Le développement de l'intelligence chez les enfants : nouvelles recherches sur la « continuité » - article ; n°3 ; vol.85, pg 383-394

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L'année psychologique - Année 1985 - Volume 85 - Numéro 3 - Pages 383-394
Résumé
Y a-t-il continuité dans le développement intellectuel entre la première enfance et l'âge préscolaire et scolaire ? Jusqu'à présent l'opinion dominante est en faveur d'une discontinuité, mais les données empiriques sur lesquelles se fonde cette opinion ont été récemment critiquées, et de nouvelles données viennent directement à l'appui d'une hypothèse de continuité. En conséquence, le réexamen de ce problème crucial pour la psychologie du développement est à l'ordre du jour. Le but de cette note est double : d'une part, elle présente de nouvelles données qui soutiennent l'hypothèse d'une continuité du développement intellectuel, et d'autre part elle discute des origines, du maintien et de la nature de cette continuité, telle qu'elle vient à être reformulée aujourd'hui.
Mots clés : développement cognitif, première enfance, prédictivité, intelligence.
Summary : Mental development in children : the new « continuity » perspective.
Is there continuity in mental development front infancy through childhood ? Contemporary opinion espouses discontinuity views, but in recent years the empirical bases on which these dominant opinions were founded have come under criticism, and new findings have corne to light that directly support a continuity view. As a consequence, a revietv and revision of this all-important psychological and developmental question is in order. This paper has two main purposes. The first is to introduce new data that support the continuity perspective in mental development, and the second is to discuss the origins, maintenance, and nature of continuity in mental development as it is coming to be re-conceptualized currently.
Key words : mental development, infancy, continuity and discontinuity.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Marc H. Bornstein
Marian D. Sigman
Le développement de l'intelligence chez les enfants : nouvelles
recherches sur la « continuité »
In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°3. pp. 383-394.
Résumé
Y a-t-il continuité dans le développement intellectuel entre la première enfance et l'âge préscolaire et scolaire ? Jusqu'à présent
l'opinion dominante est en faveur d'une discontinuité, mais les données empiriques sur lesquelles se fonde cette opinion ont été
récemment critiquées, et de nouvelles données viennent directement à l'appui d'une hypothèse de continuité. En conséquence,
le réexamen de ce problème crucial pour la psychologie du développement est à l'ordre du jour. Le but de cette note est double :
d'une part, elle présente de nouvelles données qui soutiennent l'hypothèse d'une continuité du développement intellectuel, et
d'autre part elle discute des origines, du maintien et de la nature de cette continuité, telle qu'elle vient à être reformulée
aujourd'hui.
Mots clés : développement cognitif, première enfance, prédictivité, intelligence.
Abstract
Summary : Mental development in children : the new « continuity » perspective.
Is there continuity in mental development front infancy through childhood ? Contemporary opinion espouses discontinuity views,
but in recent years the empirical bases on which these dominant opinions were founded have come under criticism, and new
findings have corne to light that directly support a continuity view. As a consequence, a revietv and revision of this all-important
psychological and developmental question is in order. This paper has two main purposes. The first is to introduce new data that
support the continuity perspective in mental development, and the second is to discuss the origins, maintenance, and nature of
continuity in mental development as it is coming to be re-conceptualized currently.
Key words : mental development, infancy, continuity and discontinuity.
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Bornstein Marc H., Sigman Marian D. Le développement de l'intelligence chez les enfants : nouvelles recherches sur la «
continuité ». In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°3. pp. 383-394.
doi : 10.3406/psy.1985.29097
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1985_num_85_3_29097L'Année Psychologique, 1985, 85, 383-394
NOTES
New York University1
University of California, Los Angeles
LE DÉVELOPPEMENT DE L'INTELLIGENCE
CHEZ LES ENFANTS :
NOUVELLES RECHERCHES
SUR LA « CONTINUITÉ »2
par Marc H. Bornstein et Marian D. Sigman
SUMMARY : Mental development in children : the new « continuity »
perspective.
Is there continuity in mental development from infancy through
childhood ? Contemporary opinion espouses discontinuity views, but in
recent years the empirical bases on which these dominant opinions were
founded have come under criticism, and new findings have come to light
that directly support a continuity view. As a consequence, a review and
revision of this all-important psychological and developmental question
is in order. This paper has two main purposes. The first is to introduce
new data that support the continuity perspective in mental development,
and the second is to discuss the origins, maintenance, and nature of conti
nuity in mental development as it is coming to be re- conceptualized currently.
Key words : mental development, infancy, continuity and discontinuity.
1. Department of Psychology, 6 Washington Place, Room 1065, Newport
New York 10003, usa.
2. Nous remercions le laboratoire de Psychologie expérimentale de
l'Université René-Descartes (Paris V et ephe, 3e section), qui nous a
accueillis comme professeurs invités pendant l'année 1984. Nous remercions
également M. -G. Pêcheux pour la traduction fidèle, et M. Thomas et M. Tress
pour leur collaboration à la préparation de ce manuscrit. M. H. Bornstein
a bénéficié d'une Research Career Development Award (hd 00521), d'une
bourse de recherche du National Institute of Child Health and Human
Development (hd 17423) et d'une bourse de la fondation J. S. Guggenheim
M. D. Sigman est membre du Département de Psychiatrie de l'Ecole de
Médecine de I'ucla, et a bénéficié de bourses de recherche du National
Institute of Child Health and Development (hd 17662) et du of Mental (mh 33815). 384 M. H. Bornstein et M. D. Sigman
LA QUESTION DE LA CONTINUITÉ
DU DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL
Après qu'Alfred Binet (Binet, 1903 ; Binet et Simon, 1908)
eut fondé la tradition des tests d'intelligence pour les enfants,
deux questions connexes se sont rapidement posées. A partir
de quand « l'intelligence » peut-elle être mesurée ? Et « l'inte
lligence » est-elle continue au cours du développement ?
Plusieurs spécialistes de la première enfance se sont penchés
sur ces questions. Les plus célèbres aux Etats-Unis, Arnold
Gesell et Nancy Bayley (Bayley, 1969), ont construit des échelles
de développement pour bébés. Plus tard, quand les enfants
étudiés pour l'élaboration de ces échelles eurent grandi, ils furent
soumis à des tests d'intelligence plus classiques, de type Binet.
C'est ainsi que la question des potentialités intellectuelles pendant
la première enfance et celle de la continuité du développement
intellectuel ont été d'abord sérieusement étudiées. Ces études
longitudinales ont le plus souvent mis en évidence des corré
lations faibles entre performances à des baby-tests pendant les
premières années de la vie, et l'intelligence à l'âge adulte (Bayley,
1949). Des revues de cette littérature ont été proposées par Kopp
et McCall (1980), Lewis (1983), et Fagan et Singer (1983). Les
résultats soutiennent la conclusion générale d'une absence de
continuité entre développement intellectuel chez le bébé et déve
loppement intellectuel ultérieur.
Cependant les baby-tests classiques tels que les échelles
de Gesell et de Bayley envisagent principalement les capacités
sensorielles et motrices, telles que la préhension et la marche.
Or l'on sait que les liens conceptuels sont lâches entre de telles
capacités et les types de mesures inclus dans les tests d'intell
igence habituellement employés pour les enfants et les adultes.
En conséquence, les données fournies par ces échelles classiques
ne sont peut-être pas les plus adéquates pour traiter de la ques
tion de la continuité du développement intellectuel. Il est
nécessaire de les remplacer par des mesures nouvelles qui éva
lueraient les fonctions « cognitives » pendant les premières
années. Ces mesures devraient essentiellement concerner le
traitement de l'information et non la motricité. De même, des
études longitudinales adéquates de la valeur prédictive de ces
mesures de l'intelligence pendant l'enfance devraient être entre- Le développement de l'intelligence 385
prises. Dans le premier chapitre, nous proposons deux types de
mesures semblables et présentons les résultats concernant leur
valeur prédictive. Dans un second chapitre nous considérerons
d'autres données de la littérature à l'appui de cette hypothèse
de continuité. Nos résultats, concernant des mesures du trait
ement de l'information par des enfants de moins de 6 mois, mettent
en évidence une continuité avec les compétences cognitives
pendant l'enfance.
TRAITEMENT DE L'INFORMATION
ET COMPÉTENCE COGNITIVE CHEZ LE BÉBÉ
Nous faisons l'hypothèse que l'attention visuelle que des bébés
portent à un stimulus qui leur est proposé de manière continue
ou répétée est une approximation de l'acquisition par l'adulte
de l'information contenue dans ce stimulus, et représente en
conséquence un traitement cognitif rudimentaire. De plus,
nous voudrions soutenir que les enfants dont l'attention décroît
le plus, ou qui regardent relativement peu le stimulus, si celui-ci
est présenté pour une période longue sont, toutes choses étant
égales par ailleurs, des bébés qui ont acquis plus efficacement
l'information sur ce stimulus (Bornstein, 1985). Par exemple,
Pêcheux et Lécuyer (1983) ont montré que la vitesse d'habi-
tuation est valide à un moment donné, puisqu'elle est en corré
lation avec l'exploration de l'environnement. Des études de la
valeur prédictive à long terme des mesures d'attention chez le
bébé apportent de nouveaux arguments à cette interprétation.
Nous présenterons ici deux de nos propres recherches.
Chacune met en évidence des différences individuelles dans le
traitement de l'information chez les bébés. La valeur prédictive
de ces différences pour des mesures psychométriques traditionn
elles de l'intelligence pendant l'enfance est également démontrée.
NEW YORK
Dans le cadre d'une étude plus large des origines et des
antécédents du développement cognitif, Bornstein a étudié
l'association entre la diminution de l'attention visuelle chez des
enfants de 4 mois nés à terme et leur qi à 4 ans.
AP — 13 386 M. H. Bornstein et M. D. Sigman
Procédure
Quatorze enfants ont été vus au laboratoire à 13 mois d'âge
conceptionnel (4 mois d'âge postnatal). Lors de cet examen on a
montré aux bébés une trame (4,5 cycles/s) pendant 15 secondes,
15 fois de suite.
L'évolution de l'attention a été appréciée par un indice
d'habituation, égal au pourcentage de diminution de l'attention
entre les deux premiers et les deux derniers essais. A 4 ans les
mêmes enfants ont passé l'échelle de Wechsler pour enfants
d'âge préscolaire (Wechsler, 1967).
Résultats
A 4 mois on observe d'importantes différences interindivi
duelles dans le pourcentage d'habituation, qui varie de — 43 %
à 83 % avec une moyenne de 45 %. A 4 ans, le qi des enfants
varie entre 122 et 155, avec une moyenne de 137. La corrélation
entre pourcentage d'habituation à 4 mois et qi à 4 ans est de
+ .54 (p < .05), ce qui va dans le sens d'une hypothèse de
continuité.
LOS ANGELES
Dans le cadre d'une étude longitudinale plus large d'enfants
prématurés, Sigman a étudié la corrélation entre niveau d'atten
tion à 9 mois d'âge conceptionnel et qi des mêmes enfants à
8 ans.
Procédure
Quatre-vingt-onze enfants prématurés ont été vus au labo
ratoire à 9 mois d'âge conceptionnel (1-2 mois d'âge postnatal).
On a montré aux bébés un damier à 4 cases pendant
60 secondes, et on a enregistré la durée totale de fixation du
damier. A 8 ans, les enfants ont passé l'échelle de Wechsler
révisée (1974).
Résultats
A 9 mois d'âge conceptionnel la variabilité interindividuelle
est très grande : la durée totale de fixation du damier va de 0 à
60 secondes, avec une moyenne de 27,5 secondes. A 8 ans, la
valeur moyenne du qi au Wechsler est de 105, allant de 68 à 141. Le développement de l 'intelligence 387
Ici encore les deux mesures sont en corrélation positive (r = -f -36
p < .05), ce qui va dans le sens d'une continuité entre les perfo
rmances des sujets lorsqu'ils sont bébés et lorsqu'ils sont enfants.
Comparaison et discussion
Nos deux études ont mis en évidence des corrélations stati
stiquement significatives entre des mesures de l'attention visuelle
pendant la toute première enfance et des mesures de la compét
ence intellectuelle pendant l'enfance. Des résultats analogues
apparaissent, bien que ces études aient été menées dans des
laboratoires différents, sur des populations différentes, dont les
risques évolutifs étaient différents, et à des âges différents.
Bien que les mesures utilisées soient également différentes, elles
expriment toutes deux l'efficacité dans le traitement de l'info
rmation visuelle. Dans les deux études on observe d'importantes
différences interindividuelles : quelques enfants regardent moins
quand un stimulus est présenté de manière répétée, ou regardent
peu au cours d'une présentation de longue durée, cependant
que d'autres continuent à regarder. A l'âge supérieur, les deux
études utilisent le test de Wechsler, qui reflète les compétences
cognitives, en particulier les capacités verbales, et mettent en
évidence des différences entre enfants. Enfin, les deux études
montrent qu'un traitement efficace de l'information pendant
les 6 premiers mois est corrélé aux capacités intellectuelles, en
particulier verbales, pendant les premières années de l'âge
scolaire.
RECHERCHES CONNEXES
Nos recherches ne sont ni les premières ni les seules qui
suggèrent une certaine continuité dans le développement intel
lectuel, lorsque cette est évaluée en termes de tra
itement de l'information. Nous examinerons ici brièvement trois
ensembles d'études qui soutiennent directement ce point de
vue et qui en fait se fondent sur cette perspective d'une conti
nuité du développement intellectuel.
L 'attention comme codage visuel
Miller, Ryan, Aberger, McGuire, Short et Kenny (1979)
ont été parmi les premiers à étudier l'habituation chez les
nourrissons de moins de 6 mois pour prédire le fonctionnement 388 M. H. Bornslein et M. D. Sigman
cognitif pendant l'enfance, Miller et al. ont observé une corré
lation significative entre une mesure standard de quantité d'habi-
tuation (McGall et Kagan, 1970) entre 2 et 4 mois et la mesure
à 39 mois de la compréhension du langage (r = — .39 p < .05).
Auparavant, Lewis, Goldberg et Campbell (1969) avaient fait
état d'une corrélation significative entre performance d'habi-
tuation à 1 an et qi au Stanford-Binet à 4 ans.
Préférence pour la nouveauté :
la mémoire de recognition visuelle
Dans une perspective de recherche voisine, Fagan et ses
collègues (Fagan et McGrath, 1981 ; Fagan et Singer, 1983)
ont identifié une autre mesure du traitement visuel de l'info
rmation chez le nourrisson qui est en continuité avec des mesures
de compétence cognitive pendant l'enfance. Dans le paradigme
de Fagan, des nourrissons de 4-5 mois sont familiarisés avec une
paire de stimuli identiques pendant 60 secondes, puis on leur
montre une autre paire de stimuli, dont l'un est familier et
l'autre nouveau. La préférence de l'enfant pour le stimulus
nouveau par rapport au familier est calculée, et la préférence
pour la nouveauté est prise comme un indice de reconnaissance.
Sur plusieurs groupes de sujets Fagan a trouvé que la
pour la à 4-5 mois est en corrélation significative
avec les performances au test de Vocabulaire de Peabody à
6-7 ans (r = .46 à .66, p < .01). Rose et Wallace (sous presse,
1985) ont récemment confirmé ce résultat.
Il est important de signaler ici que Bornstein et Ruddy (1984),
qui ont étudié à la fois l'habituation et la reconnaissance visuelle
chez des nourrissons de 4 mois, ont observé une corrélation posi
tive (r = .45, p < .05) entre ces deux mesures.
Préférence pour la nouveauté :
la reconnaissance auditive
O'Connor, Cohen et Parmelee (1984) ont utilisé avec des
nourrissons de 3 mois une procédure de préférence pour la
nouveauté analogue à celle décrite ci-dessus, mais sérielle plutôt
que simultanée, et auditive plutôt que visuelle. Ces auteurs ont
observé que la réaction à la présentation d'un stimulus auditif
nouveau à 3 mois est en corrélation positive avec le qi Stanford-
Binet à 5 ans (r = .60, p < .05). Un autre résultat est impor
tant : ces données ont été obtenues sur les mêmes enfants que Le développement de V intelligence 389
les données de Sigman rapportées plus haut, et la corrélation
entre mesure de l'attention visuelle et réaction auditive à la
nouveauté est significative (r = .50, p < .05).
RÉSUMÉ ET DISCUSSION
Ces données diverses renforcent une perspective nouvelle
sur le vieux problème de la continuité du développement intel
lectuel à partir de la première enfance. Elles soulèvent égale
ment de nouvelles questions qui leur sont propres. Nous tenterons
d'abord une synthèse de ces différents résultats, et discuterons
ensuite des points critiques que ces résultats soulèvent.
Si les mesures opérationnelles de l'attention visuelle et de la
préférence pour la nouveauté, telles qu'elles ont été utilisées
ici, peuvent être interprétées au moins en partie comme des
analogues du traitement de l'information à l'âge adulte, prises
toutes ensemble ces études suggèrent alors que des aptitudes à
traiter de l'information, évaluées pendant les six premiers mois
de vie, sont suffisamment et systématiquement en continuité
avec différentes mesures des compétences cognitives pendant
l'enfance. Ceci est vrai au moins pour deux populations diffé
rentes ; pour des enfants tout-venant nés à terme et pour des
prématurés à risques. C'est également vrai pour au moins deux
types d'aptitudes à traiter de l'information : l'acquisition et le
rappel lors d'une identification de la nouveauté — lesquels se
sont révélés être en relation. Cela est vrai au moins pour deux
modalités sensorielles, la vision et l'audition. Enfin, cela est vrai
pour un certain type de compétences cognitives de l'enfance,
nommément l'intelligence psychométrique et les aptitudes
verbales. En bref, les enfants qui codent efficacement les stimuli
visuels ou qui identifient mieux les stimuli visuels ou auditifs
nouveaux sont aussi ceux qui, plus tard, ont de meilleures
performances à des tests classiques d'intelligence. Ceci ne veut
pas dire que des prédictions directes puissent être faites au
niveau individuel : nous parlons ici de tendances de groupe.
Mais d'où ces aptitudes naissent-elles dès la première enfance ?
Comment se maintiennent-elles au cours du développement de
l'enfant ? Et quelles sont les conséquences de ces résultats pour
notre compréhension de la continuité du intel
lectuel ? En réponse à chacune de ces questions nous ne donne- 390 M. H. Bornslein el M. D. Sigman
rons ici que des indications brèves, puisqu'elles feront ailleurs
l'objet d'une analyse plus approfondie (Bornstein et Sigman,
1985).
Le fait que ces différents indices du fonctionnement cognitif
apparaissent dès les premiers mois de la vie postnatale suggère
que dans une certaine mesure ces aptitudes cognitives reflètent
un fonctionnement biogénétique ou bien qu'elles apparaissent
grâce à un environnement dont l'effet est rapide et sûr. Malheu
reusement, dans la mesure où l'équipement génétique et les
styles d'élevage sont confondus, analyser les contributions de
l'équipement et du milieu de vie est un problème théorique inso
luble. Binet fut le tout premier à reconnaître l'impossibilité de
séparer l'inné de l'acquis.
Sur un autre plan que celui des origines des différences inter
individuelles, nous avons présenté des données soutenant l'hypo
thèse d'une correspondance entre les performances cognitives
d'un nourrisson et ses performances cognitives quand il est
enfant. Qu'est-ce qui assure cette continuité ? Il se peut que les
êtres humains soient génétiquement doués pour fonctionner à
un certain niveau et qu'ils fonctionnent à peu près régulièrement
à ce niveau toute leur vie durant. Il est difficile d'apprécier cette
interprétation, car l'interprétation génétique de la continuité
s'appuie sur le problème des origines, lequel est insoluble, comme
nous l'avons rappelé. Une autre interprétation serait qu'un
milieu stable assure la continuité dans les performances de
traitement de l'information. Des résultats obtenus dans nos
laboratoires, aussi bien que d'autres résultats, vont dans le sens
de cette explication. Par exemple, Bornstein et Ruddy (1984)
ont observé que les mères de bébés de 4 mois, qui s'engagent
le plus dans des activités didactiques, encourageant l'enfant à
faire attention à des propriétés, à des objets, et à des événements
de l'environnement, sont aussi les plus stimulantes lorsque leur
bébé a 12 mois (r = .62, p < .001). Beckwith et Cohen (1983)
remarquent également, sur l'échantillon observé par Sigman,
une régularité remarquable dans les quantités de verbalisations
en direction de l'enfant pendant les 24 premiers mois (r = .51,
p < .01) (voir également Clarke-Stewart, 1973, et Russell,
1983). Des recherches françaises montrent que les jumeaux
obtiennent en moyenne des résultats plus faibles que des enfants
uniques à des tests de raisonnement verbal (test de Gille),
ceci peut-être en raison des conditions éducatives différentes Le développement de V intelligence 391
et moins avantageuses des jumeaux (Zazzo, 1960). La nature
de l'environnement social est évidemment critique pour le déve
loppement des compétences intellectuelles des enfants (Schiff,
Duyme, Dumaret, Stewart, Tomkieviez et Feingold, 1978).
En bref, la continuité du développement intellectuel que nous
avons décrite peut être instaurée et assurée de manière génétique,
ou bien elle peut être provoquée et entretenue au cours du déve
loppement par l'environnement physique ou social de l'enfant.
Quelle est la nature de la continuité sous-jacente à ce qui est
mesuré chez le nourrisson et chez l'enfant ? Il se peut que les
performances du bébé et de l'enfant dont nous avons parlé ne
soient pas directement reliées, mais que leur association reflète
la continuité d'un troisième facteur, tel que la motivation, qui
serait bien continue et en relation avec chacune des performances
étudiées. Bien que ce soit une hypothèse pessimiste en termes
de développement cognitif cette possibilité reste à étudier et à
éliminer le cas échéant.
Trois possibilités logiques sont en présence pour ce qui est
de la continuité en tant que telle. Il est tout d'abord possible
que ce que nous appelons capacité chez le nourrisson et perfo
rmance chez l'enfant ne soient qu'une seule et même aptitude.
Hypothèse peu vraisemblable, dans la mesure où l'attention et
le Qi ne sont pas identiques. Il se peut, par ailleurs, que les
capacités d'attention chez le nourrisson et les performances à un
test d'intelligence chez l'enfant, bien que différentes, concer
nent la même notion psychologique, que ce soit l'intelligence
générale ou une aptitude cognitive mieux cernée, comme la
représentation mentale. Il se peut enfin que l'attention et le qi
soient des aptitudes tout à fait différentes, constamment reliées
parce que l'enfant est en constant développement. Si l'attention
reflète un état maturationnel chez le nourrisson, et les perfo
rmances à un test d'intelligence un état maturationnel pendant
l'enfance, les différences interindividuelles de maturation, si
elles sont stables, expliqueraient la corrélation longitudinale.
C'est aux futures recherches de distinguer opérationnellement
entre ces trois modèles.

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