Le Laboratoire d'Anthropologie de l'Ecole pratique des hautes études - article ; n°4 ; vol.7, pg 307-318

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Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1980 - Volume 7 - Numéro 4 - Pages 307-318
12 pages
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Publié le : mardi 1 janvier 1980
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D. Ferembach
Le Laboratoire d'Anthropologie de l'Ecole pratique des hautes
études
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, XIII° Série, tome 7 fascicule 4, 1980. pp. 307-318.
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Ferembach D. Le Laboratoire d'Anthropologie de l'Ecole pratique des hautes études. In: Bulletins et Mémoires de la Société
d'anthropologie de Paris, XIII° Série, tome 7 fascicule 4, 1980. pp. 307-318.
doi : 10.3406/bmsap.1980.3797
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1980_num_7_4_3797Bull, et Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, t. 7, série XIII, 1980, p. 307-318
LE LABORATOIRE D'ANTHROPOLOGIE
DE L'ECOLE PRATIQUE DES HAUTES ETUDES
(Laboratoire BROCA)
par D. Ferembach
« Le laboratoire d'Anthropologie a été fondé en 1867 à l'Ecole Pratique
de la Faculté de Médecine par M. le Professeur Broca, pour ses recherches
personnelles. Il se composait alors de deux petites pièces situées au-dessus du
Musée Dupuytren. M. Broca y réunit les pièces, ouvrages et instruments les plus
indispensables pour l'étude de l'anthropologie anatomique. Il y travailla d'abord
avec le concours d'un seul aide, M. le Dr Hamy ; mais bientôt plusieurs membres
de la Société d'Anthropologie : MM. Daily, Topinard, Hovelacque, Bertillon,
Le Courtois, etc.. vinrent y travailler aussi. En 1868, ce laboratoire fut compris
dans l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et M. Hamy en fut nommé préparateur.
A partir de ce jour, le laboratoire fut mis à la disposition de tous les membres
de la Société d'Anthropologie pour leurs recherches, et de toutes les personnes
qui désiraient s'initier aux études anthropologiques. Pour répondre à ce désir,
le Directeur institua dans le laboratoire des conférences d'abord hebdomadaires,
puis bihebdomadaires ; mais, dès la seconde année, le local se trouva beaucoup
trop étroit et le Directeur obtint aisément de M. le Doyen Wurtz l'autorisation
de faire ces conférences dans d'autres locaux plus grands... M. Hamy, préparateur,
donna en outre, dans le laboratoire, des séances de démonstration pour les élèves
divisés en séries. Ce fut ainsi que le laboratoire, tout en conservant le caractère
d'un laboratoire de recherche devint, en outre, un laboratoire d'enseignement » .
C'est par ces phrases que Paul Broca commence son rapport résumant
dix années d'activité du Laboratoire.
Le Laboratoire d'Anthropologie fut la troisième création de P. Broca.
L'Anthropologie lui devait déjà la fondation de la Société d'Anthropologie de
Paris dont la première séance s'était tenue le 19 mai 1859, et celle des Bulletins
de la Société dont le premier numéro paraissait à la fin de cette même année.
La nécessité de disposer d'une Société où l'on pourrait traiter librement de ce
qui touche au genre humain s'était imposée à lui à la suite de la présentation à
la Société de Biologie de ses recherches sur « l'hybridité et la détermination des
espèces animales ». Il osait y affirmer que certains hybrides d'espèces étaient
féconds : il avait pu étudier, entre autres, des léporidés issus d'un crois
ement entre un lièvre et une lapine. Il abordait en même temps la question du
croisement entre les races humaines, de leur fécondité relative. Devant l'inquié
tude de Rayer, Président de la Société, soucieux des retombées d'une telle
discussion, osée pour l'époque, P. Broca n'acheva pas ses communications sur
ce sujet. C'est alors que lui vint l'idée de créer la Société d'Anthropologie
de Paris. 308 SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE PARIS
Mais avant de continuer, retraçons brièvement les premières étapes de
sa vie.
Né le 28 juin 1824 à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), P. Broca fit ses
études de médecine à Paris. Reçu le premier à l'agrégation de chirurgie en
1853, il est nommé, la même année, chirurgien des hôpitaux. En 1866, l'Aca
démie de Médecine l'élit en son sein. Un an plus tard, il devenait professeur
de pathologie externe, poste qui se transformera par la suite en clinique chirur
gicale. Le Préfet de la Seine est indirectement à l'origine de sa vocation anthropol
ogique. A son instigation, en 1847, une Commission avait été désignée pour
étudier les ossements humains exhumés de l'ancienne église des Célestins. Par
la suite, P. Broca continua à rechercher des livres, peu nombreux alors, traitant
de craniologie, de races humaines, etc.. Mais, pour mener ses recherches cranio-
logiques, il lui fallait des crânes. Dès 1861, il se préoccupa de réunir une telle
collection qui trouva asile tout d'abord dans son appartement personnel, avant
d'être donnée au Laboratoire. En 1877, il écrivait : « la collection cranio-
logique comprend environ 4.000 crânes dont 1.200 appartiennent à la Société
d'Anthropologie. La rapidité remarquable avec laquelle elle s'est accrue est due
en grande partie au concours empressé des médecins de la marine de l'Etat et
des docteurs français ou étrangers qui, après avoir suivi nos cours et travaillé
avec nous dans le Laboratoire, ont bien voulu nous faire ensuite de nombreux
et précieux envois ». Ce matériel n'était pas seulement enregistré ; la plus
grande partie, dès son arrivée, était étudiée. Le rapport de 1877 indique : « les
registres craniométriques forment dix volumes où sont inscrites les mensurations
faites suivant des procédés uniformes sur plus de 2.500 crânes de toutes races.
Le nombre des mesures inscrites dépasse 200.000 ; en outre, tous les relevés,
toutes les moyennes générales et les moyennes par sexe, tous les indices indivi
duels au nombre de douze par crâne, et tous les indices moyens ont été calculés
et reportés sur un registre spécial. Ces matériaux immenses fournissent une mine
inépuisable où chacun peut librement puiser et ils ont servi de base à un grand
nombre de travaux publiés soit par nous-mêmes, soit par des personnes étran
gères au Laboratoire. Ils ont tous été recueillis par le directeur, avec le concours
de ses collaborateurs du Laboratoire : MM. Hamy, Topinard, Chudzinski et
Kuhff ».
Outre ces pièces, P. Broca avait reçu des squelettes d'adultes et d'enfants,
des ossements fossiles. A cette importante collection, déposée actuellement au
Laboratoire d'Anthropologie du Musée de l'Homme, il faut ajouter des squelettes
de Primates ou d'autres mammifères et des moulages de membres, d'organes,
de têtes et surtout de cerveaux, réalisés par Chudzinski, alors préparateur au
laboratoire. Très habile et très compétent, ce dernier reprenait chaque pièce et
la remodelait. C'est à partir de cette collection unique et des cerveaux eux-
mêmes, que lui-même et Broca firent progresser considérablement l'étude des
circonvolutions cérébrales, apportant des précisions sur les connexions superf
icielles et profondes. La comparaison de cet organe, entre divers animaux,
permit à Broca de retrouver « les caractères d'un type commun à tous les
mammifères ».
Le laboratoire possède les carnets de Broca sur lesquels, pour chaque
individu mort à l'hôpital et dont il prélevait le cerveau, il consignait le nom, FEREMBACH. — LE LABORATOIRE D* ANTHROPOLOGIE 309 D.
l'âge, la stature, la profession, la cause de la mort, le poids du cerveau et de
ses composants, et diverses remarques. Ces carnets ont été à l'origine d'articles
récents de E. Schreider. On sait aussi que P. Broca est connu par la découverte
du centre du langage articulé dans la circonvolution frontale qui porte son nom.
Mais là ne s'est pas arrêtée son œuvre qui, d'emblée, appréhenda tous les
aspects de l'Anthropologie. S'il n'étudia pas lui-même des populations modernes,
il écrivit un long ouvrage de 300 pages, « Instructions générales pour les
recherches anthropologiques ». A ceci s'ajoutent des instructions anthropologiques
pour divers pays, rédigées soit par lui, soit par P. Topinard ou d'autres coll
aborateurs qui enseignaient aussi les techniques à ceux qui le leur demandaient.
Lorsque Broca prit en main le développement de l'Anthropologie, l'instr
umentation dont il pouvait disposer était très réduite. On sait qu'il avait tout
d'abord envisagé de devenir polytechnicien. Des raisons familiales le firent
s'orienter vers la médecine. Les bases solides de physique et de mathématique
qu'il avait acquises au cours de sa préparation à l'entrée de la Grande Ecole,
où il été admissible, servirent au naturaliste pour la réalisation de nom
breux instruments anthropologiques de précision, à l'origine de ceux utilisés
actuellement. Il mit au point aussi des échelles chromatiques des yeux, des cheveux,
de la peau, un barème anthropologique (publié à Moscou) où tous les indices
pouvaient être retrouvés, etc. Il fut l'un des premiers à introduire l'usage des
coupes histologiques et du microscope, tant en médecine qu'en Anthropologie.
En 1872, paraissait le premier numéro de la Revue d'Anthropologie dans
laquelle étaient publiés, en particulier, les travaux faits au Laboratoire et qui,
trop nombreux, ne pouvaient être imprimés dans les Bulletins de la Société.
1872 voit aussi l'organisation d'un musée anthropologique et d'un « cabinet des
instruments anthropologiques ». Il écrivit à ce propos : « cette collection précieuse
et unique en son genre, comprend à la fois les instruments qui n'ont qu'une
valeur historique et ceux qui sont usuels ». Une grande partie est toujours en
dépôt au Laboratoire.
Pour être complet, il aurait fallu aussi parler de ses recherches en paléonto
logie humaine, en paléopathologie, de ses articles traitant d'évolution, d'héré
dité des caractères, du peuplement racial et démographique de la France, des
« instructions anthropologiques », sans compter ceux de préhistoire, de linguis
tique et d'ethnologie.
P. Broca mourut brutalement dans la nuit du 8 au 9 juillet 1880, après
une séance au Sénat où, trois mois auparavant, il avait été nommé sénateur
inamovible.
L'Anthropologie aura joué un grand rôle dans sa vie. Il passait chaque
jour plusieurs heures au Laboratoire, « le laboratoire qui était sa vie, son sanc
tuaire, le refuge où il accourait dès qu'il avait quelques instants, l'endroit où
il se reposait, où il travaillait à sa science favorite, où il donnait libre cours
à sa verve, où il était heureux » (P. Topinard, 1880).
Très tôt, P. Broca avait su s'entourer de collaborateurs efficaces et pas
sionnés, comme lui, par l'anthropologie. L'Ecole Pratique des Hautes Etudes
avait affecté au Laboratoire un « garçon de service » Félix Flandinette, qui lui 310 société d'anthropologie de paris
était très attaché. Je ne citerai pas toutes les personnes venues faire des recher
ches au Laboratoire. Seuls, les travaux de celles ayant occupé un poste à
l'Ecole Pratique des Hautes Etudes seront indiqués. Т.Е. Нашу ne resta pas
longtemps au Laboratoire. Nommé préparateur en 1868, il partit en 1872 pour
entrer au Muséum National d'Histoire Naturelle. Quant au Dr Kuhff, nommé
préparateur en 1874, il semble n'avoir eu qu'une activité réduite et n'apparaît
plus sur la liste du personnel du Laboratoire, lorsque, en 1880, M. Duval
succéda à P. Broca. Par contre, plusieurs travaux de Chudzinski et de Topinard
constituent des documents auxquels on se réfère encore actuellement.
J'ai déjà parlé des moulages réalisés par le premier qui occupa le poste de
préparateur particulier de P. Broca en 1870, avant de devenir aide-préparateur
(1873), puis préparateur (1875), poste qu'il conserva jusqu'à sa mort en 1896.
Sa mauvaise connaissance du français (il était d'origine polonaise), son statut
d'étranger et le fait que bien que médecin, il n'avait pas soutenu son doctorat
en médecine, l'empêchèrent d'accéder à un grade supérieur que, par son travail
et ses compétences, il aurait largement mérité. Travailleur acharné, il disséqua
de nombreux cadavres, tant d'hommes que de primates, ou même d'autres
mammifères, s'intéressant tout particulièrement à la myologie, à l'étude des
cerveaux. Il nota un très grand nombre d'observations sur leur morphologie.
A cet égard, il peut être considéré comme le créateur de l'anthropologie des
parties molles.
L'année de sa mort paraissait, chez Masson, sa monographie sur la compar
aison des muscles du crâne et de la face chez les différentes races humaines et,
en 1898, celle sur les muscles du corps et des membres ; ces ouvrages représentent
les premiers travaux publiés sur cette question. A partir des observations faites
sur les moulages de cerveaux, il rédigea un traité d'anatomie comparée des plis
cérébraux qu'il publia en 1877 (les mammifères sauf les singes et l'homme) et
en 1880, en polonais, dans les Mémoires de la Société Polonaise des Sciences,
à Paris.
Paul Topinard naquit à Lisle- Adam le 4 novembre 1830 et passa une partie
de son enfance aux Etats-Unis où son père possédait un domaine. En 1848,
il rentra à Paris et s'inscrivit à la Faculté de Médecine. P. Broca remarqua vite
ce brillant interne de son service et l'orienta vers l'anthropologie. Après la guerre
de 1870, à laquelle il participa comme médecin, il abandonna, sur les conseils
de P. Broca, la pratique médicale et consacra tout son temps à l'Anthropologie.
En 1872, il entra comme préparateur au Laboratoire d'Anthropologie de l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes dont il fut nommé sous-directeur en 1877. Il restera
à ce poste jusqu'à sa retraite en 1900. A la mort de P. Broca (1880), à qui une
amitié fondée sur l'estime le liait, il n'envisagea pas de lui succéder au poste
de Directeur du Laboratoire et mit en avant M. Duval. Par contre, il se fit élire
Secrétaire Général de la Société d'Anthropologie de Paris. Mais il ne tarda pas
à se heurter à certains membres du Conseil. Ne pouvant empêcher des initiatives
qu'il désapprouvait, P. Topinard donna sa démission de Secrétaire Général de
la Société d'Anthropologie de Paris en 1886. Ces mêmes personnes lui créèrent
des ennuis, tant au Laboratoire qu'à l'Ecole, freinant ses activités et le dévelop
pement du Laboratoire. D. FEREMBACH. — LE LABORATOIRE D'ANTHROPOLOGIE 311
Après P. Broca, P. Topinard aura été une grande figure de l'Anthropologie
française. Son traité : Elément d'anthropologie générale, qu'il publia en 1885,
somme de l'enseignement qu'il donnait et aussi des connaissances de l'époque
en anthropologie, reste un ouvrage que l'on consulte toujours avec profit.
On lui doit aussi deux autres traités : L'Anthropologie (1876) qui fut traduit
en plusieurs langues et L'Homme dans la nature (1891). Il a publié aussi un
certain nombre d'articles portant sur la craniologie, l'anatomie humaine et
comparée du squelette, la mise au point de techniques, d'instruments nouveaux,
la rédaction d'instructions pour les voyageurs, des notes sur l'histoire de
l'anthropologie, l'évolution humaine, les races actuelles, etc. Enfin, avec
Cartailhac et Hamy, il créa en 1890 la revue L'Anthropologie. Il mourut à
Paris le 20 décembre 1911.
Nous avons vu que Mathias Duval avait succédé à Broca à la direction
du Laboratoire. Il était alors agrégé libre d'anatomie et de physiologie à la
Faculté de Médecine de Paris ; en 1886, il y était promu professeur. Ses recher
ches sur l'embryogénie comparée et le système nerveux le préoccupaient davan
tage que l'anthropologie qui, en fait, ne l'intéressait pas. Son apport à cette
discipline se résume à quelques publications sur les théories de l'évolution et
sur le cerveau. Il quitta son poste à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en 1890
pour se consacrer pleinement à ses travaux.
Vincent Laborde prit alors la tête du Laboratoire. Chef de travaux prati
ques de physiologie à la Faculté de Médecine, on rechercherait en vain des
traces positives de son œuvre anthropologique.
Si, au milieu de tous ces avatars et malgré l'incompétence anthropologique
des successeurs de P. Broca, le prestige du Laboratoire fut maintenu, on le doit,
après le départ de P. Topinard, à L. Manouvrier.
A la mort de Vincent Laborde en 1903, L. Manouvrier fut nommé Direc
teur du Laboratoire d'Anthropologie. Cela faisait déjà 28 ans qu'il y travaillait ;
en 1875, il s'y était inscrit comme élève de P. Broca dont il devenait préparateur
bénévole en 1878. Il se lança alors dans la recherche anthropologique, tout en
continuant ses études médicales qu'il acheva en soutenant en 1882 son doctorat.
Mathias Duval le proposa comme préparateur titulaire en 1880 ; en 1900, il
succéda à P. Topinard au poste de sous-directeur. De 1903 au 18 janvier 1927,
date de sa mort à Paris, il assumera la direction du Laboratoire.
Il était né le 28 juin 1850 à Guéret (Creuse). En 1902, il fut aussi nommé
sous-directeur de la station physiologique du Collège de France, ce qui améliora
sa situation financière. A partir de cette année-là et jusqu'à sa mort en 1927,
il occupera les postes de Secrétaire Général de la Société d'Anthropologie de
Paris et de Rédacteur en chef des Bulletins et Mémoires. A l'Ecole d'Anthropol
ogie, il enseigna l'ethnologie, puis la physiologie.
Son œuvre scientifique est très vaste : continuateur de l'œuvre de Broca,
il s'intéressa aux variations morphologiques des circonvolutions cérébrales en
étudiant des cerveaux d'hommes célèbres, d'assassins, etc., en exploitant les
nombreuses données relevées par P. Broca. Sa thèse de médecine porte d'ailleurs
le titre Recherche d'anatomie comparative et philosophique sur les caractères 312 société d'anthropologie de paris
du crâne et du cerveau. L'originalité de ses travaux touchant les variations
anatomiques d'un os, la mise au point d'une technique nouvelle, tiennent à
l'explication qu'il recherche pour les justifier. Ses indices de platycmérie (fémur)
et de platycnémie (tibia) sont encore calculés et l'influence musculaire pour
rendre compte de la saillie du pilastre ou de l'aplatissement de la diaphyse
tibiale reste maintenue. On utilise toujours ses tableaux permettant de définir la
stature d'un squelette, du vivant de l'individu, à partir de la longueur des os
des membres. Alors que les conclusions de Dubois sur le statut Homo du
Pithécanthrope étaient fortement controversées, il entreprit une étude comparat
ive minutieuse du fossile qui le conduisit à adopter et à défendre les vues du
spécialiste hollandais. Ce faisant, il abandonna la théorie fixiste d'A. Comte dont
il était, par ailleurs, un disciple, pour adopter la transformiste. A plusieurs
reprises, il utilisa ses connaissances ou orienta ses recherches pour s'opposer à
des opinions qu'il jugeait fausses ou dangereuses, telles celles de Lombroso et
la phrénologie liant morphologie et criminalité. Il souligna l'importance du milieu
dont « dépend le mode d'utilisation et, par suite, la valeur morale ou sociale
effective des aptitudes organiques ». Il s'éleva de même contre les théories de
Gobineau et Lapouge, prétendant la race germanique supérieure aux autres.
A son époque, où une forte mysogynie régnait, il était quasiment impossible à
une femme d'accéder à un poste de responsabilité ou de faire certaines études ;
L. Manouvrier s'en fit le défenseur. Dans un article publié dans la Revue
Scientifique, il soutint leur droit, refusé jusqu'alors, à préparer un internat en
médecine. Alors que le cerveau féminin était décrit comme inférieur à celui de
l'homme, la femme comme moins intelligente, il démontra, en s'appuyant sur
une étude comparative poussée, la fausseté d'une telle assertion. Il y aurait
encore beaucoup à ajouter sur ses travaux. Il faudrait aussi parler de ses études
sur les ossements fossiles, sur les populations modernes, etc..
Tout en continuant l'orientation donnée par P. Broca au Laboratoire, il y
apporta aussi une note personnelle en axant certaines de ses recherches vers la
physiologie, la psychophysiologie (« mouvements divers et sueur palmaire conséc
utifs à des images mentales ») et même la psychologie (articles sur le tempé
rament, la volonté).
Il mourut à Paris le 18 janvier 1927. Pendant 52 ans, il aura donc participé
à la vie du Laboratoire puis, à partir de 1903, présidé à sa destinée. Après sa
mort, il ne restait plus qu'une seule personne de l'Ecole Pratique des Hautes
Etudes : Georges Papillault. C'est lui qui fut désigné pour le remplacer. V. Laborde
l'avait pris comme préparateur à l'E.P.H.E. en 1897. Lorsque Manouvrier
devint directeur, il fut promu sous-directeur (1903).
Natif de Châtellerault (15 juillet 1863), G. Papillault s'orienta vers la
médecine, après avoir passé une année à la Faculté de Droit. C'est pour préparer
son doctorat portant sur le métopisme qu'il s'inscrira, en 1891, au Laboratoire
d'Anthropologie de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes où il fut initié par
L. Manouvrier à cette discipline.
Une partie de son œuvre scientifique, comme de son enseignement, a été
axée sur la sociologie et la psychologie. En anthropologie, outre ses recherches FEREMBACH. — LE LABORATOIRE D* ANTHROPOLOGIE 313 D.
sur le métopisme, on lui doit un important travail sur L'homme moyen à Paris ;
variations suivant le sexe et suivant la taille. Il est aussi l'auteur d'un certain
nombre d'articles sur des questions variées touchant à l'anthropologie, et dans
la ligne de ce que ses prédécesseurs avaient fait.
A sa mort, en 1934, le Laboratoire se retrouva vide ; il ne restait plus
aucun personnel dépendant de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. La Direction
de l'Ecole demanda alors à Raoul Anthony (né le 12 octobre 1874 à Châteaulin,
Finistère), professeur d'anatomie comparée au Muséum National d'Histoire
Naturelle, déjà Directeur du Laboratoire de Zoologie comparative à l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes, de prendre en charge l'administration de l'ancien
Laboratoire Broca. Ce choix, en fait, se justifiait : R. Anthony s'intéressait depuis
longtemps à l'anthropologie. Eh 1899, il s'était inscrit à la Société d'Anthro
pologie de Paris où il occupa des postes de responsabilité ; en particulier, à la
mort de L. Manouvrier, il fut élu Secrétaire Général (1926-1937). Dès 1907,
il avait donné un enseignement régulier à l'Ecole d'Anthropologie. Ses publi
cations anthropologiques étaient aussi nombreuses que celles touchant l'anatomie
comparée, le rattachement de certains de ses travaux à l'une ou l'autre discipline
étant d'ailleurs parfois difficile à préciser.
R. Anthony s'intéressa beaucoup au cerveau. Le premier, il en définit un
plan de description générale. Le premier aussi, il appliqua ses résultats aux
nommes fossiles. Néolamarckiste convaincu, il s'efforça d'expliquer l'évolution
par des facteurs adaptatifs. Il écrivit des articles sur la locomotion chez les
Primates et les caractères anatomiques liés à chaque type, et sur les modifications
anatomiques associées à la bipédie chez l'homme. On lui doit une monographie
sur les cynocéphales, une étude des viscères de l'orang. S'intéressant à l'Anthro
pologie des parties molles, il fonda avec Loth (Varsovie) et Keith (Londres) le
« Centre international pour l'anthropologie des parties molles » (1926). Dans son
Introduction à l'étude de la forme humaine, il fit une mise au point des connais
sances de son époque sur la somatologie et la croissance. Enfin, esprit encyclo
pédique, il publia aussi des articles de préhistoire, d'ethnographie, de philosophie.
En 1937, le Laboratoire fut « réuni administrativement au Laboratoire
d'anthropologie de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes qui avait été créé à
Toulouse en 1933 » pour H.V. Vallois, et R. Anthony en abandonna la
direction à ce dernier. Mais jusqu'à sa mort, le 1er septembre 1941, R. Anthony
ne cessa de s'intéresser à peu près autant à l'anthropologie qu'à l'anatomie
comparée.
Lorsque H.V. Vallois succéda à R. Anthony, il était alors professeur d'ana
tomie à la Faculté de Médecine de Toulouse depuis 1922. Né le 11 avril 1889
à Nancy, il y fit ses études de médecine (1914), préparant en même temps une
licence es sciences (1910). L'anatomie humaine le fit s'intéresser à l'anatomie
comparée. Cela lui fut l'occasion de venir de temps en temps à Paris (dès 1910)
au Laboratoire du Muséum National d'Histoire Naturelle que dirigeait R. Anthony.
L'anatomie générale des Vertébrés le conduisit à celle des Primates, aux rapports
entre ces derniers et l'homme, puis à l'Anthropologie. Outre le Laboratoire
d'anatomie comparée, il fréquenta d'autres laboratoires dont le
d'anthropologie de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes où il suivit l'enseignement 314 société d'anthropologie de paris
de L. Manouvrier. En 1930, il est nommé Rédacteur en Chef de la revue
L'Anthropologie. En 1933, ГЕ.Р.Н.Е. crée pour lui un Laboratoire d'Anthro
pologie à Toulouse. C'est ce Laboratoire qui, en 1937, sera fusionné avec le
Laboratoire Broca dont il prendra la direction.
Le Conseil de la Société d'Anthropologie de Paris l'élit, en 1939, Secré
taire Général de la Société et, de ce fait, Rédacteur en Chef des Bulletins et
Mémoires.
Jusqu'en 1941, H.V. Vallois conservera son poste à la Faculté de Médecine
de Toulouse, partageant son temps entre cette ville et Paris. A cette date, il est
détaché à Paris. C'est en 1942, qu'il remplace M. Boule à la tête de l'Institut de
Paléontologie Humaine dont il était professeur depuis 1938. Lorsqu'un ense
ignement officiel d'Anthropologie est enfin créé en Faculté des Sciences (1949),
il l'organise avec le titre de Chargé de cours. A tous ces postes, il ajoutera,
l'année suivante, celui de Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle
et de Directeur du Musée de l'Homme.
Jusqu'en 1940, le Laboratoire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes fut
hébergé, comme du temps de P. Broca, au couvent des Cordeliers. En 1940,
« sous un prétexte fallacieux, le Doyen Roussy a expulsé des Cordeliers tout
ce qui était anthropologie. Toutes les pièces ont dû être mises en caisses sous
ma direction éloignée (j'étais alors mobilisé à Toulouse) et par les soins du
préparateur de l'Institut de Paléontologie Humaine. L'ensemble des caisses a été
déposé momentanément dans la cave d'une des salles de dissection de l'Ecole
Pratique (de médecine) ; avec elles, se trouvait un grand nombre de squelettes
montés, pour la plupart exotiques, ainsi qu'un certain nombre de de
Vertébrés, dont divers singes. Ce n'est qu'en 1950 que ma nomination au Musée
de l'Homme m'a permis d'y faire porter tout ce matériel et de le déballer »
(H.V. Vallois, note 1968). C'est là que la plus grande partie de la collection
Broca se trouve actuellement en dépôt. Quelques pièces ont aussi été mises, dans
les mêmes conditions, à l'Institut de Paléontologie Humaine et au Laboratoire
d'Anatomie de la Faculté de Médecine de Paris.
Sa formation première d'anatomiste marquera l'œuvre scientifique de H.V.
Vallois. Ses descriptions sont toujours minutieuses, détaillées, précises. En anato
mie comparée, il s'efforce d'expliquer quelle fonction se trouve associée à une
particularité osseuse ou musculaire. Des observations sur le fémur, le tibia,
l'articulation du genou, le rachis, l'épaule et les muscles s'y rapportant, lui
fournissent des précisions sur les caractéristiques anatomiques de la station
redressée. Il recherchera en même temps leurs variations raciales.
Les précédents directeurs de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes n'avaient
guère quitté la France, sinon pour participer à des Congrès. H.V. Vallois effectua
des missions en Afrique et au Proche-Orient. Il étudia les populations actuelles
du Cameroun en vue de préciser les différences raciales existant en Afrique
noire. Des Pygmées, il montra qu'ils présentent, comme toutes les races, une
«certaine amplitude de variation»... Chacun de leurs groupes doit être rattaché
aux races de grande taille qui l'avoisinent. Au Proche-Orient, des études d'osse
ments fossiles et de populations actuelles lui permirent de retracer l'histoire
de son peuplement. FEREMBACH. — LE LABORATOIRE D'ANTHROPOLOGIE 315 D.
II s'intéressa aussi à l'évolution anthropologique de notre pays, à la répar
tition des groupes sanguins, des races. Concernant ces dernières, il publia des
articles généraux, soulignant que si l'on ne pouvait admettre la supériorité de
l'une sur l'autre, le concept lui-même ne pouvait être nié.
L'évolution humaine aura été un des problèmes sur lequel il se sera part
iculièrement penché. Partisan d'une origine monophylétique, il apporta des
arguments en faveur de cette thèse. Partant de cette souche unique, l'évolution
humaine se serait poursuivie, par la suite, de façon buissonnante. Ces opinions,
H.V. Vallois les appuya en étudiant un grand nombre de fossiles humains,
principalement d'Afrique du Nord, d'Europe, et surtout de France.
Le successeur de H.V. Vallois à la direction du Laboratoire d'Anthropol
ogie de ГЕ.Р.Н.Е. fut E. Schreider, qui le dirigea de 1961 à 1971. Comme
Topinard, Chudzinski, Manouvrier, Papillault, sa carrière scientifique s'est
déroulée entièrement dans le cadre de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.
Né le 21 mars 1901 à Saint-Pétersbourg (Russie), E. Schreider fit ses
études universitaires en Italie (droit et, en partie, médecine) et en France (socio
logie, psychologie, biologie et anthropologie). Il axa ses première recherches sur
la sociologie (Prague, 1925-1928) et surtout, à partir de 1932, sur la psychol
ogie, sous la direction de H. Pieron et A. Fessard. L'orientation biométrique
qui dominera son œuvre scientifique, il la devra à H. Laugier ; de 1932 à 1940,
il participa aux recherches menées dans son Laboratoire de physiologie du
travail. Il la devra aussi au Laboratoire d'Anthropologie Physique de l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes que dirigeait G. Papillault auprès de qui il acquit
(avec l'Ecole d'Anthropologie) ses premières notions en anthropologie.
De juillet à septembre 1936, il étudia au Mexique les Indiens Otomis et
Nahuatl et, dans une entreprise de textiles, l'adaptation des Otomis au travail
industriel. En 1939, chargé du cours et des travaux pratiques d'anthropologie
physiologique à l'Institut d'Ethnologie de l'Université de Paris, il orienta son
enseignement vers la biométrie.
Au début de 1940, il proposa au C.N.R.S. un projet de recherche qui,
en raison de l'intérêt pratique qu'il présentait sur le plan militaire, fut soumis
au service compétent de l'armée. La guerre ne lui permit pas de le réaliser.
Ayant reçu la consigne de suivre le C.N.R.S. en cas de repli, E. Schreider le
rejoignit à Bordeaux. De cette ville, il fut envoyé à Toulouse où il trouva le
Laboratoire d'Anthropologie Physique de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes
dirigé par H.V. Vallois. De fin juin à novembre 1940, il travailla dans ce Labor
atoire et à l'hôpital militaire de Toulouse.
En juillet 1940, il eut la surprise de recevoir un visa spécial d'entrée aux
Etats-Unis, Raymond Pearl avait fait mettre son nom sur une liste de scienti
fiques invités à venir aux Etats-Unis. Mais E. Schreider refusa ; il venait de
prendre contact avec des réseaux de résistance en France.
Pendant la guerre, E. Schreider fut le premier à assurer avec succès la
liaison entre les mouvements de résistance française et le quartier général du
Général de Gaulle à Londres. Il resta dans cette ville d'octobre 1941 à
avril 1946. Durant son séjour, il fit partie de l'équipe française de la B.B.C.

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