Le problème des animaux pensants - article ; n°1 ; vol.20, pg 218-228

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L'année psychologique - Année 1913 - Volume 20 - Numéro 1 - Pages 218-228
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1913
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Henri Piéron
VI. Le problème des animaux pensants
In: L'année psychologique. 1913 vol. 20. pp. 218-228.
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Piéron Henri. VI. Le problème des animaux pensants. In: L'année psychologique. 1913 vol. 20. pp. 218-228.
doi : 10.3406/psy.1913.4347
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1913_num_20_1_4347VI
LE PROBLÈME DES ANIMAUX PENSANTS
par Henri Piéron
II m'a paru que l'on ne pouvait passer entièrement sous
silence, dans l'Année Psychologique, le problème, qui s'est posé
devant le grand public, de l'existence d'une pensée abstraite com
plexe chez les animaux, à propos surtout des chevaux d'Elberfeld.
J'aurais désiré attendre que des données systématiques et précises
aient permis de circonscrire le problème, mais ces données font
encore défaut.
Je me permettrai donc très brièvement d'exposer l'état des choses,
en donnant les principales indications bibliographiques à ce jour;
je n'apporterai aucun fait nouveau, n'étant allé, ni à Elberfeld, ni
à Mannheim; et si je n'y suis pas allé c'est que j'ai jugé un tel
voyage absolument inutile : en effet je ne doute pas que j'aurais
assisté à des faits tout semblables à ceux qui ont été rapportés par
des savants dont personne ne songe à suspecter la bonne foi, et, si
j'avais échoué dans des expériences de contrôle que j'aurais
organisées tant bien que mal, M. Krall n'ayant jamais paru
favoiùser beaucoup le contrôle, mes résultats négatifs n'auraient eu
aucune influence décisive ; on m'aurait opposé les conclusions très
affirmatives de tels ou tels zoologistes ou psychologues, et c'eût été
une donnée de plus perdue dans le fouillis des assertions contradict
oires.
A ceux qui prétendent que, sans avoir vu, on ne peut parler des
chevaux d'Elberfeld, je rappellerai qu'il fut un temps où il fallait
aller à Nancy pour aller voir les rayons N; on en revenait croyant.
Je suis alors resté à Paris et j'ai échappé au miracle; je me suis
convaincu qu'il y avait dans l'étude des rayons N une erreur énorme ;
je crois que cette erreur est universellement reconnue aujourd'hui.
Si l'on avait pu à Nancy faire des expériences de contrôle, j'y serais
allé, mais ces expériences de contrôle ont été refusées. J'irais
encore à Elberfeld si on pouvait y faire une utile besogne; pour
assister à des spectacles, il est inutile d'aller si loin, et je n'ai pas
encore le moyen d'expliquer tous les tours des prestidigitateurs des
boulevards. Peut-être serait-on capable à Elberfeld de m'inspirer la PIÉRON. — LE PROBLÈME DES ANIMAUX PENSANTS 219 H.
foi, et ce serait navrant pour moi, car ce serait m'ôter toute possi
bilité à l'avenir de juger sainement et impartialement les faits.
Cet examen sommaire, je vais tâcher de le réaliser actuellement.
On se souvient de l'origine déjà lointaine du débat actuel :
Un vieil original, ami des animaux, Wilhelm von Osten, avait
éduqué un cheval, le « Kluge » Hans, qui savait compter, calculer,
lire, parler, et fit courir toute l'Allemagne. Sur le désir de l'empe
reur, une commission scientifique présidée par le Pr Stumpf étudia
le cheval, et le rapport de l'assistant Pfungst établit que le cheval
n'avait aucune des facultés qu'on lui prêtait, mais se guidait sur
des signes presque imperceptibles et involontaires fournis par la
mimique des assistants.
Le jugement parut sans appel. Cependant M. von Osten, qui ne
devait pas tarder à mourir, avait vendu son cheval à un bijoutier
d'Elberfeld, M. Krall, qui, convaincu au préalable de la réalité des
facultés supérieures des chevaux, reprit l'éducation de Hans, en
évitant les signes optiques, et obtint bientôt dans l'obscurité les
mêmes résultats préalablement obtenus à la lumière. Puis,
Hans devenant intraitable, il dressait de la même manière deux
autres chevaux, Muhamed et Zarif, dont les exploits sont longue
ment exposés dans le livre luxueux et qui fit sensation : « Denkende
Pferde ».
L'auteur y présentait ses animaux comme des enfants très intel
ligents, capables de tout comprendre et de répondre à toutes les
questions posées; il étudiait leurs sensations (obtenant d'ailleurs
des résultats souvent invraisemblables), il leur apprenait à
compter, à calculer, à parler, à lire, à raisonner abstraitement.
Et les chevaux exprimaient spontanément leurs aversions ou
leurs désirs, faisaient des découvertes étonnantes, comme celle de
l'extraction de racines cubiques, quatrièmes, cinquièmes, alors que
leur maître n'avait commencé à leur apprendre que l'extraction de
la racine carrée.
Les faits étaient invraisemblables, et n'auraient pas forcé l'atten
tion publique si une série de savants n'étaient allés à Elberfeld et
n'avaient donné à M. Krall des certificats d'exactitude — un peu
hâtivement — tout en publiant d'autre part quelques résultats mer
veilleux des séances auxquelles ils avaient assisté.
Dans ces séances, quelques épellations de noms figurèrent,
quelques interprétations verbales de coups frappés paroles
chevaux1, mais surtout des calculs, et principalement des extrac
tions de racines, racines élevées surtout, avec, comme sujets, non
1. On sait que chaque lettre est désignée par deux nombres, l'un
exprimé par des coups de sabot de la patte droite, l'autre par des coups
de la patte gauche. 220 NOTES ET REVUES
seulement Muhamed et Zarif, mais une série d'autres chevaux, le
poney Hänschen, le cheval aveugle Berto, etc.
Les assertions de MM. Claparède, Mac Kenzie et Assagioli,
Besredka, Ziegler, Sarasin, Von Büttel Reepen, provoquèrent une
stupéfaction générale et ouvrirent un débat qui ne paraît pas près
de se clore.
Nombre de ces savants et d'autres encore se déclarèrent
convaincus de la réalité de processus mentaux supérieurs chez les
chevaux.
Nombre d'autres déclarèrent absurde une pareille hypothèse, et
indigne d'un homme de science de se préoccuper du bijoutier
d'Elberfeld et de ses chevaux.
Contre les certificats donnés à Krall s'éleva au Congrès interna
tional de Zoologie de Monaco, à Pâques 1913, une protestation signée
de A. Bethe, Brandes, Bühler, Dexler, Doflein, Ettlinger, Forel,
Freund, Kükenthal, Lipmann, von Maday, Marek, Nikolai, Poll,
Schauinsland, Schottmüller, Semon, Spengel, Thesing, von Tscher-
mak, Wasmann, Wigge, Wundt, Zimmer.
• Haeckel acceptait avec enthousiasme l'idée que les chevaux
avaient une pensée semblable à celle de l'homme, et le Père
Wasmann s'y opposait avec non moins d'énergie; cependant que
Camillo Schneider, faisant de la notion de cause le propre de la
raison humaine — différente de nature de l'intelligence animale, —
acceptait très bien que les chevaux possèdent des facultés calculat
rices, oubliant sans doute toute une série de faits de raisonne
ments avancés par Krall, et comparait à celle de Darwin la concep
tion nouvelle du bijoutier d'Elberfeld.
Certains cherchèrent à rendre conciliable avec les données
admises le fait considéré comme établi des capacités de calcul
chevalines, montrant que les calculateurs n'avaient pas besoin
d'intelligence, ou visant à établir que le cerveau du cheval avait
une capacité suffisante pour permettre le calcul, ou encore rappe
lant que l'abstraction se ramène aux lois générales de l'association
et de la mémoire (Lugaro).
Dans tout cela il y a des considérations théoriques, des attitudes
affectives, des croyances, mais rien qui soit de nature à solutionner
le problème de l'existence réelle d'une pensée abstraite et d'une
capacité calculatrice chez les chevaux.
Le problème ne se pose d'ailleurs pas seulement pour ces an
imaux l : la femme d'un avocat de Mannheim, Mme Mœkel, a éduqué
des chiens par la méthode de Krall, et a obtenu exactement la
môme série de faits; le chien Rolf calcule aussi, parle également,
résout à son tour des devinettes et manifeste de l'humour 2. Déjà des
1. Un dressage d'éléphant — pardon, une éducation — ne paraît pas
avoir donné des résultats satisfaisants.
2. Certaines relations des faits constatés par les visiteurs évoquent des
relations de réponses d'esprits passant par l'intermédiaire des tables
tournantes : on voit toujours le reflet de la pensée humaine. H. PIÉRON. — LE PROBLÈME DES ANIMAUX PENSANTS 221
assertions de visiteurs convaincus ont vu le jour, et le pèlerinage
de Mannheim est devenu le complément obligatoire de celui d'Elber-
feld. M. Mackenzie a relaté en particulier trois séances qui ont
été remplies par la conversation, naturellement un peu laborieuse,
de Rolf dans le dialecte de Mannheim.
Revenons aux chevaux puisque les chiens n'apportent rien de
neuf, en attendant les chats dont Rolf fera lui-même, paraît-il,
l'éducati.on, et voyons un peu les faits mis en évidence dans les
séances d'Elberfeld, et rapportés de façon presque identique par
une multitude de personnes.
Voici, par exemple, quelques faits — entre mille autres —
empruntés, ceux-ci, à Claparède, dans sa communication à la Société
de Philosophie.
« M. Krall écrit à la planche :
v/36Xv/49 =
« Muhamed, l'étalon qui est son meilleur élève, répond d'abord
que c'est 52, puis, sur cette remarque que c'est faux, 42 (juste). —
M. Krall inscrit alors le signe + au-dessous du signe x dans l'opé
ration ci-dessus, et prie le cheval d'additionner les deux réponses.
Celui-ci répond aussitôt 13, qui est juste. »
« M. Claparède propose l'opération suivante : ^614 656. Réponse
en quelques secondes : 28 (juste). »
A Zarif il est demandé : « Comment t'appelles-tu? — Garif (con
fusion du G donné par le nombre 33 avec le Z correspondant à 53).
Qui est Zarif? — Réponse : iig (ich). »
En somme les chevaux lisent les chiffres, font des opérations
simples et compliquées, épellent des mots.
Pour ce qui est de ce dernier fait, il a été très négligé, et tout
l'effort a porté sur le calcul.
Krall préfère les problèmes compliqués (extraction de racines)
aux simples (additions élémentaires), et les chevaux paraissent
réussir aussi bien les uns que les autres1.
Les nombres les plus élevés que peuvent indiquer les chevaux
restent inférieurs à 100 (99 étant tapé par 9 coups de la patte droite
et de 9 de la gauche).
Les extractions de racines concernent toujours des racines parf
aites.
1. Plate dit bien avoir obtenu 51 p. 100 de réponses justes pour les
questions faciles, 37 p. 100 pour les difficiles, et 10 p. 100 pour les très
difficiles; mais, dans ses séances avec Claparède, Modzelewski a obtenu
dans une journée (4 chevaux, 265 questions faciles et 66 difficiles) des
réponses justes dans 11 p. 100 des cas faciles et 13 p. 100 des difficiles,
et dans une autre journée (4 chevaux, 268 questions faciles, 79 difficiles),
des réponses justes dans 7,5 p. 100 des cas faciles et 11 p. 100 des diffi
ciles. 222 NOTES ET REVUES
Les chevaux ne paraissent pas s'intéresser aux questions posées
et donnent la réponse extrêmement vite, en quelques secondes,
quelle que soit la difficulté de la question.
Dans certains cas, des réponses justes ont été obtenues alors que
les chevaux se trouvaient seuls dans l'écurie, observés par une
petite lucarne de la cour où étaient groupés les assistants, posant
les questions à travers la porte.
Dans d'autres cas, les visiteurs obtinrent des réponses justes en
l'absence de Krall, et peut-être aussi du palefrenier, bien que ce
personnage ait été en général considéré comme négligeable, peut-
être à tort, et qu'on ne se soit pas occupé de sa présence ou de son
absence.
Il y a toujours une forte proportion d'erreurs dans les réponses
des chevaux; en outre des réponses ont été données différentes de
celles qu'attendait le questionneur, ou alors que le questionneur
ignorait la réponse. Certains chevaux font plus d'erreurs que
d'autres; il y a des jours où les erreurs sont plus nombreuses, il y
a des assistants qui ne peuvent pas obtenir de bonnes réponses.
Voilà des faits bruts. Quelles sont les interprétations proposées et
les objections soulevées par ces interprétations?
i° Une hypothèse parfois émise (Hachet-Souplet) est celle d'un
truc de dressage ; M. Krall est un montreur d'animaux savants part
iculièrement habile l.
A cela on objecte les réussites en l'absence de Krall; mais il reste
les palefreniers; on dit que ceux-ci paraissent indifférents; mais
cela ne prouve évidemment rien.
On objecte surtout que, quand on connaît M. Krall, l'hypothèse
devient invraisemblable; M. Krall est un sincère, et plutôt un naïf.
Évidemment, c'est surtout une impression rapportée de la visite à
Elberfeld, ce n'est pas un argument décisif, car les gens vraiment
habiles se font toujours prendre pour des naïfs.
A vrai dire, le livre de M. Krall semble bien d'un esprit plus con
vaincu que critique. Maintenant, en admettant que M. Krall soit de
bonne foi, ce qui n'est guère contesté, il ne s'ensuit pas que, plus
ou moins consciemment, il ne puisse en certains cas donner le
« coup de pouce » destiné à assurer la réussite.
Il y a des cas où l'on sent bien que M. Krall s'abuse lui-même et
où en fait il abuse ses interlocuteurs.
Ainsi, il dit à Ed. Claparède : « Des expériences d'insu, je ne fais
1. On a supposé qu'il pouvait agir par la télégraphie sans fil comme
cela se pratique déjà dans certains music-halls.
Des procédés d'éducation, qui sont bien en réalité des procédés de
dressage, ont été constatés par Wigge, mais ils ne paraissent pas utilisés
dans les présentations habituelles; le truc soupçonné par Döring ne paraît
pas non plus employé. PIÉRON. — LE PROBLÈME DES ANIMAUX PENSANTS 223 H.
que cela : je ne suis pas du tout calculateur, et lorsque le cheval
extrait une racine carrée ou quatrième, je serais tout à fait inca
pable d'en trouver le résultat; c'est donc bien que le cheval travaille
sans intervention du questionneur ». Or M. Krall possède — et
donne à ses visiteurs — une table où sont indiquées les diverses
puissances des nombres; il n'est donc pas besoin de faire de calcul
pour connaître la racine quatrième de 614 656 quand on sait que
614656 est la quatrième puissance de 28.
Chaque nombre ayant une ligne, la position dans la page peut
indiquer à celui qui consulte la table pour poser un problème —
car il faut des puissances parfaites — quelle est la racine, en
admettant, ce qui est fort difficile, que la racine ne soit pas lue.
Dans ces conditions, l'assertion de M. Krall frise l'inexactitude.
2° L'hypothèse exactement inverse est celle de facultés abstraites
chez les chevaux (Assagioli, Hœnel, Mackenzie, Menzerath, etc., etc.).
Il est nécessaire tout de suite de distinguer à cet égard les
extractions de racines, car il est à peine besoin de montrer que la
réalité du calcul d'extraction dans ce cas est impossible : on ne peut
demander que des extractions de racines parfaites, le temps de
latence de la réponse est extrêmement court, et les opérations
exigées pour les puissances élevées sont impossibles; il y a des
trucs dont on peut se demander s'ils ont été trouvés par les chevaux,
avec tout ce qu'une pareille hypothèse présente d'invraisemblable ;
l'hypothèse du simple jeu de la mémoire est évidemment plus plau
sible, cette hypothèse peut se substituer à celle de la capacité
calculatrice en ce qui concerne même les opérations plus simples.
3° On peut admettre que la vision de certaines images plus ou
moins distinctes entraîne des réponses définies (des coups de sabot
en nombre déterminé), comme l'a fait zur Strassen l ; il reste alors
que les chevaux doivent compter le nombre de coups qu'ils frappent,
car neuf représente déjà une pluralité complexe, à moins qu'il y
ait une simple appréciation du temps employé à frapper (ce temps
devant être alors moins variable qu'il ne paraît être dans la réalité) ;
et, d'autre part, le nombre des images susceptibles de provoquer la
réaction devrait être très grand. Mais il faut noter qu'étant donné
le grand nombre d'erreurs, les chevaux n'ont besoin de connaître
qu'un assez limité de symboles pour fournir les réponses
justes.
4° L'hypothèse de la télépathie (M. Mangin, Modzelewski, etc.)
implique que la réponse donnée par les chevaux est subordonnée
à la connaissance du problème et de sa solution par un des assis
tants.
Mais alors l'hypothèse suivante est à examiner d'abord.
5° Cette hypothèse est celle de Pfungst, des signes inconscients;
1. J'ai indiqué cette hypothèse pour l'explication des extractions de
racines dans la discussion de la communication de Glaparède à la Société
de Philosophie. Un grand nombre d'auteurs l'ont adoptée dans les der
niers temps (De Sanctis, Ferrari, etc.). 224 NOTES ET REVUES
seulement les signes visuels étant certainement insuffisants, des
signes acoustiques doivent être invoqués (Gemelli, Ettlinger, etc.).
J'ai déjà signalé1 comme particulièrement plausibles les signes
respiratoires, car il est difficile, quand le cheval, dans l'attente où se
trouvent les assistants, arrive à taper le nombre de coups voulu,
qu'il n'y ait pas chez les personnes présentes des perturbations respi
ratoires perceptibles par le cheval, dont l'ouïe paraît très fine. Ces
signes pouvaient agir même quand les assistants étaient en dehors
de l'écurie, car ils continuaient à parler au cheval qui, s'il ne les
voyait pas, pouvait toujours les entendre ; et peut-être se surveil
laient-ils moins.
A cette hypothèse, on objecte que les chevaux font des erreurs,
mais ils peuvent mal interpréter des signes très faibles; ou l'on peut
en faire de travers, sans plus s'en rendre compte. On objecte
surtout que les chevaux peuvent donner des réponses inattendues,
ignorées des assistants.
C'est là l'argument irréfutable, mais insuffisamment fondé : aucun
cas vraiment probant n'a encore été donné à cet égard et c'est de
ce côté que doivent être dirigées les expériences de contrôle.
Ed. Claparède a bien cherché à obtenir des chevaux de simples
phénomènes de lectures de chiffres, en leur présentant au hasard
des cartons portant des nombres qu'il ignorait; il n'a obtenu que
des résultats négatifs, mais les chevaux étaient dans une mauvaise
passe. Il n'en put rien conclure, mais évidemment c'est là un fait
plutôt favorable à l'hypothèse des signes involontaires 2.
Le fait que les chevaux donnent de bonnes réponses avec
certaines personnes et non avec d'autres, indiquerait que l'objecti-
vation des signes d'attente était plus grande chez ceux qui parais
saient favorables au cheval.
En somme, comme le remarque Claparède, dont l'impartialité,
très réelle, se nuance pourtant d'une vive sympathie pour Krall, il
n'y a aucune hypothèse démontrée actuellement, il dit même
aucune hypothèse « satisfaisante » ; pour ma part je pense que
l'hypothèse des signes involontaires est, provisoirement, la plus
probable et en somme satisfaisante, en attendant des expériences
qui permettent de trancher avec certitude s'il est des faits qu'elle
ne peut expliquer.
1. Bulletin de la Société française de philosophie, 1913, p. 121.
2. Signalons à cet égard la remarque de Ferrari qui, dressant un
cheval à la méthode de Krall, constata que l'animal ne tardait pas à faire
attention seulement à son éducateur et donnait les réponses justes sans
même regarder les questions. Krall dans son livre rapportait déjà que
des expériences faites par M. von Grabow, par la même méthode
Claparède (méthode de l'insu), donnèrent des résultats constamment
positifs, mais cette relation est évidemment très sujette à caution et ne
peut nullement être invoquée, car elle n'offre aucune garantie. PIÉRON. — LE PROBLÈME DES ANIMAUX PENSANTS 225 H.
Ces expériences sont faciles, et, si elles ne seraient pas suscept
ibles de donner une solution complète, permettraient du moins
de choisir entre deux catégories d'hypothèses : celles de la mémoire
et de l'aptitude, ou celles des signes (sinon des trucs) ou de là
transmission directe de pensée.
M. Delage a proposé un dispotitif très ingénieux permettant, par
des rotations de toupies portant des chiffres ou des signes d'opérat
ions, dans une boîte close qui ne s'ouvrirait que devant le cheval,
de poser aux chevaux des questions simples, mais innombrables,
sans les connaître. Le cheval pourrait être habitué à ce petit appar
eil, être dressé avec lui, et interrogé dans les conditions les meil
leures, à maintes reprises.
On pourrait avec certitude déterminer par là s'il est nécessaire,
pour obtenir de bonnes réponses des chevaux, de connaître les
questions posées.
Malheureusement jusqu'ici M. Krall n'a opposé à cet essai de
contrôle que des fins de non-recevoir, comme il en a opposé à
diverses tentatives analogues; il veut bien montrer ses chevaux,
laisser même les assistants seuls avec eux; il explique d'ailleurs,
si l'un n'obtient rien, que cela tient à ce qu'il n'est pas sympathique
au cheval, et qu'un autre obtiendra ce qu'il voudra, les échecs étant
nuls et non avenus et les succès enregistrés; il ne permet pas que
l'on fasse des expériences scientifiques décisives et qui auraient ce
caractère décisif aux yeux du monde savant1.
M. Krall n'est pas un esprit scientifique ; il est évident que ses
chevaux ont fait de l'obscur bijoutier d'Elberfeld un personnage très
important dans le monde, qui fonde des sociétés et des pério
diques de psychologie animale, reçoit les visites de savants réputés.
Si l'on démontre demain qu'il s'est trompé et que ses chevaux ne
peuvent être des « denkende Pferde », ce sera la roche Tarpéienne
après le Capitole, que connut déjà Von Osten. Aussi c'est un gros
risque à courir. On comprend que M. Krall préfère les débats
actuels, même au risque d'être injurié, à une conclusion qui, tout
en respectant son honorabilité, mettrait fin au débat. Seulement
il est bien difficile dans ces conditions d'espérer une solution
scientifique, qui ne sera pas plus commode à obtenir avec les chiens
de Mme Moekel, comme paraissent le montrer les premiers et infruc
tueux essais dans cette voie. Le mieux est peut-être alors de détourner
son activité de discussions stériles, et de s'occuper en attendant
de problèmes mieux posés. Quand le contrôle sera possible, il sera
temps d'en reparler2.
1. On établirait ainsi non pas comment les chevaux donnent des
réponses justes, mais on déterminerait s'il est possible que les chevaux
possèdent des facultés calculatrices — et des expériences ultérieures per
mettraient de vérifier ce point — ou si l'hypothèse est injustifiée d'emblée.
2. Les réponses de M. Krall à la demande de l'Institut général psychol
ogique, d'un contrôle par l'appareil de M. Delage, ont été communiquées
a une séance de novembre 1913 du groupe de psychologie zoologique.
M. Bohn, qui était allé à Elberfeld avec Mlle Drzewina et M. Dupré, a
l'année psychologique, xx. 15 226 NOTES ET REVUES
Index bibliographique.
Les chevaux d'Elberfeld.
Roberto Assagioli, I cavalli pensanti di Elberfeld. Psicke, I, 6, no
vembre-décembre 1912, p. 419-450 (traduit partiellement dans les Annales
des Sciences psychiques, 23" an., n°" 1 et 2, janvier-février 1913, p. 1-7 et
40-43). — I cavalli pensanti e i loro critici. Psiche, II, 5-6, septembre-
décembre 1913, p. 349-372.
W. Bacmeister, Denkende Pferde. Bergisch-Markische Zeitung, n° 102,
25 mai 1912 (5e année, n°s 108, 160, 243).
E. Bérillon, La mémoire topographique et la capacité calculatrice
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G. Bohn, Le mouvement scientifique. Mercure de France, l«r no
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H. Bolsius, De paardenverstands kwestie. Studien, Zeel, 79-80, 1913.
M. Brahn, Die Kunst der Beobachtung und ihre Schwierigkeit. Ein
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Gesellchaß), 36 année, 21, 1912, p. 433-438.
Von Büttel Reepen, Meine Erfahrungen mit den « denkenden Pferden »,
Iena, 1913 (et en abrégé) in Naturwissenschaftliche Wochenschrift, XII,
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1913). — Les chevaux savants d'Elberfeld. Thèse de la Société de Philo
sophie (avec discussion de MM. Besredka, Couturat, Cresson, Darlu, Dela
croix, Dumas, Hadamard, Lalande, Piéron, Quinton). Bulletin de la Société
française de Philosophie, XIII, 4 avril 1913, p. 115-134. — Encore les
chevaux d'Elberfeld (avec une note de M. de Modzelewski). Archives de Psychol
ogie, XIII, 51, septembre 1913, p. 244-284. (Une partie traduite en italien :
La protesta tedesca; Psiche, II, 5-6, 1913, p. 373-389.)
H. Dekker, Die klugen Pferde, Zarif und Muhamed. Kosmos, 1912, 3.
Yves Delage, Pour le contrôle des chevaux pensants d'Elberfeld au
moyen du questionneur muet. Bulletin de l' Institut général psychologique,
XIII, 3, mai-juin 1913, p. 153-157. — Présentation d'un appareil : Le ques
tionnaire muet, avec discussion sur les chevaux pensants d'Elberfeld
(MM. Ménégaux, Perrier, Bohn, Gariel, Delage, Piéron, Poignant) et exposé
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déc. 1913, p. 261-274.
L. Demonchy, Les chevaux pensants d'Elberfeld, Revue de Psychothér
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H. Dexler, Beitraege zur modernen Tierpsychologie. Lotos, LX, 1912,
p. 89-98.
M. Döring, Kœnnen die Elberfelder Pferde denken? Zeilschrift für päda
gogische Psychologie und experimentelle Psedagogik, II, 2, 1912, p. 337. —
In der Pferdeschule. Neue Bahnen, XXIII, 1912, p. 413.
Max Ettlinger, Der Streit um die rechnenden Pferde, Munich, 1913.
exposé quelques faits et a paru admettre — bien que son attitude ait
notablement varié — la réalité de calculs simples faits par les chevaux,
sans apporter non plus d'expériences décisives; il a été reparlé de la
question par -M. Dupré et M. Bohn à la séance de décembre de la Société
de Psychologie.

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