRA.S. — LE DÉLIRE D INTERPRÉTATION 259
l'abondance des néologismes rend toute tentative d'explication
insaisissable. L'halluciné, en effet, éprouve des phénomènes si
singuliers et si mystérieux qu'il a besoin d'une langue nouvelle
pour les exprimer.
A côté de ces hallucinés chroniques, plaçons un interprétateur
et nous croirons aussitôt voir la raison auprès de la folie. On
retrouve bien ici encore quelques idées de persécutions ou de
grandeurs, de la jalousie ou du mysticisme; mais tout cela,
nuancé, habilement ordonné, semble plausible ou du moins est
défendu par de tels arguments que les affirmations les plu»
audacieuses, les plus contraires au bon sens, deviennent vrai
semblables.
Voici, par exemple, une femme qui au simple abord ne paraît
pas très différente de l'hallucinée précédente : même attitude
correcte, avec pourtant une physionomie plus mobile, plus
expressive, un regard interrogateur. C'est une persécutée rési
gnée et auto-accusatrice qui, depuis huit ans, note les regards
malicieux ou les gestes inconvenants de son entourage; elle se
reproche d'avoir trop médit de son prochain et découvre dans
ses pensées d'autrefois mille motifs de culpabilité; aussi un
complot est-il tramé, contre elle parses victimes. La systémat
isation varie souvent; c'est une douteuse, atteinte de cette
forme de délire d'interprétation que nous avons appelée délire
de supposition. Le délire se mêle continuellement à sa vie, mais
n'accapare pourtant pas toutes ses pensées. Elle reste capable
de s'intéresser à son milieu, de travailler, de causer agréable
ment. Une de ses lettres, écrite à une cousine au cours d'un
paroxysme interprétatif, rend compte de son état mental.
« Combien j'ai reçu ta lettre avec plaisir, car depuis nos dernières
nouvelles, il m'est arrivé des choses épouvantables et j'ai eu bien
peur. Je suis partie chez ma sœur, j'ai trouvé tout le monde changé,
je ne pouvais comprendre pourquoi tout cela car l'année d'avant ce
n'était pas la même chose. Il me tardait de rentrer chez moi et j'ai
encore eu peur, on me persécutait. Mais enfin, toi, ma chère cousine,
dis-moi donc franchement si j'ai fait le mal comme on a l'air de m'ac-
cusert car je ne crois pas volontairement avoir fait tant de mal. Mes
manques de charité dans des réflexions que je fesais vivement, sans
réfléchir, sont donc si graves pour que l'on me tienne une pareille
rigueur. Enfin je cherche le pourquoi d'un tas de choses que l'on
me racontait. Je me rends bien compte que je suis absolument
avec des folles et je suis toujours sous l'impression d'un nouveau
malheur. Comment cela va-t-il finir?... Je me demande pourquoi on
m'a déjà fait voir bien des taches dans beaucoup de choses. Je me dis

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