Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la partition (1607-1921) - article ; n°6 ; vol.51, pg 1129-1152

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Population - Année 1996 - Volume 51 - Numéro 6 - Pages 1129-1152
Courbage (Youssef). - Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la partition (1607-1921) Les relations entre la démographie et la politique sont étudiées dans l'un des contextes historique et géographique où elles confinent à l'archétype : l'Irlande et l'Ulster avant la partition de 1921. Les migrations anglo-écossaises de Grande-Bretagne prennent une coloration confessionnelle à partir du XVIe siècle et la colonisation de peuplement, les Plantations du XVIIe siècle, confortent l'occupation militaire de l'Irlande. En 1659, 18 % des habitants de l'île étaient anglo-écossais, protestants anglicans et presbytériens, 41 % dans la (future) Irlande du Nord plus proche des côtes britanniques. La colonisation démographique fit chuter les catholiques à 70 % en Irlande et 30 % au Nord en 1732. Les projets de W. Petty étaient de transférer les deux tiers des catholiques et de les remplacer par des protestants. Pourtant, les catholiques ne cesseront d'augmenter : 43% de l'Irlande du Nord en 1834 (autant qu'en 1996). Migration et fécondité différenciées expliquent le regain catholique : les migrations furent surtout protestantes, la nuptialité précoce et les descendances abondantes, le fait des catholiques. Cet élan fut toutefois brisé par la généralisation de la règle de l'héritier unique. Le recul du mariage fit chuter la natalité catholique. La grande famine de 1845-1855 amorça les grandes vagues migratoires; exode de 6,5 millions d'Irlandais dont près de 9 sur 10 étaient catholiques. En Irlande du Nord, le nouveau régime démographique naturel et migratoire fut encore plus marqué. Aussi, lors de la partition de 1921, les catholiques étaient 2 fois moins nombreux que les protestants dans les six comtés qui feront l'Irlande du Nord. En revanche, dans les trois autres comtés de l'Ulster, les protestants avaient régressé. La démographie avait balisé le terrain à la double partition : de l'Irlande et de la province d'Ulster.
Courbage (Youssef). - The Demographic Factor in Ireland's Movement towards Partition (1697-1921) Relationships between demography and politics are studied in an historic and geographic context where they are quasi archetypal, namely Ireland and Ulster before the 1921 partition. Migration from Great Britain became denominational during the sixteenth century, and the military occupation of Ireland reinforced both the colonization type of settlement and the plantations of the seventeenth century. In 1659, eighteen per cent of the island's population were Anglo-Scottish, Anglican, and Presbyterian protestants, but this figure rose to 41 per cent in what was to become Northern Ireland. Demographic colonization reduced the percentage of Catholics to 70 per cent in Ireland and 30 per cent in the north in 1732. William Petty 's objective was to transfer two-thirds of the catholic population and replace them with Protestants. In spite of this, the number of Catholics never ceased to grow ; in 1 834 they amounted to 43 per cent of the population of Northern Ireland, the same percentage as in 1996. Differential migration and fertility account for the increase in the number of Catholics. Much larger numbers of Protestants migrated to Northern Ireland, but Catholics married early and had large families. The upsurge was halted, however, by the principle of impartible inheritance. Latter marriage, too, reduced the birth rates of Catholics. The Great Famine of 1845-1855 resulted in large numbers of emigrants ; 6,5 million Irish men and women, 90 per cent of whom were Catholics, left the country. The process was even more marked in Northern Ireland. Thus, at the time of the partition in 1921, the population of Catholics was only half that of Protestants in the six countries which were to become Northern Ireland. In the three other Ulster countries, the number of Protestants had decreased. Demographic factors enabled the set-up of the news boarders in Ireland and in the province of Ulster.
Courbage (Youssef).- El factor demográfico en el proceso hacia la partition de Irlanda (1607-1921) Este artículo analiza las relaciones entre la demografia y la politica en un contexto casi arquetipico, el de Irlanda y el Ulster antes de la partición de 1921. Las migraciones anglo-esco- cesas de Gran Bretaňa tomaron un cariz confesional a partir del siglo XVI y la colonización de poblamiento, las plantaciones del siglo XVII, confortan la ocupación militar de Irlanda. En 1659, el 18 % de los habitantes de la isla y el 41 % de la (futura) Irlanda del Nořte, más cerca- na de las costas británicas, eran anglo-escoceses, protestantes anglicanos y presbiteranos. La colonización demográfica hizo disminuir la proporción de católicos a un 70 % en Irlanda y un 30 % en el Norte en 1732. El proyecto de W. Petty era transferir los dos tercios de católicos y rem- plazarlos por protestantes. No obstante, la proporción de católicos no cesó de aumentar : en 1834 su- ponian el 43 % de la población en Irlanda del Norte (la misma proporción que en 1996). La migración y la fecundidad diferenciál explican el aumento relativo de católicos : la emigración fue sobre todo de protestantes, mientras que la nupcialidad precoz y las descendencias numerosas fueran caracteristicas de los católicos. Sin embargo, esta tendencia se truncó debido a la generalización de la régla del heredero único. El retraso del matrimonio hizo disminuir la natalidad católica. La gran hambruna de 1845-1855 aumentó los flujos migratorios; hubo un éxodo de 6,5 irlandeses, de los cuales un 90 % eran católicos. En Irlanda del Norte, el nuevo régimen demográfico natural y migra- torio fue aún más marcado. En 1921, en el momento de la partición, los católicos eran 2 veces me- nos numerosos que los protestantes en los seis condados que componen Irlanda del Norte. En cambio, en los restantes très condados del Ulster, la población protestante había disminuido. La demografia habia balizado el terreno a la doble partición : de Irlanda y de la provincia del Ulster.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Youssef Courbage
Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la
partition (1607-1921)
In: Population, 51e année, n°6, 1996 pp. 1129-1152.
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Courbage Youssef. Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la partition (1607-1921). In: Population, 51e
année, n°6, 1996 pp. 1129-1152.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1996_num_51_6_6096Résumé
Courbage (Youssef). - Le facteur démographique dans la marche de l'Irlande vers la partition (1607-
1921) Les relations entre la démographie et la politique sont étudiées dans l'un des contextes historique
et géographique où elles confinent à l'archétype : l'Irlande et l'Ulster avant la partition de 1921. Les
migrations anglo-écossaises de Grande-Bretagne prennent une coloration confessionnelle à partir du
XVIe siècle et la colonisation de peuplement, les Plantations du XVIIe siècle, confortent l'occupation
militaire de l'Irlande. En 1659, 18 % des habitants de l'île étaient anglo-écossais, protestants anglicans
et presbytériens, 41 % dans la (future) Irlande du Nord plus proche des côtes britanniques. La
colonisation démographique fit chuter les catholiques à 70 % en Irlande et 30 % au Nord en 1732. Les
projets de W. Petty étaient de transférer les deux tiers des catholiques et de les remplacer par des
protestants. Pourtant, les catholiques ne cesseront d'augmenter : 43% de l'Irlande du Nord en 1834
(autant qu'en 1996). Migration et fécondité différenciées expliquent le regain catholique : les migrations
furent surtout protestantes, la nuptialité précoce et les descendances abondantes, le fait des
catholiques. Cet élan fut toutefois brisé par la généralisation de la règle de l'héritier unique. Le recul du
mariage fit chuter la natalité catholique. La grande famine de 1845-1855 amorça les grandes vagues
migratoires; exode de 6,5 millions d'Irlandais dont près de 9 sur 10 étaient catholiques. En Irlande du
Nord, le nouveau régime démographique naturel et migratoire fut encore plus marqué. Aussi, lors de la
partition de 1921, les catholiques étaient 2 fois moins nombreux que les protestants dans les six comtés
qui feront l'Irlande du Nord. En revanche, dans les trois autres comtés de l'Ulster, les protestants
avaient régressé. La démographie avait balisé le terrain à la double partition : de l'Irlande et de la
province d'Ulster.
Abstract
Courbage (Youssef). - The Demographic Factor in Ireland's Movement towards Partition (1697-1921)
Relationships between demography and politics are studied in an historic and geographic context where
they are quasi archetypal, namely Ireland and Ulster before the 1921 partition. Migration from Great
Britain became denominational during the sixteenth century, and the military occupation of Ireland
reinforced both the colonization type of settlement and the plantations of the seventeenth century. In
1659, eighteen per cent of the island's population were Anglo-Scottish, Anglican, and Presbyterian
protestants, but this figure rose to 41 per cent in what was to become Northern Ireland. Demographic
colonization reduced the percentage of Catholics to 70 per cent in Ireland and 30 per cent in the north in
1732. William Petty 's objective was to transfer two-thirds of the catholic population and replace them
with Protestants. In spite of this, the number of Catholics never ceased to grow ; in 1 834 they amounted
to 43 per cent of the population of Northern Ireland, the same percentage as in 1996. Differential
migration and fertility account for the increase in the number of Catholics. Much larger numbers of
Protestants migrated to Northern Ireland, but Catholics married early and had large families. The
upsurge was halted, however, by the principle of impartible inheritance. Latter marriage, too, reduced
the birth rates of Catholics. The Great Famine of 1845-1855 resulted in large numbers of emigrants ; 6,5
million Irish men and women, 90 per cent of whom were Catholics, left the country. The process was
even more marked in Northern Ireland. Thus, at the time of the partition in 1921, the population of
Catholics was only half that of Protestants in the six countries which were to become Northern Ireland.
In the three other Ulster countries, the number of Protestants had decreased. Demographic factors
enabled the set-up of the news boarders in Ireland and in the province of Ulster.
Resumen
Courbage (Youssef).- El factor demográfico en el proceso hacia la partition de Irlanda (1607-1921) Este
artículo analiza las relaciones entre la demografia y la politica en un contexto casi arquetipico, el de
Irlanda y el Ulster antes de la partición de 1921. Las migraciones anglo-esco- cesas de Gran Bretaňa
tomaron un cariz confesional a partir del siglo XVI y la colonización de poblamiento, las plantaciones
del siglo XVII, confortan la ocupación militar de Irlanda. En 1659, el 18 % de los habitantes de la isla y
el 41 % de la (futura) Irlanda del Nořte, más cerca- na de las costas británicas, eran anglo-escoceses,
protestantes anglicanos y presbiteranos. La colonización demográfica hizo disminuir la proporción de
católicos a un 70 % en Irlanda y un 30 % en el Norte en 1732. El proyecto de W. Petty era transferir los
dos tercios de católicos y rem- plazarlos por protestantes. No obstante, la proporción de católicos nocesó de aumentar : en 1834 su- ponian el 43 % de la población en Irlanda del Norte (la misma
proporción que en 1996). La migración y la fecundidad diferenciál explican el aumento relativo de
católicos : la emigración fue sobre todo de protestantes, mientras que la nupcialidad precoz y las
descendencias numerosas fueran caracteristicas de los católicos. Sin embargo, esta tendencia se
truncó debido a la generalización de la régla del heredero único. El retraso del matrimonio hizo
disminuir la natalidad católica. La gran hambruna de 1845-1855 aumentó los flujos migratorios; hubo un
éxodo de 6,5 irlandeses, de los cuales un 90 % eran católicos. En Irlanda del Norte, el nuevo régimen
demográfico natural y migra- torio fue aún más marcado. En 1921, en el momento de la partición, los
católicos eran 2 veces me- nos numerosos que los protestantes en los seis condados que componen
Irlanda del Norte. En cambio, en los restantes très condados del Ulster, la población protestante había
disminuido. La demografia habia balizado el terreno a la doble partición : de Irlanda y de la provincia del
Ulster.LE FACTEUR DÉMOGRAPHIQUE
DANS LA MARCHE DE L'IRLANDE
VERS LA PARTITION (1607-1921)(1)
pendante des comtés La la création ď question Ulster de restant du l'État statut rattachés libre de d'Irlande la - partie en principe en nord 1921 de provisoirel'île, a laissé six
ment - au Royaume-Uni. Aux yeux de nombreux observateurs,
le clivage entre communautés repose essentiellement sur une
base religieuse : la réalité est plus complexe, et pour la saisir
il importe de remonter assez loin en arrière. Depuis l'arrivée
des immigrés britanniques du XVIIe siècle, la dynamique dé
mographique des communautés protestante et catholique d'Ir
lande a été soumise à rude épreuve : colonisations, migrations
différentielles, évolution des comportements de nuptialité et de
fécondité ont constamment remis en cause un équilibre toujours
instable, et ont été parfois utilisées ouvertement pour modifier
celui-ci. Youssef Courbage* dresse ici le tableau de trois siè
cles d'évolution démographique, et montre que «l'arme du
nombre» n'a pas toujours été employée dans le sens attendu.
«Il convient d'installer des réfugiés huguenots dans le pays pour
le conserver aux intérêts des Anglais protestants. Sinon les indigè
nes irlandais auront tôt fait de submerger les colons anglais. »
Anonyme, La véritable voie pour que l'Irlande devienne heureuse
et sûre, Dublin, 1697(2).
Le conflit en Irlande du Nord serait d'origine religieuse et opposerait
des catholiques à des protestants. Pour le démographe, cette classification
est commode car elle est étayée par les nombreuses statistiques confes
sionnelles de la province. Les recensements, dont le dernier date de 1991,
portent la mention de la religion. Cette classification recouvre assez lar-
(|) Cet article reprend la première partie d'une communication « Démographie et politique
en Irlande du Nord », communication présentée au colloque Anciennes et nouvelles minorités,
Lyon, 5-8 décembre 1995. La deuxième partie porte sur la relation entre la démographie et la
politique en Irlande du Nord à partir de la partition de 1921. Elle paraîtra dans les Actes de ce
colloque. L'auteur tient à remercier le professeur Paul Compton ainsi que les documentalistes
de l'Université de Queens à Belfast, pour toute l'aide intellectuelle et matérielle qu'ils lui ont
prodiguée pour la réalisation de cette étude.
* Institut national d'études démographiques.
(2) [The author] « advocates settling Hugenot refugees in the country to secure it to the
English protestant interest. [He is afraid] that the native Irish will soon outbreed the English
settlers», The True Way to Render Ireland Happy and Secure, Dublin, 1697.
Population, 6, 1996, 1129-1152 1 1 30 DÉMOGRAPHIE ET PARTITION DE l'IRLANDE
gement d'autres clivages plus subtils, plus difficiles à quantifier : l'origine des
populations(3>, autochtone, pour les premiers, étrangère pour les autres, de l'ident
ité nationale : irlandaise chez les catholiques, britannique, « ulstérienne(4) » par
fois chez les plus enracinés des protestants. Enfin, il n'est pas que le drapeau<5)
pour séparer les communautés, les allégeances politiques obéissent presque tou
jours à l'identité religieuse : les catholiques sont républicains, les protestants
royalistes. Les premiers recherchent l'intégration de la province à la République
d'Irlande, les seconds son maintien dans le Royaume-Uni.
Dans cette province dont le statut administratif est encore à déterminer(6),
chacune des communautés affiche un sentiment aigu de minoritaire : les catho
liques par rapport aux protestants d'Irlande du Nord, les protestants envers les
catholiques de l'ensemble de l'île. Les événements qui ont jalonné son histoire
sont toujours vivaces dans l'esprit des protagonistes, comme s'ils s'étaient dé
roulés hier encore (la Bataille de la Boyne de 1690, les Pâques Sanglantes de
1916...). On imagine avec peine que la scène ne se situe qu'à quelques encablures
des berceaux de la révolution industrielle (Manchester, Glasgow...) plutôt que
dans les Balkans, au Moyen-Orient ou en Afrique. Le conflit irlandais évoque,
souvent avec raison, la Bosnie et l'ex-Yougoslavie(7), le Liban(8), Israël(9), l'Al
gérie (coloniale)' 10), voire le conflit des Hutus et des Tutsis(ll) : parce qu'il tran
scende les contraintes d'espace et de temps, il fascine et inquiète.
L'Irlande du Nord n'existe comme entité politique que depuis le XXe siècle,
en 1921. Depuis Elizabeth I pourtant, l'île semblait s'acheminer vers la partition.
Par les mouvements migratoires internes et externes, par la croissance na
turelle aussi, la démographie allait peser sur les évolutions politiques.
(3) Tous les catholiques ne sont pas autochtones et les protestants tous immigrés. Au
XVIIe siècle, les intermariages étaient fréquents, de nombreux immigrants anglais ou écossais
se convertirent au catholicisme et quelques Irlandais catholiques au protestantisme ; voir :
Jonathan Bardon, A History of Ulster, The Blackstaff Press, London, 1992.
<4) L'Ulster est avec le Leinster, le Munster et le Connacht, l'une des 4 provinces
historiques d'Irlande. L'Ulster a toujours constitué la province de prédilection des immigrants
britanniques. Cette province comprenait neuf comtés, dont trois furent détachés lors de la
création de l'Irlande du Nord en 1921 : Donegal, Cavan et Monaghan. L'Irlande du Nord
actuelle comporte six comtés : Antrim, Down, Armagh, Londonderry, Fermanagh et Tyrone.
L'identité ulstérienne (plutôt qu'irlandaise) est parfois affichée par les protestants. Mais l'Uls-
ter (avec ses trois comtés très catholiques de Donegal, Cavan et Monaghan) fut toujours
beaucoup moins protestant que l'Irlande du Nord.
(^) Dans les villes et parfois dans les villages, le tricolore irlandais flotte sur les quart
iers catholiques, l'Union Jack britannique sur les quartiers protestants.
(6) La partition de 1921 était provisoire. Les négociations actuelles entre le gouverne
ment britannique et les représentants des différents groupes politiques, nationalistes ou unio
nistes, visent, entre autres, à définir le statut permanent de la province.
(7> Jonathan Bardon, A History of Ulster, op. cit. p. 827.
<8) Projet de recherche sur l'économie politique comparée des milices en Irlande du
Nord et au Liban, à l'Institut d'études politiques de Paris. Frederick Boal, « Residential Segre
gation and Mixing in a Situation of Ethnic and National Conflict : Belfast », in Paul Compton
(éd.), The Contemporary Population of Northern Ireland and Population Related Issues, Ins
titute of Irish Studies-The Queens University of Belfast, Belfast, 1981. L'auteur compare les
situations de type minoritaire à Belfast et à Beyrouth.
(9> Sammy Smooha, « Control of Minorities in Israel and Northern Ireland », Compar
ative Studies in Society and History, n° 22, 1980.
С°) Jean Guiffan, La question d'Irlande, Complexe, Bruxelles, 1994, p. 197.
(•') Brendan Walsh, «Vote of Thanks for the paper by Edgard Jardine on "Demograp
hic Structure and its Implication for Constitutional Preference"», Dublin, 1994. ,
'
DÉMOGRAPHIE ET PARTITION DE l'IRLANDE 1131
INED 47996 _ Frontière internationale
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L'Irlande du Nord et la République d'Irlande
(divisions administratives) 1132 DÉMOGRAPHIE ET PARTITION DE l'IRLANDE
De la fuite des Comtes à la bataille de la Boyne :
l'irruption protestante au XVIIe siècle
Proximité géographique et sous-peuplement démographique incitè
rent, au XVIIe siècle, des migrants britanniques à traverser en nombre le
mince canal qui sépare la grande et la petite îles. La Grande-Bretagne n'est
qu'à 21 kilomètres de l'Irlande où la population était tombée très bas (entre
700 000 et 1,2 million d'habitants vers 1600 selon les estimations(12)) et
où la densité de population n'atteignait que 13 habitants par km2 contre
33 dans le pays de départ (13) : l'Irlande du début du XVIIe siècle pouvait
bien ressembler à une «terre sans peuple». L'immigration britannique
n'était cependant pas une nouveauté. Entre les deux îles les courants de
population remontent loin dans l'histoire. Jusqu'au XVIe siècle, les popul
ations immigrées s'étaient si bien fondues par la langue et la culture dans
la masse irlandaise qu'il fallut instaurer les «statuts de Kilkenny» en 1366,
pour empêcher par la force de la loi ce que la coutume acceptait de bon
gré : l'assimilation des immigrants. L'histoire de l'époque n'atteste d'aucun
conflit digne d'attention entre migrants et autochtones, tous porteurs de la
même religion, le catholicisme. Il fallut le règne d'Henry VIII et la création
de l'Église anglicane (1534) pour qu'émerge la différence identitaire entre
les catholiques irlandais et les protestants britanniques. Entre autochtones
et migrants, la religion devint le critère majeur de differentiation. La popul
ation de souche était presque toute catholique, les immigrants presbytériens
(Écossais) et anglicans (Anglais) surtout. En arrière-plan stratégique, il
n'échappait pas à un continent européen, majoritairement catholique, que l'I
rlande était destinée à devenir le talon d'Achille de l'Angleterre.
Avant même le tournant du XVIIe siècle, la démographie devint un enjeu
fondamental dans l'ensemble de l'île et, plus singulièrement, en Irlande du
Nord. Henry VIII lança, mais ne put l'amener à son terme, une politique dé
mographique, une colonisation de peuplement destinée à conforter l'occupation
militaire de l'Irlande"4'. Mais la mutation démographique est surtout le fait
du XVIIe siècle. En 1607, la fuite des Comtes (The Flight of the Earls) qui
présidaient aux destinées de l'île, ouvrit l'Ulster à cette colonisation. Leurs
(12) Fynes Moryson, qui visita l'Irlande avec les troupes de Lord Montjoy vers la fin
du règne d'Elizabeth I, estima qu'à la suite des dévastations provoquées par l'occupant, il
ne restait plus que 700 000 âmes dans toute l'Irlande; in Herbert Wood, «Methods of Re
gistering and Estimating the Population of Ireland before 1864», Journal of Statistical and
Social Enquiry of Ireland, XII, 1909, pp. 219-229. L'estimation de Petty est tirée de William
Petty, Political Anatomy of Ireland, London, 1691.
(13) «Autant que comme une usurpation foncière, la colonisation doit donc être considérée
comme une contribution à un peuplement tardif et encore très incomplet», Jacques Verrière,
La population de l'Irlande, Mouton, 1979.
<14) Trois siècles plus tard l'armée française mènera une politique comparable en Al
gérie. Voir, Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et juifs dans Г islam arabe et
turc, Fayard, Paris, 1992, «L'islam dominé du Maghreb colonial», pp. 119-121. DÉMOGRAPHIE ET PARTITION DE l'IRLANDE 1 133
immenses domaines furent confisqués et distribués en lots à de nombreux
colons. L'occupation cromwellienne ponctuellement marquée par des mas
sacres (1641), et régulièrement par des déportations à l'intérieur (d'Ulster
vers le Connacht le plus souvent) ou hors d'Irlande, réduisit la population
catholique d'un tiers selon les estimations de Petty : de 1,2 million en 1641
à 800 000 en 1672. L'élite civile, militaire ou cléricale prit le chemin du
continent. Par milliers, les catholiques défaits par les conquêtes britanniques
furent transportés vers les possessions du Nouveau Monde. Enfin, la défaite
de Jacques II Stuart par Guillaume d'Orange à la bataille de la Boyne (1690),
vint conclure ce siècle de transformations démographiques et économiques :
la confiscation des terres appartenant aux catholiques, passées de presque
100% en 1600 à 59% en 1641, 22% en 1688 et 14% en 1703(l5).
Entre la fuite des Comtes et la bataille de la Boyne, un bilan démo
graphique à mi-parcours -reflet de l'ère cromwellienne- peut être dressé
grâce au Census de 1659"6). Malgré ses multiples imprécisions et ses l
acunes (il manque des informations sur le comté de Tyrone dans la future
Irlande du Nord et sur celui de Cavan dans l'Ulster historique des neuf
comtés), ce Census relate la géographie de l'occupation de l'île et permet
déjà d'entrevoir les lignes de rupture démographique qui préparent une
partition, qui mettra encore trois siècles pour être consommée.
Sans être encore majoritaire, la présence immigrée (anglaise et écos
saise) est déjà dense dans la future Irlande du Nord : 43-45 % dans les
comtés ď Antrim, Down et Londonderry, légèrement moins dans Г Armagh
et le Fermanagh (25-35 %). Quatre habitants sur 10 y sont déjà Anglais
ou Écossais. C'est dire combien l'injection britannique fut massive et sou
daine. Les autres comtés d'Ulster, le Donegal (28% d'immigrés) et le Mo-
naghan (11 %) (on ne dispose pas de données sur le Cavan) sont beaucoup
moins colonisés et devront à cette absence d'immigration précoce de r
ejoindre la République d'Irlande plutôt que l'Irlande du Nord après la par
tition. Enfin, l'immigration en Irlande du Sud fut et restera marginale :
10% en Munster, 17% en Leinster et 8% seulement en Connacht. La plu
part des immigrés dans le Fermanagh, le sud de Tyrone, le sud et le centre
de l'Armagh étaient des Anglais (Anglicans de confession) du nord de l'An
gleterre. En revanche, les Écossais presbytériens immigrèrent surtout vers
les comtés d'Antrim, Down et Derry.
L'estimation de l'apport migratoire britannique comporte une grande
marge d'incertitude: 250 000 personnes selon Verrière"7', 100 000 seule
ment selon McEvedy et Jones"X), 50 000 familles d'Ecosse seule à la fin
du XVIIe siècle* 19). La migration de type colonial se concentra dans le temps
et dans l'espace. La politique des Plantations, officiellement inaugurée en
"■') Données établies à l'aide des cartes de l'article «History of Britain and Ireland»,
de Y Encyclopaedia Britannica, William Benton, London, 1977.
(16) Séamus Pender (éd.), A Census of Ireland circa /659, Dublin, 1939.
(17) Jacques Verrière, La population de Г Irlande, ouv.cit. p. 46.
(IX) Colin McEvedy and Richard Jones, Atlas of World Population History, London,
Penguin, 1978, p. 46.
"9) Jonathan Bardon, A History of Ulster, p. 171. 1134 DEMOGRAPHIE ET PARTITION DE l 'IRLANDE
Tableau 1. - Les estimations pré-censitaires de la population de l'Irlande
du Nord et de l'Irlande par confession
Dr. Thomas NewenAbstract of 1732 Recensement de l'Irlande Bourke (familles) 1659 ham ProtesDavid Wakefield (1792) (1762) (1791) Protes (familles)
Catholi% Catholi% % Catholi% % Anglais/ Irlandais Catholiques ques Ecossais Irlandais tants tants Cath. ques ques ques
Antrim 7074 8965 55,9 14899 3461 18,9 80000 80000 50,0
Armagh 2393 4355 64,5 6064 3 279 35,1 30000 90000 75,0
14060 5 210 Down 6540 8643 56,9 27,0 100750 100750 50,0
Fermanagh 1800 5 302 74,7 2913 2127 42,2 23933 47867 66,7
4428 5306 54,5 8751 2782 24,1 41666 83334 66,7 Londonderry
Tyrone nd nd 5 587 6123 52,3 26283 131417 83,3
6 comtés 32571 59,4 52274 22982 30,5 51,0 302632 533368 22235 30,5 63,8 d'Irlande du Nord
105501 CatholiDonegal 3412 8589 71,6 5 543 4144 42,8 16314 65256 80,0
Monaghan 434 3649 89,4 2 838 5096 64,2 23333 116667 83,3
nd nd 1969 6237 Cavan 76,0 23600 94400 80,0
3 autres comtés 3 846 12238 76,1 10350 15477 59,9 63247 276323 81,4 d'Ulster
13 337 Munster 13 756 117 812 89,5 106407 88,9 80,7 94,0
Leinster 21900 106928 83,0 25 241 92434 78,6 68,8 71,0 149311 2329445 94,0
21989 91,6 4299 44101 91,1 91,1 Connacht 2006 94,0
291 538 281 401 65,2 TOTAL 63743 82,1 72,7 80,0 515190 3139136 85,9
Sources : 1659 : Séamus Pender (éd.), Л Census of Ireland circa 1659, Dublin, 1939.
1732 : Anonymous, The Abstract of the Number of Protestants and Popish Families in the several provinces and Counties of Ireland-Year 1732,
Dublin, 1786.
1762 : Thomas Newenham, A Statistical and Historical Inquiry into the Progress and Magnitude of the Population of Ireland, 1812. (Bourke cité
par Newenhan).
1 79 1 : Thomas Newenham, A Statistical and Historical Inquiry into the Progress and Magnitude, ouv. cit..
1792 : E. Wakefield, An Account of Ireland, Statistical and Political, London, 1812.
1607 avec la fuite des Comtes, n'avait remporté qu'un maigre succès d
émographique : en 1630, on ne comptait que 4 OOO nouveaux venus issus
de familles britanniques, en Ulster surtout. En 1641, les colons britanniques
(hommes et dépendants) étaient à peine plus de 50 OOO. L'envolée du phé
nomène migratoire attendra donc les conquêtes cromwelliennes. Après la
bataille de la Boyne, qui confirma la suprématie britannique en Irlande,
ce sont des immigrants individuels ou en famille qui prirent le relais des
planteurs. Le caractère ulstérien de l'installation en fut une donnée pr
imordiale, dès les origines : le nord-est de l'Irlande, à quelques kilomètres
de l'Ecosse, a constitué par sa proximité, le déversoir naturel des îles br
itanniques. Les Écossais, plus encore que les Anglais, trouvèrent en Irlande DÉMOGRAPHIE ET PARTITION DE l'IRLANDE 1135
un climat et une végétation familiers, proches de ceux de leur pays d'ori
gine. Ils furent les véritables pionniers de l'implantation dans un pays host
ile et difficile d'accès. Il y fallait :
«La foi messianique des Lowlanders presbytériens... (qui) leur donnèrent
cette ténacité et cette persévérance qui garantirent le succès de leur émi
gration. »(20)
Ce ne sont pas quelques massacres, déplacements de population ou
bannissements hors d'Irlande qui viendront à bout des Irlandais, qui dis
posent de l'atout d'une population relativement nombreuse (82% dans l'e
nsemble de l'île selon le Census de 1659). William Petty, l'un des pères
fondateurs de la démographie, conçoit un grand projet, une « thérapeutique
politique'20» à la hauteur des risques potentiels que fait courir l'Irlande à
la Grande-Bretagne : «... le gouvernement n'y pourra jamais être en sûreté
sans coûteuses armées jusqu'à ce qu'on ait rendu anglaise la majeure partie
des habitants, soit en amenant des Anglais, soit en retirant des Irlandais(22) ».
Les trois quarts des Irlandais seront envoyés en Angleterre et l'île deviendra
un immense ranch où 300 000 indigènes seulement (sur les 800 000 qui
peuplaient encore l'île) dûment anglicisés, élèveront des bestiaux pour le
compte des immigrants. En Irlande, les catholiques sont un danger politique
parce qu'ils détiennent la plupart des fonctions, et un danger économique prétendent à une étendue de terres proportionnée à leur grand
nombre. Mais il ne pourra plus en être ainsi après la transplantation, et
en Angleterre la minorité catholique ne saurait être dangereuse'23'.
L'émigration hors d'Irlande : pour les catholiques vers le bagne,
pour les protestants vers la Terre promise
Les mouvements migratoires vers et hors d'Irlande semblaient conforter
les vues de William Petty. Son grandiose projet de déracinement des Irlandais
fut néanmoins repoussé par le Roi d'Angleterre, ce qui contribua à ralentir
la saignée migratoire catholique: sur les 50 à 100 000 emigrants d'Irlande
du XVIIe siècle, les trois quarts étaient catholiques, pour une population qui
l'était aux quatre cinquièmes ; un écart, assez faible, qui ne favorisait pas les
protestants.
C'est l'afflux migratoire d'Ecosse et d'Angleterre au tournant du
XVIIIe siècle qui rétablit l'avantage protestant. L' Abstract anonyme de
1732(24) permet, près d'un siècle après le Census de 1659, de dresser le bilan
(20) Jacques Verrière, La population de l'Irlande, ouv. cit. p. 49.
(21) Selon la forte expression de Y. Goblet, dans La transformation de la géographie
politique de l'Irlande au XVIIe siècle, Berger Levrault, Paris, 1930, p. 280.
(22) Les ouvrages de Petty sur l'Irlande sont William Petty, The Political Anatomy of
Ireland, London, 1691 et A Treatise of Ireland, London, 1687.
(23) Yves Goblet, La transformation de la géographie politique... ouv. cit. p. 299 ;
voir aussi Jacques Verrière, La population de i Irlande, ouv. cit. p. 35.
(24) Anonymous, The Abstract of the Number of Protestants and Popish Families in
the Several Provinces and Counties of Ireland. Year 1732, Dublin, 1786.

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