Le métier de psychotechnicien : son objet, son organisation, sa morale professionnelle - article ; n°1 ; vol.49, pg 405-422

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L'année psychologique - Année 1948 - Volume 49 - Numéro 1 - Pages 405-422
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1948
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Maurice Reuchlin
V. Le métier de psychotechnicien : son objet, son organisation,
sa morale professionnelle
In: L'année psychologique. 1948 vol. 49. pp. 405-422.
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Reuchlin Maurice. V. Le métier de psychotechnicien : son objet, son organisation, sa morale professionnelle. In: L'année
psychologique. 1948 vol. 49. pp. 405-422.
doi : 10.3406/psy.1948.8371
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1948_num_49_1_8371V
LE MÉTIER DE PSYCHOTECHNICIEN
SON OBJET, SON ORGANISATION,
SA MORALE PROFESSIONNELLE
par M. Reuciilin
L'après-guerre a vu s'accroître dans le monde le nombre et
l'importance des applications de la psychologie.
G. K. Bennett, président de la « Psychological corporation »,
n'hésite pas à parler d'une « ère nouvelle » (1) dont il explique
l'avènement par deux raisons : l'intérêt des patrons à l'égard des
éléments humains après l'échec des méthodes arbitraires ou pater
nalistes, et les progrès accomplis par les psychologues, que la guerre
a forcés à sortir de leurs laboratoires. La guerre a également contri
bué à informer le public sur la psychologie.
Cet essor de la psychotechnique ne semble pas cependant être
également vigoureux dans tous les pays. En ce qui concerne le
nôtre en particulier, P. H. Maucorps (2) signale que « la psycho
technique industrielle n'a pas rencontré en France l'accueil qu'elle
méritait et que lui ont réservé les milieux du travail d'autres grandes
puissances économiques ». Pour lui, le retard psychotechnique fran
çais a pour causes (ou pour prétextes) les préjugés traditionnels,
l'incertitude méthodologique, les inquiétudes sociales et les objec
tions financières.
Mais, aux U. S. A. tout au moins, Bennett n'est pas seul à cons
tater un développement de la psychotechnique. On peut trouver,
chez certains auteurs, une enumeration des problèmes qu'elle cherche
maintenant à résoudre dans ce pays. Voici par exemple quel est
le champ de la psychologie des individus en tant que salariés,
pour Taylor et M osier (3) présentant leur revue nouvelle Personnel
psychology : sélection, orientation, apprentissage, motivation, moral,
attitude au travail, problèmes personnels et professionnels, adap
tation des machines à l'homme, contrôle des conditions du travail
en vue de la diminution du nombre des erreurs et des accidents,
de l'effort et de la fatigue, en vue de l'accroissement de la produc-- 406 REVUES DE QUESTIONS
tion et de la satisfaction du travailleur, description, classification
et analyse des postes, détermination des salaires « psychologiquement
acceptables », évaluation des individus, étude du travail en équipe.
Les auteurs signalent que la revue ne s'occupera pas des autres
domaines de la psychologie des individus qui sont : la psychologie
scolaire, l'orientation professionnelle et le « counseling » (le conseil,
la consultation psychologique).
Kornhauser (4) cite en outre : les enquêtes auprès des consom
mateurs, la formation des cadres, l'étude des effets de la réclame.
Toujours aux U. S. À. dans le domaine de la psychotechnique
industrielle (que nous prendrons comme exemple, faute de pouvoir
inventorier également les autres domaines de la psychotechnique)
nous avons trouvé un article écrit par un psychologue, R. Stagner,
qui, d'après la notice de l'éditeur, semble s'être spécialisé dans
l'étude psychologique des conflits industriels (grèves), matière qu'il
a enseignée à Darmouth et pour laquelle il est un collaborateur de
la General Motors (5). Nous analyserons plus loin son travail.
£n Angleterre, Mercer (6) définit ainsi le psychologue industriel :
«•«"Celui qui applique sa connaissance de la structure, du dévelop
pement et des bases de la personnalité à des problèmes professionnels
tels que le choix d'un travail pour un individu, le choix d'un individu
, pour une forme spécifique de travail, l'adaptation de l'individu à
vson milieu de travail, l'adaptation du milieu à l'individu; et l'étude
des facteurs ayant une influence sur le développement, la cohérence
et la direction du groupe de travail. » On voit que sa conception
<est la même que celle des auteurs américains.
Mais son compatriote Frisby, qui dirige l'Institut National de
Psychologie Industrielle de Londres (N. I. I. P.), apporte une
nuance importante (7). Pour lui, la psychologie industrielle, n'est
pas la psychologie appliquée, parce que le comportement des ind
ividus dans un milieu particulier tel que l'industrie a ses lois parti
culières, susceptibles de faire l'objet d'études théoriques aussi bien
<jue pratiques. Sur cette question de principe, Frisby se déclare
d'accord avec Hearnshaw (8). Cette opinion pourrait facilement
ouvrir un débat qui dépasserait largement le cadre de ce travail.
On pourrait, en effet, faire remarquer que l'individu est toujours,
à un moment donné de son existence, inclus dans « un milieu parti
culier » et que des études théoriques portant sur l'homme « en
général » se heurteront à des difficultés majeures dès qu'elles s'écar-
teront un peu des questions strictement physiologiques. On retrou
verait là des opinions émises, depuis un certain temps déjà, par
des auteurs français. G. Politzer écrit par exemple (9) page 84 :
« La psychologie industrielle et d'une façon générale la psycho
technique, ne représentent pas la psychologie appliquée. De' quoi
en effet seraient-elles lès applications? Autant vaudrait dire... que
le retour à la forme vraie d'une recherche scientifique ne peut REUCHLIN. — LE MÉTÏER DE PSYCHOTECHNICIEN "407 M.
être que la partie appliquée de la forme fausse de cette recherche. »
Et H. Wallon (10, p. 8-04-6) : « L'homme que doit étudier la psychol
ogie, c'est l'homme concret, non l'entité formelle que trop souvent
encore elle débite, en facultés ou en activités sans objet défini.
»L'homme en général, dont elle fait son point de départ, où le trouve-
t-elle? » La discussion de ces opinions n'entrant pas dans le cadre
de notre travail, nous reviendrons à l'article de Frisby pour cons
tater que son inventaire des facteurs que doit étudier le psychologue
industriel est à peu près identique à ceux que nous avons déjà cités.
Nous noterons cependant que, parmi les facteurs sociaux influen
çant certains aspects du comportement des Ouvriers du travail, il
cite : l'influence du groupe de travail, de l'organisation du
des organisations professionnelles, des groupes sociaux plus larges.
Nous aurons l'occasion de voir plus loin quelles questions épineuses
soulève l'étude de ces facteurs sociaux, mais il semble bien que cette
étude constitue actuellement un pôle d'intérêt dans les recherches
psychotechniques.
L'élargissement du champ d'action de la psychotechnique a
contribué à mettre en lumière la question de l'organisation du
métier de psychotechnicien : formation, diplômes, salaires.
La contribution anglaise la plus importante au problème de la
formation du psychologue industriel nous est offerte, dans un
symposium sur ce thème, publié dans l'organe du N. I. I. P., Occu
pational Psychology.
Mercer (6) envisage, comme formation théorique, une formation
universitaire comprenant des travaux de laboratoire, ne négligeant
pas l'étude de la personnalité, des tendances, des groupes sociaux
et des individus en tant que membres de ces groupes, et complétée,
après la licence, par un travail d'un an sur un problème particulier,
ce travail pouvant être accompli à temps partiel.
Pour la formation pratique, il préconise l'organisation d'insti
tutions centrales d'entraînement, comparables aux hôpitaux-écoles,
où les futurs psychotechniciens auraient surtout la possibilité de
comprendre le milieu dans lequel ils vont travailler, d'apprendre à
adapter les techniques expérimentales aux conditions concrètes du
travail, à expliquer un travail technique dans une langue accessible,
à être prudent sans décevoir, etc. A côté de cette formation théorique
et pratique en psychologie, l'étudiant devra faire un peu de philo
sophie, des sciences expérimentales, de la statistique qui est indispens
able, un peu d'anthropologie, de sociologie, d'économie, apprendre
à administrer et à diriger. Pour ceux qui entrent dans la profession
alors qu'ils sont déjà âgés, après une activité professionnelle dans
un autre domaine, il recommande, à titre transitoire, de leur donner
une formation d'un an à temps complet, sanctionnée par un diplôme,
sous le contrôle d'une organisation professionnelle.
J. Drever (11) se limite à l'étude des moyens dont dispose l'Uni- REVUES DE QUESTIONS ; 408
versité pour donner la formation préconisée par Mercer. Il se déclare
favorable à la création de ce que nous appellerions une licence de
« biologie sociale », qui serait exigée non seulement des psychologues,
mais aussi de tous ceux qui vont travailler sur des êtres humains,
que ce soit dans le domaine social, dans le domaine industriel ou
dans la recherche. Sa préparation durerait trois ans et comprendrait
de la philosophie, des mathématiques (une année), de la physiol
ogie, de la sociologie et de l'anthropologie. Une formation profes
sionnelle de deux ans serait donnée aux futurs psychotechniciens,
après la licence. Elle se proposerait les buts signalés par Mercer
pour sa formation pratique, le même moyen étant préconisé : des
instituts d'entraînement, dont le N. I. I. P., en Angleterre pourrait
servir d'exemple. Le problème est ici un problème financier.
Wilson (12) est à peu près d'accord avec Mercer et Drever. Il
pense que les trois ans de préparation théorique pourraient com
prendre un cours élémentaire d'une année, destiné à recruter les
étudiants, à leur donner une formation générale non limitée à la
psychologie, et à les sélectionner à l'aide de travaux, de tests, etc.
Seuls passeraient en 2e et 3e année ceux qui auraient convenablement
réussi à ces épreuves, qui seraient échelonnées sur toute la première
année. D'après lui, une année suffirait, après la licence, année
consacrée pour moitié à un enseignement théorique spécialisé et
pour moitié à une formation pratique qui pourrait être donnée
dans les services psychotechniques de l'Etat (Armée) ou des grandes
industries nationalisées.
Frisby (7) clôt la discussion. Il est d'accord avec Drever sur
son projet de licence de « biologie sociale ». La formation complé
mentaire durerait deux années, dont la première serait surtout
consacrée aux problèmes théoriques et techniques de psychologie
industrielle et la seconde à un travail effectif exécuté en usine par
groupes de deux étudiants sous le contrôle d'un psychotechnicien
qualifié. Mais il pose, lui aussi, le problème financier.
Les contributions américaines sont plus fragmentaires, sur cette
question de la formation du psychotechnicien.
Me Quitty (13) pense que les psychologues militaires ont été plus
efficients que les psychologues industriels parce que les traditions
de Farmée leur avaient imposé une formation militaire générale avant
de leur demander la solution de problèmes de psychologie militaire.
Le psychologue industriel échoue souvent parce qu'il ne connaît
pas le milieu dans lequel il travaille. D'où l'idée d'inclure dans la
formation universitaire des futurs psychologues industriels des cours
d'ingénieurs, des cours d'économie ou de finances. Cette formation
non psychologique faciliterait le placement des psychologues.
Canter Jr a fait une enquête (14) auprès de psychologues employés
à temps complet dans l'industrie et membres de l'Association
Américaine de Psychologie (A. P. A.), dans le courant de l'été 1947. REUCHLIN. LE MÉTIER DE PSYCHOTECHNICIEN 409 M.
Un questionnaire, préalablement mis au point sur de petits groupes,
a été envoyé à 220 personnes, et 103 ont répondu, dont 56 travail
laient en usine, 37 faisaient du « consulting » (c'est-à-dire venaient,
sur la demande d'un client, essayer de résoudre dans une entre
prise un problème psychologique), 10 se consacraient à la réclame.
Canter leur demande quel est le niveau de culture minimum, dans
leur travail. Le B. A. (correspondant à peu près à un premier certi
ficat de licence) n'est estimé suffisant que par 43 % des psycho
logues d'usine, 9 % des « consultants » et 30 % des « annonciers »;
tandis que le doctorat en philosophie est considéré indispensable,
dans les mêmes groupes, par 33 %, 60 % et 60 % des intéressés.
Les enseignements qui paraissent le plus nécessaire à ces praticiens
sont, par ordre d'importance, la statistique, les tests et mesures,
la psychologie générale, la psychologie clinique, le commerce,
l'administration et la direction, la expérimentale, etc.
Mais ils ne signalent, comme moyen de formation actuel dans leur
partie, que la formation « sur le tas », et ils pensent qu'il faut
cinq ans en moyenne pour qu'on puisse la juger suffisante. Au nombre
des aspects désagréables de leur métier, ils mettent l'indifférence
réciproque de l'Université et de l'industrie. 90 % d'entre eux
dénient toute utilité à l'étude des langues étrangères (mais n'est-ce
pas là un trait propre aux nations de langue anglaise?). Dans son
commentaire à ces réponses, Canter insiste sur la nécessité d'une
formation universitaire adaptée aux besoins industriels, et critique
à ce propos le doctorat. Il pense que, dès l'Université, les étudiants
devraient faire de petits travaux de recherche exigeant l'application
de plusieurs techniques différentes et collaborer avec les professeurs
à l'occasion de travaux plus importants. Ils devraient être informés
des règles d'administration d'une recherche : plan, coût, contrôle,
coordination, etc.
Quel diplôme sanctionnera la formation du psychologue indust
riel? Nous avons parlé déjà d'une licence en biologie sociale, du
doctorat en philosophie, d'un diplôme destiné aux psychologues
venus tard d'une autre profession. Signalons de plus une note de
Bingham (15) donnant la liste de vingt-cinq psychologues améric
ains, membres de l'A. P. A., qui ont reçu le diplôme de psychologie
industrielle de FAmerican Board of Examiners in Professional Psy
chology. Les conditions à remplir sont les suivantes : être docteur,
avoir cinq ans au moins de pratique industrielle, avoir été l'objet d'un
rapport favorable rédigé par deux membres au moins de l'A. P. A.
et portant sur la culture de base, sur l'expérience en psychologie
et en particulier en psychologie industrielle.
En France, signalons que l'Association professionnelle des psycho
techniciens diplômés a étudié un programme de formation des
psychotechniciens, formation qui serait sanctionnée par un diplôme
d'État. -• - -BEVUES DE QUESTIONS 410
On peut trouver quelques indication« sur les salaires qui sont
payés, aux U. S. Ai, aux psychologues industriels. Les correspondants
de Canter (14) qui travaillent en usine et qui ont le doctorat gagnent
annuellement (été 1947), en moyenne, 3.600 dollars en début de
carrière et 6.500 en fin de carrière. S'ils n'ont pas le doctorat, mais
la licence (M. A.) ils ne débutent qu'à 3.000 dollars1. ;
Giese (16) nous donne, pour 1947 également, des chiffres qui
semblent concorder dans la mesure où ils leur sont comparables,
avec ceux de Canter. Il distingue le « consultant » psychologue,
qui conçoit le programme et dirige son contrôle, du « psychométri-
cien ». On ne sait pas quel temps le « » consacre à l'in
stallation d'un service nouveau, mais il gagne pour cela 4.000 dollars
la première année et 1.000 dollars la deuxième année. Le psycho-
métricien, lui, se borne à appliquer les tests et à faire le travail
connexe. Employé à mi-temps ou à 2/3 de temps, il gagne annuel
lement de 3.000 à 3.500 dollars. Il voit 2.000 candidats par an.
Signalons en outre qu'un service de cette importance dépense
1 .000 dollars par an pour les tests, les fournitures et 750 dollars
pour le loyer, l'amortissement du matériel et frais généraux.
Des renseignements plus complets, mais moins récents, sur le
salaire du psychologue industriel sont apportés par Wolle (17) qui
indique que le salaire médian est passé de 3.030 dollars en 1940
à 3.819 en 1945, mais que l'accroissement des impôts a entièrement
absorbé cette augmentation alors que le revenu moyen par habitant
doublait dans la même période et que le prix de la vie augmentait,
d'où une baisse sensible du standard de vie pour le psycho
logue.
Mais l'extension des applications de la psychologie que nous signa
lions au début a mis en lumière des questions plus délicates encore
que celle de la formation ou des salaires : toutes les questions se
rattachent à la morale du psychologue, à ses responsabilités à
l'égard des individus et de la société. C'est là un «terrain dange
reux », selon l'expression de l'un des auteurs cités, mais il devient
chaque jour plus difficile à éviter. On reconnaît que le psycho
technicien ne peut plus éluder les questions de morale professionnelle,
et tandis que certains tentent d'organiser l'étude systématique d'un
code, d'autres se demandent déjà si le psychotechnicien a le droit
d'utiliser toutes les méthodes, d'aborder tous les problèmes.
Plusieurs auteurs soulignent la nécessité d'une morale profes
sionnelle pour le psychotechnicien. La raison qu'ils donnent tous,
à quelques nuances près, est celle que Sargent (18) formule ainsi :
« La psychologie qui a commencé comme une branche de la philo
sophie et s'est développée comme une science de laboratoire est
devenue une profession... » Les psychologues américains semblent
1. Cours approximatif du dollar en 1947 : 120 francs. - REUCHLIN. ■*— LE MÉTIER DE PSYCHOTECHNICIEN 411 M.
prendre conscience de façon particulièrement vive de cette « sortie
du laboratoire ». Bennett (1) déclare que la guerre a favorisé cette
évolution. C'est aussi l'avis de Me Quitty (13) qui y voit une raison
d'efficience accrue de la psychotechnique. Mais du même coup, la
psychologie a une influence concrète et souvent décisive sur la vie
pratique d'un nombre croissant d'individus. Le psychotechnicien a
maintenant, et de plus en plus souvent, des décisions à prendre
dans des situations pour lesquelles il a besoin d'une morale, écrit
Hobbs (19). Pour cette raison, et pour d'autres raisons connexes
(relations intra et interprofessionnelles par exemple), on se préoc
cupe activement, en 1948, d'élaborer un code de règles morales à
l'usage du psychotechnicien.
Ce mouvement a des origines anciennes. Dès 1940, l'Association
américaine de psychologie (A. P. A.) avait organisé un comité
« On Scientific and professional ethics ». En 1944, Subich (20)
publiait un code pour le psychologue consultant, critiqué l'année
suivante par Sargent (18).
Un apport plus intéressant, et qui mérite qu'on s'y arrête, est
publié l'année suivante, en 1946, par Bixler et Seeman (21). Ils
étudient successivement la responsabilité du psychologue à l'égard
des individus, à l'égard des professions voisines, à l'égard de la
société. A l'égard des individus, la situation du psychologue est
caractérisée par le fait qu'il travaille en général au sein d'une
institution, d'une entreprise, et qu'il risque d'être amené à une
attitude double : obtenir la confiance des individus pour être ren
seigné sur eux, et ensuite transmettre à d'autres (les clients de
l'institution, les dirigeants de l'entreprise) ce qu'il a ainsi appris.
S'il s'agit de faire un diagnostic, et que le client vienne volontaire
ment consulter le psychologue, il est clair qu'aucune information
ne peut être transmise à des tiers sans l'autorisation expresse de
l'intéressé. Par exemple un centre psychologique installé dans une
université ne devra pas renseigner le professeur qui lui demanderait
un renseignement sur un étudiant venu librement consulter le
psychologue. Si le diagnostic a été demandé par un tiers, le client
est supposé connaître ce fait. On le prévient cependant avant l'ex
amen qu'un rapport sera fait sur son cas. S'il s'agit, non d'un diagnost
ic, mais de psychothérapie, les renseignements sont toujours confi
dentiels. Les transmissions de entre professions
voisines devront avoir exclusivement pour but l'intérêt du client,
et se limiter à ce qu'exige cet intérêt. A l'égard de la société, le
psychologue a le devoir de prévenir et de traiter les inadaptations,
d'aider les individus quelles que soient leur solvabilité, leur religion,
leur race et leur éducation, défendre la société contre certains indi
vidus et vice versa. Dans leur conclusion, les auteurs expriment
une idée que nous retrouverons : « Un groupe professionnel dont le
code n'est organisé qu'en fonction de ses propres besoins et qui REVUES DE QUESTIONS . 412
reste insensible aux besoins sociaux retarde le développement de
la société et maintient le statu quo. »
En 1947, le Comité de l'A. P. A. créé en 1940 estime que la situa
tion de la psychologie a suffisamment évolué pour que des principes,
directeurs généraux puissent être formulés, et fait place à un Com
mittee on Ethical Standards for Psychology (Comité des règles,
morales en psychologie) composé de Tolman, Flanagan, Ghiselli,
Hobbs, Sargent et Yepsen.
Comment rechercher ces principes directeurs? Hobbs (19) propose
de rassembler un grand nombre de situations où le besoin d'une
règle morale se fait sentir. La description de ces situations sera
présentée, avec plusieurs solutions à choisir, à un grand nombre
de psychologues membres dé l'A. P. A., qui devront mettre un
poids à chacune des réponses proposées. C'est le dépouillement de
ces réponses qui fournira les principes cherchés. Le Code devra
satisfaire à seize critères énumérés par l'auteur.
Dans le cadre des travaux de ce nouveau comité, deux contri
butions de moindre importance sont à signaler. Hackbusch (22)
étudie la question pour les psychologues travaillant dans les hôpi
taux psychiatriques, les colonies pour épileptiques, les écoles de
retardés, les maisons de correction, etc. Il envisage en particulier
le cas où un conflit s'élève entre les ordres de la direction et les
intérêts du « client » : temps d'examen par sujet, punitions inac
ceptables, etc. Dans ces cas, le psychologue, s'il ne peut parvenir
à modifier le point de vue de la direction, doit quitter l'institution.
Munn (23) propose un certain nombre de règles à l'usage des
psychologues qui publient leurs écrits. Entre autres, il condamne
l'emploi de « ghost writers », c'est-à-dire de « nègres » vendant leurs
écrits qui paraissent sous la signature de l'acheteur. Il désapprouve
également le professeur qui, ayant encouragé et conseillé un étudiant,
publie sous sa seule signature le travail de cet étudiant.
A côté de cette série de travaux s'efforçant de résoudre ou tout
au moins de poser le problème de la morale professionnelle du
psychotechnicien dans toute son ampleur et de façon systématique,
on trouve d'autres travaux qui abordent ce même problème sous
un angle moins général, et qui sont parfois fort intéressants. Pour la
commodité de l'exposé, on peut distinguer les auteurs qui semblent
préoccupés surtout par la question de savoir si le psychotechnicien
a le droit d'utiliser toutes les méthodes, et ceux qui semblent se
demander s'il a le droit d'aborder tous les sujets.
Pour certains en effet, tout le problème moral se ramène à celui
du choix de la méthode de travail. On est un travailleur honnête
si on respecte les règles de la méthode expérimentale. Nous verrons
plus loin combien ce point de vue peut être insuffisant quand il
s'agit non d'expériences de laboratoire, mais de techniques sociales
ayant un effet direct sur la vie d'hommes appartenant à une Société REUCHLIN. LE MÉTIER DE PSYCHOTECHNICIEN 413 M.
«en évolution. Mais si la condition, à notre avis, n'est pas suffisante,
■du moins est-elle absolument nécessaire. Nous avons évidemment
besoin de pouvoir distinguer les méthodes scientifiques des méthodes
charlatanesques, et le travail de Seashore (24) peut nous aider à
le faire. Pour apprécier le mérite scientifique d'un travail de psychol
ogie appliquée, il nous donne les neuf critères ci-après :
1° L'expérimentateur a-t-il fractionné son problème de façon à
pouvoir traiter un facteur spécifique à la fois, et en donner une
•définition opérationnelle?
2° A-t-il isolé le facteur choisi pour expérience de façon à ce
qu'il puisse varier sous contrôle?
3° Ses résultats sont-ils exprimables numériquement et peut-on
répéter les expériences pour les vérifier?
4° A-t-il tenu constants les autres facteurs, subjectifs et objectifs?
5° Le facteur mesuré n'est-il pas déformé par le fait qu'on l'a
?isolé de la situation totale.
6° Le facteur mesuré est-il significatif?
7° La méthode statistique employée est-elle convenable?
8° Contribue-t-il à un fait qui utilise ou qui porte sur la science
•systématique?
9° Les conclusions sont-elles limitées au rôle du facteur mesuré?
L'auteur démontre par des exemples que ces critères sont appli
cables en psychologie appliquée, et il met en garde contre le goût
«des théories générales.
Soulignons l'importance, en psychologie industrielle, du cinquième
critère de Seashore à l'aide d'un exemple cité par un participant
de la Conférence internationale d'hygiène mentale (Londres, 1948)
et rapporté par Koekebakker (29). Il s'agit de ce fait souvent
cité, d'ouvriers de série faisant un travail monotone, mais refusant
•de le quitter pour un autre, malgré l'offre qu'on leur en fait. Certains
en ont tiré la conclusion que ces ouvriers aimaient la monotonie
de leur tâche. Une autre explication est plus vraisemblable, d'après
l'auteur, si on considère la situation dans son ensemble. Les ouvriers
ne seraient guère intéressés par l'abandon d'un travail monotone
pour un autre travail tout aussi monotone. Dans ce changement,
ils perdraient au contraire les camarades qu'ils se sont faits dans
le premier poste, et c'est la raison pour laquelle ils préfèrent ne
»pa3 le quitter.
Quelques remarques de Baumgarten (25) à propos des examens
-de caractère révèlent le même souci d'honnêteté méthodologique,
dans un domaine largement fréquenté par les charlatans. L'auteur
écrit fort clairement : « Les psychotechniciens qui prétendent pouvoir
examiner le caractère avec autant de certitude que l'intelligence
trompent le public... Il résulte de tout ceci que l'on n'est pas en état,
actuellement, de déceler avec une probabilité suffisamment élevée
des traits de caractère réels d'un individu. » Et elle conclut : « II

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