Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle - article ; n°4 ; vol.37, pg 729-763

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1982 - Volume 37 - Numéro 4 - Pages 729-763
The World of the Poor in Paris during the Eighteenth Century
Facing the world of the haves the asocial way of life of the have-nots poses threat Thus the judicial archives only reflect the criminal life of the sub-proletariat which has definitively fallen below the threshold of poverty. Although destitution is generally equated with a libertine existence, one of debauchery, fornication and abandoned children, in fact, misfortune tends to force into the streets those who were unable to prepare for hard times during their active years. Abandoned wives, widows, the invalid, the unemployed, victims of work-related accidents, bankrupts and deserters from the four corners of the kingdom enter the gates of the capital as outlaws, and find themselves reduced to the largesse of the Parisians. While the history of the Parisian sub -proletariat during the Enlightenment evades the strict accounting of statistical demography, nevertheless, the judicial archives expose the behavior of the poor to analysis. There one learns that Paris acquits itself badly of its debt to the needy, refuses to aid certain categories of the ill or invalid who seek hospitalization at the Hôtel-Dieu, the Quinze -Vingts, or the Hôpital Général, and grants a humiliating charity — in any case one which is hardly humane — , to the pauper, for whom the absence of funds, a fixed domicile, or employment already aggravate the situation. Ultimately, if this physically diminished world commands the attention of the forces of order, it is because these beggars are obliged to assure their survival at the expense of organized society.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Christian Romon
Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 37e année, N. 4, 1982. pp. 729-763.
Abstract
The World of the Poor in Paris during the Eighteenth Century
Facing the world of the haves the asocial way of life of the have-nots poses threat Thus the judicial archives only reflect the
criminal life of the sub-proletariat which has definitively fallen below the threshold of poverty. Although destitution is generally
equated with a libertine existence, one of debauchery, fornication and abandoned children, in fact, misfortune tends to force into
the streets those who were unable to prepare for hard times during their active years. Abandoned wives, widows, the invalid, the
unemployed, victims of work-related accidents, bankrupts and deserters from the four corners of the kingdom enter the gates of
the capital as outlaws, and find themselves reduced to the largesse of the Parisians. While the history of the Parisian sub -
proletariat during the Enlightenment evades the strict accounting of statistical demography, nevertheless, the judicial archives
expose the behavior of the poor to analysis. There one learns that Paris acquits itself badly of its debt to the needy, refuses to aid
certain categories of the ill or invalid who seek hospitalization at the "Hôtel-Dieu", the "Quinze -Vingts", or the "Hôpital Général",
and grants a humiliating charity — in any case one which is hardly humane — , to the pauper, for whom the absence of funds, a
fixed domicile, or employment already aggravate the situation. Ultimately, if this physically diminished world commands the
attention of the forces of order, it is because these beggars are obliged to assure their survival at the expense of organized
society.
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Romon Christian. Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 37e année,
N. 4, 1982. pp. 729-763.
doi : 10.3406/ahess.1982.282884
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1982_num_37_4_282884LE MONDE DES PAUVRES À PARIS AU XVIIIe SIÈCLE
Si l'histoire du « grand renfermement » a passionné historiens, démographes et
philosophes, on ne peut pas dire que la question de la mendicité soit aujourd'hui
épuisée. A vrai dire, l'histoire du sous-prolétariat parisien au siècle des Lumières
échappe encore au contrôle strict de la statistique démographique. Nous connais
sons bien l'idéologie de l'enfermement, en revanche nous ne saisissons qu'imparfai
tement les angoisses existentielles d'une fraction de la population urbaine qui a
basculé définitivement au-dessous du seuil de pauvreté. En théorie, tout se passe
comme si marginaux, criminels et vagabonds ne formaient qu'une seule famille,
alors que dans les faits le chômeur, l'éclopé, la veuve tombent dans la misère par
degrés. Les uns choisissent délibérément ou par dépit l'arme de la violence, les
autres ne tirent leur salut que dans le pain de la charité publique. Deux mondes qui
cohabitent dans la cité, qui donnent du fil à retordre aux forces de l'ordre et qui
finissent leurs jours dans les cachots humides des prisons parisiennes ou dans les
cabanons de Bicêtre. Nous avons consacré une étude sur un style de délinquant bien
précis : le mendiant, ce « déchet social » l dont l'histoire colle à celle de l'Hôpital
général de Paris. Nous livrerons ici quelques-unes de nos réflexions méthodolog
iques.
Cadre géographique parisien, sources parisiennes : pour sonder la misère nous
avons privilégié un type de sources qu'il n'est plus besoin de présenter ici puisqu'il
s'agit de la série Y des Archives nationales. Cette série judiciaire a déjà fait couler
beaucoup d'encre2. Au total, notre dépouillement a porté sur 338 liasses de la
série Y et nous a mis en contact avec 99 commissaires parisiens entre 1 700 et 1 784.
Toute méthode comportant des risques, nous avons eu de mauvaises surprises
puisqu'en gros le tiers seulement de notre enquête a répondu à nos vœux, de sorte
que l'on a été amené à conclure que la répression contre le vagabondage et la
mendicité est loin de faire l'unanimité au sein de la compagnie des commissaires au
Châtelet. Si 121 liasses nous permettent d'arrêter notre population indigente au
chiffre de 3 370 délinquants, on constate également que 64 96 de ces 99
commissaires ne se passionnent pas outre mesure pour cette mission policière de
bas étage et que 23 % seulement jettent toutes leurs forces dans la bataille. Pâle
reflet d'une législation pourtant abondante au xvnie siècle. En même temps, les
729 DOMAINES DE L'HISTOIRE LES
archives judiciaires sont loin de faire toute la lumière sur la mendicité à Paris au
xviiie siècle. Les pauvres ne se racontent pas, c'est là une donnée capitale, l'enquête
est donc faussée dès son point de départ. Devant le commissaire de police, le
vagabond n'a pas voix au chapitre : il avoue, il travestit la vérité ou bien il ment
effrontément. Mises bout à bout, les réponses de ces 3 370 délinquants nous
donnent une connaissance collective du monde des gueux, rarement une connais
sance individuelle de chacun de ces miséreux. En ce domaine, l'invention littéraire
aurait tendance à l'emporter sur la crédibilité scientifique. Nous avons devant nous
des orphelins, des femmes abandonnées, des veuves, des infirmes, des culs-de-jatte,
des chômeurs, des victimes des accidents du travail, des banqueroutiers et des
déserteurs. Ce défilé des petites gens séduit malgré le pessimisme amer qui s'en
dégage ; pour peu que l'on accompagne le pauvre jusqu'à sa dernière demeure,
c'est-à-dire le charnier des Saints-Innocents, l'enquête prend alors des allures de
tragédie. Le pauvre n'a pas d'histoire, mais de toute évidence, il collectionne les
mésaventures. La misère est là qui lui emboîte le pas. Traduite en données brutes,
voilà ce que donne une manipulation statistique des rapports de police lorsque la
documentation permet de recenser les pauvres et d'analyser leurs comportements.
Pour se convaincre de la difficulté de la tâche, il suffit de dire que le pourcentage des
réponses d'un mendiant à un autre est si peu uniforme que les graphiques, tableaux
et commentaires portent sur des écarts allant jusqu'à 30 96 .
I. — L'état civil du pauvre
L 'âge, le sexe et la taille des mendiants
96 % des procès- verbaux de capture de mendiants inscrivent l'âge du
délinquant et ce, quelle que soit la forme ou la teneur du document. C'est un succès
d'un point de vue statistique, mais ce pourcentage ne doit pas être pris à la lettre.
Régulièrement, le commissaire ou son clerc recrée artificiellement l'âge du
mendiant quand celui-ci l'ignore ou feint de l'ignorer. Graphiquement, cela donne
aux structures masculines et féminines de la pyramide des âges les envolées
fantaisistes des âges ronds comme 20, 30, 40, 50 ou 60 ans. Que peut-on dire de
cette pyramide des âges ? En premier lieu, dans la proportion de près des trois
quarts, le mendiant est un homme (2 435/3 370 = 72,25 96), les femmes ne
constituent que 27 96 de notre population de pauvres (935/3 370 = 27,74 96).
Chez les hommes, 68 96 ont entre 7 et 50 ans (7 à 25 ans : 33,54 % ; 26-50 ans :
34,69 96), 31 % ont, en théorie du moins, entre 51 et 100 ans (51-75 ans:
28,66 96 ; 76-100 ans : 3,09 %). Chez les femmes, 60 % ont de 7 à 50 ans (7-
25 ans: 16,24 % ; 26-50 ans : 43,71 96), 40 96 ont entre 51 et 100 ans (5 1-75 ans :
33,8 1 96 ; 76-1 00 ans : 6,22 96). Le benjamin des deux groupes a 7 ans, le doyen et
la doyenne auraient, aux dires de la police, respectivement 99 et 100 ans 3. En
second lieu, les femmes vivent plus longtemps que les hommes : 6 96 d'entre elles
ont dépassé le cap des 75 ans contre 3 % chez les hommes. Ces mendiantes du
« troisième âge » gardent le contact avec la réalité économique jusqu'au bout. Elles
sont plus actives que les hommes, elles recherchent les expédients et les petits
travaux d'appoint pour survivre quand la charité publique n'est pas à la générosité.
L'âge n'intimide pas le commissaire, il est très rare de trouver en effet dans un
rapport de police la mention « elle sera relaxée attendu son grand âge », exception
730 С. ROMON LES PAUVRES À PARIS
ce faite sont pour les l'année lendemains 1784. du La veuvage mendicité pour touche les unes beaucoup ou du chômage les femmes pour de les la autres. maturité, La
misère est également un bon recruteur de la prostitution et il n'est pas interdit de
penser que les liens entre la mendicité et la sont étroits, comme en
témoigne l'histoire de cette mendiante Marie Dumore arrêtée par l'inspecteur de
FEMMES
EHESS
Fig. 1. — L'âge des mendiants à Paris au xvine siècle.
sont représentées en blanc, les valeurs qui semblent aberrantes (elles correspondent
généralement aux âges terminés par 5 et 0).
731 DOMAINES DE L'HISTOIRE LES
police Lescaze et conduite devant le commissaire Ferrand : « Fille âgée de quarante-
deux ans, attaquée de maladie, sortant de l'hôpital Saint-Louis, a été cy-devant
femme du monde, mais que son âge et ses infirmités ne luy permettent plus de
continuer ce vil état4. » En ce domaine l'aveu est chose rare. Troisièmement, la
population masculine a un comportement qui lui est particulier. La jeunesse
l'emporte, l'étape des 50 ans se franchit difficilement, l'extrême vieillesse atteint
quelques gaillards robustes qui sont parvenus à surmonter les infortunes bon an
mal an. Il y a le gamin de Paris aux joues roses mais dont la vie commence mal, il y a
le jeune provincial qui fait pitié, il y a les apprentis sans travail, les fugueurs, les
orphelins qui couchent sous les piliers des Halles et que les registres Y9536à9539
appellent les « vagabonds libertins ». La mendicité masculine est jeune, voire très
jeune puisque 33 % de nos mendiants ont entre 7 et 25 ans. Là aussi, la vieillesse
n'est pas un titre qui met le pauvre à l'abri des poursuites policières. Entre le
benjamin et le doyen, la misère a fait subir sa loi à plus de 2 000 hommes dont le
destin est réduit ici à une représentation graphique figée et faussée par des
renseignements contradictoires. Les hommes de la maturité ne sont pas épargnés :
les accidents professionnels, les infirmités, la mauvaise conjoncture renvoient à la
rue ceux qui n'ont pu assurer leurs arrières pendant la vie active. Autant de facteurs
qui font varier le seuil de pauvreté. En somme, notre pyramide des âges met en
valeur le problème de l'adaptation des deux groupes aux normes de la vie
économique. Nous avons retenu le profil général de cette pyramide des âges, mais il
faut surtout se méfier des points de détail car d'une année à l'autre l'âge du mendiant
peut varier de 2 à 22 ans. C'est pourquoi il est difficile de maîtriser cette première
donnée de l'état civil du pauvre.
Même chose pour la taille des mendiants, outre un faible pourcentage de
réponses (1,48 96), la mensuration du délinquant gagne ou perd quelques pouces
au jugé du commissaire ou sous la toise de Bicêtre. Comment peut-on dessiner le
portrait type du mendiant parisien (ou arrêté à Paris) avec si peu d'exemples ?
Convertie en mesure moderne, nous remarquons que la taille moyenne des
mendiantes est de 1,58 mètre, celle des hommes est légèrement supérieure avec
1,61 mètre. Mais la taille d'un mendiant peut varier de 3 à 29 centimètres,
autrement dit ces moyennes ne signifient pas grand-chose. Cependant, les
administrateurs de l'Hôpital général précisent volontiers quelques traits physiolo
giques qui autorisent à crayonner sur le vif un premier croquis du mendiant conduit
dans cet établissement. Les femmes sont jugées d'une stature moyenne et grossière,
peu sont minces, elles ont les joues plates, souvent décharnées, le nez moyen, le
front ridé, les cheveux gris. Certaines ont un visage basané ou « plein », mais dans
l'ensemble, le premier portrait est fidèle à la description grandeur nature des procès-
verbaux. Les nommes ont le menton large ou carré, le nez long, gros ou pointu, la
bouche grande ; la barbe, les yeux et les sourcils gris. Rares sont les mendiants aux
joues enfoncées, au « nez court », portant perruque ou présentant des signes
distinctifs près des yeux, du front ou du cou, tels que des cicatrices et des balafres en
tous genres. Voilà le portrait grossièrement ébauché de ces quelques mendiants, ni
caricatural, ni flatteur, il se veut tout simplement vraisemblable ou du moins copie
conforme au modèle présenté par les administrateurs de l'Hôpital général 5.
Le lieu de naissance des mendiants
xvine Nous siècle connaissons dans 86 % des le lieu cas : de 2 741 naissance mendiants des sont mendiants nés en France, arrêtés à 156 Paris autres au
732 С. ROMON LES PAUVRES À PARIS
sont des ressortissants étrangers. Paris, réceptacle des criminels, des vagabonds et
des chômeurs des grandes villes ou de la campagne est aussi le lieu de ralliement des
pauvres venus des métropoles d'Espagne, d'Irlande et de Pologne. Notre populat
ion marginale se divise en deux groupes : le premier est constitué par la grande
masse de nos mendiants, il s'agit de la population provinciale immigrée — le second
est représenté par les étrangers à Paris au xvine siècle. Examinons chacun des deux
groupes séparément. L'approche cartographique de la France de la misère fait
apparaître d'emblée quelques fortes concentrations régionales. La diagonale
Strasbourg /Paris d'orientation nord-est/ sud-ouest coupe pratiquement la France
en deux, avec une sur-représentation des provinces qui sont situées au-delà de cette
ligne, et un éparpillement des provinces comprises en deçà de cette diagonale. La
France du Sud-Ouest et du Sud-Est donne très peu de mendiants à la capitale. Les
EHESS
■ 300 mendiants
Fig. 2. — Le lieu de naissance des mendiants à Paris au xviiie siècle.
733 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
routes de Provence, du Languedoc, de Guyenne sont à peine perceptibles sur notre
carte. Les grands axes de communication formés par les vallées de la Seine, de la
Loire, de la Marne et le sillon rhodanien déterminent les déplacements des
mendiants d'une région aune autre. Tous ces mouvements migratoires aboutissent
au Bassin parisien : les étapes se font àpied, ce qui explique pourquoi la majorité des
migrants se recrutent dans les provinces les plus proches de l'Ile-de-France.
Un deuxième survol de cette géographie de la pauvreté montre en effet que
1 0 provinces fournissent 84 % de mendiants à la ville de Paris. Elles décrivent
autour de la capitale un arc de cercle : ce sont dans l'ordre de leur importance les
provinces de l'Ile-de-France, Champagne, Normandie, Bourgogne, Picardie,
Lorraine, Orléanais, Franche-Comté, Auvergne, Bretagne. L'Ile-de-France est la
terre natale de 38 96 de nos mendiants. Enfin, 26 % des mendiants sont originaires
de Paris. Paradoxalement, les mendiants parisiens représentent la province à Paris
et ne sont donc pas de souche parisienne. Paris est le refuge de la misère provinciale
sous toutes ses formes. C'est une tradition bien établie que les xixe et xxe siècles ne
démentiront pas. « Les bagaudes, les Jacques, les drôles et drôlesses de la Commune
arrivent de toutes les directions, prennent racine sur le trottoir parisien 6. » L'étape
parisienne du pauvre est à la fois l'ultime espoir « et puis Paris vous appelle si
fortement qu'on en sent l'impression magnétique » 7, et le point de rupture avec les
siens, la famille et les racines régionales. Dans toutes ces provinces, ce sont les villes
qui fournissent le gros de la troupe des errants. 57 % des mendiants appartiennent
au monde urbain, 43 % font partie de la société rurale. Dans un pays où plus de
80 % de la population est d'extraction rurale, ces statistiques surestiment vraisem
blablement la vérité. Nous avons relevé dans notre dépouillement plus de 200 villes
à vocation dominante ou atteignant tout juste le seuil de croissance. Reste qu'on
aimerait voir les géographes du xvine siècle se mettre d'accord sur la définition
d'une ville sous Louis XIV ou sous Louis XVI car ce n'est pas une notion qui
semble faire l'unanimité chez des auteurs comme Expilly, Moheau, La Michau-
dière ou La Martinière. Faire commencer la ville à plus ou moins 2 500 habitants,
c'est admettre dans notre cas un pourcentage d'erreur de l'ordre de 5 96. En
résumé, on peut donc stabiliser le de l'origine urbaine de nos
mendiants autour de 55 96 et celui de l'origine rurale à 45 %, tandis qu'un
dépouillement mené à partir des registres de la Prévôté de l'Ile-de-France pour les
années 1764-1780 et concernant 862 mendiants capturés par la maréchaussée de
l'Ile semble remettre en cause ce schéma puisque la société rurale se place en pointe
avec 61 % et que 100 villes n'exportent que 39 % de leurs miséreux dans la
« banlieue de Paris » 8. La prolifération des petites villes n'étouffe pas les capitales
régionales : 23 grandes villes tissent la trame de notre paysage urbain — Paris,
Versailles, Saint-Germain-en-Laye, Lyon, Amiens, Orléans, Troyes, Tours, Dijon,
Metz, Chartres, Le Mans, Chalons, Rennes, Nantes, Limoges, Auxerre, Bourges,
Compiègne, Langres, Nancy, Reims et Toulouse. Elles se partagent 69 % des
mendiants de souche urbaine. Villes industrielles à tradition textile, villes parle
mentaires, villes à vocation moins dominante exportent leur misère ou leur
chômage. En arrière-plan, la grisaille des petites villes accentue les inégalités. Quant
aux ruraux, ils appartiennent par excellence aux « zones sous-développées de
l'espace français » 9.
Paris sert également de retraite aux mendiants étrangers : 1 5 6 gueux ont franchi
délibérément les frontières du royaume (1 56/2 897 = 5,38 96). L'édit du mois de
mars 1784 leur donne deux mois pour s'en retourner chez eux. 40 96 ont quitté leur
734 С. ROMON LES PAUVRES À PARIS
terre natale de Savoie, puis le mouvement touche l'Europe entière. Apparemment,
les commissaires au Châtelet ne sont pas gênés par les obstacles linguistiques à une
seule exception près 10. Les mendiants viennent ďoutre-Manche, d'outre-Rhin, de
Bohême ; beaucoup passent les Pyrénées qu'ils soient Espagnols ou Portugais. A
part les Savoyards qui louent leurs services comme gagne-deniers, commissionn
aires ou ramoneurs, l'étape parisienne de tous ces étrangers n'est pas une fin en
soi : certains ont suivi les armées européennes, ont quitté provisoirement la vie
militaire — d'autres se disent pauvres du Christ et sont mi-pèlerins mi-religieux-
mendiants ou mi-truands n.
Le passé socioprofessionnel des mendiants
69 96 des mendiants arrêtés à Paris au xvnie siècle naviguent entre une période
de chômage provisoire ou prolongé et la recherche d'un nouvel état. L'arrestation
intervient dans ce moment critique de la vie du pauvre où le pain quotidien n'est
plus assuré par le produit du travail mais où il faut aller le quémander sur la voie
publique. C'est en tout cas la réponse fourme aux commissaires de police par les
intéressés, « à lui demander pourquoi il demande l'aumône ? a répondu par besoin,
qu'il n'a pu trouver d'ouvrage ». Cette réponse, les la connaissent très
bien, c'est le leitmotiv de quelque 312 procès- verbaux de capture parmi les
2 328 mendiants qui ont bien voulu décliner leur qualité socioprofessionnelle aux
commissaires (2 328/3 370 = 69,08 %). L'arrestation surprend le mendiant dans
son impasse professionnelle : pour les migrants venus des quatre coins de France,
cela signifie la déception parisienne et la fin d'un long rêve. Les sources permettent
cependant de dresser la longue liste des petits métiers urbains et de la vie rurale,
exercés antérieurement par les mendiants. La liste de ces professions est affolante
par la quantité et la variété de toutes celles qui y figurent. L'artisanat, le salariat
rural, la domesticité, les métiers ambulants sont les grands pourvoyeurs de ce
cortège de miséreux. Au terme du déracinement, l'échec professionnel et l'incert
itude des gens sans état sont une des causes les plus actives de la misère 12.
Quelles sont les grandes spécificités régionales, urbaines et rurales ? Le Centre
fournit ses migrants du bâtiment, Lyon exporte ses chômeurs de l'industrie textile,
l'Ouest envoie son armée d'ouvriers agricoles, les mendiants de souche parisienne
sortent d'une manière exclusive de la classe des artisans. En outre, les règles du
cumul et des mutations professionnelles ne sont connues que dans 1,5% des cas.
Plus de 50 % des mendiants déclarent avoir perdu leur emploi dans les 6 mois qui
ont précédé l'arrestation, souvent l'accident professionnel est à l'origine de
l'abandon de l'atelier, de la boutique ou du chantier. Chez les nouveaux arrivants,
l'espoir parisien tourne au fiasco, « faute de pain, il demande sa vie », « s'est
présenté à l'hôpital, on n'a pas voulu le recevoir », « depuis un jour à Paris, n'a ni
argent ni parents en cette ville ». Tels sont les trois types de formules qui reviennent
régulièrement dans les actes judiciaires 13. Ces mendiants constituent les masses
parisiennes soumises par la force des choses (maladies et infirmités) ou insoumises
lors des chertés des grains. En cloisonnant la pauvreté dans les secteurs d'activités,
on mesure beaucoup mieux les dérapages socio-économiques, on devine du même
coup l'angoisse de cette fraction du petit peuple qui a basculé dans la mendicité.
L'indigence frappe en premier lieu les ouvriers sans statut socioprofessionnel ou
ceux dont l'activité non spécialisée et intermittente n'a qu'une faible incidence sur la
vie économique parisienne. Les mendiants sont le produit d'une société urbaine ou
с 735 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
rurale instable, puisque 70 % d'entre eux sortent de ces sept groupes professionnels
formés par les industries du textile et les métiers du linge et du vêtement, le bâtiment
et l'ameublement, les petits métiers de la rue, la domesticité privée et professionn
elle, les métiers de la terre, les transports et services, les salariés de la boutique.
Les autres secteurs d'activités sont sous-représentés.
Les activités de fabrication, de commercialisation des produits ouvrés, de
récupération et de recyclage, et l'importante distribution des services sont à la fois
distinctes et confuses. On y voit les migrants provinciaux en voie de prolétarisation,
la vente autonome s'enraciner dans le secteur des Halles, la multiplicité des statuts
urbains diversement hiérarchisés. Les mendiants se recrutent donc dans ce
« prolétariat flottant » de la ville de Paris sans cesse réalimenté par l'afflux des
ruraux endettés ou ruinés par les crises de subsistances 14. Notre classement socio
professionnel montre également que la majorité des mendiants avaient ou étaient
sur le point d'acquérir une qualification technique, seulement l'industrie textile a du
mal à éponger ses déficits et ses crises, les métiers de la confection ou du
blanchissage subissent des hauts et des bas. Inversement, la structure corporative
parisienne a son code, ses valeurs, sa hiérarchie ; elle renonce à prendre sous sa
coupe des amateurs indigents dont elle ignore la compétence technique, les
migrants du Centre mis àpart. L'Auvergnat, le Limousin, le Creusois ont l'avantage
de leur réputation, ils trouvent plus facilement la route de l'embauche. Chez les
jeunes, les années d'apprentissage provoquent bien des remous.
Le groupe des producteurs indépendants n'est pas non plus à l'abri de la misère.
Ce salariat de boutique fabrique les objets réservés aux usages domestiques, vend
les produits ouvrés, semi-ouvrés, destinés également à la consommation courante,
ou nourrit les Parisiens. Cela va des métiers du cuir, du fer, du bois, aux marchands
épiciers, bouchers, boulangers, en passant par les métiers de la parure, de la
bijouterie et de l'orfèvrerie. Or plus de 1 0 % de nos mendiants ont fermé boutique
ou n'ont plus repris le chemin de l'échoppe. En dehors des corporations, les petits
métiers de la rue servent de transition à une foule de gens sans qualification précise
mais dont le dénominateur commun est de gagner leur vie sur le pavé de Paris. Ces
petits métiers font fi de toute déontologie, de l'ordre public et des menaces des
lieutenants généraux de police. Au départ, les qualités requises sont celles de la
débrouillardise et de l'habileté : il faut savoir récupérer, recycler, acheter à bas prix,
faire du rebut un bon usage, se placer près des Halles ou des lieux fréquentés. A
l'arrivée, ne s'en sortent que ceux qui ont compris les règles de la reconversion
permanente ainsi que les produits ou objets qui garantissent à coup sûr le succès
selon les saisons et les modes du moment. Le revendeur se doit d'être un tantinet
roublard ; l'empoté, le mou ont déjà perdu toutes leurs chances. D'un côté, les
regrattiers, chiffonniers et brocanteurs se spécialisent dans les déchets de Paris ; de
l'autre, les bateleurs se donnent en spectacle. Entre le monde des corporations et ce
petit peuple qui vit dans la rue, il y a les métiers humbles qui se font à domicile
(rapiéçage, raccommodage, tricotage) et les qui requièrent la force physique
près des ports Saint-Paul, Saint-Nicolas ou à la Douane. Cette « aristocratie du
muscle » I5 se compose des gagne-deniers, des crocheteurs et des portefaix. Les
mendiants se recrutent aussi pour une grande part dans la domesticité privée et
professionnelle. C'est un métier où l'embauche est assurée en théorie par la richesse
et la diversité des fonctions de la ville de Paris. Et pourtant, dans la deuxième moitié
du xviiie siècle, les domestiques plus que jamais n'arrivent pas à se placer. L'aisance
parisienne, la proximité de la cour, les besoins d'une clientèle aristocratique sont de
736 С. ROMON LES PAUVRES À PARIS
bons atouts ; la concurrence, la langue, la présentation, le flou d'un passé suspect
sont le revers de la médaille pour de nombreux déracinés des villes et des
campagnes. Paradoxalement, le mythe tiendra encore aux xixe et xxe siècles 16. Le
chômage agricole est surtout représenté à Paris par la frange la plus pauvre de la
paysannerie française. La société rurale y exporte ses inadaptés ou ses éléments
ruinés, ceux qui s'efforcent de vivre après la période des moissons et les sans-
capitaux. Ces « plébéiens » 17 de la ville arrivent déjà appauvris, ils stationnent au
bas de l'échelle sociale dans la classe des misérables. La terre jette sur les routes ses
batteurs en grange, ses journaliers, manouvriers, jardiniers, vignerons et charret
iers, c'est-à-dire en premier lieu les tributaires de l'emploi irrégulier. La hausse du
coût de la vie les atteint de plein fouet, ils se mettent instinctivement en chemin pour
ne pas mourir de faim 18. La vérité est que toute cette masse salariale réduite au
chômage constitue un danger permanent pour la ville, ce que nous savions déjà
grâce à l'excellente étude de Louis Chevalier sur les Classes laborieuses et classes
dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle 19. En quoi Fernand
Braudel a raison de conclure que c'est la « pauvreté qui souvent mène la pré
industrie par la main » 20.
Le relevé des signatures des mendiants
Les mendiants restent en marge de la culture et des tentatives de scolarisation
des pauvres entreprises dès le xvne siècle par les écoles de charité qui continuent à
distribuer au xvnie siècle un enseignement élémentaire et gratuit. Au dénuement de
ce monde des sans-qualité correspond la misère du savoir. Les progrès de
l'alphabétisation ne concernent pas nos délinquants : 96 % déclarent aux commiss
aires qu'ils ne « savent écrire ni signer ». Peu signent leur nom correctement au bas
des procès- verbaux, de façon malhabile, d'une croix ou d'une marque quelconque.
Nous avons observé une légère mutation dans l'aptitude à signer des mendiants à
partir des années 1760, mais il ne faut pas y voir le plein effet de la diffusion des
« Lumières » dans les classes populaires. Celles-ci, on le sait, y sont imper
méables 21. Sur les 2 435 mendiants de sexe masculin de notre population indigente,
la part des illettrés constitue 95 % , celle des lettrés 3 % , celle des réfractaires 1 % .
Les analphabètes viennent de tous les milieux socioprofessionnels, de toutes les
régions de France. Les lettrés sortent des professions intellectuelles, artistiques, de
la maîtrise, des cadres de l'armée, de la religion et de la justice. Rares sont les ruraux
qui se distinguent en apposant leur signature au bas de l'acte de police.
22 mendiants ont refusé de signer sans que ce refus se soit accompagné de
représailles particulières. Les formules des commissaires en disent long sur les
insoumis, « a refusé même de déclarer qu'il sait signer », « a déclaré ne vouloir
signer». Les femmes sont moins savantes que les hommes et répondent plus
massivement à cette question posée par les commissaires aux prévenus des deux
sexes : 98 % d'entre elles sont analphabètes, 1,6 % signent l'acte tendu par le
commissaire (ou son commis), 3 mendiantes seulement refusent de signer 22. Or, ces
femmes dans l'ensemble prétendent servir dans les grandes maisons, viennent
tenter leur chance à Paris dans des professions qui requièrent un minimum de
savoir. « Analphabétisme n'est pas inculture » 23 : c'est vrai du point de vue de
l'histoire des mentalités, cela l'est beaucoup moins vu sous l'angle de l'histoire du
travail 24. La recherche du premier emploi parisien pour la jeune provinciale
ignorante et sans appui s'exprime aussi en termes de culture : celle qui règle le code
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