Le phénomène de la préférence pour une nourriture gratuite (ou contrafreeloading) - article ; n°1 ; vol.87, pg 93-108

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L'année psychologique - Année 1987 - Volume 87 - Numéro 1 - Pages 93-108
Résumé
Le phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite » recouvre le fait expérimental suivant : des animaux, ayant subi un conditionnement skinnérien, par exemple, continuent à émettre la réponse opérante d'appui sur le levier alors même qu'on dispose dans la boîte d'expérience une coupelle remplie de boulettes de nourriture. L'intérêt théorique de ce type de travaux réside dans la remise en cause de la loi du moindre effort. L'analyse des expérimentations réalisées depuis la découverte du phénomène met en évidence la complexité des variables qui affectent le comportement des animaux dans ce type de situation.
Mots clés : préférence pour une « nourriture gratuite », loi du moindre effort, conditionnement opérant.
Summary : The contrafreeloading phenomenon.
The contrafreeloading phenomenon corresponds to the following experimental situation : animals having been exposed to a certain conditioning, of operant behaviour for instance, go on pressing the lever as they have been trained to respond, even when a cup full of pellets of food has been placed in their box. The theoretical interest of this kind of study is that it apparently calls in question the validity of the law of least effort. An analysis of the experiments which have been conducted since the discovery of the phenomenon demonstrates the complexity of the variables which determine the behaviour of animals in such situations.
Key words : contrafreeloading, law of least effort, operant conditioning.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Christian Cuq
Alain Gallo
Le phénomène de la préférence pour une nourriture gratuite (ou
contrafreeloading)
In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°1. pp. 93-108.
Résumé
Le phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite » recouvre le fait expérimental suivant : des animaux, ayant subi
un conditionnement skinnérien, par exemple, continuent à émettre la réponse opérante d'appui sur le levier alors même qu'on
dispose dans la boîte d'expérience une coupelle remplie de boulettes de nourriture. L'intérêt théorique de ce type de travaux
réside dans la remise en cause de la loi du moindre effort. L'analyse des expérimentations réalisées depuis la découverte du
phénomène met en évidence la complexité des variables qui affectent le comportement des animaux dans ce type de situation.
Mots clés : préférence pour une « nourriture gratuite », loi du moindre effort, conditionnement opérant.
Abstract
Summary : The contrafreeloading phenomenon.
The contrafreeloading phenomenon corresponds to the following experimental situation : animals having been exposed to a
certain conditioning, of operant behaviour for instance, go on pressing the lever as they have been trained to respond, even when
a cup full of pellets of food has been placed in their box. The theoretical interest of this kind of study is that it apparently calls in
question the validity of the law of least effort. An analysis of the experiments which have been conducted since the discovery of
the phenomenon demonstrates the complexity of the variables which determine the behaviour of animals in such situations.
Key words : contrafreeloading, law of least effort, operant conditioning.
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Cuq Christian, Gallo Alain. Le phénomène de la préférence pour une nourriture gratuite (ou contrafreeloading). In: L'année
psychologique. 1987 vol. 87, n°1. pp. 93-108.
doi : 10.3406/psy.1987.29187
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1987_num_87_1_29187L'Année Psychologique, 1987, 87, 93-108
Centre de recherche de Biologie du Comportement
Université Paul-Sabatier1
LE PHÉNOMÈNE DE LA PRÉFÉRENCE
POUR UNE NOURRITURE GRATUITE
(OU CONTRAFREELOADING)
par Christian Cuq et Alain Gallo
SUMMARY : The contrafreeloading phenomenon.
The contrafreeloading phenomenon corresponds to the following expe
rimental situation : animals having been exposed to a certain conditioning,
of opérant behaviour for instance, go on pressing the lever as they have
been trained to respond, even when a cup full of pellets of food has been
placed in their box. The theoretical interest of this kind of study is that it
apparently calls in question the validity of the law of least effort. An
analysis of the experiments which have been conducted since the discovery
of the phenomenon demonstrates the complexity of the variables which
determine the behaviour of animals in such situations.
Key words : contrafreeloading, law of least effort, opérant conditioning.
Il est généralement admis que l'effort accompli par un animal pour
s'approprier un élément à valeur appetitive joue un rôle critique dans la
réalisation d'un pattern comportemental, et il semble raisonnable de
soutenir que se réalisent plutôt des comportements nécessitant moins
d'effort, parce qu'ils constituent un bénéfice pour l'organisme. Un grand
nombre de données expérimentales, dans les années 1930, ont appuyé
cette idée : par exemple, des études utilisant des labyrinthes ont montré
que des rats présentent une préférence pour la branche du labyrinthe la
plus courte menant à la nourriture (Decamp, 1920 ; Tolman et Sams,
1925 ; Yoshioka, 1929 ; Waters, 1934). Plusieurs principes généraux
concernant l'effet de l'effort sur la performance dérivent de ces travaux.
Ce sont : la loi du moindre effort (Keller et Schoenfeld, 1950), le principe
du maximum et du minimum (Gengerelli, 1930), la loi du minimum
1. 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse, Cedex. 94 C. Cuq et A. Gallo
d'effort (Waters, 1934), et le principe du moindre effort que Tolman
énonce en ces termes : « Le comportement d'un organisme tend à s'expr
imer sous la forme nécessitant le minimum d'effort » (1932, p. 448).
Plus récemment, les travaux portant sur le comportement de choix
ont démontré que les animaux distribuent leurs réponses entre deux possi
bilités selon un principe de maximisation des opérantes (cf. par ex.
Bitterman, 1971 ; Mackintosh, Lord et Little, 1971 ; Staddon et Motheral,
1979).
Cependant, quelques travaux ont mis en doute la valeur du principe
du moindre effort, en montrant par exemple qu'en présence d'une cou
pelle contenant de la nourriture, des rats et des pigeons, ayant subi au
préalable un conditionnement de type opérant, non seulement conti
nuent à émettre des réponses opérantes mais présentent une préférence
pour l'administration de nourriture par ce biais. Ce phénomène s'appelle
le phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite » (en anglais
contrafreeloading) .
La préférence pour une « nourriture gratuite » n'est pas seulement un
fait bizarre propre à piquer la curiosité des expérimentateurs. Il porte
atteinte à la valeur générale du principe du moindre effort, du moins tel
qu'on l'utilise ordinairement dans les théories de l'apprentissage et dans
le traitement éco-éthologique des données. Du fait de son enjeu théo
rique, il constitue un phénomène particulièrement important et a été
étudié en détail jusqu'à ces dernières années. Mais il n'existe pas, à notre
connaissance, de revue de langue française sur ce phénomène et il nous
a semblé souhaitable de combler cette lacune.
Après la mise en évidence de la préférence pour la « nourriture gra
tuite » par Jensen en 1963, plus de 70 travaux ont été réalisés afin
d'expliquer le phénomène. Pour entrer dans l'examen de ces recherches
dont la diversité est la règle, nous regrouperons les études selon les fac
teurs considérés comme jouant un rôle important dans la variation de la
préférence pour une « nourriture gratuite ».
1. Influence du débit de réponse sur la performance en situation de choix
Les expériences de Jensen (1963) constituent la première mise en év
idence de cet aspect du phénomène de la préférence pour une « nourriture
gratuite » ; 6 groupes de 20 rats sont soumis au même programme de
renforcement (Crf), mais se différencient par le nombre de ro2 de 40
à 1280. Après ce conditionnement, les différents groupes, au cours d'une
séance de 40 mn, ont le choix entre la nl et la nt3. Jensen montre que le
taux de nt augmente proportionnellement avec le nombre de ro émises
pendant l'apprentissage ; Stolz et Lott (1964) ont obtenu des résultats
semblables en utilisant, non une boîte de Skinner, mais un labyrinthe.
2. Nous utiliserons l'abréviation « ro » pour « réponse opérante ».
3. nt = nourriture-travail, nl = nourriture libre. Préférence pour une nourriture graiuite 95
Ces résultats ont été également retrouvés par Tarte et Snyder (1973),
Tarte et Vernon (1974), Larson et Tarte (1976), et Cathcart (1976).
Mais l'interprétation des données a fait l'objet de thèses très différentes :
— Jensen (1963) fait référence à « un appel intrinsèque pour l'appui sur
le levier » ;
— Taylor (1975) suggère que la persistance de l'appui sur le levier pro
vient d'une non-discrimination du changement de conditions dans le
passage de la situation d'apprentissage à la situation de choix ;
— • Tarte et Rasmussen (1979), quant à eux, parlent d'une forte habitude
pour le levier.
Cependant, deux études donnent des résultats discordants par rap
port aux recherches précédentes. Leung, Jensen et Tapley (1968), et
Jensen, Leung et Hess, (1970) ont conditionné un lot de rats à parcourir
l'allée d'un labyrinthe. En situation de choix, les rats ayant subi l'ap
prentissage le plus intensif (285 essais) délaissent signiflcativement la ro
(parcours du labyrinthe) par rapport à un groupe moins entraîné
(75 essais). Jensen émet l'hypothèse que les changements dans les stimuli
(stimuli changes) étant pratiquement inexistants dans une situation de
conditionnement instrumental ayant comme ro un parcours dans un
labyrinthe, les rats délaissent la ro. En revanche, les changements dans
les stimuli associés à l'appui sur le levier renforceraient la ro.
2. Alternance des séances d'apprentissage avec des séances
dites « libres »
Mitchell, Scott et Williams (1973) furent les premiers auteurs à ana
lyser d'une manière systématique l'influence de la présentation de la nl
durant les séances de pré-choix sur le taux de ro en situation de choix.
Ils montrèrent que, selon que l'on pratique ou non une alternance de
séances d'apprentissage (nt seul) et de séances de nl (nl seul), on obtient
des performances différentes lors des de choix :
— • 50 % de nt en situation de choix si les séances de pré-choix consistent
en 3 séances de nl, suivies de 7 séances d'apprentissage ;
— ■ 34 % de nt en de choix si les séances de
en 3 séances d'apprentissage, suivies de 3 séances de nl, elles-mêmes
suivies de 4 séances d'apprentissage ;
— 1 % de nt en situation de choix si les séances de pré-choix consistent
en 7 séances d'apprentissage suivies de 3 séances de nl.
Pour ces auteurs, la néophobie explique ces résultats : l'animal, en
présence d'un récipient « nouveau » qu'il « craint », le délaisse au profit du
récipient familier (celui de nt). Cette préférence disparaît si on alterne
des séances d'apprentissage et des séances où la nourriture est présentée
librement : ayant été familiarisés avec le récipient de nl, les rats, en
situation de choix, privilégient la nl conformément à la loi du moindre 96 C. Cuq ei A. Gallo
effort. Tarte et Snyder (1973), Mitchell et White (1977) et White et
Mitchell (1977) ont trouvé des résultats analogues en utilisant une procé
dure différente : ils alternèrent non des séances de nl avec des séances
de NT, mais des programmes de renforcement : vi 10 s et vt 10 s*.
Ces expériences valident l'idée selon laquelle la performance, en
situation de choix, est étroitement dépendante, non du nombre de
réponses opérantes (Jensen, 1963), mais de la proportion entre le nombre
de boulettes de nourriture obtenues par le biais des ro et de celles obte
nues sans contingence.
3. Incidence du programme de renforcement sur la performance
en situation de choix
Puisque le phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite »
contredit généralement la loi du moindre effort, certains auteurs étu
dièrent dans quelle mesure le travail requis dans un programme de ren
forcement est compatible avec la persistance des ro en situation de choix.
Aussi Garder et Berkowitz (1970) ont modulé le de re
nforcement : sous un programme continu (Crf)5, les rats appuient sur le
levier pour obtenir la nourriture dans une proportion de 80 % de la nour
riture totale consommée. En revanche, sous un programme frIO, la
performance tombe à 20 %. Les auteurs en concluent que « tant que le
travail demandé n'est pas trop important, les rats préfèrent travailler
pour obtenir une boulette de nourriture que l'obtenir librement ». Neu-
ringer (1970), Singh (1970), Rachlin et Baum (1972), Sawisch et Denny
(1973) ,Tarte et Vernon (1974) et Mitchell et White (1977) retrouvent des
résultats analogues malgré l'utilisation d'espèces différentes et de pr
ogrammes de renforcement autres (vi par ex.). Mais on trouve dans la
littérature sur le phénomène de la préférence pour une « nourriture gra
tuite », deux travaux qui contredisent les résultats précédents. Atnip et
Hothersall (1973), et Hothersall, Huey et Thatcher (1973) ont obtenu
que, quel que soit le programme de renforcement, les rats préfèrent la nl,
ceci en utilisant la même procédure que Carder.
4. Programme de renforcement durant V apprentissage
et programme différent en situation de choix
Certains travaux semblent montrer que le programme de renforc
ement utilisé pendant les séances d'apprentissage est préféré en situation
4. Un programme à intervalle variable (vi en anglais : Variable Interval
schedule) fournit l'agent renforçateur quand une réponse est émise après
qu'un délai se soit écoulé. Ce délai varie au hasard, autour d'une moyenne
définie par le programme. Ainsi, sous le programme vi 20 s, les intervalles
temporels varient autour d'une moyenne de 20 s.
5. On. 'définit par programme Crf le en vertu duquel chaque
réponse est suivie de l'agent renforçateur (en anglais : continuous reinforce
ment fixed). Préférence pour une nourriture gratuite 97
de choix à tout autre programme. Ainsi, Taylor (1975) montre qu'un pr
ogramme de conditionnement à intervalle variable (vi 20 s) ou à proport
ion constante (frIO)8 se maintient chez des rats, en situation de choix,
dans une forte proportion par rapport à un autre programme de renfor
cement, même si ce dernier nécessite un moindre effort (vi 10 s au lieu
de vi 20 s et fr5 au lieu de frIO). Kleinman, McLaughlin, Gérard,
Bosza et Clipper (1976), réalisèrent des observations identiques. Ces
études montrent que lorsque l'animal est confronté à divers programmes
de renforcement, il est plus sensible au programme auquel il a eu affaire
auparavant qu'à la quantité d'effort à fournir.
5. Quantité et nature de l'agent renforçateur
Certaines théories concernant l'action de l'agent renforçateur mettent
l'accent sur la relation entre la nature de l'agent et l'énergie
dépensée par l'animal pour l'obtenir (Guttman, 1954 ; Goodrich, 1960 ;
Kraeling, 1961 ; Snyder, 1962). Ainsi, Williams (1966) montre que les
agents renforçateurs à haute valeur renforçatrice entraînent une plus
grande activité comportementale qu'un agent renforçateur à faible qual
ité renforçatrice. C'est dans ce contexte théorique que Carder (1972)
élabora l'hypothèse selon laquelle les rats appuieraient sur le levier, en
situation de choix, parce que la teneur énergétique de l'agent renforça
teur est telle que l'animal doit nécessairement se dépenser et en l'occur
rence par l'appui sur le levier. Il élabora l'expérience suivante pour cor
roborer son hypothèse : trois groupes de rats ont été conditionnés à un
programme de renforcement avec comme agent renforçateur, pour un
groupe une solution de saccharose, pour un autre groupe une solution de
saccharose altérée par de la quinine, pour le dernier groupe, de l'eau. En
situation de choix, le premier groupe conserve un taux de ro de 83 %
contre 16 % pour les deux autres groupes. Taylor (1972), Powell (1974)7
et Tarte, Townsend, Vernon et Rovner (1974), confirment l'hypothèse
de Carder dans la mesure ou ils observent de moins bons résultats, en
situation de choix, quand l'agent renforçateur n'est pas de la nourriture
mais de l'eau.
En revanche, Knutson et Carlson (1973) et Carlson et Riccio (1976)
ont infirmé la thèse de Taylor et Carder. Ils enregistrent une meilleure
performance pour des groupes d'animaux renforcés avec de l'eau (50 %)
que pour ceux renforcés avec de la nourriture (40 %).
On peut penser que ces résultats contradictoires sont dus à la difîé-
6. Dans un programme à proportion fixe (fr), l'animal reçoit un agent
renforçateur après avoir réalisé un nombre fixe de réponses. Par ex., un
animal soumis à un programme frIO ne recevra un agent renforçateur
que toutes les 10 réponses opérantes exécutées.
7. Cette étude serait plus probante si l'auteur avait utilisé la même
espèce pour le « groupe-eau » et le « groupe-nourriture » et non des rats pour
le « groupe-eau » et des pigeons pour le « ».
ap — 4 98 C. Cuq el A. Gallo
rence de la quantité d'eau utilisée comme agent renforçateur : en effet,
Taylor administre 0,1 cl d'eau et Knutson et Carlson 0,01 cl.
Robertson et Anderson (1975) ont montré que la quantité disponible
d'agent renforçateur exerce une forte influence sur le choix final : en
effet, les petites quantités d'agent renforçateur (0,01 cl pour de l'eau et
20 mg pour de la nourriture) entraînent une détérioration du taux de ro
en situation de choix (14 % et 4 %) supérieure à celle obtenue avec des
quantités plus importantes : 31 % pour le « groupe 0,1 cl » et 40 % pour le
« groupe 45 mg ».
On peut également manipuler la valeur renforçatrice de l'agent ren
forçateur en modulant le temps de privation. On relève, une fois de plus,
des résultats discordants. Certaines études ont révélé un effet positif ou
nul de la durée de privation sur le taux de ro en situation de choix (Tarte
et Snyder, 1972 ; Morgan, Einon et Nicholas, 1975). En revanche, d'autres
travaux ont montré que les animaux peuvent non seulement apprendre
un programme de renforcement en état de satiété (résultat contesté,
cependant, par Welker et Weidenman, 1978), mais le maintenir en situa
tion de choix (Neuringer, 1969 ; Davidson, 1971 ; Bilbrey, Patterson et
Winokur, 1973 ; McLaughlin, Kleinman et Vaughn, 1973 ; Kopp, Bour-
land, Tarte et Vernon, 1976). Par exemple, Neuringer (1969) montre que
deux pigeons peuvent apprendre à picorer un disque, et ceci en présence
de nl. L'auteur conclut que « l'acte effectué pour entraîner l'apparition
de nourriture est sa propre motivation et sa propre récompense, ceci sans
faire appel à une quelconque première » (p. 40).
6. Rôle joué par les changements dans les stimuli
On sait que les stimuli associés à la ro acquièrent une valeur renfor
çatrice secondaire du fait de leur association répétée avec le renforçateur
primaire. Ainsi, Zimmerman et Hanford (1966) ont observé la persistance
du picorage chez des pigeons et des appuis chez des rats, avec comme
récompense le renforcement conditionnel précédant la présentation de
nourriture. Egger et Miller (1962, 1963) ont précisé qu'un stimulus
acquiert une valeur renforçatrice lorsqu'il fournit une information : il doit
être un signal valide et non redondant du renforçateur primaire.
Forts de cette constatation, certains auteurs ont utilisé la notion de
valeur renforçatrice secondaire pour les changements dans les stimuli
afin de rendre compte du phénomène de la préférence pour une « nourri
ture gratuite ».
Alferink, Grossman et Cheney (1973), et Wallace, Osborne, Norborg
et Fantino (1973), montrent que la préférence pour la nt est plus grande
lorsque la nourriture est accompagnée de changements dans les stimuli
que lorsqu'ils sont supprimés. Et dans une autre expérience, ils montrent
qu'en associant des changements les stimuli (déclic audible et éclai-
rement de la coupelle) seulement à la nl, ils obtiennent, une préférence
pour la nl. Préférence pour une nourriture gratuite 99
Les conclusions de ces travaux furent nuancées par Osborne et Shelby
(1975), et Osborne (1977, 1978). En effet, ces auteurs, tout en concédant
le rôle prépondérant qu'exercent les changements dans les stimuli sur la
persistance de la réponse opérante, en situation de choix, refusent de
donner aux changements dans les stimuli le statut de renforcement condi
tionnel propre, dans la mesure où le maintien du conditionnement opé
rant n'est efficient que lorsque ces renforcements conditionnels sont en
conjonction avec le renforcement primaire. Osborne (1977) écrit : « Les
animaux en situation de contrafreeloading émettent des ro pour obtenir
la nourriture "plus" les changements dans les stimuli, non parce que les
changements dans les stimuli sont des renforcements conditionnels, mais
parce que la valeur renforçatrice des changements dans les stimuli aug
mente en présence du renforcement primaire » (p. 277)8.
Si la thèse des changements dans les stimuli rencontre désormais l'a
ssentiment de nombreux auteurs, la controverse est grande pour évaluer
le rôle exact joué par ces derniers. Alferink et al. (1973) et Wallace et al.
(1973) prêtent aux changements dans les stimuli une fonction de renfor
cement secondaire, Osborne et Shelby (1975) et Osborne (1977) leur
octroient une fonction incitatrice conditionnelle. Ces deux thèses ont en
commun de nier toute intervention d'une motivation autre que celle
manipulée expérimentalement.
Parallèlement à ces deux conceptions, certains auteurs, Singh (1970,
1912b), et Stephens, Metze et Craig (1975), énoncent que la valeur renfor
çatrice des changements dans les stimuli dépend de la présence de la
« motivation de manipulation » (cf. White, 1959 ; Kavanau, 1967 ;
Glow, 1975).
A l'appui de cette conception, Singh (1970) rapporte les faits suivants :
après un conditionnement opérant, des rats ont le choix entre appuyer
sur un levier placé d'un côté de la cage pour obtenir une boulette de nourr
iture ou consommer dans une autre partie de la cage des boulettes dis
tribuées selon un rythme régulier (toutes les 30 s). Il constate une préfé
rence pour les ro, que le programme de renforcement soit un programme
Crf ou fr3 ou frII. Avec un groupe d'enfants et selon un protocole simil
aire, Singh obtient des résultats analogues (confirmés par Singh et
Query, 1971).
Si la motivation de manipulation joue un rôle effectif dans le maintien
du conditionnement opérant, le fait d'élever des animaux en milieu
appauvri, donc sans possibilité de manipulation, devrait induire chez
eux une propension à émettre des ro, en situation de choix, afin qu'ils
« déchargent leur tension ». Certains auteurs ont travaillé sur ce problème.
8. Une expérience réalisée par Bilbrey et al. (1973) confirme la thèse
d'Osborne dans la mesure où, en situation de choix, lorsque la boulette
est rendue inaccessible aux pigeons, le débit de ro décroît malgré le maintien
des stimuli secondaires. 100 C. Cuq et A. Gallo
Davis, Beighley, Libretto, Mollenhour et Prytula (1975) ont soumis
4 groupes de rats à 3 types d'environnement : enrichi, normal et appauv
ri. Puis ils conditionnèrent les groupes de rats à un programme Crf. En
situation de choix, les auteurs ont constaté des performances significati-
vement différentes pour le « groupe appauvri » et les autres groupes :
55 % d'appuis sur le levier pour le « groupe appauvri » contre 5 et 35 %
pour les autres groupes. Ils en conclurent que le « groupe appauvri »,
n'ayant pas eu la possibilité de manipuler des objets lors de la période
d'élevage, émet des ro car le levier est le seul objet susceptible de mani
pulation. En revanche, les autres groupes ont eu l'occasion de manipuler
des objets avant d'être soumis aux séances expérimentales et n'ont pas,
par conséquent, une aussi forte propension à appuyer sur le levier. Baen-
ninger et Mattleman (1973), Stephens et al. (1975) et Coburn et Tarte
(1976) confirment cette hypothèse. Seuls Tarte, Townsend et Vernon
(1973) obtiennent des résultats différents : le « groupe appauvri » a le
taux le plus faible d'appui sur le levier (18 %) contre 76 % pour le
« groupe contrôle », 61 % pour le groupe « enrichi moteur » et 28 % pour
le « enrichi en stimulations ». Mais cette étude diffère de celle de
Davis et al. (1975) dans la mesure où le groupe appauvri de Tarte et al.
(1973) est appauvri en et non en manipulations.
7. Le rôle des « facteurs éthologiques »
L'intérêt pour les facteurs ou « contraintes éthologiques », tel qu'il se
manifeste dans de nombreuses études récentes, a conduit les chercheurs
qui étudient le phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite »
à tenter d'en mesurer l'impact sur le choix des animaux.
Actuellement, on peut considérer qu'il existe deux études de ce type :
celle de Mitchell et de son équipe et celle que nous avons réalisée nous-
mêmes.
Mitchell et al. (1973), Mitchell, Williams et Sutter (1974), Mitchell,
Hoch et Fitzsimmons (1975), Mitchell, Becnel et Blue (1981),
Fish et Galica (1982), et enfin Feild, Kasper et Mitchell (1984), ont établi
l'hypothèse selon laquelle la familiarité (ou non) avec la coupelle de nour
riture est déterminante pour le comportement des rats en situation de
choix : ainsi la présentation d'une nouvelle coupelle de nt altère la per
formance (1 % contre 48 %) comparativement à un groupe contrôle.
Ces travaux ont été contestés par Carder etBeckman (1975), qui avec
le même type de protocole n'obtiennent aucune différence expérimentale
entre « groupe expérimental » et « groupe témoin ».
On peut également infirmer la thèse de Mitchell en s'appuyant sur
certains travaux qui ne sont pas compatibles avec la néophobie. En
effet, si cette thèse est pertinente, pour une présentation prolongée de la
source de nl, on devrait observer une diminution du taux de ro, dans
la mesure où l'aspect nouveau du réceptacle de nl disparaîtrait ; or, des
études réalisées avec un nombre important de séances de choix montrent pour une nourriture gratuite 101 Préférence
une persistance des ro : Davidson (1971) observe le maintien des ro
sur 87 séances de choix ; Tarte et Snyder (1973) obtiennent des résultats
semblables sur 10 jours ; Duncan et Hughes (1972) constatent non seul
ement le maintien des ro mais observent une augmentation du taux de ro
sur 10 séances journalières.
Pour notre part (Gallo, Gorse et Cuq, 1985 a, 1985 b ; Cuq, 1986 ; Cuq
et Gallo, 1986 ; Gallo, 1986 ; Gallo et Cuq, 1987 ; Gallo, Huet et Cuq,
1986 (sous presse)), notre hypothèse de travail repose sur la prise
en compte de la similitude de la réponse opérante et de la réponse
consommatoire (Breland et Breland, 1961 ; Sevenster, 1973 ; Hull, 1977 ;
Gallo et Huet, 1984 ; Huet et Gallo, 1986). La conséquence pour l'étude
de la préférence pour une nourriture gratuite de la ressemblance topo
graphique des réponses est la suivante : il devient nécessaire alors pour les
distinguer de focaliser notre attention sur la seule différence de localisa
tion spatiale de la ro et de la réponse de consommation. Les différentes
situations expérimentales réalisées ont donc pour point commun de jouer
sur la localisation spatiale, dans le dispositif de Skinner, des coupelles
de NT et de nl.
Si l'on place, en situation de choix, la coupelle de nl à l'endroit où se
trouvait la coupelle de nt en phase de conditionnement, presque toutes
les boulettes consommées sont prélevées dans la coupelle de nt (96,2 %
contre 51 %) ; de plus, la quasi-totalité des boulettes prélevées dans la
coupelle nt sont transportées et consommées près de la coupelle nl9 (à
l'exception de 3 sur 1 000).
— Si l'on fait varier systématiquement au cours du conditionnement
la position de la coupelle, 97 % des boulettes sont prélevées dans la cou
pelle NL.
— Si l'on place l'une à côté de l'autre les 2 coupelles, 98 % de la nourr
iture consommée provient de la coupelle nl (ce résultat n'est pas
encore publié).
En conséquence, l'emplacement des coupelles est un élément déter
minant dans l'apparition ou la non-apparition du phénomène de la pré
férence pour une « nourriture gratuite ».
Nos travaux sont trop récents pour avoir pu être soumis à une « contre-
expertise » expérimentale. Ils constituent cependant la prise en compte
d'un paramètre ignoré jusqu'ici par les chercheurs qui se sont intéressés
au phénomène de la préférence pour une « nourriture gratuite » et dont les
effets sont spectaculaires.
9. Ce transport de nourriture n'a pas été signalé dans un dispositif de
Skinner. En revanche, lors d'apprentissages topographiques, ce phéno
mène a été étudié par Cohen-Salmon (1977) ; Cohen-Salmon et Blancheteau
(1967, 1968).

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