Le destin biologique de l'Homme - article ; n°13 ; vol.4, pg 6-23

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Tiers-Monde - Année 1963 - Volume 4 - Numéro 13 - Pages 6-23
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1963
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Jean Rostand
Le destin biologique de l'Homme
In: Tiers-Monde. 1963, tome 4 n°13-14. pp. 6-23.
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Rostand Jean. Le destin biologique de l'Homme. In: Tiers-Monde. 1963, tome 4 n°13-14. pp. 6-23.
doi : 10.3406/tiers.1963.1315
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1963_num_4_13_1315Jean Rostand, de l'Académie française, a prononcé la conférence M.
inaugurale et M. Henri Laugier, qui n'avait pu assister à la
à la suite d'un léger ennui de santé, a accepté d'écrire quelques comment
aires inspirés par la lecture du discours de M. Jean Rostand.
LE DESTIN BIOLOGIQUE
DE L'HOMME
de par l'Académie Jean Rostand française (i)
C'est pour moi un grand honneur que de prendre la parole en cet Institut
d'humanisme social que dirige, si magistralement, M. François Perroux, et
dont toute l'activité reflète le beau souci d'assujettir les réalités économiques
aux aspirations humaines.
Ai-je besoin de vous dire que je ne connais rigoureusement rien aux méca
nismes sociaux qui font l'objet de vos recherches ? Et certes je déplore cette
ignorance, comme on doit déplorer toute ignorance ; mais je ne m'en sens
nullement disqualifié pour occuper la place où je me trouve, car je pense, oui,
j'ose penser qu'un biologiste est partout à sa place. Je l'ai dit bien souvent, et
j'ai plaisir à le redire aujourd'hui : il est impossible de pousser à fond l'étude
d'aucun problème humain sans tenir compte des enseignements de la science
de la vie. Telle est assurément l'opinion de ceux-là qui ont bien voulu faire
appel à moi pour inaugurer le cycle de ces leçons; et je les remercie pour un
choix où je veux voir la juste estime qu'ils font de la discipline que, très modes
tement, je représente.
Je me propose donc de vous parler du destin de notre espèce.
Que va-t-il advenir de l'homme ?
Sans doute un jour doit venir où une catastrophe sidérale engloutira le
système solaire; et peut-être même qu'auparavant, notre terre sera devenue ou
trop chaude ou trop froide pour nous supporter; mais nous nous garderons de
(i) Principaux travaux : sur la parthénogenèse, la tératologie des Amphibiens, et sur la
protection des cellules contre les effets de la congélation.
Livres : Lui vie des crapauds. Peut-on modifier l'Homme? Ce que je crois. Pensées d'un Biologiste. LE DESTIN BIOLOGIQUE DE L'HOMME
spéculer à ce sujet, manque de données positives, et faute de pouvoir imaginer
quels retards pourraient apporter à l'extinction de l'homme les progrès d'une
science qui, déjà, permet d'envisager l'essaimage de la fourmilière humaine.
Sauf cataclysme imprévu, l'homme peut compter que son bail planétaire
lui sera maintenu durant des trillions d'années.
Toutefois, de multiples dangers menacent son avenir.
Et d'abord, on pourrait supposer que l'espèce Homo sapiens s'éteignît
au bout d'un certain temps, par épuisement de son potentiel interne.
Combien de types organiques, animaux ou végétaux, ont jadis vécu sur
notre globe, qui ne subsistent plus aujourd'hui qu'à l'état de débris fossilisés !...
De vrai, il ne semble pas qu'un tel sort soit réservé à l'homme. Les biologistes
s'accordent à imputer les disparitions d'espèces non pas à quelque mystérieux
processus de sénilité spécifique, mais à l'action de causes positives et bien
définies : ou bien l'espèce se trouve supplantée par une autre, plus robuste,
plus féconde, mieux adaptée par sa structure ou par ses mœurs à l'ensemble
des conditions de milieu, ou bien elle ne peut s'accommoder d'un brutal
changement survenu dans ces conditions.
Or, il apparaît qu'aucun être vivant, parmi ceux qui lui sont contempor
ains, n'est taillé pour compromettre l'avenir de l'homme. Dépourvu de grands
moyens physiques, mais armé des pouvoirs décisifs de l'esprit, il ne craint ni
les grands fauves — que, paternellement, il protège — , ni les rats, ni le peuple
vorace et prolifique des insectes, ni même les infiniment petits — microbes
et virus — , pourtant si redoutables, mais auxquels son génie sait opposer une
défense sans cesse plus efficace.
Quant aux changements de milieu, il faudrait qu'ils fussent bien accentués
pour qu'il n'y pût faire face.
Si la lignée humaine est théoriquement immortelle, en revanche, est-elle
bien assurée de sa fixité ?
Dernier-né de l'évolution organique, l'homme en est-il l'aboutissement ?
Et n'est-ce point un simple mirage anthropomorphique qui l'induit à se
regarder comme le terme sinon comme le but du progrès vital ?
D'assez légers changements ont suffi pour tirer VHomo sapiens d'un être
moins doué, que sans doute il se chargea d'expédier par des procédés sommaires.
Pourquoi, à notre tour, et en vertu des mêmes causes qui nous ont suscités,
n'enfanterions-nous pas une bête nouvelle, Homo sapientior ou Metahomo ?
Il est, en effet, des biologistes pour augurer ce dépassement naturel, spont
ané, de l'humain; et l'on serait mal fondé à en dénier formellement la possib
ilité. Sans doute le monde organisé a-t-il l'air entièrement stabilisé, figé;
sans doute n'avons-nous jamais assisté au surgissement d'une espèce vraiment
neuve; mais que sont nos délais d'observation auprès des durées géologiques ? JEAN ROSTAND
De quel droit affirmerait-on la permanence d'un type organique dont la genèse,
il y a quelque cent mille ans, attestait encore la plasticité de la glaise vitale ?
Et, à supposer même que la vie se fût, depuis lors, immobilisée, quelle assurance
avons-nous qu'elle ne va pas, derechef, reprendre son mouvement, à l'inst
igation d'une circonstance imprévue?
On peut d'ailleurs imaginer que ce soit l'homme lui-même, et non pas
la nature, qui provoque la venue de cet Homo sapientior, digne de lui
succéder.
Soit qu'il modifiât les molécules de son patrimoine héréditaire, soit qu'il
réussît, par des actions directes, à accroître les dimensions de son organe céré
bral, l'homme, de ses propres mains, se donnerait un remplaçant, un héritier.
Suprême réussite, qui équivaudrait à une sorte d'auto-génocide; mais finir
ainsi pour l'avoir voulu serait moins rude à son orgueil que recevoir son congé
de la nature.
Même si l'homme persiste, s'il survit tel qu'il est, de lourdes menaces
pèsent sur lui, qui tiennnent à l'ampleur même de sa réussite et à la puissance
des moyens que lui fournit la science.
Quand on voit l'homme manier de si terribles énergies, encore toutes
fourrées d'inconnu, quand on le voit qui parle de faire fondre les glaces polaires,
qui se dispose à modifier le relief terrestre, à changer les climats, à perturber
l'équilibre des mers, voire à taquiner le vieux système solaire, comment ne
pas se demander si, un jour, trop confiant en l'infaillibilité de ses robots
électroniques, ou méconnaissant le jeu d'une cause insoupçonnable, il ne
commettra pas l'erreur monumentale dont on ne s'avise que trop tard pour
en prévenir ou corriger les effets...
On ne saurait non plus négliger le supplément de risques qu'introduit,
dans sa destinée, son entrée en relations avec les autres mondes... Depuis que,
s'élançant dans les espaces vierges, il ne loge plus en système clos, toute sa
relative sécurité pourrait se trouver mise en question. Va-t-il se heurter à
d'autres vivants, à d'autres formes organisées, capables de le mettre en péril ?
Rencontrera-t-il hommes, des plus qu'hommes ? Aura-t-il à soutenir
l'assaut de microbes, de virus, ou d'on ne sait quels agents pathogènes, contre
lesquels son astuce même se trouverait démunie ?
Mais venons-en à de plus proches sujets de crainte.
« Je tremble toujours — écrivait Rhedi à Usbek dans Les Lettres persanes —
qu'on ne parvienne, à la fin, à découvrir quelque secret qui fournisse une voie
plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations
entières. »
Et Usbek de répondre, avec optimisme : « Non, si une si fatale invention
venait à se découvrir, elle serait bientôt prohibée par le droit des gens, et le
consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte. »
8 DESTIN BIOLOGIQUE DE L'HOMME LE
Eh bien, le terrible secret, il est aujourd'hui découvert. Et le consentement
unanime des nations ne Га point encore enseveli...
Qui oserait écarter l'idée d'une guerre atomique ! Ce ne sont pas les lan
gages tenus par les chefs d'État qui nous rassureraient à cet égard. Il n'est
point à exclure que l'homme succombe aux effets du fanatisme mal contrôlé
et de la force impartie à des indignes.
La science, hélas, nous ne le savons que trop, prête sa complicité aux pas
sions meurtrières, aux intolérances des idéologies. Si elle porte nos plus grands
espoirs, elle justifie aussi nos plus fortes craintes.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on lui voit ce double visage; et Rabelais,
déjà, dénonçait les dangers d'une « science sans conscience », François Bacon
prévoyait les fruits vénéneux d'une dénuée de charité.
Que les pouvoirs conférés à l'homme par la science, et par la technique
qui en découle, puissent être employés au mal comme au bien, c'est là une
telle évidence qu'on s'en voudrait d'y insister. La science, ce sont les vaccins,
les sérums, les anatoxines, les antibiotiques; mais ce sont aussi les explosifs,
les gaz asphyxiants, les bombes nucléaires... Les microbes servent à combattre
la maladie, ils pourraient servir à propager de terribles épidémies. C'est l'homme
qui, en fin de compte, donne à son savoir valeur humaine ou inhumaine, selon
qu'il aura choisi entre les deux lois contraires qu'a si magnifiquement définies
le grand Pasteur, en 1888 :
« Une loi de sang et de mort, qui, en imaginant chaque jour de nouveaux
moyens de combat, oblige les peuples à être toujours prêts pour le champ de
bataille, et une loi de paix, de travail et de salut, qui ne songe qu'à délivrer
l'homme des fléaux qui l'assiègent. L'une ne cherche que conquêtes violentes,
l'autre que le soulagement de l'humanité. Celle-ci met une vie humaine au-
dessus de toutes les victoires; celle-là sacrifierait des centaines de mille exis
tences à l'ambition d'un seul. »
Hélas, cinquante-sept ans après qu'étaient prononcées d'aussi généreuses
paroles, la loi de sang et de mort devait remporter un de ses plus hideux
triomphes. Hiroshima... Jamais encore, tant de vies détruites en si peu de temps,
et par si peu de tueurs... Hiroshima, nom sinistre, à jamais inscrit dans les
annales des crimes de l'homme contre l'homme... Nom exécré de tous, et
particulièrement des zélateurs de la science, qui ne sont pas près de pardonner
aux explosions d'atomes l'affreuse lumière qu'elles ont projetée sur le mauvais
visage de leur idole...
Car, il faut bien le dire, par cette désastreuse aventure, la science se trou
vait plus directement impliquée, plus profondément engagée qu'elle ne l'avait
jamais été dans le mal. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une simple application
technique que les savants pouvaient feindre d'ignorer : c'était la plus haute
science qui se trouvait en jeu, c'étaient les plus grands esprits qui avaient
9 JEAN ROSTAND
participé activement à l'affaire, qui avaient prémédité l'horreur, qui avaient
lucidement et volontairement trempé dans le crime.
De cette affligeante collusion, la science aura du mal à se blanchir. Que de
bienfaits il lui faudrait répandre pour effacer un peu le monstrueux méfait dont
le souvenir, en faisant honte à l'homme, charge d'épouvanté son futur 1
Car la menace d'une récidive — et, cette fois, cent fois, mille fois plus
apocalyptique — est désormais en permanence sur nos têtes... Il est si rare que
ce qui fut fait — surtout dans le mal — ne se laisse pas refaire... Tout le destin
humain est suspendu au fil, peu sûr, de la sagesse des gouvernants. Tant que
le risque d'un conflit atomique n'aura pas été banni de ce monde, avouons que
nous n'avons pas grand-chose à répondre à ceux qui, faisant le procès de la
science, soutiennent qu'il eût mieux valu, pour les humains, en savoir moins,
en pouvoir moins, et n'avoir pas acquis les moyens de leur anéantissement.
Nul ne peut décider présentement si la découverte de la désintégration
atomique fut un bien ou un mal.
La guerre nucléaire n'aura peut-être pas lieu et peut-être la pax atomica
ne sera-t-elle point rompue; mais jusqu'à nouvel ordre, tant que n'est pas levé
cet ignoble « suspense », la science reste en accusation. Il dépend de nous de
faire qu'elle soit ou non disculpée, de faire qu'on la puisse absoudre, ou la
doive maudire.
De toute façon, cette guerre nucléaire, on la prépare, soigneusement. Est-
on jamais assez sûr de détenir assez d'engins, et assez homicides ? Est-on
jamais assez certain d'avoir mis dans son jeu assez de mégatonnes ? Il s'agit
de ne pas se laisser distancer par l'adversaire; et même, sous prétexte de n'être
par en retard, de prendre sur lui, sournoisement, un peu d'avance. Chacun
veut avoir le dernier mot, c'est-à-dire le dernier fracas...
Or, n'oublions pas que ces expériences préparatoires ne sont rien moins
qu'inoffensives pour le genre humain. Chaque explosion nucléaire est suivie,
on le sait, de retombées de poussières radio-actives, qui contiennent des
isotopes à longue vie — strontium, césium, carbone, etc. : ceux-ci, partout
disséminés, tel un funeste pollen, vont contaminer l'atmosphère, la terre,
les eaux, s'introduire dans les plantes, les animaux, et, en fin de compte, intoxi
quer les êtres humains...
Considérons d'un peu plus près ce danger, étant bien entendu que nous
n'aurons garde de « politiser » le débat, que, pour nous, il n'y a pas de justes
explosions et d'injustes selon qu'elles se produisent d'un côté ou de l'autre
de l'eau, et que tous les isotopes radio-actifs, qu'ils viennent de l'Occident
ou de l'Orient, sont responsables d'un même attentat, et fraternellement
complices d'une même agression contre l'homme.
Double est, essentiellement, le danger, car il importe de distinguer, dans les
effets produits par la radio-activité : d'une part, ceux qui frappent les orga-
io LE DESTIN BIOLOGIQUE DE L'HOMME
nismes — les corps ou somas — et, d'autre part, ceux qui frappent les él
éments reproducteurs, les germes.
Arrêtons-nous d'abord au danger somatique.
Le strontium radio-actif, par exemple, va se loger dans les os, où il
s'accumule, et, de préférence, dans les os en voie de croissance.
Dès à présent, par l'effet des retombées radio-actives, suites des explosions
nucléaires, tous les enfants, dans tous les pays du monde, portent en leur squel
ette une certaine quantité de strontium radio-actif qui est nettement supérieure
à celle qu'ils portaient auparavant.
Touchant ce genre d'effets — effets somatiques — on est encore insuffisam
ment renseigné; mais on peut admettre — et c'est l'argument dont usent les
optimistes — qu'ils sont négligeables, car les doses en question restent encore
bien inférieures à celles qui seraient dangereuses, ou simplement nocives.
Il y aurait, pour les produits radio-actifs, un « seuil » de nocivité, en deçà
duquel l'effet serait rigoureusement nul. Dès lors que ce seuil ne serait pas
franchi, peu importerait que la dose de strontium fût plus élevée dans les os
de nos enfants.
A vrai dire, nous ne connaissons pas encore, et sommes loin de connaître,
tous les effets somatiques des isotopes radio-actifs; on a récemment démontré
que les cellules nerveuses du cerveau étaient plus sensibles qu'on ne le suppos
ait à l'action de la radio-activité. Aussi, je tiens qu'il faut être circonspect
quant à la fixation du seuil de nocivité en ce qui concerne ces effets ; mais,
de toute manière, il est essentiel de savoir qu'un tel seuil n'existe sûrement
pas en ce qui concerne les effets germinaux. Et c'est là le point sur lequel nous
voulons insister, car c'est précisément en quoi consiste la particularité du
danger atomique, auquel nous sommes tous exposés.
On a énormément disputé sur cette question : elle est relativement simple,
si on ne l'embrouille pas à plaisir.
Un fait certain, c'est que tout accroissement de radio-activité augmente
le nombre des mutations, c'est-à-dire la fréquence des changements qui se
produisent dans l'état des éléments héréditaires, ou gènes. Je dis bien, tout
accroissement, si faible soit-il. Il n'est pas de dose de radiation, si légère soit-elle,
qui n'ait le pouvoir d'augmenter la probabilité de mutation.
Or, autre fait capital, ces variations de gènes, ces mutations, sont presque
toujours, sinon toujours, des incidents indésirables, fâcheux; elles transforment
un bon gène en mauvais gène; en somme, elles détériorent les gènes, et il y a
toute une gamme de nocivité, depuis celles qui entraînent une simple debili
tation de l'organisme jusqu'à celles qui empêchent le développement d'aller
à son terme.
Les mutations sont responsables d'une foule de tares, de malformations,
de maladies héréditaires : hémophilie, idiotie phénylpyruvique, cécités,
il ROSTAND JEAN
surdités, fragilité des os, dégénérescences musculaires ou nerveuses, troubles
du métabolisme... Elles sont — comme dit très bien le Pr L'Héritier, une des
plus hautes autorités françaises en la matière — elles sont « la source du mal
biologique ».
Donc, point d'équivoque. Du seul fait de l'accroissement de radio-activité
qui résulte des explosions nucléaires, l'homme ajoute délibérément au mal biolo
gique : un certain nombre de tarés, de malformés, d'infirmes, de malades,
naîtront dans les générations prochaines, qui ne fussent point nés sans cela.
Là-dessus, personne ne peut discuter, ou du moins personne ne devrait
discuter, tant la cause est limpide. Mais où la discussion devient légitime, c'est
sur l'estimation du dommage, sur l'évaluation du dégât.
Il est admis qu'une fraction des mutations dites spontanées, chez les êtres
vivants, est l'œuvre de la radio-activité naturelle; une fraction seulement,
et que nous ne savons évaluer avec précision : de 10 à 20 % ou même davant
age, suivant les auteurs. Admettons, pour fixer les idées, que la radio-activité
augmente d'un cinquantième. Si toutes les mutations étaient dues à la radio
activité naturelle, on pourrait conclure que le taux de mutation va s'élever
d'un cinquantième; mais si la radio-activité naturelle n'est responsable que
d'un dixième des mutations, l'élévation d'un cinquantième ne portera que sur
ce dixième, et le taux des mutations ne sera accru que d'un cinq-centième.
Comme on voit, l'estimation du dommage dépendra de l'hypothèse qu'on
fait sur la responsabilité mutagène de la radio-activité naturelle. Et dès lors
que, de surcroît, les spécialistes sont loin de tomber d'accord sur l'accroiss
ement de la radio-activité consécutif aux retombées nucléaires, on doit s'attendre
à une extrême diversité de jugement quant à la grandeur du méfait.
Un des arguments de ceux qui veulent minimiser les effets des explosions
nucléaires, et trouvent qu'on fait beaucoup de bruit pour quelques rôntgens
supplémentaires, est que l'accroissement de la radio-activité est, jusqu'ici,
faible au regard des écarts de la radio-activité naturelle, laquelle se montre
particulièrement élevée en certains lieux comme l'Auvergne, certaines régions
du Brésil ou de l'Inde, ou même simplement à l'intérieur d'une maison faite
en granit ou en béton.
Cette objection ne me semble pas valable : ce n'est pas une raison parce que,
dans certaines conditions, le taux de mutation se trouve accru pour qu'on
doive accepter qu'il le soit partout, et pour le genre humain tout entier.
Il y a aussi des gens qui vont jusqu'à dire : en augmentant le nombre
des mutations, on va accélérer l'évolution de l'espèce ; parmi les mutants
défavorables que produiront les explosions atomiques, il se trouvera bien un
génie, un surhomme, et, tout compte fait, l'espèce y gagnera.
On peut lire, dans un rapport officiel, que, pour le bien de la race considérée
comme un tout, une mutation qui produirait un Vinci, un Newton, un Pasteur,
12 LE DESTIN BIOLOGIQUE DE L'HOMME
pourrait contrebalancer 99 mutations qui produisent des débiles mentaux.
Outre que nous ne connaissons pas ces fameuses mutations « génialisantes »,
il est clair qu'un tel raisonnement est irrecevable.
En bref, le dommage causé par les explosions nucléaires est indéniable ;
et l'on ne doit pas profiter de ce qu'il ne se laisse pas chiffrer avec précision
pour en chicaner la réalité et le déclarer « négligeable » ou « peu appréciable » (1).
Avec 1'éminent biologiste de Lausanne, Robert Matthey, nous dirons qu'à
tout prendre il vaut mieux surestimer le danger que le sous-estimer, comme
on ne fait que trop volontiers, pour trop de raisons.
L'offensive atomique fait pis que tuer; elle crée et répand de la mauvaise
vie; elle met en circulation des gènes défectueux, qui continueront de proliférer
indéfiniment. C'est non seulement un crime dans l'avenir qui est ainsi perpétré
par les gouvernements, mais, en quelque sorte, un crime continué, un crime
vivant qui s'entretient indéfiniment de lui-même.
Naturellement, chacun réagit à sa façon devant l'attentat contre l'espèce.
Tel jugera que la défense de la nation, tel autre, que la défense d'une idéologie,
vaut bien que l'on souscrive à la naissance d'un certain nombre de tarés.
Ces équations, où s'opposent le bien génétique et le bien politique,
n'admettent pas de solution générale. Comme disait, en d'autres circonstances,
le grand Saint-Exupéry : « Quel est le taux d'enfants morts qui est acceptable ?
Qui peut répondre ? »
Créateur de mal biologique, le péril atomique est d'autant plus redoutable
qu'il n'est pas le seul que fait peser la science sur le patrimoine héréditaire de
l'homme.
D'abord, il y a le développement de l'industrie atomique de paix, industrie
dont nous sommes contraints d'accepter le principe, étant donné l'épuisement
relativement prochain des autres sources d'énergie; et d'ailleurs, n'y fût-on
pas contraint, qu'on ne le repousserait pas, eu égard aux immenses possibilités
qu'elle ouvre à l'activité humaine sous toutes ses formes.
Mais ne nous dissimulons pas que cette ère atomique, dans laquelle nous
entrons — et trop tôt, sans doute, avant d'y être décemment préparés — , ne
peut pas être vue d'un très bon œil par le biologiste. En dépit de ses probables
bienfaits, l'atome n'est pas « sympathique » au spécialiste de la vie, qui ne peut
que s'inquiéter en songeant que, désormais, nous allons coexister, cohabiter avec
ces radiations délétères qui sont les pires ennemies du protoplasme humain,
et surtout du protoplasme germinal. La présence de centrales atomiques dans
les grandes villes, ou à proximité de celles-ci, l'introduction de moteurs
atomiques dans les bateaux, dans les avions, etc., créeront un danger constant,
(1) Ce sont ces adjectifs volontairement imprécis qui sont utilisés par les propagandes
officielles. JEAN ROSTAND
ne fût-ce qu'à cause des éventualités d'accident, de sabotage, de négligence, etc.
La seule élimination des déchets radio-actifs — des « ordures nucléaires » —
pose de sérieux problèmes, et justifie toutes les alarmes.
Sans vouloir ranimer une querelle qui fit rage naguère, au sujet du déver
sement des déchets dans nos fleuves, le moins qu'on puisse dire est que les
décisions prises à cet égard dénotaient une certaine légèreté. Il n'y a pas, pour
l'instant, convenons-en loyalement, de solution satisfaisante au problème des
déchets. On a parlé de les rassembler dans des mines désaffectées, dans des
déserts, dans les régions polaires ; on a même pensé à les expédier dans la lune,
ou dans le soleil, par le moyen de fusées...
C'est comme dans la pièce d'Ionesco : Comment s'en débarrasser ?
Pour l'instant, il est surtout question de les noyer dans la mer; or, malgré
tout ce qu'on nous affirme quant à Pétanchéité des parois du « container »,
il est bien certain qu'elles ne résisteront pas indéfiniment; et, à partir du moment
où les déchets entreront en contact avec l'eau de mer, il faudra tenir compte
d'un facteur que négligent un peu trop les physiciens, à savoir la concentra
tion des produits radio-actifs dans les tissus vivants.
Ce serait, en effet, une grave erreur que de croire que ces produits nocifs
vont se diluer dans l'océan d'une façon bien sagement homogène; certains
organismes possèdent la singulière propriété de retenir une radio-activité
dix mille, et même jusqu'à trente mille fois plus élevée que celle du milieu
ambiant : des observations de cette sorte ont été faites sur le plancton, sur
les algues filamenteuses, les nénuphars, certains poissons migrateurs, certains
mollusques tels que les huîtres, etc. Si bien que l'éminent naturaliste Roger Heim
— grand protecteur de la nature, et ici bon protecteur de l'homme — a pu
écrire : « Ne jetons pas de l'eau croupie dans nos fonts baptismaux; ne faisons
pas de l'océan un cloaque. »
De quelque côté qu'on se tourne, on ne peut éviter l'inquiétude depuis que
l'homme a mis la main sur cette infernale, sur cette satanée énergie atomique,
dont nous ne savons pas encore s'il faut ou non se féliciter de l'avoir
libérée.
Mais ici une remarque s'impose. La préparation de la guerre atomique
obéit à « la loi de sang et de mort ». Elle travaille, au grand jour, pour le malt
et l'on peut, théoriquement imaginer, qu'un jour, un état de loyale pacification
supprime cette détestable course aux armements qui démoralise et empoi
sonne le genre humain. Tandis que l'industrie atomique, elle, ne fera que
s'étendre, que se développer; tout ce que nous pouvons espérer, c'est qu'on en
limite les méfaits par des précautions, des surveillances, des contrôles toujours
plus rigoureux et jamais relâchés.
Avec l'industrie atomique, nous avons l'exemple d'un effet malfaisant
qui découle d'une bonne science, d'une science pacifique, constructive, bien
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