Le non-alignement et la Conférence d'Alger (septembre 1973) - article ; n°56 ; vol.14, pg 855-876

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Tiers-Monde - Année 1973 - Volume 14 - Numéro 56 - Pages 855-876
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Publié le : lundi 1 janvier 1973
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Georges Fischer
Le non-alignement et la Conférence d'Alger (septembre 1973)
In: Tiers-Monde. 1973, tome 14 n°56. pp. 855-876.
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Fischer Georges. Le non-alignement et la Conférence d'Alger (septembre 1973). In: Tiers-Monde. 1973, tome 14 n°56. pp. 855-
876.
doi : 10.3406/tiers.1973.1973
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1973_num_14_56_1973CHRONIQUE INTERNATIONALE
LE NON-ALIGNEMENT
ET LA CONFÉRENCE D'ALGER
(septembre 1973)
par Georges Fischer*
La IVe Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement des pays non-
alignés s'est tenue du 5 au 9 septembre 1973. Plusieurs milliers de personnes
ont été à cette occasion les hôtes du gouvernement d'Alger; elles ont pu
constater la remarquable capacité d'organisation, l'efficacité, la compétence,
la qualité et le sérieux du personnel politique et administratif algérien.
Dans cette note rapide je me propose de donner quelques éclaircissements
sur les antécédents puis sur les principales orientations de la Conférence
d'Alger.
A) Les antécédents
On pourrait sans doute commencer par rappeler certaines résolutions
adoptées entre les deux guerres mondiales par l'Indian National Congress (1).
Sans remonter aussi loin, qu'il suffise de se référer à la Conférence des Rela
tions asiatiques, convoquée par le gouvernement de New Delhi cinq mois
avant la proclamation de l'indépendance. Déjà, on cherche à cette occasion
à dégager les éléments d'une politique asiatique, indépendante de l'Occident,
c'est-à-dire des anciens colonisateurs, et orientée vers la solution de problèmes
tels que la libération nationale, les conflits raciaux, le colonialisme et le déve
loppement économique. En 1949, une nouvelle Conférence asienne se réunit
à New Dehli pour examiner la situation créée par l'action menée par les Pays-
Bas en Indonésie.
Avant et après l'indépendance, Nehru ne cesse d'insister sur le non-
alignement. Il entend par là une politique étrangère indépendante de nature à
valoriser les nouveaux Etats et à leur assurer une influence réelle sur l'échiquier
* L'auteur, directeur de recherche au C.N.R.S., a pu assister à la Conférence grâce à
l'aimable invitation du gouvernement algérien. Il tient à remercier ici ses hôtes, de l'accueil
si amical qui lui a été réservé.
(1) С H. Heimsath, S. Mansingh, A Diplomatie History of Modem India, Bombay,
Allied Publishers, 1972, pp. 55 s.
855 TIERS MONDE
international, une politique originale qui a ses objectifs propres, outre celui,
fondamental, d'éviter l'affrontement armé entre les deux blocs, la paix ayant
d'autant plus de chances d'être assurée que la troisième zone ou zone de paix
englobera un plus grand nombre d'Etats (i).
La défection, en 1948, de la Yougoslavie du bloc soviétique, représente
un puissant apport à l'idée du non-alignement. Celle-ci devient le leitmotiv
de la collaboration toujours plus étroite entre New Delhi et Belgrade (2), qui
s'enrichit bientôt grâce à la participation de Nasser.
L'existence de ce premier noyau explique sans doute que l'idée — avancée
par l'Indonésie — d'une Conférence afro-asiatique ne suscite pas un grand
enthousiasme chez Nehru qui, par ailleurs, désirait maintenir le non-aligne
ment dans des cadres aussi vagues et aussi larges que possible. Cependant,
cette Conférence se tient en avril 1955 à Bandoeng. Elle constitue la première
tentative des pays afro-asiatiques d'examiner et de résoudre ensemble leurs
problèmes communs. Vingt-neuf pays y participent, des alignés et des non-
alignés, qui ne purent se mettre d'accord que sur des généralités (sauf certains
points tels que l'interdiction des armes nucléaires). Sur le problème essentiel
du non-alignement les points de vue opposés se manifestèrent. La Conférence
a montré la volonté des nouveaux Etats de jouer un rôle inédit sur la scène
internationale et aussi l'impossibilité où ils se trouvaient d'adopter des attitudes
communes et d'engager des actions concertées (3). En raison du conflit sino-
soviétique, la formule des Conférences afro-asiatiques a dû être abandonnée.
La première Conférence des pays non-alignés se tient à Belgrade du ier au
6 septembre 1961 avec la participation à part entière de 25 pays. Trois Etats
sont représentés par des observateurs (Bolivie, Brésil, Equateur). Parmi les 25
il y a deux pays européens (Chypre et Yougoslavie) et un latino-américain
(Cuba). Remarquons que là aussi Nehru s'était montré très réticent, soucieux
qu'il était d'éviter la formation d'un troisième bloc. Il a essayé d'obtenir
l'ajournement de la Conférence et l'augmentation du nombre des Etats parti
cipants. Au cours de la réunion, il s'est efforcé de concentrer l'attention des
participants sur les grands problèmes de la paix. De l'avis du grand dirigeant
indien, l'impérialisme, le colonialisme étaient des phénomènes en voie de
(1) Presque à la même époque, la Chine parle aussi de zone intermédiaire, et même de
deux zones intermédiaires. Voir notre étude dans Régime interne et politique extérieure dans les
pays d'Asie, Cahiers de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1966, n° 146, p. 67.
(2) Voir par exemple la déclaration commune Tito-Nehru du 6 juillet 1955 (La Document
ation française, Articles et Documents, n° 0231, 12 juillet 1955) : « La politique de complète
indépendance poursuivie par les deux pays, qui est imbue des principes de coexistence paci
fique et active, représente une importante contribution au développement de la coopération
internationale et de l'entente mutuelle entre un nombre toujours plus grand de pays. »
(3) Cf. A. J. Dastur, India et Bandoeng and Belgrade, Foreign Affairs Reports, juillet 1964;
Henderson, International Organisation, novembre 1955 ; Kahin, The Asian-African Conference,
Ithaca, Cornell University Press, 1956.
856 CHRONIQUE INTERNATIONALE
disparition. Les non-alignés se réunissaient après l'échec de la Conférence de
Paris, et de la rencontre Kennedy-Khrouchtchev à Vienne. La crise de Berlin
devenait menaçante. L'U.R.S.S., violant le moratoire de fait, procédait à des
expériences nucléaires dans l'atmosphère (i). Cependant, Soekarno, Sékou
Touré (et leurs thèses rappelaient certaines positions chinoises) estimaient
que la lutte anti-impérialiste était prioritaire, que l'opposition entre les pays
en voie de développement et les pays développés était plus importante que
celle qui existait entre l'Est et l'Ouest, que le principe de la coexistence paci
fique ne devait pas aboutir au maintien du statu quo, si défavorable aux pays
pauvres.
Mais le point de vue de Nehru a largement prévalu. C'est de la paix que se
préoccupe au premier chef la déclaration finale de la Conférence qui envoie
deux missions, respectivement à Washington et à Moscou. Les non-alignés
ne prétendent pas avancer des propositions concrètes; ils insistent sur la
nécessité de la négociation et reconnaissent le rôle primordial des grandes
puissances. Aucune action concertée des non-alignés n'est envisagée pour
l'avenir. Ceux-ci soulignent fortement qu'ils veulent participer au règlement
des problèmes internationaux en suspens, mais qu'Hs ne prétendent pas créer
et ne peuvent pas constituer un nouveau bloc (2).
Ajoutons que les Etats-Unis, qui, depuis quelque temps déjà, avaient
accepté le non-alignement, n'ont guère apprécié certains passages ni certains
silences de la déclaration de Belgrade. Quant à PU.R.S.S., elle se félicitait de la
Conférence et de la politique de non-alignement qui « revêt un caractère nett
ement anti-impérialiste » un « caractère actif » et modifie le rapport des forces
à l'O.N.U. D'après l'analyse soviétique, cette politique reflète les exigences
de la bourgeoisie nationale; plus grande est l'activité des masses populaires
et leur influence sur la bourgeoisie nationale plus la politique de non-enga
gement est conséquente et anti-impérialiste. Cette série d'abstractions, qui
élude toute analyse concrète, s'achève par l'affirmation que le non-alignement
« est la solution de rechange à une politique extérieure pro-imp érialiste; elle ne
constitue un progrès que par rapport à cette dernière » (3).
La deuxième Conférence des chefs d'Etat ou de gouvernement réunit
au Caire du 5 au 10 octobre 1964, 47 non-alignés à part entière et 10 pays
participant comme observateurs. La déclaration diffère sensiblement de celle
de Belgrade : elle dénonce avec véhémence l'impérialisme, le néo-colonialisme
et l'ingérance des Etats étrangers, économiquement développés, dans les
Ier (1)avril En 1961. réalité, ce moratoire a été violé en premier lieu par la France, les 13 février et
(2) On trouvera les résolutions de la conférence dans Articles et Documents, noe 01 149
et 01 154 des 28 septembre et 10 octobre 1961.
(3) M. Kremnev, Les pays non-engagés et la politique internationale, La Nouvelle Revue
internationale, avril 1963, pp. 5-18.
857 TIERS MONDE
affaires intérieures des pays venant d'accéder à l'indépendance. La paix ne
peut être réalisée que par l'élimination de ces maux. La sauvegarde de la paix
ne relève plus en priorité des grandes puissances mais constitue une respons
abilité collective. La Conférence proclame le respect des frontières telles
qu'elles existaient lors de la proclamation de l'indépendance des Etats parti
cipants. Ce principe ne semble s'appliquer qu'entre ces Etats; ceux-ci en effet
ont le droit d'exiger que leur soient retournés les territoires qui ont été sous
traits ou les bases qui sont détenues par l'ancienne métropole ou une autre
puissance occupante. Les non-alignés se proposent de tenir des consultations
entre eux à l'occasion de chaque session de l'Assemblée générale de l'O.N.U.
Ils envisagent de se concerter pour resserrer les relations économiques entre
les pays en voie de développement (i).
On voit donc qu'un nouveau départ est pris, que l'on s'éloigne des posi
tions de Nehru et que, sans se doter d'institutions propres, les non-alignés
veulent se consulter régulièrement et coordonner leur action, au moins au
sein des Nations Unies.
C'est à Lusaka, en septembre 1970 seulement, que se tient la troisième
Conférence avec 54 pays participants à part entière et 9 Etats observateurs. Les
déclarations adoptées sont encore plus combatives que celles du Caire. Les
non-alignés se proposent de réaliser une démocratisation, un changement de
structure radical de la communauté internationale. Ils constatent que si les
superpuissances ont de plus en plus tendance à négocier entre elles, cette
évolution ne profite ni à la sécurité des pays en voie de développement ni au
bien-être de leurs populations. L'accent est mis sur les problèmes économiques
et sur la solidarité qui, dans ce domaine, devrait s'établir entre les pays non-
alignés. On prévoit des consultations périodiques des représentants de ces
pays, la convocation plus fréquente des conférences au sommet, la coordi
nation de l'action au sein de toutes les organisations internationales. Le
président de la Conférence, K. Kaunda, est chargé, jusqu'à la prochaine, « de
prendre toutes les dispositions nécessaires pour maintenir le contact entre les
Etats membres, assurer la continuité et traduire dans les faits les décisions, les
résolutions et les directives de la Conférence des pays non-alignés » (2). Un
premier pas significatif est ainsi accompli sur la voie de l'institutionnalisation.
Après ce rappel historique beaucoup trop schématique, il convient de
cerner — et on ne peut le faire ici que d'une façon superficielle — la notion
de non-alignement. Précisons d'abord ce qu'elle n'est pas. Bien qu'on ait
(1) Voir Articles et Documents, 7 novembre 1964, n° 01605.
(2)les documents issus de la conférence dans la Repue de Politique internationale,
20 septembre 1970, n° 491.
858 CHRONIQUE INTERNATIONALE
soutenu le contraire (i), le non-alignement diffère à la fois du neutralisme (qui
est un mouvement, une tendance), de la neutralité (qui est un réseau de règles
juridiques) et de la non-violence (2). La se pratique essentiellement
en temps de guerre, dans des cadres juridiques précis. L'attitude des Etats
neutres est faite de passivité, de discrétion, d'une certaine indifférence quant
aux résultats de l'affrontement. Ces Etats veulent se tenir à distance égale des
deux antagonistes.
Tout autre est la position des non-alignés. Sans doute, veulent-ils (voul
aient-ils) réduire la tension, éviter la guerre, peser dans ce sens sur l'une et
l'autre des superpuissances. Mais suivant le cas, comme l'ont souHgné Nehru
et l'empereur Haïlé Sélassié, ils peuvent appuyer l'Est ou l'Ouest. Surtout, ils
ont leurs propres objectifs auxquels ils cherchent à rallier les deux camps ou
ce qu'il en reste. Leur politique est loin d'être celle de l'équidistance. Un Etat
peut être non-aligné à l'égard de certains autres seulement : ainsi l'Inde, pays
non-aHgné en général, est alignée à l'égard de la Chine et du Pakistan (3).
Le non-alignement n'a rien à voir non plus avec la non-violence. En témoi
gnent les actions armées entreprises, par exemple, par l'Inde à Goa ou par
l'Indonésie contre la Malaisie.
Peut-on invoquer alors, pour caractériser le mouvement que nous étudions,
la politique d'équilibre pratiquée au xixe siècle ? Il semble bien que non.
Cette était le fait d'un certain nombre de puissances européennes
dont chacune pouvait, selon les circonstances, jouer un rôle équilibrant. Ces
puissances, de force à peu près égale, participant au même système écono
mique et social, admettant les mêmes règles du jeu, étaient unies dans leur
volonté de maintenir leur hégémonie sur les petits pays et « les nations non
civilisées » (4). Il s'agissait donc d'un système à la fois décentralisé (dans les
rapports mutuels des quelques acteurs) et centralisé (dans les rapports hégé
moniques de ces acteurs avec le reste du monde).
Sans doute Nehru a-t-il contribué à introduire quelque confusion dans ce
domaine, en déclarant en 1954 que, quand les deux forces opposées sont en
équilibre, le poids de l'Inde se fait sentir dans la balance (5). Outre que cela
est démenti par les faits (que l'on songe à la crise de Cuba de 1962), on ne peut
(1) On consultera avec profit le volume IV des rapports de la Conférence de 1967 de
l'Association internationale des Sciences politiques.
(2) Voir sur ce point M. N. Rahman, The politics of non alignment, New Delhi, Associated
Publishing House, 1969.
(3) Voir Sidhanta, in J. W. Burton (edit.), Non alignment, London, Deutsch, 1966,
p. 35. En 1964, un porte-parole de Pékin déclarait que certains pays, comme la Chine, sont à
la fois alignés et non-alignés : voir supra, référence 2.
(4) Cf. par exemple, E. B. Haas, The Balance of Power, World Politics, juillet 1953,
pp. 442-477; S. Hoffmann, Weighing the of Foreign Affairs, 1972,
pp. 618-643.
(5) Rahman, op. cit., p. 52.
859 MONDE TIERS
pas soutenir que les non-alignés puissent faire pencher la balance ou arrivent à
la rééquilibrer. Ils l'ont d'ailleurs reconnu par la voie de Nehru (i) et de Tito
suivant lequel les pays ne possèdent ni armées ni force économique
mais, associés, ils représentent une importante force politique et morale exer
çant une grande influence dans les processus internationaux actuels (2). Ceci,
soit dit en passant, constitue un témoignage marxiste sur l'autonomie du
facteur politique.
Ainsi non seulement les non-alignés ne peuvent redresser ou rééquilibrer
la balance mais Ûs n'y tiennent pas. Ce qu'ils cherchent c'est d'obtenir une
participation réelle au règlement des affaires mondiales, la réforme profonde
de la structure des relations internationales. C'est ce que Soekarno exprimait
en déclarant que le monde non-aligné voulait être un médiateur mais qu'U
était surtout l'agent du changement anti-impérialiste (3). Et animés par cette
volonté de changement, les P.N.A. exercent une pression sur chacun des deux
blocs et sur leurs relations réciproques (4).
Ainsi les non-alignés se veulent les éléments les plus agissants du Tiers
Monde, ayant leurs propres objectifs mais hésitant encore sur les moyens
qu'ils devraient mettre en œuvre. Dès la Conférence de Belgrade on a essayé
de dégager des critères permettant de définir un pays non-aligné. On s'est mis
d'accord sur cinq assez vagues. Un pays non-aligné doit : a) Suivre
une politique indépendante fondée sur le non-alignement (sic !) et la coexis
tence pacifique; b) Soutenir les mouvements de libération nationale; c) Ne pas
adhérer à un accord militaire multilatéral conclu dans le cadre de l'affrontement
Est-Ouest; d) Ne pas être partie à un accord militaire bilatéral conclu avec une
grande puissance dans le cadre de l'opposition Est-Ouest; e) Ne pas avoir
accordé des bases militaires à une puissance étrangère (5).
Ces critères n'ont pas manqué de soulever des difficultés. La Conférence
de Lusaka s'y est référée dans le passage suivant de sa déclaration générale :
« La Conférence déclare que les objectifs suivants demeurent les buts
fondamentaux du non-alignement : recherche de la paix mondiale et de la
(1) II a constamment affirmé que les non-alignés ne pouvaient pas constituer une tro
isième force, en raison notamment de leur faiblesse militaire et qu'ils ne devaient jouer un
rôle qu'en tant que force morale. Voir Butterfield et M. Wight (edit.), Diplomatie Investi
gations, Allen and Unwin, 1966, p. 162. Voir aussi le discours de Nehru du 2 septembre 1961,
Foreign Affairs Reports, septembre 1961, p. 83.
(2) Discours du 23 avril 1973, Documents de Г Actualité internationale, 15 juillet 1973.
(3) J. M. Reinhardt, Foreign Policy and National Integration : The case of Indonesia, Yale
University, Southeast Asian Studies, n° 17, pp. 76-77.
(4) Sans doute parle-ton de plus en plus des moyens de pression économiques que
pourraient utiliser certains pays non-alignés. Mais à supposer qu'ils y aient recours, ce sera
dans le but, non de rétablir l'équilibre, mais de modifier la structure des relations qui les
lient au reste du monde et avant tout au monde occidental (ce qui pourrait réagir sur les
rapports existant entre l'Est et l'Ouest).
(5) Foreign Affairs Reports, décembre 1961, pp. 132-133.
860 CHRONIQUE INTERNATIONALE
coexistence pacifique par le renforcement du rôle des pays non-alignés aux
Nations Unies pour opposer un obstacle plus efficace aux formes d'agression,
à la menace ou à l'emploi de la force contre la liberté, l'indépendance, la souve
raineté et l'intégrité territoriale de tous les pays ; lutte contre le colonialisme et
le racisme qui sont la négation de l'égalité et de la dignité humaine; règlement
des différends par des moyens pacifiques; cessation de la course aux armements,
suivie par le désarmement universel; opposition aux alliances et aux pactes
militaires des grandes puissances; à l'établissement de bases mili
taires étrangères et de troupes étrangères sur le territoire d'autres pays; uni
versalité de l'Organisation des Nations Unies et renforcement de sa structure;
lutte pour l'indépendance économique et coopération sur la base de l'égalité
et de l'avantage mutuel. Au lieu de chercher à redéfinir le non-alignement,
tous les pays non-alignés devraient plutôt réaffirmer leur attachement à ses buts
et objectifs fondamentaux. »
B) Les principales orientations d'Alger
Nous allons traiter successivement des problèmes politiques puis des
problèmes économiques et institutionnels.
i° Problèmes politiques
a) 1m composition de la Conférence. — Une fois de plus on s'est demandé ce
qu'était un non-aligné. 75 pays ont participé à part entière à la Conférence (1),
huit pays (2) et de nombreuses organisations internationales et de libération
nationale étaient représentés par des observateurs; trois pays y ont assisté
en qualité d'invités (3). La déclaration politique constate que « plus de la
moitié des Etats membres de la communauté internationale, représentant la
majorité de la population mondiale, ont pris part à la conférence. Le nombre
et le niveau des participants, de même que la tenue générale des travaux, consti
tuent un indice de la vitalité et du dynamisme de non-alignement ».
Mais l'indice quantitatif n'est pas nécessairement une preuve de force.
Nous y reviendrons. Qu'il suffise à ce stade de rappeler le sens que donnent
(1) Afghanistan, Algérie, Argentine, Arabie Séoudite, Bangladesh, Bahrein, Bhutan,
Botswana, Birmanie, Burundi, Cambodge, Cameroun, Chili, Côte-d'Ivoire, Cuba, Chypre,
Congo, Dahomey, Egypte, Emirats arabes unis, Haute- Volta, Ethiopie, Gabon, Gambie,
Ghana, Guinée, Guinée équatoriale, Guyane, Inde, Indonésie, Irak, Jamaïque, Jordanie,
Kenya, Koweit, Laos, Liban, Lesotho, Liberia, Libye, Madagascar, Malaisie, Mali, Malte,
Maurice, Mauritanie, Maroc, Népal, Niger, Nigeria, Oman, Ouganda, Pérou, Qatar, Répu
blique centrafricaine, Rwanda, Sénégal, Sierra Leone, Singapour, Somalie, Sri-Lanka,
Soudan, Swaziland, Syrie, Tanzanie, Tchad, Togo, Trinidad et Tobago, Tunisie, Vietnam
Sud (G.R.P.), Yémen (République arabe du), Yémen (République démocratique populaire
du), Yougoslavie, Zaïre, Zambie.
(2) Barbade, Bolivie, Brésil, Equateur, Mexique, Panama, Uruguay, Venezuela.
(3) Autriche, Finlande, Suède.
861
т. m. 56 55 TIERS MONDE
certains internationalistes au concept de système : la conscience de participer
à un même processus politique (i), et cette conscience existe indéniablement
en l'occurrence.
Certes le non-alignement de certains des nouveaux venus peut être consi
déré comme douteux. Mais le problème se pose depuis longtemps à propos de
membres bien plus anciens qui sont liés, quelquefois par des accords, aux
Etats-Unis (2). Les critères vagues adoptés à la Conférence de Belgrade et
toujours en vigueur s'accommodent d'une attitude ambiguë. Depuis la Confé
rence de Lusaka trois non-alignés chevronnés, l'Egypte, l'Inde et l'Irak, ont
conclu des traités d'amitié et de coopération avec l'U.R.S.S. (3) et ce fait n'a
pas manqué d'être critiqué par certains pays comme la Libye. De ces trois
instruments, seul le traité soviéto-indien, d'une durée de vingt ans, contient
une référence au non-alignement (en vertu de l'article IV, l'U.R.S.S. déclare
qu'elle respecte la politique de non-alignement de l'Inde et que cette politique
constitue un facteur important pour le maintien de la paix générale). Le traité
ne contient aucune clause correspondant à celles qui figurent dans les deux
autres instruments, relatives, d'une part, aux relations assez étroites entre
les régimes internes des deux parties, et, d'autre part, à la coopération militaire
entre elles ainsi qu'à l'assistance militaire soviétique (à l'Egypte) (4). La dispo
sition essentielle du traité indo-soviétique est l'article IX : « Chacune des
hautes parties contractantes s'engage à n'accorder aucune aide quelconque
à une tierce puissance participant à un conflit armé contre l'autre partie. En cas
d'agression ou de menace d'agression, les hautes parties contractantes se
consulteront aussitôt afin d'écarter ladite menace et d'adopter toutes les
mesures qui s'imposent pour assurer la paix et la sécurité de leurs pays
respectifs. »
II est évident qu'iï ne s'agit pas en l'occurrence d'un accord d'alliance ou
d'assistance mutuelle. Mais le traité a sans doute rempli un rôle de dissuasion
(1) Voir, par exemple, H. Spiro, World Politics, The Global System, Dorsey Press, 1966.
(2) G. W. Shephard, Jr., Nonaligned Black Africa, Heath, Lexington, 1970, pp. 11 5-1 16.
(3) Traité égypto-soviétique du 27 mai 1971, voir Documents officiels (Documentation
française), 29 juillet - 4 août 1971, n° 31 ; traité indo-soviétique du 9 août 1971, voir Problèmes
politiques et sociaux, n08 105-106, p. 31; traité soviéto-irakien du 9 avril 1972, Documents d'ac
tualité internationale, 13-19 mai 1972, n° 20.
(4) Voir par exemple les articles 2 du traité soviéto-égyptien et soviéto-irakien. Voici le
premier de ces textes : « L'U.R.S.S. en sa qualité d'Etat socialiste et la R.A.U. qui s'est fixé
pour objectif d'assurer la transformation socialiste de la société, coopéreront étroitement
dans de nombreux domaines pour réunir les conditions nécessaires au maintien et au dévelop
pement des conquêtes socio-économiques de leurs peuples. » L'article 8 couvre la coopé
ration militaire qui « impliquera en particulier l'assistance dans l'instruction du personnel
militaire de la R.A.U., dans le maniement des armes et du matériel livrés à la R.A.U., de
manière à permettre à celle-ci de liquider les séquelles de l'agression et de s'opposer à toute
agression en général. » On connaît les problèmes qu'a soulevés l'application de cet article en
Egypte dont le gouvernement, pour manifester son mécontentement et son indépendance,
a fini par renvoyer les conseillers militaires soviétiques.
8Ó2 CHRONIQUE INTERNATIONALE
à l'égard de la Chine et des Etats-Unis. Il a surtout été critiqué par certains
comme de nature à aliéner la liberté d'action de l'Inde, ce que les événements
n'ont guère prouvé jusqu'à présent.
Toujours est-il qu'à la Conférence le colonel Kadhafi a assez vigoureuse
ment stigmatisé les non-alignés qui n'en sont pas. La Libye a présenté un
projet de charte des pays non-alignés en vertu de laquelle ceux-ci devraient
notamment : supprimer toutes les bases étrangères se trouvant sur leurs
territoires; se retirer de les alliances multilatérales ou bilatérales aux
quelles ils seraient parties; dénoncer tous les traités (et ne plus conclure de tels
traités) en vertu desquels ils seraient soumis, sous une forme quelconque, à une
influence militaire, politique, économique ou culturelle; ne plus reconnaître
les régimes racistes ou sionistes ; s'engager à prendre des mesures politiques et
économiques contre les Etats assistant les pays racistes; soutenir effectivement
les mouvements de libération nationale (i).
La charte proposée par la Libye n'a pas été approuvée. L'interprétation
de certains passages aurait soulevé des difficultés considérables. Qui aurait
déterminé la nature, acceptable ou inacceptable, d'un traité ? Les achats
d'armes ne sont-ils pas susceptibles d'assurer au vendeur une certaine influence
sur l'acheteur ? Un délégué libyen a affirmé que l'on achetait maintenant des
armes comme du fromage. Il a été facile de montrer qu'il se trompait. D'autre
part, l'adoption de la charte aurait pu avoir pour effet de réduire singulièr
ement le nombre des participants au mouvement et de démentir la politique
libérale d'élargissement des pionniers : Nehru et Tito.
La déclaration politique adoptée à Alger s'élève sans doute « contre toute
hégémonie » et elle affirme en conséquence que les pays non-alignés doivent
« rejeter toute forme de subordination et de dépendance, toute ingérence et
toute pression, qu'elles soient politiques, économiques ou militaires ». Mais
sur un plan plus concret et plus immédiat, la déclaration se contente d'adopter
la formulation prudente et traditionnelle, en affirmant que « le refus des alliances
militaires qui s'inscrivent dans le cadre des rivalités entre grandes puissances
et le démantèlement des bases militaires sur lesquelles elles prennent appui
constituent un des fondemeni s de non-alignement ».
D'ailleurs, la souplesse des positions s'est manifestée dans le fait qu'après
des débats assez vifs, Malte a été admise comme membre à part entière bien
qu'elle abrite encore des bases militaires britanniques. Mais elle a déclaré dans
son aide-mémoire du ier septembre que cette situation existe « seulement pour
des raisons économiques et le gouvernement a la ferme intention de ne pas
renouveler le bail au-delà de 1979 ».
La solidarité des non-alignés peut-elle être réelle sans un minimum de
(1) NAC/ALG/CONF. 4/M/C1/RES 4.
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